Israël, où est votre indignation face à la légalisation de l’apartheid ?


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26 juillet 2018

Des dizaines de milliers de personnes sont venues protester contre la loi sur les mères porteuses. Les Palestiniens et les autres devront attendre leur tour

Environ 80 000 personnes, pour la plupart des jeunes, se sont rassemblées samedi soir sur la place Rabin. La plus grande place de Tel Aviv n’avait pas connu un tel rassemblement depuis longtemps ; certainement rien qui se voulait être une manifestation de contestation.

Le rassemblement a couronné une journée de manifestations au cours de laquelle des milliers de personnes ont défilé dans les rues. Les principales voies de communication ont été brièvement bloquées, et beaucoup de gens se sont mis en grève – la plupart avec la bénédiction de leurs employeurs, y compris certaines des plus grandes compagnies du pays. Après des années sans contestation publique généralisée d’une telle ampleur sur un quelconque sujet, la société israélienne a montré des signes de réveil de son profond sommeil.

Les plus de 160 Palestiniens non armés tués le long de la barrière de Gaza ; le siège cruel de la bande de Gaza ; la discrimination croissante contre les Arabes en Israël ; les défis auxquels sont confrontés les Israéliens handicapés, les demandeurs d’asile africains et les employés des usines israéliennes fermées – aucun de ces sujets n’a su susciter ne serait-ce qu’une fraction de la contestation qui a balayé Israël ce week-end. Loin de là.

Progrès pour la communauté LGBT

Alors qui a réussi à sortir Israël de sa léthargie d’indifférence ? La communauté LGBT. Les Israéliens sont descendus dans la rue, pour la première fois depuis des années, suite à l’exclusion des couples homosexuels (ou des hommes célibataires) de la loi sur la gestation pour autrui adoptée par la Knesset. Cela a provoqué un tollé qui perdure.

La communauté LGBT israélienne a parcouru un long chemin ces dernières années, devenant l’un des groupes les plus branchés, tendances et émancipés. Ses progrès sont le résultat d’un effort prolongé et ses réalisations sont une source de fierté.

Mais il reste encore beaucoup à faire. Les gays, les lesbiennes et les personnes transgenres en Israël font toujours l’objet de discrimination et sont loin de jouir d’une pleine égalité. Ils ne peuvent pas se marier dans leur propre pays et sont encore moqués dans certains cercles de la société. Toutefois, la distance qu’ils ont parcourue pour atteindre leur position actuelle de pouvoir, pour faire partie du consensus israélien, est impressionnante.

Il y a quelque chose de suspect dans cette ruée des entreprises vers la solidarité. Que cherchaient-elles exactement avec cette contestation ? La justice ? L’égalité ? C’est une blague

Des dizaines de grandes sociétés ont donc permis à leurs employés de faire grève dimanche. Elles ont soutenu cette marche par le biais de campagnes de relations publiques réalisées par des professionnels grassement rémunérés. Elles n’en ont pas fait de même pour les handicapés ou pour les demandeurs d’asile et certainement pas pour les Palestiniens sous occupation. Elles savaient que suivre la communauté LGBT était sûr ; l’égalité des droits pour les Israéliens LGBT fait maintenant partie du consensus. Le soutien à la communauté LGBT en Israël est le meilleur moyen d’apaiser sa conscience.

Il y a quelque chose de suspect dans cette ruée des entreprises vers la solidarité. Que cherchaient-elles exactement avec cette contestation ? La justice ? L’égalité ? C’est une blague. Vont-elles maintenant permettre à leurs employés de manifester et de faire grève pour d’autres causes, vont-elles permettre à chaque employé de suivre son cœur ? Encore plus drôle.

Ce sont néanmoins des questions insignifiantes. La communauté LGBT a réussi à engager le secteur économique dans sa lutte ; bravo pour la puissance de sa campagne.

La zone de confort d’Israël

Ce qui reste très important aujourd’hui, c’est l’ordre des priorités pour la société israélienne, sa boussole sociale et morale, sa conscience collective. Israël s’est mis en grève pour une question qui, objectivement, ne figure pas parmi les causes de contestation les plus pressantes – la gestation pour autrui – pour un groupe qui ne figure pas en tête de la liste des marginalisés, opprimés et discriminés dans le pays : la communauté LGBT.

La vérité est qu’aujourd’hui, il existe peu d’autres groupes aussi puissants et ayant d’aussi bonnes relations que la communauté LGBT. Le succès relatif de ce groupe n’indique rien sur son devoir de continuer la lutte pour ses droits, ni sur la justice de son chemin.

Cependant, la grève révèle tout ce qu’il y a à savoir sur la société israélienne, qui a choisi une fois de plus de fuir vers sa zone de confort, où aucun prix n’est à payer pour la contestation, toujours dans le domaine du permis et de l’accepté – où il s’agit seulement d’Israël se sentant bien, améliorant son image, et, surtout, nettoyant les couches de crasse qui souillent sa conscience en raison de ses autres crimes et maladies.

La loi sur la gestation pour autrui a attiré environ 80 000 manifestants à Tel Aviv le 22 juillet 2018 (AFP)

Israël aurait dû faire grève, avec le soutien des principales sociétés du pays, contre la loi sur l’État-nation qui a été approuvée la semaine dernière à la Knesset. Ils auraient dû faire grève en signe de solidarité avec les résidents arabes de ce pays après que la Knesset leur a craché au visage tout en leur remettant un avis législatif officiel : vous êtes des citoyens de seconde zone ici.

Quelle guérison profonde, quelle infusion d’espoir aurait été produite par une grève de cette envergure, par solidarité avec Sakhnin et Nazareth, Umm el-Fahm et Taibeh, et en signe de solidarité avec tous les citoyens arabes d’Israël pour qui la loi sur l’État-nation était un coup bas.

Quelle atmosphère de camaraderie aurait pu s’ensuivre ; quel fruit précieux récolté pour toute la société aurait pu donner une démonstration de solidarité dans ce sens. Toutefois, cela exigerait une dose de courage et une boussole morale claire – deux choses qui manquent parmi les entreprises leaders du pays comme dans la société israélienne dans son ensemble.

Endoctrinés et haineux

Personne ne s’attend plus à ce qu’Israël organise des manifestations de masse contre l’occupation, le siège ou les colonies dans les territoires : presque tout le monde en Israël est trop endoctriné, haineux et anxieux pour le faire.

Peut-être pensaient-ils que s’ils se joignaient à cette lutte relativement plus marginale, leur conscience les troublerait moins à l’avenir. Ou peut-être qu’ils espéraient nettoyer la tache de leurs crimes vraiment importants. Mais c’est une illusion, bien sûr

Cependant, la loi sur l’État-nation, adoptée quelques heures après la loi sur la GPA, est de loin la plus cruciale, fatidique, outrageante et discriminatoire, celle qui exclue le plus. Elle ne prévoit pas de fardeau sur le droit de devenir parents. Elle légifère un fardeau sur l’appartenance à votre propre pays. C’est, pour certains Israéliens, un repère qui marque leur fin de l’appartenance ici. Il signale à tous les Israéliens qu’à partir de maintenant, ils vivent dans un État d’apartheid – non seulement en pratique, mais aussi d’un point de vue législatif.

La direction de cette tendance est également différente. La communauté LGBT est sur la voie du succès. Une autre manifestation, une autre élection et la gestation pour autrui – ce problématique chemin vers la parentalité parfois considéré avec plus de révulsion que la prostitution – sera également approuvée pour les hommes.

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La législation contre les Arabes nous pousse exactement dans la direction opposée. La loi sur l’État-nation est seulement un avant-goût de ce qui va arriver. Il y a une pente glissante évidente droit devant, et rien pour arrêter la chute. Une contestation de masse aurait pu signaler un changement et stopper l’avalanche.

La loi sur l’État-nation intéressait toutefois relativement peu d’Israéliens, et en a fait descendre encore moins dans les rues, bien qu’elle ait dû toucher la conscience de tout Israélien – juif ou arabe – qui se soucie du genre de pays où il vit, du genre de régime sous lequel il vit.

La loi sur l’État-nation a tracé la voie qu’Israël emprunte, définissant par des mots, en droit, ce qu’on savait déjà : Israël est un État d’apartheid, pas seulement dans les territoires occupés, mais dans tout le pays entre le Jourdain et la Méditerranée.

Contestation d’évasion

Ce fait n’a pas indigné la plupart des Israéliens, ni ses chefs d’entreprise ni ses citoyens. Au fond de leur cœur, peut-être, ils savent à quoi tend leur pays, mais n’ont pas le courage de résister au troupeau galopant qui soutient ce gouvernement d’extrême droite.

C’est peut-être pour cette raison que ces entreprises ont si bruyamment soutenu le droit des gays à la gestation pour autrui. Peut-être pensaient-ils que s’ils se joignaient à cette lutte relativement plus marginale, leur conscience les troublerait moins à l’avenir. Ou peut-être qu’ils espéraient nettoyer la tache de leurs crimes vraiment importants. Mais c’est une illusion, bien sûr.

L’incroyable fuite, le déni et la répression d’Israël sont visibles partout : dans l’apathie à propos de l’occupation, dans l’ignorance, dans les mensonges que les gens se racontent, et dans l’indifférence face à ce qui se passe

L’incroyable fuite, le déni et la répression d’Israël sont visibles partout : dans l’apathie à propos de l’occupation, dans l’ignorance, dans les mensonges que les gens se racontent, et dans l’indifférence face à ce qui se passe – et désormais dans les mouvements contestataires.

C’est un phénomène nouveau et fascinant : la contestation pour fuir la réalité. C’est ce qui s’est passé cette semaine en Israël. Imaginez ce que nous aurions pensé si les blancs en Afrique du Sud, à l’époque de l’apartheid, étaient descendus dans la rue pour défendre le droit des hommes à devenir parents grâce à la gestation pour autrui, tandis que la population noire continuait à vivre sous un régime malfaisant. C’est exactement ce qui s’est passé en Israël cette semaine.

Le vrai opprimé peut attendre. Israël participe à la marche des fiertés.

 

– Gideon Levy est un chroniqueur et membre du comité de rédaction du journal Haaretz. Il a rejoint Haaretz en 1982 et a passé quatre ans comme vice-rédacteur en chef du journal. Lauréat du prix Olof Palme pour les droits de l’homme en 2015, il a obtenu le prix Euro-Med Journalist en 2008, le prix Leipzig Freedom en 2001, le prix Israeli Journalists’ Union en 1997 et le prix de l’Association of Human Rights in Israel en 1996. Son nouveau livre, The Punishment of Gaza, a été publié par Verso en 2010. 

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : des pro-LGBT participent à une manifestation à Tel Aviv, le 22 juillet 2018 (AFP).

Traduit de l’anglais (original).

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Le rapport de Richard Falk et Virginia Telley sur l’apartheid israélien, publié en français


Au mois de mars, la Commission économique et sociale pour l’Asie occidentale (CESAO) des Nations-Unies a publié un rapport sur l’apartheid israélien. Pour le Comité national palestinien (BNC) de BDS, le rapport constitue un « un progrès historique ». C’est la première fois qu’une agence des Nations-Unies établit, à travers une étude scrupuleuse et rigoureuse, qu’Israël impose un régime d’apartheid sur l’ensemble du peuple palestinien : sur les Palestiniens des territoires occupés, sur les citoyens palestiniens d’Israël et sur les réfugiés et exilés palestiniens. Le rapport recommande aux Nations Unies et à ses états membres de soutenir la campagne BDS.

Très rapidement, sous pression des Etats-Unis et d’Israël, le rapport est retiré des sites des Nations Unies.
Deux jours après sa sortie, il est enterré.

Mais de nombreux instances et associations ont sauvegardé le rapport. Une équipe de traducteurs a traduit le rapport en français. Un traducteur de ce site a participé à ce travail collectif.

La version française du rapport :
pour télécharger le PDF, cliquez ici

Une mort banale en territoires occupés


Qui dit vrai dans la mort de Fala Abou Maria? L’armée israélienne dit avoir été attaquée à coups de pierres par une foule depuis un toit à 3h30 du matin. La famille palestinienne en cause dit que la victime avait lancé un petit pot-de-fleur en plastique vers les soldats.

Pourquoi parler de la mort de Fala Abou Maria? A savoir un Palestinien mort sous les balles de l’occupant israélien. Un cas parmi tant d’autres. Un non-événement, une ligne dans les journaux, dans quelques rares journaux. Parlons-en pourtant.

Cela se passe à Beit Ummar. Un gros bourg de 17.000 habitants situé entre Bethléem et Hébron, en Cisjordanie occupée. En «Judée», disent les Israéliens, qui ont d’ailleurs cerné l’agglomération de plusieurs colonies.
Il est 3h30 durant la nuit du 22 au 23 juillet quand une unité de l’armée israélienne d’occupation se présente pour perquisitionner le domicile des Abou Maria, en vue d’arrêter quelqu’un qu’elle recherche.
L’affaire tourne mal, comme souvent. Selon l’armée israélienne, «une foule violente» s’est attaquée aux soldats «depuis le toit de la maison en lançant des pierres, blessant un soldat». L’unité a répondu en tirant et a blessé une personne; «lorsqu’elle a voulu se retirer, elle a été à nouveau attaquée et a répliqué en visant l’instigateur principal». Un homme en est mort. Il s’agit de Fala Abou Maria, 52 ans, menuisier, le chef de la famille.
Le quotidien britannique The Telegraph a envoyé son correspondant à Jérusalem sur place. Robert Tait a interrogé les témoins de la scène. Leur version est bien différente. Selon les membres de la famille, il n’y a eu ni foule ni jets de pierre. La version israélienne  «est fausse, dit Sara, 25 ans, belle-fille de la victime, qui se trouvait à côté d’elle lorsqu’elle fut tuée. Il n’y avait personne sauf moi, ma belle-mère, mon mari et nos enfants. Pas une pierre n’a été lancée. [Mon beau-père] a lancé un pot-de-fleur et ils l’ont abattu immédiatement».
D’après les explications fournies au journaliste britannique, l’altercation a commencé quand l’unité israélienne a voulu forcer l’entrée de la maison. Fala Abou Maria et deux de ses fils – il a onze enfants – ont tenté de retarder l’entrée des soldats pour que les femmes puissent se lever et s’habiller. L’armée a tiré sur son fils Mohamed, 24 ans, qui a été atteint aux deux jambes et aux testicules, selon le docteur Izzedin Ashlamoun, de l’hôpital Al-Ahli à Hébron.
«Mon beau-père était en colère, raconte une autre belle-fille, Sara. Il ne pouvait plus se contrôler, il croyait que son fils avait été tué, il y avait plein de sang. Il est monté au balcon, s’est emparé d’un petit pot-de-fleur en plastique et l’a lancé en bas vers les soldats, ratant sa cible. Ils lui ont tiré trois balles. Il est mort juste après avoir eu le temps de dire ”Il n’y a qu’un Dieu et Mahomet est son prophète, je meurs en martyr”.»
Une histoire banale en Palestine occupée. Et plus encore à Beit Ummar – située sur une route fréquentée entourée de colonies – où les clashes sont fréquents. Cinq des six fils de la victime ont déjà connu les geôles israéliennes, notamment pour jets de pierres. Pour Mohamed, interrogé à l’hôpital, l’armée d’occupation a perquisitionné la maison familiale une centaine de fois depuis 1989.
L’envoyé du Telegraph a donné la parole à l’armée israélienne. Dont une porte-parole a donné les explications suivantes, sans toutefois dire pourquoi aucune arrestation n’avait été effectuée cette nuit-là: «Je n’ai pas entendu parler d’un pot-de-fleur mais je sais qu’il y a eu des jets de pierres et de briques depuis le toit. Il ne s’agissait pas seulement des résidents de la maison, il y a avait une foule. Je dirais que les jets de pierres ont duré entre dix et vingt minutes». Elle a promis qu’une enquête serait ouverte par l’armée.
Les funérailles de Fala Abou Maria ont donné lieu à de nouveaux incidents. Des centaines de personnes y assistaient, bien que l’armée israélienne eût bouclé les issues de la petite ville. La foule criait vengeance. L’armée israélienne a tiré des balles en plastique et des gaz lacrymogènes. Huit personnes ont été blessées, dont trois ont été hospitalisées.
Selon l’agence palestinienne Maan, Abou Maria est le dix-septième Palestinien tué cette année par les forces israéliennes. L’avant-dernière victime s’appelle Mohamed Alawna, 21 ans, il a été abattu durant une opération de nuit le 22 juillet dans le village de Burqin, près de Jénine, dans le nord de la Cisjordanie occupée.

BAUDOUIN LOOS

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