La guerre d’extermination en Syrie et la fin du sens commun


October 2, 2016 7.44pm BST
Alep, le 27 septembre. Le corps sans vie d’un enfant vient d’être sorti des décombres. Karam al-Masri/AFP

Les opérations militaires d’Assad et de Poutine en Syrie ont un nom : c’est une guerre d’extermination. Celle-ci atteint désormais une échelle sans précédent : le bombardement délibéré des civils, notamment femmes, enfants et secouristes des Casques Blancs, ainsi que des hôpitaux n’est pas nouveau. Mais elle a désormais un caractère systématique avec un objectif clair : tuer, encore tuer, tout ce qui peut l’être. C’est une guerre totale dans laquelle la Russie de Poutine expérimente de nouvelles armes, comme ces bombes qui peuvent pénétrer les abris et les pulvérisent ensuite.

Beaucoup, y compris dans un propos sensible et poignant, l’ambassadeur de France auprès des Nations unies, ont fait à juste titre l’analogie avec Guernica : l’aviation de l’Allemagne nazie et de l’Italie fasciste avaient anéanti la ville tandis que les troupes franquistes agissaient au sol. En Syrie aussi, les avions russes dominent les airs tandis que les troupes de l’armée du régime et du Hezbollah soutenu et armé par l’Iran agissent à terre.

Cette guerre d’extermination est promise à s’intensifier dans les jours et les semaines qui viennent. Des crimes de guerre de plus en plus évidents et que la Russie ne cherche même plus à dissimuler s’ajoutent aux crimes contre l’humanité commis par le pouvoir d’Assad, notamment dans les prisons du régime où les tortures les plus sadiques sont une pratique courante.

« Tout est désormais vain »

Cela, tout le monde le sait, ou devrait le savoir. Innombrables sont les écrits où cela fut exposé depuis plus de cinq ans. Tout est parfaitement documenté.

Tous ont dit et répété à l’envi que le « plus jamais cela » – proféré à nouveau après Auschwitz, Srebrenica, le Cambodge, le Rwanda, etc. – était devenu pitoyable.

Tous ont dit, convoquant les auteurs classiques, que l’indifférence était le pire péché, que le silence était crime, que l’inaction était complicité.

Tous ont dit et répété encore, moi comme tant d’autres, qu’il fallait sauver Alep et la Syrie, appliquer les principes de la « responsabilité de protéger », faire respecter militairement une zone de non-survol, qui reste encore une option possible, intervenir en somme.

Tous ont dit et redit que seuls les États-Unis, avec leurs alliés, en étaient capables et que c’était leur responsabilité première. Et ses plus fidèles soutiens, par ailleurs, ont dénoncé la pleutrerie de Barack Obama, son irresponsabilité, son cynisme, parfois sa stupidité et, pour tout dire, sa responsabilité devant l’histoire. À la faillite morale des États-Unis s’ajoute ainsi sa déroute stratégique.

Tous ont dit, y compris l’auteur de ces lignes, que toute négociation avec la Russie, non pas solution, mais premier agresseur, était un jeu de dupes, que cela la renforçait en Syrie comme ailleurs.

Tous ont dit et redit que les multiples projets de trêve étaient voués à l’échec – et ils le furent, souvent plus vite que les plus pessimistes ne le pensaient.

Tous ont dit et redit combien les mots diplomatiques – préoccupation, elle-même parfois vive ou même très vive, « injonction de », « demande expresse que », « condamnation sans ambiguïté de » – ajoutaient de l’indécence aux souffrances.

Tous, enfin, ont considéré, avec réalisme, que l’ONU ne pouvait rien faire, car bloquée par la capacité de veto de la Russie – et souvent de la Chine – au Conseil de sécurité.

Et tous ont vu, enfin, les visages gris et terreux, zébrés de sang séché, le crâne parfois éclaté, les corps démembrés et éviscérés, des enfants assassinés et pour les plus chanceux – provisoirement – les pleurs et les larmes devant des linceuls sans fin – ceux de leur père, de leur mère, de leur frère, de leur sœur ; ils ont été bouleversés, ont pleuré eux aussi, ont appelé à l’action, ont dénoncé une prétendue « impuissance » qui n’est qu’un mot pudique pour dire la veulerie et l’indignité.

Une enfant grièvement blessée à Alep, emmenée d’urgence à l’hôpital. Georges Ourfalian/AFP

Un ami, engagé dans l’action humanitaire en Syrie, qui fut là-bas, m’a écrit l’autre soir que désormais tout était vain, que l’indignation, l’accablement, l’émotion – des responsables politiques, des commentateurs, de lui et de moi – l’écœuraient, qu’il n’en pouvait plus des gens « bouleversés », que c’en était assez, en somme, si je traduis bien, que les larmes mêmes et l’indignation devenaient immondes, que l’ignominie de la barbarie du régime, de la Russie et de l’Iran était notre ignominie, et que nos pleurs ne la rendaient même que plus abjecte. En mes propres termes, le mal avait contaminé le monde, le mal avait atteint le bien, les rires en écho des bourreaux avaient comme déteint sur notre compassion, notre générosité et notre attention.

Combattre, donc parler

Que devais-je lui répondre ? M’était-il – nous était-il – encore possible moralement de dire quelque chose et fallait-il le faire avec cette crainte redoutée que nos indignations ne soient que le soulagement pitoyable de notre bonne conscience ? En termes politiques aussi, convenait-il, de message en message posté sur les réseaux sociaux, d’article en article, d’ajouter l’impuissance des mots à la faillite des nations ? En termes de communication – car, oui, cela importe devant l’invasion des mensonges et la désinformation massive devenue arme de guerre –, ne prenions-nous pas le risque aussi d’adjoindre l’excès d’émotion à la surabondance de crimes, le défilement impuissant des images – au risque de la lassitude – à l’accumulation des cadavres ? Ai-je, d’ailleurs, seulement une réponse à ces questions ?

Mais quand même, dois-je absolument être contraint toujours d’opposer le sentiment à l’esprit, la froideur nécessaire de l’analyste à la révolte du citoyen, l’exigence absolue, car elle est telle, de la morale au conseil politique que je puis prodiguer ? Et là, je ne puis pas ne pas répondre.

En passant, j’ai revu cette image du camelot syrien, vendeur de jouets à deux sous, allant de ville en ville, échappant – comme chacun, jusqu’à quand ? – aux bombardements, pour les distribuer, recevant en échange le sourire éphémère d’un de ces enfants peut-être fauché ou écrasé demain – et cet homme-là, je crois, n’avait jamais lu Kant, ni les Évangiles, peut-être pas davantage le Coran, comme ces Justes, parfois à peine lettrés, qui sauvèrent des Juifs parce qu’il le fallait, que c’était évident, indispensable, que la question ne se posait pas. Ceux-là, plus que des érudits qui soupesaient le danger, multipliaient les arguties sur les pro et contra et voulaient gagner du temps, avaient seulement, comme le disait Hannah Arendt, pensé.

Donc, tout cela n’est pas vain. Il faut aussi combattre – et cela impose de parler.

L’aveugle, l’idiot et le salaud

Tous avaient dit, affirmais-je… Tous ?

Non, il en reste encore – je crains, une majorité – pour s’en moquer, ou plutôt pour ne pas voir ce qu’est le réel en dehors de chez eux. Ils s’empressent de fermer la porte pour se retirer dans leurs « affaires ». Ils sont en dehors de la tragédie du monde sauf lorsqu’elle les touche ou sembler les menacer. En étant dans leur monde, ils sont en quelque sorte nulle part. Certains, peut-être, s’en sont un moment soucié, mais ont vite décroché – oui c’est usant de maintenir l’attention dans une société qui vise à la disperser. Et la « fatigue » de la Syrie – comme de l’Ukraine, du Soudan, du Yémen, etc. – l’emporte. « Il faut tenter de vivre ». Oui, certes… Voilà les aveugles.

Variante : il en reste encore pour qui le divertissement et la futilité sont plus importants que le reste – et ils préfèrent le n’importe quoi. C’est ce que Castoriadis désignait par la « montée de l’insignifiance ». Il en est pour considérer avec plus d’importance les informations sportives, les caniveaux locaux ou les petites phrases. La prédominance du crétin, pour reprendre le titre du livre de Fruttero et Lucentini, est le lot commun – aussi inquiétante qu’insupportable. Comment « tolérer » que le propos d’un animateur auto-adulateur de sa stupidité devienne sur les réseaux sociaux incommensurablement plus importante que les massacres d’Alep, de Homs ou de Daraya ? La débilité est indécente à l’heure du crime, autant que les plaisirs de l’arrière lorsque le gaz moutarde asphyxiait les tranchées de la Grande Guerre. Voilà les idiots.

Les enfants paient un lourd tribut aux bombardements intensifs d’Alep par les aviations de Moscou et de Damas. Ameer Alhalbi/AFP

D’autres enfin voient, savent et, comme on dit, analysent. Ils vous disent déjà, en premier lieu, que c’est la « nature » de la guerre, que l’émotion et la compassion sont mauvaises conseillères, que, oui, le tragique habite le monde et qu’il faut « prendre le temps » de l’analyse – et que chaque heure rime avec des dizaines de suppliciés fait finalement leur affaire.

Or, le n’importe quoi entretenu de l’absence de pensée, déjà bien dénoncée par Jean-Marc Lafon, tue. Car toute cette retenue polie devient vide immonde. Elle a un scolie : la désinformation qui emprunte quatre canaux rhétoriques.

Les révisionnistes, d’abord, vous parleront de l’État islamique, de la responsabilité des États-Unis dans sa montée (que ni Assad ni Poutine ne l’aient vraiment combattu, au contraire, ne les gênera pas), de l’importance de défendre d’abord la laïcité, des minorités (surtout chrétiennes) – qu’une partie ait été massacrée par Assad ne sera d’ailleurs à leurs yeux qu’un « détail » de l’histoire.

Les distracteurs, ensuite, vous demanderont d’abord de parler des horreurs (réelles) commises par l’Arabie saoudite au Yémen, des bombardements (inqualifiables) sur Gaza (suit parfois une digression un peu plus large sur l’État hébreu, son influence, l’exploitation de la Shoah, etc.), du chaos libyen (à éviter naturellement – ce qui signifie pour eux « Assad ou le chaos ») et, certainement, de la guerre du Vietnam.

Les relativistes, quant à eux, demanderont une vision équilibrée, rediront que la réalité n’est jamais blanche ou noire, évoqueront des responsabilités (toujours) partagées, déploreront l’exagération habituelle des médias, invoqueront la nécessité de ne pas voir la Syrie – le Moyen-Orient en général, mais aussi la Chine, l’Ouzbékistan, etc. – avec des lunettes occidentales (lire droits-de-l’hommistes), signaleront la chiffrage compliqué des victimes, les risques encourus par les Alaouites si… la nécessité de prendre en compte le point de vue de l’autre (la légitime défense du régime qui attaque à l’arme lourde et torture en prison des manifestants pacifiques qui demandent de manière irresponsable plus de démocratie).

Les généralistes, enfin, partiront dans de grandes considérations librement inspirées de Bouvard et Pécuchet et bien mises en valeur récemment par Bruno Tertrais, sur l’impossibilité de se passer de la Russie – tiens, de ses crimes de guerre aussi ! –, des rivalités des grandes puissances qui font du Moyen-Orient une poudrière, de l’Orient compliqué, de l’islamisme en général (et notamment de la division en sunnites et chiites, du respect indispensable de la démocratie et donc de la possibilité pour les Syriens de choisir leurs dirigeants (d’ailleurs Assad a été élu avec plus de 88,7 % des voix en 2014…), de l’échec général des printemps arabes, de la responsabilité (historique nécessairement) des accords Sykes-Picot, etc.

À tout cela, évidemment, il a été répondu mille fois, par des faits fondés sur des connaissances, par des reportages de première main, en un mot par la vérité. Qu’à cela ne tienne : dès qu’il faut justifier un massacre – environ 500 000 morts en un peu plus de cinq ans –, qu’il faut promouvoir le dirigeant d’un pays qui ne connaît aucune limitation dans l’usage de la force brute depuis Grozny et présenter ses crimes comme le combat pour la défense de l’Occident, la vérité n’est qu’un subterfuge de l’ennemi. Exécutons donc la vérité comme ces terroristes au visage de bébé ou de jeune enfant, jouant au ballon dans une cour, penchés sur un livre dans une cave à peine éclairée ou blottis encore dans leur lit – explosés ensuite dans le vacarme d’une bombe à sous-munitions ou soufflés par le phosphore blanc. Comme ces enfants, nécessairement terroristes en herbe, la vérité mérite le peloton.

Ceux-là, ce sont les salauds.

Ils ne méritent pas notre silence. Surtout, notre voix doit être plus forte.

Mort de la communauté démocratique

Il avait été dit, non sans raison, que ce qu’on appelle par commodité la communauté internationale n’existait pas. J’avais pu moi-même prévoir, il y a six ans, l’érosion progressive des organisations internationales de type politique. Pour aller vite, ces deux mouvements peuvent s’expliquer par la renationalisation des stratégies de politique extérieure, l’affaiblissement des valeurs partagées au sein de ces institutions et l’avènement de qu’on a appelé le G-Zéro, autrement dit l’absence de directoire mondial et l’incapacité de la seule puissance universelle par son déploiement militaire, les États-Unis, d’assumer son rôle. La lâcheté de Washington en Syrie fait presque ainsi figure de prophétie auto-réalisatrice : l’histoire (universelle) américaine s’arrête à Alep.

Paris dénonce un « bain de sang » à Alep. Mais rien ne semble pouvoir l’arrêter. Ameer Alhalbi/AFP

Or, ce manque de « communauté » internationale n’est jamais que le décalque de ce qui semble pouvoir fonder une communauté tout court – ici une communauté de valeurs. Revenons à l’évidence – évidence du crime. Celle-ci n’est possible que dans un monde

  • qui respecte la vérité et sans doute la cherche ;
  • qui a globalement une perception à peu près analogue du bien et du mal ou, pour le moins, pour citer à nouveau Arendt, pour laquelle les notions de bien et de mal ont une signification ;
  • qui distingue l’essentiel de l’accessoire ;
  • qui communie dans les mêmes émotions ;
  • qui dissocie les valeurs et les intérêts, autrement dit pense les premières à l’échelle de l’universel.

La principale difficulté, ici, est de tenir ensemble ces cinq propositions. À elles cinq, elles forment le substrat de ce que j’appellerais la communauté démocratique. La réaction devant les crimes syriens me paraît confirmer la fragilité d’une telle communauté.

Ils révèlent une relative indifférence devant la vérité qui, là comme ailleurs, renforce la capacité d’intrusion de la propagande, un relativisme accru en matière de bien et de mal – « Ah oui, des civils sont tués en grand nombre, mais au bout du compte c’est pour nous protéger » –, une absence de hiérarchie dans la perception des faits – échange conflit en Syrie contre émission de télé-réalité –, une absence de communion dans ce qui littéralement nous « injurie » – les victimes françaises des attentats, oui, mais on ne peut pas souffrir aussi pour un enfant syrien – qui rend incompréhensible, car non « éprouvée », la figure de l’universel.

Et là, faute d’expérience vécue de la souffrance, l’absence de blessure personnelle infligée par ces corps syriens, ce qui pourrait figurer une communauté politique devient impensable.

Devenant telle, elle instille le relativisme au sein même du droit, rend secondaire le crime contre l’humanité et banalise la violence extrême. C’est ainsi que nous préparons l’avenir.

Et de cela nous devons sans cesse parler, car c’est politique – et vital.

source

Syrie : l’impossibilité d’être père


Dans la société syrienne, on attend des hommes qu’ils soient forts et solides. Quand ils quittent leur pays pour se réfugier au Liban, ils ne peuvent plus se comporter ou se déplacer comme en Syrie, ni subvenir aux besoins de leur famille de la même manière. Une situation de très grande fragilité dont ils parlent peu, parce que les hommes sont tout censés garder pour eux. Enquête en trois parties dans un centre de soin tenu par Médecins du Monde, dans la plaine de la Beqaa, au Liban.

Kamid el-loz, plaine de la Beqaa, Liban

Assis sur le canapé élimé, Hassan*, le père d’Omar, écoute en silence. Il pleure, attrape un mouchoir de temps à autre pour essuyer les larmes qui perlent sur ses cernes noirs. Son fils, à sa droite, a les yeux rieurs et la bouille ronde. Il dégage une sorte de tension, dans ses yeux et ses mains, dans son incapacité à rester immobile. Il croise et décroise ses doigts sans cesse, jette des regards vers la psychologue Noëlle, qui l’accueille une fois par semaine pour une consultation, au centre de soin de Kamid el-loz. Puis vers moi, qui conduis l’entretien pour mon enquête sur la façon dont la guerre en Syrie bouscule la masculinité.

Omar dit qu’à Deraa, d’où il vient, pour éviter les snipers on ne marche pas, on court.

Il a à peine vingt-trois ans. N’en avait pas dix-huit quand sa première et «seule histoire d’amour» a pris fin. Sa fiancée avait une tante qui n’aimait pas Omar, elle s’est laissée convaincre de se séparer de lui. Et puis tout s’est enchaîné. Après avoir trouvé une autre fille, du même quartier, il décide de se marier vite.

«Par revanche.»

C’était un jour de décembre 2011. Deraa avait déjà la gueule en sang. Ça canardait. Il rit. Ses yeux se posent sur Noëlle puis sur moi. Il fallait être beau alors, malgré les tirs: il s’est rendu chez son barbier dans le quartier d’à-côté. Pris entre deux feux par des snipers, il est arrivé à la cérémonie trois heures en retard et pas rasé.

C’est peut-être à ma troisième ou quatrième rencontre avec Omar qu’il est venu accompagné de Hassan. Une pellicule de neige recouvrait les champs de la Beqaa.

Hassan, quarante-trois ans, ne fait pas partie des hommes qui bénéficient du soutien psychologique de Noëlle, mais elle trouvait intéressant que je rencontre aussi le père d’Omar. Le menton posé dans la paume de sa main et le regard dans le vague, Hassan raconte son départ de Syrie en 2012.

«Omar est devenu fou»

«Je ne supportais plus le son sourd des barils qui explosent», commence-t-il avec une voix à peine audible.

Il baisse la tête, sèche la larme qui coule le long de sa joue, approche les mains de ses oreilles et les agite frénétiquement pour mimer le bourdonnement.

«La peur se faisait chaque jour plus envahissante alors j’ai emmené ma femme, ma fille et deux de mes fils en Jordanie avant de rejoindre le Liban.»

Il s’exprime avec un calme absolu qui fait paraître la pièce autour de nous encore plus froide et silencieuse.

«Omar est ensuite devenu fou. Il s’en était allé un matin à travers rue, demander la main de toutes les filles du quartier. Il est parti frapper à la porte de chaque maison.»

Son rire s’élève brusquement dans la pièce. Il regarde son fils d’un air taquin en posant la main sur sa nuque avant de poursuivre son récit. Omar se dégage doucement en lui souriant et réajuste le col de son polo bleu marine.

«Il était marié et tout le monde le savait, mais personne n’a pu l’arrêter. Seul le poing qu’il a reçu au milieu du visage par un des pères de famille a mis un terme à sa folie soudaine. On n’a pas compris ce qui lui était arrivé. Et lui non plus.»

La guerre a bouleversé l’équilibre des familles

Noëlle, psychologue

Au Liban, le comportement d’Omar n’a ensuite cessé de changer. Il s’énervait pour un rien, entendait des voix et s’est mis à fumer. C’est à la suite de cette histoire qu’un ami de la famille a conseillé à Hassan d’emmener son fils voir un psy. Depuis, Omar voit une psychiatre et Noëlle, psychologue, chaque semaine. Il serait schizophrène et bipolaire depuis le déclenchement de la guerre. «La guerre a bouleversé l’équilibre des familles, explique Noëlle. De nombreux pères n’ont pas réussi à s’adapter aux changements et leur développement psychologique, surtout quand ils sont jeunes comme Omar, a été ébranlé. Certains sont devenus schizophrènes, d’autres ont un stress post-traumatique fort qui peut se traduire par des angoisses, des insomnies ou de la violence. Leur arrivée ensuite dans un pays qu’ils ne connaissent pas a été un choc supplémentaire.»

Père ou fils

«Responsabilités», «paternité», «réfugié»… Dans la bouche d’Omar, les mots ricochent les uns sur les autres. La pensée en désordre, il bute sur les causes de son mal-être, explique tout à la fois. Les larmes sèches. La vie qu’il faut recommencer de zéro dans cette plaine de la Beqaa qui ne lui dit rien de familier. L’angoisse constante de ne pas ramener assez d’argent pour nourrir ses enfants. La figure du père qu’il n’arrive décidément pas à incarner. Car il est père d’enfants nés de son mariage contracté par «revanche».

«Je porte quelque chose de trop lourd pour moi», tente-t-il de résumer en mordillant le côté de sa langue.

Omar semble constamment perdu et saute d’un sujet à l’autre avant d’avoir tout dit. Mais chacune de ses histoires, sans exception, se conclut par cette guerre qui ne quitte jamais sa tête et lui en a trop demandé.

«A Damas, papa gérait l’entreprise. C’était lui le chef, il donnait les ordres depuis son bureau toute la journée, raconte pudiquement Omar un jour où son père n’est pas là. Au Liban, il vient chaque jour avec moi et travaille chez les clients. Tu imagines?»

Omar est employé depuis l’âge de douze ans dans l’entreprise de réparation de climatiseurs tenue par son père.

«Ici, il faut toujours penser à l’argent pour les vêtements, la nourriture, le mazout. Mais le pire, c’est que je ne suis même pas en mesure de donner des bonbons à ma fille si elle en réclame».

Grand frère

Beaucoup de réfugiés syriens sont en dépression car ils n’arrivent pas à subvenir aux besoins de leur famille

Noëlle, psychologue

«Beaucoup de réfugiés syriens sont en dépression car ils n’arrivent pas à subvenir aux besoins de leur famille, explique Noëlle. Pour eux qu’un père ne puisse pas prendre sa responsabilité de payer à manger, des vêtements etc, c’est très grave. Cette pression leur procure beaucoup d’anxiété.»

Omar est devenu père pour la première fois il y a quatre ans. Il a appelé sa fille Nour, comme la lumière. Dounia est née deux ans plus tard.

«C’était un peu tôt pour moi, je n’étais encore qu’un enfant», insiste-t-il.

Le petit frère a six ans, seulement deux de plus que Nour. Ils jouent ensemble, se chamaillent pour un jouet ou pour une chaise. Ça met Omar hors de lui. Submergé par toutes sortes d’émotions, il dit n’avoir ni le temps ni la patience pour la pédagogie.

«Je vis avec le conflit alors tout est compliqué. Si nous vivions en Syrie en temps de paix, j’aurais le temps de lui expliquer ce qui est bien et ce qui est mal, pas ici.»

Ici les mots lui manquent. Chaque jour il craque, s’emporte et finit par cogner, avant de regretter. C’est encore pire quand il ne prend pas les médicaments prescrits par la psychiatre, mais ils lui assèchent la bouche et inhibent ses désirs sexuels alors régulièrement il arrête.

Omar partage un petit appartement avec ses parents, son frère, sa soeur et Maher, le fiancé de sa soeur. Pour Omar, la place de son père à ses côtés est à la fois un soulagement quelqu’un s’occupe de l’éducation des trois petits–, et une source de stress: Hassan lui prend son rôle.

– «J’ai l’impression d’être plus un grand frère qu’un père.»

En entendant Omar prononcer cette phrase, Maher se met à rire comme s’ils avaient eu mille fois cette conversation. Dès leur plus jeune âge, les deux sillonnaient les rues de Deraa ensemble et ne se sont jamais quittés.

«Sa fille ne l’appelle même pas papa…», avance doucement le jeune futur beau-frère en triturant le rebord du sofa.

Les yeux noirs d’Omar suivent un papillon imaginaire alors que Maher poursuit.

– «C’est Hassan qu’elle appelle papa.

– Parfois, j’ai même l’impression que c’est pas ma fille», renchérit Omar.

Au centre du plafond, une modeste ampoule pend à un fil orphelin. Elle semble à tout moment être sur le point de grésiller. Omar lève les yeux vers elle avant de prendre un air satisfait.

«Au fait, je t’ai dis que ma femme est enceinte de sept mois?

Félicitations. Tu sais à quelle date est prévu l’accouchement?

Omar hoche la tête.

Oui, dans trois ou quatre mois.»

source

 

Aujourd’hui, pour Alep


Smoke rises over the Salah al-Din neighbourhood in central Aleppo during clashes between Free Syrian Army fighters and Syrian Army soldiers. GORAN TOMASEVIC/REUTERS

Smoke rises over the Salah al-Din neighbourhood in central Aleppo during clashes between Free Syrian Army fighters and Syrian Army soldiers. GORAN TOMASEVIC/REUTERS

Le groupe ActionSyrie en collaboration notamment avec Amnesty international Belgique organise mardi prochain un rassemblement de protestation contre le bombardement de la ville d’Alep.
Nous vous invitons à venir nous rejoindre mardi 4 Octobre à 17h15 sur le Rond-Point Schumann pour nous adresser à nos dirigeants européens et leur dire que nous ne pouvons plus accepter leur manque de réaction !

Informations pratiques sur le lien ci dessous :

https://www.facebook.com/events/1576846385958007/

Devoir d’indignation


À l’heure où les bombes s’abattent sur Alep, notre indignation peut-elle encore servir à quelque chose ? Nos concitoyens sont à ce point saturés d’images dramatiques qu’il est devenu impossible de mobiliser les consciences. Leur réaction n’est certainement pas d’indifférence, mais d’incompréhension et de désarroi. Pourtant, oui, nous avons le devoir de parler, d’écrire et peut-être de hurler devant le massacre commis par l’infernal tandem Assad-Poutine. Nos protestations n’arrêteront évidemment pas le bras du crime, mais elles peuvent au moins nous permettre de régler un vieux compte avec une vision du monde qui devrait définitivement appartenir au passé. Un compte avec ces restes de pensée binaire et ces résurgences d’esprit de système qui, parfois encore, nous aveuglent. Il faudrait être avec Poutine pour être parfaitement anti-américain. Il faudrait condamner les déclarations de François Hollande à l’ONU parce que c’est François Hollande. Il faudrait excuser ce qui se passe en ce moment à Alep au nom de l’histoire longue du colonialisme et de la longue histoire des crimes occidentaux. Il faudrait trouver mille raisons pour justifier l’intervention russe, au mépris de l’évidence.

Mais qui est ce « nous », muet ou embarrassé, dont je parle ? C’est la gauche critique. Celle de Mélenchon et du PCF, notamment [^1]. La gauche anti-guerre, celle qui a condamné l’invasion américaine en Irak, en 2003, cette monstruosité qui a inauguré un cycle de violences sans fin. Cette gauche qui dénonce si justement le commerce des armes, et stigmatise les liens coupables de la France avec l’Arabie saoudite. Cette gauche qui n’oublie jamais le conflit israélo-palestinien, énorme et originel contentieux entre les puissances occidentales et le monde arabo-musulman.

Devrait-elle, cette gauche, se taire quand l’assassin n’est plus George W. Bush mais Vladimir Poutine ? J’entends bien que la Russie a été humiliée, et comme sortie de l’histoire après l’effondrement de l’URSS. J’entends bien qu’elle se sent menacée à ses frontières par les installations de l’Otan. Je conçois qu’elle veuille sauver ses bases syriennes sur la Méditerranée. Mais rien ne justifie le massacre d’Alep, et notre silence complice. La pluie de bombes larguées au cours du week-end dernier sur la grande ville du nord a fait au moins deux cents morts. Selon l’ONG Save the children, beaucoup sont des enfants, comme près de la moitié des blessés hospitalisés. Suprême raffinement, l’aviation russe utilise des bombes à sous-munitions et un nouveau type de projectiles qui permettent de détruire un immeuble entier en un seul impact, et de pénétrer jusqu’au fond des abris souterrains où les familles trouvent refuge. Les convois sanitaires sont systématiquement ciblés, comme les hôpitaux. On retrouve à Alep la tactique du carpet bombing, dont Vladimir Poutine avait usé en Tchétchénie. Au cours de l’hiver 1999-2000, les bombardements russes avaient ainsi causé la mort de près de 200 000 Tchétchènes. Et Grozny était devenue la ville au monde la plus détruite depuis la Seconde Guerre mondiale. Va-t-on devoir inscrire Alep dans cette funeste lignée ? La violence extrême de la Russie rejoint celle de la famille Assad. Tuer « un million de martyrs » s’il le faut pour garder le pouvoir, avait prévenu un jour Rifa’at, l’oncle de Bachar. Au nom de l’asabiyya, la préservation du clan…

La guerre contre le terrorisme n’est évidemment dans tout cela qu’un très médiocre alibi. Rappelons qu’il y a, en quelque sorte, deux conflits distincts en Syrie. L’un à l’est du pays, mené par la coalition contre Daech. L’autre, à trois cents kilomètres de là, dans ce qu’on appelle la « Syrie utile », celle des grandes villes de l’ouest : Alep, Idlib, Homs, Hama, Damas, Deraa. C’est là que l’insurrection est née et s’est développée à partir de mars 2011. C’est cette Syrie, et cette insurrection, qui est frappée par la Russie et le régime. Ce sont majoritairement les habitants de ces régions qui fuient le pays. L’amalgame entre les deux guerres est au cœur du mensonge poutinien. Ce n’est pas Daech qui est visé à Alep, pour la bonne raison que cette organisation n’y est pas, repoussée qu’elle a été par les rebelles.

Si beaucoup est mensonge dans le discours russe et celui de Bachar Al-Assad, tout ne l’est pas. Au sein de l’insurrection, il est vrai que les jihadistes du Front Al-Nosra, rebaptisé récemment Fateh Al-Cham (Front de la conquête du Cham), ont pris au fil des années de plus en plus d’importance. Ce mouvement, dont les dirigeants ont été complaisamment sortis de prison par Bachar Al-Assad en septembre 2011, s’est renforcé à mesure que le régime durcissait la répression. Il a participé de la militarisation de la guerre civile, servi d’alibi à Damas pour attaquer l’insurrection et massacrer des centaines de milliers de civils. Mais il n’est pas vrai que la rébellion a disparu. Il n’est pas vrai qu’il n’y a pas d’interlocuteurs non jihadistes qui puissent s’inscrire dans une perspective de règlement politique. Il est surtout erroné de croire encore que Bachar Al-Assad est celui qui fait barrage aux jihadistes. Il est, depuis 2011, celui qui les renforce.

[^1] Le PCF a cependant publié lundi un communiqué demandant « un cessez-le-feu immédiat ».

source

 

15 photos pour nous rappeler notre passé… de réfugiés !


15 photos pour nous rappeler notre passé… de réfugiés !

Source : Fred Ramage/Keystone/Getty Images

Source : Fred Ramage/Keystone/Getty Images

Le Time a publié des photos colorisées de la Deuxième Guerre mondiale, quand les Européens fuyaient l’horreur de la guerre. Comme les Syriens aujourd’hui.

Le magazine américain Time a demandé au photographe Sanna Dullaway de coloriser des photos des populations qui ont migré pendant la Deuxième Guerre mondiale. Pour quelle raison ? Pour montrer que la réalité d’hier ressemble à celle d’aujourd’hui. Seuls les acteurs ont changé : ils étaient européens, aujourd’hui ils sont Syriens, Afghans ou Iraqiens.

Entre 1939 et 1945, plus de 60 millions d’Européens ont été contraints de quitter leur maison et parfois leur pays, pour fuir les horreurs de la guerre. 70 ans plus tard, des centaines de milliers de réfugiés originaires d’Afrique et du Moyen-Orient tentent de rejoindre l’Europe.

Un article du Washington Post revient sur un fait important de la Deuxième Guerre mondiale : The forgotten story of European refugee camps in the Middle East (L’histoire oubliée des camps de réfugiés européens au Moyen-Orient). En 1942, le Royaume-Uni avait mis en place la MERRA (Middle East Relief and Refugee Administration). Un dispositif qui a permis à 40 000 Européens de s’établir dans des camps de réfugiés en Syrie, Égypte et Palestine.

Voici les 15 photos publiées par le Time. Elles nous rappellent que l’histoire se répète souvent, mais avec des protagonistes différents. Parfois, les rôles sont inversés.

Source : Fred Ramage/Keystone/Getty Images/Photo colorisée par Sanna Dullaway

Source : AP Photo / Photo colorisée par Sanna Dullaway

Source : Fred Ramage / Keystone/ Getty Images / Photo colorisée par Sanna Dullaway

Source : Fred Ramage / Keystone/ Getty Images / Photo colorisée par Sanna Dullaway

Source : John Florea, Courtesy of Steven Kasher Gallery / Photo colorisée par Sanna Dullaway

Source : AP Photo / Peter J. Carroll / Photo colorisée par Sanna Dullaway

Source : AP Photo / Photo colorisée par Sanna Dullaway

Source : FPG / Hulton Archive / Getty Images / Photo colorisée par Sanna Dullaway

Source : Fritz Eschen / ullstein bild via Getty Images / Photo colorisée par Sanna Dullaway

Source : Berliner Verlag—Archiv/picture-alliance/dpa/AP / Photo colorisée par Sanna Dullaway

Source : Allan Jackson/Keystone/Hulton Archive / Getty Images / Photo colorisée par Sanna Dullaway

Source : Three Lions / Getty Images / Photo colorisée par Sanna Dullaway

Source : Keystone-France / Gamma-Keystone via Getty Images / Photo colorisée par Sanna Dullaway

Source : Fred Ramage / Keystone/ Getty Images / Photo colorisée par Sanna Dullaway

Source : AP Photo / Photo colorisée par Sanna Dullaway

Ma famille a connu une autre immigration. Elle n’a pas quitté l’Italie pendant la guerre, mais 15 ans après pour trouver du travail en France au début des années 60. On a souvent un lien dans notre passé avec un autre peuple, une autre terre.

Ces photos m’ont beaucoup touché. J’y vois un message d’espoir : il y a une vie après la guerre même loin de notre pays d’origine.