Koweït : des dizaines de milliers de manifestants, heurts avec la police


Les manifestants fuient les gaz lacrymogènes à Koweït, le 21 octobre 2012 (Photo Yasser al-Zayyat. AFP)

Plus de 100 manifestants et onze policiers ont été blessés dimanche au Koweït dans des heurts entre des dizaines de milliers de manifestants, opposés à un amendement de la loi électorale, et la police, selon une association de défense des droits de l’homme et les autorités.

« Le nombre des manifestants blessés (qui ont été admis) à l’hôpital après avoir été attaqués par la police anti-émeutes a dépassé le chiffre de 100″, a déclaré Mohammad al-Humaidi, directeur de la Société koweïtienne pour les droits de l’homme, sur son compte Twitter. Le ministère de l’Intérieur a indiqué dans un communiqué que 11 policiers avaient été blessés par des pierres lancées par des manifestants.
Les policiers ont fait usage de gaz lacrymogène, de bombes assourdissantes et de balles en caoutchouc, faisant au moins dix blessés et procédant à des arrestations parmi la foule, ont ajouté les témoins.
Un ancien député, Abdallah al-Barghash, a indiqué à l’AFP avoir vu des blessés évacués par des ambulances.
Le nombre des manifestants serait de quelque 100.000 selon cet ex-député, et de 30.000 selon des observateurs indépendants. La police n’a pas fait d’estimation.
« La façon dont les manifestants ont été traités est sans précédent au Koweït », a déclaré M. Barghash.
L’opposition, redoutant une manipulation du prochain scrutin, avait appelé à manifester pour protester contre la décision de l’émir, cheikh Sabah al-Ahmad Al-Sabah, d’amender la loi électorale avant les élections législatives anticipées convoquées pour le 1er décembre.
« Les gens veulent faire abroger le décret » qui modifie la loi, ont scandé les manifestants.
Au moment où se déroulait la manifestation, l’émir a reçu un grand nombre de membres de la famille régnante des Al-Sabah, qui lui ont réaffirmé leur loyauté et leur soutien total, a rapporté l’agence de presse officielle KUNA. Il a rencontré dimanche des chefs de tribus qui, cités par l’agence Kuna, ont exprimé dans des déclarations après l’audience leur soutien à l’émir, alors que les zones tribales constituent un fief de l’opposition.
En début de soirée, la police anti-émeutes a empêché le rassemblement des protestataires sur les sites choisis par l’opposition pour la manifestation. Des heurts ont alors éclaté.
La police a arrêté plusieurs personnes dont l’ancien député islamiste Walid al-Tabtabaï, ont indiqué les organisateurs sur Twitter.
Les organisateurs ont ensuite demandé aux protestataires de se rassembler sur un autre site de la capitale où ils ont manifesté pendant plusieurs heures.
Fortement armés et portant des masques, les policiers anti-émeutes ont tiré à plusieurs reprises du gaz lacrymogène et des bombes assourdissantes avant de recourir à des balles en caoutchouc pour tenter de disperser la manifestation, animée par d’anciens députés de l’opposition.
« C’est comme un champ de bataille », a déclaré à l’AFP Mohammad Rashed, un employé du secteur privé, en quittant, en compagnie de sa femme et d’autres membres de sa famille, le lieu du rassemblement en raison d’un usage excessif des bombes assourdissantes.
Les manifestants devaient se regrouper en trois points de la capitale et converger vers le palais Seif qui abrite les bureaux de l’émir, du prince héritier et du Premier ministre.
Mais le ministère de l’Intérieur avait prévenu qu’il n’autoriserait aucun « sit-in, rassemblement, marche, regroupement ou campement » dans « aucun lieu autre que la place en face du Parlement ».
Les mesures de sécurité avaient été renforcées dans la journée : des centaines de policiers non armés et des dizaines de véhicules de police avaient été déployés dans la capitale.
Les autorités ont poursuivi dimanche leur campagne d’arrestations avec l’interpellation pour interrogatoire d’un député islamiste du Parlement dissous, Ossama al-Munawer.
Il rejoint trois autres ex-députés, arrêtés jeudi et dont la détention a été prolongée dimanche de dix jours, selon l’un de leurs avocats, Al-Humaidi al-Subaie.
Quatre activistes de l’opposition interpellés lundi après des heurts avec la police anti-émeutes sont toujours en prison.
La tension politique a affecté la Bourse de Koweït, dont l’indice a fermé sur un recul de 3,05% dimanche, premier jour ouvrable de la semaine, marquant la perte la plus lourde en un seul jour depuis trois ans.
Membre de l’Opep (Organisation des pays exportateurs de pétrole), le Koweït, première monarchie du Golfe à s’être dotée d’un Parlement élu en 1962, connaît des crises politiques à répétition depuis 2006. La dynastie des Al-Sabah règne sur cet émirat depuis plus de 250 ans.

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Chroniques du délitement. 2 / Règlement de comptes à Qardaha, antre de la famille Al Assad


suite de la première partie ici
L’annonce que des manifestations hostiles au régime se sont déroulées à Qardaha, vendredi 28 septembre, avant de dégénérer en un véritable affrontement armé entre milices locales, a rempli d’aise et de satisfaction de nombreux Syriens. Cette petite ville sans cachet a en effet une grande importance symbolique, puisque c’est là que sont tombées les têtes de la majorité des membres de la famille Al Assad. Mais qu’on ne se réjouisse pas avant l’heure ! En arabe, « le lieu où tombe la tête » n’est pas celui où l’on décède… mais celui où l’on vient au monde.

Entrée de Qardaha

Une bonne nouvelle pouvant en dissimuler une autre, les mêmes Syriens ont été heureux d’apprendre que, parmi les malheureuses victimes de l’affrontement fratricide dont Qardaha avait été le théâtre, figurait un certain Mohammed Tawfiq Al Assad, cousin du chef de l’Etat. Surnommé cheykh al jabal, « seigneur de la montagne », cet individu n’est pas seulement un criminel et un mafieux notoire. Avec les deux fils aînés de son oncle Jamil, ses cousins Moundher Al Assad, sayyed al Qardaha (le maître de Qardaha), et Fawwaz Al Assad, malik al houqouq (le roi du Droit), il a été l’un des premiers à s’entourer de chabbiha. Recrutés pour leurs muscles  aussi épais que leur cerveau, ces hommes ont longtemps fait régner la terreur parmi les membres de la communauté alaouite dont ils sont en majorité issus, avant d’être utilisés par  Bachar Al Assad, depuis le début de la crise, pour terroriser la population syrienne dans son ensemble et pour châtier de la pire des manières les contestataires qui persistaient à nier sa légitimité et à exiger son départ.

Fort de la protection de son oncle Hafez Al Assad, jadis, et de la complaisance de son cousin Bachar Al Assad, naguère, Mohammed Al Assad a imposé sa loi dans la région montagneuse surplombant la zone côtière de Syrie, où il a développé un business fort lucratif. Il se livrait, entre le Liban et la Turquie, aux trafics d’armes et de stupéfiants. Il contrôlait les autres contrebandiers. Et il prélevait une part sur leurs opérations, chaque fois que ceux-ci empruntaient « sa » route, le tronçon de la voie publique sur laquelle il avait jeté son dévolu, sans que les responsables locaux estiment nécessaire ou soient en mesure d’intervenir pour rétablir l’ordre. Ayant pris l’habitude de franchir sans ralentir les postes frontières entre le Liban et la Syrie, il a tué, un jour, deux agents des moukhabarat de l’armée de terre. Sur ordre de son oncle Jamil, les deux victimes ont été considérées comme « tuées par des hors-la-loi anonymes ». Un autre jour, il a assassiné de sang-froid, à coups de couteau, un jeune étudiant de la région, Safwan Al A’sar, qui avait eu l’audace de répondre aux coups que lui avait portés un membre de la famille Al Assad.

Avant le décès du « président éternel » Hafez Al Assad et l’installation de son héritier Bachar Al Assad à la tête de l’Etat, en juin 2000, Mohammed Al Assad était souvent intervenu auprès des moukhabarat, au profit  de familles de prisonniers désireuses d’obtenir des renseignements sur la localisation et l’état de santé de leurs proches, enlevés et détenus depuis des lustres. Ses services avaient évidemment un prix, calculé en fonction des avoirs et des revenus des solliciteurs. Certains de ceux qui ont eu recours à ses bons services n’ont pas oublié le cynisme de l’invidividu, qui a profité de leur détresse familiale pour leur livrer des nouvelles rassurantes sur des détenus déjà décédés, et qui a parfois permis à certains, contre des millions de livres, d’apercevoir de loin ce qu’il leur avait affirmé, mais encore une fois à tort, être leur père, leur frère ou leur fils…

Pétarade de la fête de Pâques à Lattaquié

Avant le déclenchement de la contestation, l’un de ses derniers coups d’éclat a été l’organisation, le jour de la fête de Pâques, le 4 avril 2010, d’une manifestation de plusieurs dizaines de ses hommes sur le parvis de la cathédrale grecque orthodoxe de Lattaquié. Pendant plusieurs minutes, ils ont vidé en l’air les chargeurs des armes de tous calibres qu’ils avaient apportées avec eux. Il s’agissait tout à la fois d’impressionner les fidèles chrétiens, qui n’auraient jamais osé se livrer à une telle manifestation… théoriquement interdite en Syrie, et de démontrer à tous que les alaouites étaient présents, bien équipés, libres de leurs faits et gestes, et qu’ils n’hésiteraient pas à se défendre au cas où quiconque songerait à contester la présence à la tête de l’Etat de la famille Al Assad et  à s’en prendre à eux.

Selon les informations disponibles, une altercation est donc intervenue, vendredi 28 septembre, dans un café de Qardaha, entre des membres des familles Al Assad et Chalich, d’une part, et des familles Al Khayyer, Othman et Abboud, de l’autre. Le « seigneur de la montagne » n’a pas supporté d’entendre un membre de la famille Al Khayyer dénoncer à haute voix la gestion calamiteuse du pays par son cousin, le chef de l’Etat, et réclamer le départ de Bachar Al Assad. Son incompétence avait déjà détruit et ruiné la Syrie. Elle risquait de provoquer le désastre et la mort jusque dans sa ville natale. Fidèle à sa réputation, Mohammed Al Assad a aussitôt sorti son pistolet et tiré sur l’impudent qui tenait de tels propos. Mais il a manqué sa cible et l’autre, plus adroit, l’a grièvement blessé par un tir de riposte. S’est ensuivi un affrontement généralisé qui a provoqué plusieurs morts et blessés dans les deux camps.

Logo de la coordination de Qardaha

Le 1er octobre, la « Coordination de Qardaha », un rassemblement de jeunes alaouites opposés au régime et partisans de la révolution, affirme sur sa page Facebook que, transporté d’urgence à l’Hôpital de Tartous, Mohammed Al Assad n’a pas survécu. La tension est vive dans la ville, que les forces de sécurité encerclent de tous côtés et à laquelle elles interdisent l’accès.

A la différence de la famille Al Assad, dont les agissements confirment quotidiennement la basse extraction, la famille Al Khayyer jouit, à Qardaha, dans le pays alaouite et dans l’ensemble de la Syrie, d’une solide réputation. Elle compte dans ses rangs des intellectuels, des oulémas, des médecins… Des liens matrimoniaux ont été établis entre les deux familles : Rifaat Al Assad compte parmi ses nombreuses épouses une Lin Al Khayyer, et une fille de son frère Jamil, Fawziyeh Al Assad a pour mari Hassan Al Khayyer. Mais leurs relations n’ont jamais été chaleureuses.

Le site Al Moundassa al Souriyya (l’infiltrée syrienne) rappelait, le 24 novembre 2011, que l’inimitié entre les deux familles a été nourrie par l’exécution, en 1979, par le régime de Hafez Al Assad, du poète Hasan Al Khayyer. Baathiste convaincu au point d’avoir prénommé son fils Baath (en quelque sorte « René »), Hasan n’avait pas tardé à dénoncer dans ses poèmes les dérives affairistes et la corruption du pouvoir. Peu désireux de dresser contre lui la ville dont tous deux étaient originaires et l’ensemble de la communauté alaouite, alors qu’il était occupé à consolider son autorité, Hafez Al Assad avait feint d’ignorer les critiques du poète. Mais un jour est venu où il a estimé qu’il ne pouvait plus atermoyer. A la fin des années 1970, les meurtres ciblés de Syriens s’étaient multipliés. Les victimes appartenaient à toutes les communautés, mais elles étaient principalement alaouites. Le régime attribuait leur assassinat à la Tali’a Mouqatila (Avant-Garde Combattante), un groupuscule islamiste radical composé de déçus ou d’exclus des Frères Musulmans. Mais il n’échappait à personne que, avec l’aide de son frère Rifaat en particulier, le chef de l’Etat profitait de cette situation pour procéder à la suppression de concurrents politiques potentiels. Mohammed Al Fadel, doyen de l’Université de Damas, tué en 1976, en est le plus célèbre exemple. Suite à la mort de l’un de ses amis, le poète a laissé libre cours à sa colère dans un poème resté célèbre, imputant au pouvoir, au parti Baath et à la famille Al Assad, la responsabilité de son exécution. Sur ordre du chef de l’Etat, il a alors été enlevé. Sa famille ne l’a jamais revu, ni vivant, ni mort. Mais elle a appris, par d’anciens détenus, qu’avant d’être tué dans la prison où il avait été conduit, ses bourreaux lui avaient coupé la langue…

C’est l’arrestation du Dr Abdel-Aziz Al Khayyer qui a attisé cette fois-ci la tension entre les différents clans de la ville. Le 20 septembre, alors qu’il rentrait d’une visite en Chine, où il s’était rendu avec une délégation de la Comité de Coordination des Forces de Changement National Démocratique (CCFCND), et qu’il s’apprêtait à participer au congrès que ce rassemblement toléré par le régime avait convoqué à Damas sur le thème du « Dialogue national », il a été arrêté par les moukhabarat de l’armée de l’air. La « révélation », par les médias inféodés au pouvoir, que l’affaire avait été menée par des éléments appartenant aux « terroristes de l’Armée Syrienne Libre » n’a convaincu personne. Mais elle a suscité l’inquiétude pour le sort de l’intéressé et de ses deux camarades, qui n’ont toujours pas été libérés.

Le Dr Abdel-Aziz Al Khayyer

Son arrestation est incompréhensible, aussi bien pour ses amis que pour ses proches. Certes, le Dr Abdel-Aziz Al Khayyer est un véritable opposant, mais, s’il est un adversaire politique du régime, il n’est pas pour lui un ennemi. Membre du Parti de l’Action Communiste, il a été arrêté en 1992 et condamné à 22 ans de prison. A sa remise en liberté, fin 2005, il a adhéré à la « Déclaration de Damas », mais, incommodé par l’orientation libérale de cette plateforme, il a pris avec elle ses distances pour fonder, avec d’autres militants de gauche, en avril 2007, le Rassemblement de la Gauche Marxiste. Il fait partie des membres fondateurs du CCNCND, dont il est le responsable des relations extérieures, et au sein duquel il milite pour une solution politique à la crise en cours et pour l’établissement d’un dialogue entre toutes les parties.

En refusant toute solution négociée au soulèvement de la ville de Daraa, en mars 2011, le régime syrien avait mis lui-même le feu aux poudres et déclenché un mouvement de contestation qui s’est transformé en une véritable révolution. L’arrestation du Dr Al Khayyer, dont les critiques étaient insupportables à un régime qui ne veut admettre que l’allégeance, est en passe de provoquer la dissension au sein de la communauté dont la majorité de ses membres les plus influents sont issus.

Les suites de cette affaire sont scrutées avec intérêt par ceux qui attendent et espèrent, depuis plusieurs mois, le ralliement à la révolution de la communauté alaouite, que la famille Al Assad n’a pas protégée davantage que les autres minorités, mais dont elle s’est servie, comme des autres, pour se protéger lui-même et se cramponner au pouvoir.

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Slaheddine Jourchi: « Les Tunisiens n’accepteront plus un régime dictatorial »


BAUDOUIN LOOS

lundi 01 octobre 2012, 11:58

Rencontre avec un « sage » de Tunisie: Slaheddine Jourchi est un homme libre qui compte à Tunis. Il tire pour Le Soir un bilan de la jeune expérience démocratique tunisienne et donne ses conseils…

Slaheddine Jourchi: « Les Tunisiens n'accepteront plus un régime dictatorial »

Slaheddine Jourchi n’a pas attendu ses 58 ans pour être un des intellectuels les plus respectés en Tunisie. Acteur de la mouvance islamiste dès les années 70, il a très tôt pris ses distances avec les partis islamistes dont il avait été l’un des membres créateurs (MTI puis Ennahda) pour se consacrer aux droits de l’homme (il fut le premier vice-président de la Ligue tunisienne des droits de l’homme, la plus ancienne d’Afrique), à la réflexion politique et au journalisme. Invité par le Brussels Press Club Europe la semaine dernière, nous avons rencontré celui qui a refusé toute position officielle après la révolution qui a chassé Ben Ali l’an passé.

Comment appréciez-vous la performance des islamistes d’Ennahda qui dirigent le gouvernement depuis décembre dernier, on dit qu’ils sont déjà grisés par le pouvoir ?

Ennahda ne ressemble pas aux Frères musulmans, on peut dire qu’il s’agit là du parti le plus modéré dans la mouvance islamiste. Mais, maintenant qu’il est au pouvoir, il convient certes de le critiquer et d’éviter qu’on reproduise un régime autoritaire. Je ne dis pas qu’on en est là, mais il y a des symptômes. De toute façon, les Tunisiens n’accepteront plus un régime comme celui de Ben Ali (dictature au pouvoir de 1987 à 2011, NDLR); il faudrait beaucoup, désormais, pour faire taire les citoyens. En outre, le paysage politique tunisien est maintenant fragmenté, les partis opposés à Ennahda – qui ne peut gouverner seul – sont nombreux, la société civile a pris de l’importance, et notamment les syndicats. Le changement politique est structurel.

Quel bilan tireriez-vous des vingt premiers mois après la révolution?

Il y a des acquis. Le premier, ce sont les libertés. Liberté d’expression, liberté d’association, liberté de créer de partis politiques. C’est important pour l’existence de contrepouvoirs. Mais, en même temps, nous nous trouvons devant de grands défis, j’en vois au moins trois. Le défi économique et social, d’abord: la situation est très fragile, le malaise social est patent avec 800.000 chômeurs, la hausse des prix, etc. Le gouvernement n’a pas la possibilité de trouver des solutions rapides. D’autant que la Tunisie est victime du modèle de développement néolibéral adopté jusqu’ici. N’oublions pas que la révolution était avant tout sociale!

Le second défi est politique. Comment préserver les acquis, nos libertés? Il faut des partis qui possèdent un réel ancrage populaire. A ce critère, Ennahda apparaît comme le plus structuré et le plus lié à la population, comparé aux autres formations politiques, modernistes, laïques, qui n’ont pas le même poids, qui sont mal organisées, qui sont coupées des réalités. Or il n’est pas de régime démocratique sans opposition solide.

Le troisième défi se situe dans le culturel: nous n’avons pas de culture révolutionnaire, il y a comme un vide au niveau des idées, surtout dans la sphère religieuse. Du coup, le mouvement salafiste, réactionnaire dans ses fondements idéologiques, devient un problème pour Ennahda et pour les laïcs, il se développe en raison du vide culturel et profite aussi de l’absence de justice sociale – ses bastions se situent d’ailleurs dans les quartiers les plus pauvres. C’est le fruit du modèle économique imposé à la Tunisie par la Banque mondiale et autres…

Pas mal de Tunisiens reprochent amèrement à Ennahda de ne pas agir avec fermeté contre les excès violents des salafistes…

Je dirais deux choses. D’abord, les dirigeants d’Ennahda et surtout son chef Rachid Ghannouchi croient que les jeunes salafistes font partie intégrante de la mouvance islamiste et espèrent pouvoir les intégrer par le dialogue. Ces salafistes sont par ailleurs divisés entre ceux qui accepteraient bien le jeu politique et ceux qui le refusent totalement. Ensuite, Ghannouchi estime important d’éviter une situation de confrontation au sein de la même famille. Là, le problème est que l’agenda des jihadistes (les plus radicaux parmi les salafistes, NDLR) n’a rien à voir avec celui d’Ennahda.

J’ajouterais que le grand parti islamiste n’est lui-même pas monolithique. Vous avez le ministre de l’Intérieur, Ali Larayedh, qui est peu apprécié des salafistes quand il prône la fermeté contre ceux qui se situent hors du champ de la loi car il estime qu’ils mettent ainsi les lois et les libertés en danger. Vous avez par ailleurs des responsables d’Ennahda proches des salafistes qui essaient d’encadrer ce mouvement… sans y parvenir.

Que faut-il faire face à cette mouvance radicale?

Je ne suis pas au pouvoir mais il me semble que trois choses sont à faire:

Mettre de l’ordre: si quelques individus mettent le pays en danger, il faut appliquer les lois sinon l’Etat s’affaiblit; le risque va jusqu’à voir des mouvements comme Al-Qaïda au Maghreb utiliser notre pays, que nous devenions le terrain de tous les trafics d’armes régionaux, etc. Ce n’est pas par hasard que le ministre américain de la Défense est venu à Tunis il y a une dizaine de jours. Le gouvernement doit se montrer ferme.

Dialoguer avec les salafistes. On ne peut se contenter d’une approche purement sécuritaire comme Ben Ali, on a vu son échec, il a amené les opprimés au pouvoir. Ce dialogue n’est pas impossible: certes ces gens sont aidés par des organisations hors du pays, mais ce sont des Tunisiens, ce sont des jeunes, il faut essayer de les encadrer.

Le problème de base se situe dans le socio-économique évoqué plus haut; des régions appauvries présentent des problèmes gigantesques, si on ne s’y attaque pas de front, le danger salafiste deviendra énorme dans les dix ans.

Que reste-t-il de l’ancien régime dictatorial, des membres de ce régime conservent-ils un pouvoir de nuisance?

Certains RCDistes (membres du RCD, ex-parti quasi unique de Ben Ali, NDLR) ont réussi à s’intégrer dans la vie politique, il y en a même à Ennahda. On dit alors qu’il s’agit de gens qui avaient les mains propres. D’autres, en revanche, essaient d’agir de manière souterraine pour mettre des bâtons dans les roues, par exemple en encourageant et payant des jeunes chômeurs pour qu’ils créent des troubles, mettent le feu à des bâtiments officiels, bref, entretiennent un climat antigouvernemental. La troisième catégorie reste en dehors du jeu. Je dirais qu’on ne peut ostraciser un million et demi de citoyens parce qu’ils ont peu ou prou collaboré avec le régime défunt, la paix civile est en jeu, évitons la funeste expérience irakienne. Ce qui ne veut pas dire pardonner aux corrompus: nombreux sont ceux qui sont libres parce que la justice transitionnelle n’est pas au point. L’instauration d’une justice indépendante reste un besoin. De même, la rénovation du secteur policier n’est pas faite structurellement, il y a encore beaucoup de chemin à faire.

L’affaire du viol par trois policiers d’une Tunisienne qui se retrouve elle-même accusée d’attentat à la pudeur fait actuellement beaucoup de bruit…

Oui, cela montre que la police doit être réformée de manière scientifique, l’image du pays en dépend, mais je ne suis pas sûr que le gouvernement actuel peut faire cette révolution au sein de la police. Un dialogue national avec la société civile et la police est nécessaire: on demande beaucoup des forces de l’ordre au niveau des salafistes et de la criminalité alors que la situation socio-professionnelle des policiers est elle-même fort dégradée.

Certains pensent que ce gouvernement est déjà à bout de souffle…

Il passe par une période très difficile, il a perdu beaucoup de crédit. Un renouveau, un remaniement pourrait concerner d’autres partis ou ferait entrer des technocrates confirmés au gouvernement – nous en avons beaucoup! Ce gouvernement manque de vision et d’une feuille de route pour les six prochains mois. Il devrait s’ouvrir, encadrer un dialogue national avec les nombreux acteurs pour le moment écartés comme les syndicats, les associations de la société civile, les hommes d’affaires, les partis politiques, etc. Sinon, on court à l’échec et les partis au pouvoir en paieront le prix aux élections.

Le 23 octobre, il y aura un an que les élections ont eu lieu. Le gouvernement doit-il s’effacer?

C’est une date symbolique. Ennahda et dix autres partis avaient signé avant ces élections un texte assurant qu’un an serait suffisant pour organiser des élections présidentielles et législatives. Sur le plan de la légalité constitutionnelle, les juristes disent que seule l’Assemblée constituante est habilitée à prononcer sur la date des élections. En tout cas, je crois que le gouvernement a le devoir de dire aux Tunisiens quand les élections auront lieu. Ce sera sans doute le résultat des pressions des partis politiques et de la société civile. L’Assemblée constituante colporte une mauvaise image d’elle-même car on y voit beaucoup de discussions vides ou de disputes entre pas mal d’élus inexpérimentés et dénués de culture politique. Encore une fois, c’est la pression de la société civile qui doit jouer un rôle majeur pour que les Tunisiens se dotent d’une constitution consensuelle; on l’a vu quand la mobilisation a réussi à retirer un mot, « complémentarité », qu’Ennahda voulait accoler dans la constitution au statut de la femme par rapport à l’homme, au lieu du mot égalité, finalement choisi.

Croyez-vous que le président Moncef Marzouki et le président de l’Assemblée constituante Mustapha Ben Jaafar ont eu tort d’associer leurs partis à Ennahda au pouvoir? On reproche au président, par exemple, d’avoir accepté un poste sans réels pouvoirs…

Cette coalition était positive, je crois. Son point faible est qu’elle n’assure pas l’égalité entre les partenaires, pourtant Ennahda a plus besoin de ses partenaires que l’inverse. Quant à Marzouki, il n’a pas la confiance de l’élite intellectuelle qui le critique farouchement car il n’est pas arrivé à trouver un équilibre entre son rôle de président et son statut d’homme libre et de défenseur des droits de l’homme. C’est pourquoi, dans ce pays qui a une longue tradition de présidents forts, il s’est retrouvé plusieurs fois en porte-à-faux.

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