Slaheddine Jourchi: « Les Tunisiens n’accepteront plus un régime dictatorial »


BAUDOUIN LOOS

lundi 01 octobre 2012, 11:58

Rencontre avec un « sage » de Tunisie: Slaheddine Jourchi est un homme libre qui compte à Tunis. Il tire pour Le Soir un bilan de la jeune expérience démocratique tunisienne et donne ses conseils…

Slaheddine Jourchi: « Les Tunisiens n'accepteront plus un régime dictatorial »

Slaheddine Jourchi n’a pas attendu ses 58 ans pour être un des intellectuels les plus respectés en Tunisie. Acteur de la mouvance islamiste dès les années 70, il a très tôt pris ses distances avec les partis islamistes dont il avait été l’un des membres créateurs (MTI puis Ennahda) pour se consacrer aux droits de l’homme (il fut le premier vice-président de la Ligue tunisienne des droits de l’homme, la plus ancienne d’Afrique), à la réflexion politique et au journalisme. Invité par le Brussels Press Club Europe la semaine dernière, nous avons rencontré celui qui a refusé toute position officielle après la révolution qui a chassé Ben Ali l’an passé.

Comment appréciez-vous la performance des islamistes d’Ennahda qui dirigent le gouvernement depuis décembre dernier, on dit qu’ils sont déjà grisés par le pouvoir ?

Ennahda ne ressemble pas aux Frères musulmans, on peut dire qu’il s’agit là du parti le plus modéré dans la mouvance islamiste. Mais, maintenant qu’il est au pouvoir, il convient certes de le critiquer et d’éviter qu’on reproduise un régime autoritaire. Je ne dis pas qu’on en est là, mais il y a des symptômes. De toute façon, les Tunisiens n’accepteront plus un régime comme celui de Ben Ali (dictature au pouvoir de 1987 à 2011, NDLR); il faudrait beaucoup, désormais, pour faire taire les citoyens. En outre, le paysage politique tunisien est maintenant fragmenté, les partis opposés à Ennahda – qui ne peut gouverner seul – sont nombreux, la société civile a pris de l’importance, et notamment les syndicats. Le changement politique est structurel.

Quel bilan tireriez-vous des vingt premiers mois après la révolution?

Il y a des acquis. Le premier, ce sont les libertés. Liberté d’expression, liberté d’association, liberté de créer de partis politiques. C’est important pour l’existence de contrepouvoirs. Mais, en même temps, nous nous trouvons devant de grands défis, j’en vois au moins trois. Le défi économique et social, d’abord: la situation est très fragile, le malaise social est patent avec 800.000 chômeurs, la hausse des prix, etc. Le gouvernement n’a pas la possibilité de trouver des solutions rapides. D’autant que la Tunisie est victime du modèle de développement néolibéral adopté jusqu’ici. N’oublions pas que la révolution était avant tout sociale!

Le second défi est politique. Comment préserver les acquis, nos libertés? Il faut des partis qui possèdent un réel ancrage populaire. A ce critère, Ennahda apparaît comme le plus structuré et le plus lié à la population, comparé aux autres formations politiques, modernistes, laïques, qui n’ont pas le même poids, qui sont mal organisées, qui sont coupées des réalités. Or il n’est pas de régime démocratique sans opposition solide.

Le troisième défi se situe dans le culturel: nous n’avons pas de culture révolutionnaire, il y a comme un vide au niveau des idées, surtout dans la sphère religieuse. Du coup, le mouvement salafiste, réactionnaire dans ses fondements idéologiques, devient un problème pour Ennahda et pour les laïcs, il se développe en raison du vide culturel et profite aussi de l’absence de justice sociale – ses bastions se situent d’ailleurs dans les quartiers les plus pauvres. C’est le fruit du modèle économique imposé à la Tunisie par la Banque mondiale et autres…

Pas mal de Tunisiens reprochent amèrement à Ennahda de ne pas agir avec fermeté contre les excès violents des salafistes…

Je dirais deux choses. D’abord, les dirigeants d’Ennahda et surtout son chef Rachid Ghannouchi croient que les jeunes salafistes font partie intégrante de la mouvance islamiste et espèrent pouvoir les intégrer par le dialogue. Ces salafistes sont par ailleurs divisés entre ceux qui accepteraient bien le jeu politique et ceux qui le refusent totalement. Ensuite, Ghannouchi estime important d’éviter une situation de confrontation au sein de la même famille. Là, le problème est que l’agenda des jihadistes (les plus radicaux parmi les salafistes, NDLR) n’a rien à voir avec celui d’Ennahda.

J’ajouterais que le grand parti islamiste n’est lui-même pas monolithique. Vous avez le ministre de l’Intérieur, Ali Larayedh, qui est peu apprécié des salafistes quand il prône la fermeté contre ceux qui se situent hors du champ de la loi car il estime qu’ils mettent ainsi les lois et les libertés en danger. Vous avez par ailleurs des responsables d’Ennahda proches des salafistes qui essaient d’encadrer ce mouvement… sans y parvenir.

Que faut-il faire face à cette mouvance radicale?

Je ne suis pas au pouvoir mais il me semble que trois choses sont à faire:

Mettre de l’ordre: si quelques individus mettent le pays en danger, il faut appliquer les lois sinon l’Etat s’affaiblit; le risque va jusqu’à voir des mouvements comme Al-Qaïda au Maghreb utiliser notre pays, que nous devenions le terrain de tous les trafics d’armes régionaux, etc. Ce n’est pas par hasard que le ministre américain de la Défense est venu à Tunis il y a une dizaine de jours. Le gouvernement doit se montrer ferme.

Dialoguer avec les salafistes. On ne peut se contenter d’une approche purement sécuritaire comme Ben Ali, on a vu son échec, il a amené les opprimés au pouvoir. Ce dialogue n’est pas impossible: certes ces gens sont aidés par des organisations hors du pays, mais ce sont des Tunisiens, ce sont des jeunes, il faut essayer de les encadrer.

Le problème de base se situe dans le socio-économique évoqué plus haut; des régions appauvries présentent des problèmes gigantesques, si on ne s’y attaque pas de front, le danger salafiste deviendra énorme dans les dix ans.

Que reste-t-il de l’ancien régime dictatorial, des membres de ce régime conservent-ils un pouvoir de nuisance?

Certains RCDistes (membres du RCD, ex-parti quasi unique de Ben Ali, NDLR) ont réussi à s’intégrer dans la vie politique, il y en a même à Ennahda. On dit alors qu’il s’agit de gens qui avaient les mains propres. D’autres, en revanche, essaient d’agir de manière souterraine pour mettre des bâtons dans les roues, par exemple en encourageant et payant des jeunes chômeurs pour qu’ils créent des troubles, mettent le feu à des bâtiments officiels, bref, entretiennent un climat antigouvernemental. La troisième catégorie reste en dehors du jeu. Je dirais qu’on ne peut ostraciser un million et demi de citoyens parce qu’ils ont peu ou prou collaboré avec le régime défunt, la paix civile est en jeu, évitons la funeste expérience irakienne. Ce qui ne veut pas dire pardonner aux corrompus: nombreux sont ceux qui sont libres parce que la justice transitionnelle n’est pas au point. L’instauration d’une justice indépendante reste un besoin. De même, la rénovation du secteur policier n’est pas faite structurellement, il y a encore beaucoup de chemin à faire.

L’affaire du viol par trois policiers d’une Tunisienne qui se retrouve elle-même accusée d’attentat à la pudeur fait actuellement beaucoup de bruit…

Oui, cela montre que la police doit être réformée de manière scientifique, l’image du pays en dépend, mais je ne suis pas sûr que le gouvernement actuel peut faire cette révolution au sein de la police. Un dialogue national avec la société civile et la police est nécessaire: on demande beaucoup des forces de l’ordre au niveau des salafistes et de la criminalité alors que la situation socio-professionnelle des policiers est elle-même fort dégradée.

Certains pensent que ce gouvernement est déjà à bout de souffle…

Il passe par une période très difficile, il a perdu beaucoup de crédit. Un renouveau, un remaniement pourrait concerner d’autres partis ou ferait entrer des technocrates confirmés au gouvernement – nous en avons beaucoup! Ce gouvernement manque de vision et d’une feuille de route pour les six prochains mois. Il devrait s’ouvrir, encadrer un dialogue national avec les nombreux acteurs pour le moment écartés comme les syndicats, les associations de la société civile, les hommes d’affaires, les partis politiques, etc. Sinon, on court à l’échec et les partis au pouvoir en paieront le prix aux élections.

Le 23 octobre, il y aura un an que les élections ont eu lieu. Le gouvernement doit-il s’effacer?

C’est une date symbolique. Ennahda et dix autres partis avaient signé avant ces élections un texte assurant qu’un an serait suffisant pour organiser des élections présidentielles et législatives. Sur le plan de la légalité constitutionnelle, les juristes disent que seule l’Assemblée constituante est habilitée à prononcer sur la date des élections. En tout cas, je crois que le gouvernement a le devoir de dire aux Tunisiens quand les élections auront lieu. Ce sera sans doute le résultat des pressions des partis politiques et de la société civile. L’Assemblée constituante colporte une mauvaise image d’elle-même car on y voit beaucoup de discussions vides ou de disputes entre pas mal d’élus inexpérimentés et dénués de culture politique. Encore une fois, c’est la pression de la société civile qui doit jouer un rôle majeur pour que les Tunisiens se dotent d’une constitution consensuelle; on l’a vu quand la mobilisation a réussi à retirer un mot, « complémentarité », qu’Ennahda voulait accoler dans la constitution au statut de la femme par rapport à l’homme, au lieu du mot égalité, finalement choisi.

Croyez-vous que le président Moncef Marzouki et le président de l’Assemblée constituante Mustapha Ben Jaafar ont eu tort d’associer leurs partis à Ennahda au pouvoir? On reproche au président, par exemple, d’avoir accepté un poste sans réels pouvoirs…

Cette coalition était positive, je crois. Son point faible est qu’elle n’assure pas l’égalité entre les partenaires, pourtant Ennahda a plus besoin de ses partenaires que l’inverse. Quant à Marzouki, il n’a pas la confiance de l’élite intellectuelle qui le critique farouchement car il n’est pas arrivé à trouver un équilibre entre son rôle de président et son statut d’homme libre et de défenseur des droits de l’homme. C’est pourquoi, dans ce pays qui a une longue tradition de présidents forts, il s’est retrouvé plusieurs fois en porte-à-faux.

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