Syrie : continuer l’« irresponsabilité exemplaire » ? BAUDOUIN LOOS



lundi 30 juillet 2012, 07:41

Jamais le différentiel de traitement entre la Libye et la Syrie n’a sauté aux yeux comme ces derniers jours. Une partie de la communauté internationale, dont l’Europe et les Etats-Unis, s’était portée au secours de Benghazi en mars 2011, alors que la ville entrée en rébellion armée se voyait menacer de massacre par la soldatesque loyale à Mouammar Kadhafi. Le massacre avait été empêché par l’intervention énergique décisive des aviations alliées. En Syrie, Damas puis Alep se sont insurgées contre l’oppression d’un régime sans scrupules. L’armée de ce régime a contre-attaqué. Elle a vaincu, pour le moment, dans la capitale. Et Alep, sous les bombes et les mitraillages, risque le pire.

Les alliés en question, embarrassés, multiplient les condamnations… rhétoriques. Même les armes légères n’arrivent qu’au compte-gouttes, quand elles arrivent, jusqu’aux rebelles. Les témoignages abondent en ce sens.

Les insurgés ont pour eux une foi inébranlable en la justesse de leur cause et en face on peut parier que d’aucuns renâclent à tirer sur le peuple dont ils sont issus. Mais le combat reste très inégal : les unités d’élite loyales disposent de chars d’assaut, d’hélicoptères de combat et n’ont sans doute pas encore utilisé toute la puissance de feu de leur artillerie et de leur aviation (pour ne pas évoquer les armes chimiques).

L’ampleur de la répression, les bombardements, les tueries, ne trompent pas. Comme le dit le Belge Thomas Pierret, spécialiste de la Syrie, « le régime a été forcé de tomber le masque et de révéler sa vraie nature : il n’est ni un Etat ni un gouvernement mais une force d’occupation militaire dont la survie repose sur la seule force brute ».

Alors, que faire ? La communauté internationale va-t-elle continuer à faire preuve, comme le note avec rancœur le père Paolo, ce jésuite expulsé de Syrie il y a deux mois, d’« une irresponsabilité exemplaire dans cette guerre entre le régime et son peuple » ?

L’Occident, dont Israël, craint que les « djihadistes », certes présents en Syrie mais très minoritaires, ne tirent les marrons du feu et ne s’emparent d’armes qu’ils retourneraient ensuite contre lui. Sans doute. Mais laisser le peuple mourir sous les bombes et les balles ne constitue pas la meilleure réponse à ce danger.

Les perspectives d’« après-Assad » demeurent floues et inquiétantes, mais le devoir des démocraties, si elles chérissent encore des valeurs morales, est d’aider une population agressée par un régime sans foi ni loi
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L’après-Assad : c’est trop tôt mais qui n’y songe ?


BAUDOUIN LOOS

jeudi 19 juillet 2012, 07:01

Un attentat à la bombe à Damas, des morts, des blessés… et d’innombrables Syriens qui se réjouissent ! Le « succès » de l’opération menée mercredi contre le bâtiment de la Sécurité nationale a suscité une vague d’enthousiasme ahurissante. Une « amie » syrienne sur Facebook disait ceci, en français, dans le texte : « Je crois que de toute ma vie, c’est le seul attentat suicide qui a soulevé en moi autant d’espoir. »

Cet espoir s’explique par la symbolique de l’attaque, qui a frappé le sommet de l’appareil répressif du régime dictatorial, dont le mari de la sœur du « raïs » Bachar el-Assad, le sinistre Assef Chawkat.

Les signes abondent qui montrent un régime aux abois. Damas est désormais le théâtre de combats et même d’un attentat déstabilisateur, les désertions se multiplient, des pans du territoire échappent au contrôle du régime. Des défections de caciques ont aussi été signalées, comme celle du général Manaf Tlass, un proche de Bachar.

Il y a gros à parier sur l’effet galvanisant que l’attentat de Damas devrait produire sur les contestataires. Ceux-ci, rappelons-le, n’avaient pas l’intention de défier le régime les armes à la main. Si une petite minorité des contestataires s’est décidée à défendre leurs proches par tous les moyens, c’est en raison du jusqu’au-boutisme sanguinaire opté par le régime. Dans « l’archipel de la torture », comme l’a désigné Human Rights Watch, la peur a commencé à changer de camp.

On ne peut encore parler de l’après-Assad, mais tout le monde y songe très fort. Avec les craintes qu’il charrie. Dans l’Histoire, la plupart des révolutions violentes n’ont pas débouché sur des transitions pacifiques mais sur des périodes parfois longues de sanglant chaos.

Les Occidentaux craignent cette possible peste. Ils courtisent l’opposition, tentent sans doute de la contrôler. Mais, comme le dit sur le site du Monde le politologue Ziyad Majed, « la Syrie aura, comme tous les pays qui sortent d’une dictature qui a pesé longtemps sur la société, besoin de beaucoup de temps pour s’en remettre et pour se reconstruire. Et c’est aux Syriens eux-mêmes, après, de décider de quel modèle politique ils ont besoin pour la reconstruction de leur Etat ».

La bonne nouvelle, c’est que les innombrables « comités de coordination » qui articulent la résistance font émerger une société civile solidaire peut-être promise à fleurir un jour sur cette terre de souffrances. A nous, les Occidentaux, d’aider ceux-là avec compassion et discernement.

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Israël veut-il la paix?


Une question simple et une réponse simple dans ce petit commentaire suscité par l’annonce, mardi, de la reconnaissance officielle de l’institut d’études supérieures d’Ariel (Cisjordanie occupé) comme université israélienne:

Israël veut-il la paix ?

Le titre officiel d’« université israélienne » décroché mardi par la colonie d’Ariel, au bon milieu de la Cisjordanie occupée, n’est qu’une énième conséquence en fait parfaitement logique d’une politique que tous les gouvernements d’Israël ont adoptée, peu ou prou, depuis la conquête du territoire en 1967. Une politique qui consiste à coloniser la Cisjordanie. Et, en miroir, qui consiste à empêcher l’avènement d’un Etat palestinien viable sur un territoire contigu.

L’implantation de citoyens israéliens juifs dans les territoires occupés est illégale aux yeux du droit international. Très peu de juristes au monde contestent cette évidence. Et certainement pas la Cour internationale de justice, plus haute juridiction de la planète à dire le droit international, qui a rendu un célèbre avis consultatif le 9 juillet 2004 qui confirmait le caractère illicite de la colonisation.

L’implantation de citoyens israéliens juifs dans les territoires occupés n’est d’ailleurs pas seulement illégale. Elle incarne aussi l’antithèse de la paix que tous les gouvernements israéliens depuis 1967 disent rechercher. Il est donc légitime de se demander si Israël veut la paix. Et cela d’autant plus que la colonisation n’a pas du tout diminué d’ampleur depuis que l’on parle de « processus de paix », loin de là, à savoir depuis la conférence de Madrid en 1991, puis les accords dits d’Oslo signés à Washington deux ans plus tard. Depuis lors, le nombre de colons a bien plus que doublé, dépassant désormais les 540.000 âmes en Cisjordanie et à Jérusalem-Est.

On ne peut attendre de l’actuel gouvernement israélien présidé par Binyamin Netanyahou d’inverser la tendance, lui qu’on considère comme le plus nationaliste de l’histoire d’Israël. Et, en effet, si cet exécutif a bien pour objectif officiel d’arriver à une solution de deux États – Israël et Palestine – vivant côte à côte, son zèle en matière de colonisation dément sur le terrain cet objectif affiché.

Il a même désigné une commission de juristes pour rendre un avis sur la légalité (israélienne) des avant-postes dans les colonies juives (c’est-à-dire les colonies jusqu’ici non reconnues par Israël, il y en a…). Et cette commission vient de déposer ses conclusions : « Les colons ont le droit de s’installer partout en Cisjordanie et Israël n’est pas une puissance militaire occupante. » Une question vient à l’esprit : les Palestiniens existent-ils ?
BAUDOUIN LOOS

LE SOIR du mercredi 18 juillet 2012

Rencontre peu ordinaire: avec Haneen Zoabi, députée palestinienne de la Knesset…


Israélienne et Palestinienne…

En quelques années, Haneen Zoabi est devenue « la » députée israélienne la plus dérangeante. La plus haïe en Israël, aussi. Le mot « traîtresse » revient sans cesse dans les commentaires israéliens qu’on peut lire sur elle. Variante : ou « complice des terroristes ». Signe particulier : Haneen Zoabi vient de la minorité qu’on appelle « les Arabes israéliens » mais elle insiste pour dire qu’elle fait partie des « Palestiniens d’Israël. » Détail qui n’en est pas un : quand Mlle Zoabi parle d’Israël, elle ajoute souvent « Etat colonial et raciste. »
Haneen Zoabi n’a peur de rien ni de personne. Ceux qui auraient pu en douter ont été bluffés de la voir participer à l’expédition du Mavi Marmara en mai 2010, ce bateau turc en route vers Gaza qui a été attaqué par la marine israélienne (neuf Turcs tués). A la Knesset, où elle sévit depuis 2009, son franc-parler suscite très souvent l’ire de ses collègues de la droite ou de l’extrême droite nationalistes. C’est que ses mots font mal.

« Quand, nous a-t-elle raconté lors d’un récent passage à Bruxelles, je me suis présentée à 18 ans devant 80 étudiants israéliens en communication à Jérusalem, j’ai dit que j’étais palestinienne. Cela a déclenché un tollé. Ils étaient outrés, pour eux, il n’y avait pas de Palestiniens israéliens. En fait, ces étudiants, reflétant leur éducation, vivent dans un ghetto. Les élèves israéliens ne rencontrent pas une seule fois le mot “palestinien” durant l’école primaire. Les Israéliens ne savent rien des Arabes et se considèrent comme européens. Pourtant, c’est bien eux qui sont venus s’installer chez nous, on ne les a pas invités, ils nous ont colonisés ! »

Le ton est donné. Mais, alors, les mots « colonial », « raciste », « apartheid » affublés à l’Etat dont elle est députée ? « Il existe toute une batterie de lois racistes qui discriminent les “Arabes israéliens”. Quand on les pousse dans leurs retranchements, ils disent que c’est pour maintenir le caractère juif de l’Etat. Mais cela prouve qu’on ne peut être à la fois juif et démocratique ! »

Les exemples de discriminations abondent dans sa bouche. « La terre est judaïsée. Nous représentons 18 % de la population d’Israël mais n’avons plus que 3 % des terres, le reste a été volé depuis 1948. Nous sommes biffés, ils changent même les noms, hébraïsés. Pire, récemment près de Nazareth, ma ville, ils ont construit un pont qu’ils ont baptisé “Raphaël Eytan”, du nom d’un général qui appelait les Palestiniens des “cafards” ! »

Mais que dit-elle aux Israéliens qui vantent le confort de vie dont jouit leur minorité arabe ? « Israël est assez malin pour ne pas nous opprimer complètement. Nous bénéficions des lois sociales, mais c’est pour mieux nous contrôler. Il n’y a pas à nous comparer avec les Palestiniens des territoires occupés mais avec les Israéliens juifs. Et là, il existe un différentiel important. Quelque 50 % des Palestiniens israéliens vivent sous le seuil de pauvreté et notre communauté compose un tiers de la population carcérale. Israël nous enferme dans ce concept de citoyenneté israélienne pour nous domestiquer, nous empêcher de nous battre. »

Se battre. C’est bien ce qu’elle a voulu faire, pour ses frères de Gaza, il y a deux ans, quand elle embarqua sur le Mavi Marmara. « De nombreux députés israéliens m’ont reproché avec colère d’utiliser la démocratie pour menacer Israël. Mais non, je me bats pour faire valoir nos droits. Mon parti, Balad, a été le premier, depuis 1995, à évoquer à la Knesset le colonialisme et le racisme de l’Etat, ou la question des réfugiés. Ils me haïssent non seulement à cause du Mavi Marmara mais aussi et surtout en raison de notre vision des choses. »

L’affaire du Mavi Marmara a failli la faire exclure du parlement. « L’avocat général de l’Etat a clôturé le dossier, ils ont échoué. Mais ils m’ont retiré mes privilèges parlementaires et mon passeport diplomatique. Pour moi, aller sur ce navire à destination de la prison à ciel ouvert qu’est Gaza, c’était une activité normale de solidarité humaine. »
Normale aussi, pour notre interlocutrice, de promouvoir le boycott d’Israël. « Comme citoyenne d’Israël, comme palestinienne et comme être humain, je soutiens le BDS (boycott, désinvestissement, sanctions). Il s’agit de sauver Israël de ses propres dérives militaristes. Le problème, c’est qu’Israël ne paie pas du tout le prix de ses actes, il n’arrêtera pas la bantoustanisation des territoires palestiniens occupés pour des questions d’éthique mais seulement quand la balance de ses intérêts lui dictera de le faire. »

Haneen Zoabi n’est pas peu fière d’être la seule femme arabe députée israélienne. Cette célibataire musulmane est aussi une féministe qui ne porte guère les islamistes dans son cœur, même si elle a déjà été vue en train de parler avec des élus du Hamas, à la grande colère de nombreux Israéliens. Elle ignore si elle pourra concourir aux prochaines élections l’an prochain, car elle croit que tout sera fait pour l’en empêcher. Se dire palestinienne en Israël et affirmer « mon combat est celui d’un peuple indigène dont la patrie a été dérobée » peut coûter cher.

BAUDOUIN LOOS

FICHE
Haneeen Zoabi est née à Nazareth le 23 mai 1969, dans une famille musulmane d’Israël. Diplômée de psychologie, de philosophie et de journalisme, elle a été élue en 2009 députée à la Knesset sur la liste Balad (Rassemblement national démocratique).

LE SOIR du mardi 10 juillet 2012

« Il faut aider le peuple syrien contre ce régime qui le massacre ! »


BAUDOUIN LOOS

dimanche 27 mai 2012, 20:45

Après le massacre de Houla, vendredi, les réactions internationales outrées se sont multipliées. La centaine de tués, dont une trentaine d’enfants, confirmée par la mission onusienne d’observation, a choqué le monde entier.

« Il faut aider le peuple syrien contre ce régime qui le massacre ! »©AFP

Le Soir a interrogé Iyas Maleh, qui vit en exil et dirige la Fondation Haitham Maleh, du nom de son père, un célèbre avocat syrien qui a passé de longues années en prison sous Hafez el-Assad et aussi sous Bachar el-Assad. La fondation défend les défenseurs syriens des droits de l’homme.

Pensez-vous que, par son ampleur, le massacre de Houla, vendredi, est un tournant dans l’histoire de la Syrie moderne ?

Le massacre de Houla n’est pas le premier du genre commis par le régime contre le peuple syrien, la seule différence avec les autres c’est la présence des observateurs internationaux. Désormais, la communauté internationale est devenue le témoin d’un massacre et ne peut plus détourner le regard comme elle le fait depuis trente ans. Donc, oui, en ce sens, je vois ce massacre comme un tournant dans l’histoire du monde, pas seulement de la Syrie. Si cette communauté internationale ne montre pas aux Syriens qu’elle va prendre ses responsabilités pour protéger des civils innocents contre la brutalité du régime alors le concept même des droits de l’homme perdra sa signification aux yeux des Syriens.

Que peut, que doit faire la communauté internationale, selon vous, intervenir militairement et venir à bout de ce régime ?

Elle doit en tout cas faire plus. Si elle ne veut agir directement, au moins qu’elle permette au peuple syrien de prendre son destin entre ses mains. Mais il n’est pas possible de rester les bras croisés quand on voit le peuple se faire tuer. L’Armée syrienne libre (ASL) est capable de protéger les Syriens si on lui prodigue les outils nécessaires. Jusqu’à présent, elle n’a même pas de système de communication pour s’organiser elle-même. Plusieurs pays se sont déclarés prêts à donner des moyens non létaux à l’ASL mais elle n’a encore rien vu arriver. L’ASL a aussi besoin de munitions. Les Syriens réclament une zone d’interdiction aérienne depuis longtemps, ce qui est une manière de les aider, mais personne ne les écoute. On n’a pas besoin que des soldats étrangers viennent mourir pour la cause syrienne.

L’opposition syrienne semble demeurer terriblement divisée, comment l’unifier ?

C’est une excuse de la communauté internationale pour ne pas aider le peuple syrien. Cette communauté internationale n’est-elle pas elle-même divisée quant à savoir comment aider le peuple syrien ? Y a-t-il un pays au monde où l’opposition est unie sur les méthodes ? On peut unir l’opposition sur ce qu’elle veut, pas sur les manières d’y arriver. La principale raison des divergences provient du manque d’expérience parmi l’opposition syrienne sur la façon de travailler ensemble. Depuis 50 ans, les Syriens n’ont pas été autorisés à participer au moindre projet politique, la société civile a été démantelée par le régime des Assad dès les années 70 et 80 quand les syndicats professionnels ont été dissous et que des professeurs, juges, ingénieurs, etc. ont été limogés. Les figures de l’opposition qui vivent toujours en Syrie ne peuvent s’exprimer librement, donc comment les unir avec ceux qui vivent en exil ? Ce qui se passe en Syrie est très difficile à comprendre pour un Occidental. C’est pire que ce que les Serbes ont fait au Kosovo. Et pourtant, la communauté internationale se contente de regarder. Les Russes envoient des armes au régime alors que personne ne donne d’armes au peuple syrien pour se défendre.

Pensez-vous que des plans de paix comme celui de Kofi Annan ont encore de la pertinence sans menace de recours à la force ?

Comment peut-on parler de plan de paix entre un régime criminel qui veut diriger un pays par la force et son peuple ? Tout le concept est erroné ! Ce régime n’avancera pas et le peuple syrien n’en veut plus. Donc il doit être extirpé comme on extirpe un cancer d’un corps. Le concept de cessez-le-feu est d’habitude utilisé entre les armées de deux pays qui se combattent, pas entre un régime qui tue ses citoyens et ces derniers qui essaient de se défendre. Tant que les dirigeants de l’Otan continueront à conforter le régime en disant qu’il n’existe aucun plan d’intervention militaire, les massacres continueront dans le but de soumettre le peuple. Tout plan fait pour satisfaire les Russes plutôt que le peuple syrien échouera. Des pressions militaires sont très nécessaires pour que le régime comprenne que la communauté internationale est sérieuse et ne va plus se contenter de regarder de loin le peuple syrien se faire massacrer.

Sortir la cause des prisonniers palestiniens de l’oubli


BAUDOUIN LOOS

vendredi 09 décembre 2011, 09:45

Un ministre palestinien présidait cette semaine une délégation à Bruxelles en vue de plaider la cause des 5.000 prisonniers palestiniens détenus dans les geôles israéliennes.

Un boulot malaisé et ingrat. Voilà ce qu’a accepté de faire Issa Qaraqe’, quand il a pris la charge de ministre des Prisonniers au sein de l’Autorité palestinienne. Malaisé et ingrat car il s’agit, entre autres tâches, de tenter de sensibiliser la communauté internationale sur le sort d’environ 5.000 personnes toujours pensionnaires des prisons israéliennes, un sujet qui n’est sans doute pas très mobilisateur en Europe (1).

“ Je reçois en tout cas une écoute certaine ici à Bruxelles, confie le ministre au Soir alors qu’il préside une délégation d’une dizaine de personnes dont des représentants d’ONG spécialisées. Les parlementaires européens, des hauts fonctionnaires de la Commission, les services de Mme Catherine Ashton, les deux chambres du Parlement belge et plusieurs associations nous ont reçus et écoutés. Mon message consiste à plaider pour qu’ils fassent pression sur Israël – au besoin en reconsidérant les accords d’association qui incluent une clause sur les droits de l’homme – pour que cet Etat respecte les droits des prisonniers d’une part (ceux de Gaza n’ont droit à aucune visite familiale, par exemple), les libère de l’autre. Israël se considère au-dessus du droit international, cela concerne tout le monde. “

L’affaire Gilad Shalit – ce soldat israélien enlevé par des militants palestiniens en 2006 qui vécut plus de cinq ans dans des caves à Gaza avant, grâce à un marché entre le Hamas et Israël, d’être libéré contre mille prisonniers palestiniens – a marqué à la fois la société israélienne et la palestinienne. “ Nous aurions préféré que sa libération soit l’objet d’un accord politique et non d’un troc, assure Issa Qaraqe’, qui a lui-même fait dix ans de prison ans les années 80. Le très mauvais message que ce marché donne c’est que la seule façon de faire libérer nos prisonniers consiste à kidnapper des soldats israéliens. “

Le problème du ministre palestinien consiste à contrer un argument israélien massue. “ Israël réussit souvent à imposer sa version : les prisonniers palestiniens ne sont que des terroristes, et cela refroidit toute velléité de s’en mêler. Mais, parmi ces prisonniers, vous avez de nombreux jeunes qui ont lancé des pierres vers des colons ou contre des soldats israéliens dans les territoires occupés ou bien encore par exemple vous avez les cas d’Abdallah Abou Rahmeh, avec nous dans cette délégation, qui a passé un an et demi en prison pour avoir mené une lutte parfaitement pacifique (et d’ailleurs finalement victorieuse) contre le mur érigé par Israël à Bil’in, sa commune. “

Le plus souvent, explique notre interlocuteur, les Palestiniens sont jugés par des cours israéliennes militaires pour qui le seul témoignage d’un soldat est suffisant pour condamner. Et puis, “ sur les enfants, on exerce souvent des chantages “, complète Khaled Kuzmar, de la branche palestinienne l’ONG Defence for Children International : “ Par exemple, pour un jet de pierre, le tarif pout monter à dix ans de prison, alors on lui dit qu’on passera l’éponge s’il collabore avec l’armée et dénonce ses amis. Des choses difficiles à prouver devant une cour israélienne militaire où 99% des condamnations concernent des innocents “.

(1) Selon les chiffres du ministre, parmi les cinq mille prisonniers, il y a 11 femmes, 230 mineurs, 240 détenus administratifs (ni inculpés ni jugés), 23 parlementaires dont 20 du Hamas. Le plus ancien détenu, Karim Younès, a passé 30 ans en prison. 124 d’entre eux étaient déjà en prison avant les accords intérimaires d’Oslo (1993).

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La lutte pacifique de Budrus


LOOS,BAUDOUIN

Jeudi 8 septembre 2011

Proche-Orient L’histoire d’un village palestinien qui résiste

RENCONTRE

La petite centaine de personnes présentes ce mercredi midi au cinquième étage du Parlement européen à Bruxelles en avaient presque le souffle coupé : la projection du documentaire Budrus venait de se clore et l’émotion était perceptible. Budrus ? Un petit village palestinien de Cisjordanie situé non loin de la « ligne verte », la frontière délimitant jusqu’en 1967 le cessez-le-feu de 1948. Si cette localité est devenue célèbre en Palestine, c’est en grande partie en raison de la détermination et la ténacité de ses habitants, qui ont refusé dès le début de son érection, en 2003, le mur-barrière de séparation construit par Israël.

« Budrus conte l’histoire de notre résistance pacifique, nous explique à Bruxelles Ayed Morrar (photo), héros du documentaire, où il apparaît comme le principal instigateur du mouvement. Nous avons été le premier village palestinien lésé par la construction du mur d’apartheid à nous organiser. La lutte a été gagnée en moins d’un an, grâce à notre mobilisation, femmes et enfants compris, et à celles de militants internationaux et de nombreux amis israéliens, comme le film le montre bien. »

En effet ! La solidarité et la connivence qui se nouent entre villageois en résistance et pacifistes israéliens ne laissent pas d’impressionner. A Budrus même aussi, d’ailleurs : la stupéfaction de ce membre du Hamas avouant devant la caméra de la réalisatrice Julia Bacha sa surprise d’avoir rencontré des Israéliens juifs se battant pour les droits des Palestiniens – « ils m’ont même protégé contre leur armée », s’exclame-t-il tout ahuri – vaut son pesant d’or.

Le documentaire, produit en 2009 par l’ONG internationale surtout israélo-palestinienne Just Vision, donne la parole à toutes les parties, même si on sent une empathie pour la lutte pacifique du village. L’ONG s’est donné pour but de montrer ce que le grand public à travers le monde ignore souvent, victime des médias qui privilégient le spectaculaire. Le film connaît une carrière de choix. Il a ainsi raflé une dizaine de prix internationaux, de San Francisco à Madrid en passant par… Jérusalem.

La leçon pacifique de Budrus a porté des fruits. D’abord, en raison de la victoire. « Après nos mois de résistance, l’armée israélienne a évacué 1.200 dunum (environ 120 hectares) de nos terres que le mur englobait côté israélien, et la barrière a été reculée jusqu’à la ligne verte. Mais des centaines d’oliviers, notre activité principale, avaient été déracinés… D’autres villages ont suivi notre exemple, Biilin, Nalin, etc., même s’ils n’ont pu réussir à obtenir des succès aussi grands que le nôtre. »

Une armée désarmée

Ayed Morrar est intarissable s’agissant de la non-violence. « Les Israéliens se sont montrés surpris. Face à notre action, ils étaient… désarmés. L’armée aurait sans doute préféré que nous recourions à des moyens violents, ce qui aurait justifié une répression sans états d’âme, mais là… »

La proximité de la présentation, par l’Autorité palestinienne à New York, de la demande de reconnaissance de l’Etat palestinien par l’ONU suscite chez notre interlocuteur un sentiment mitigé. « Ce sera un grand pas symbolique, mais sur le terrain l’occupation israélienne ne va pas cesser pour autant, il faudra continuer la lutte. »

Les régimes arabes toujours plus aux abois


LOOS,BAUDOUIN

Mardi 1er février 2011

Un effet domino ? Une traînée de poudre ? Depuis la chute du Tunisien Ben Ali le 14 janvier, la grande question que tout le monde se pose est de savoir si d’autres régimes arabes s’apprêtent à subir le même sort funeste. L’Egypte, en plein tumultes révolutionnaire, aura été le premier pays à suivre la voie. Et les autres ?

Maroc

Le royaume chérifien présente des similitudes avec l’Egypte et la Tunisie : corruption généralisée, passe-droits, misère sociale, diplômés chômeurs, façade démocratique qui ne trompe personne même si la presse est assez libre (sauf si elle dépasse des lignes rouges bien précises). Mais le roi Mohammed VI jouit d’une aura particulière, il est populaire et porte aussi une charge religieuse non négligeable : il est l’« amir el-mouminine » (commandeur des croyants). Moulay Hicham, le cousin « gauchiste » du roi, a pourtant estimé lundi que « presque tous les systèmes autoritaires seront affectés par la vague de protestation, et le Maroc ne sera probablement pas une exception ». Des médias espagnols et français avaient annoncé ce lundi que des troupes marocaines avaient été rapatriées du Sahara occidental vers Casablanca pour parer à toute insurrection. Le ministre marocain des Affaires étrangères a appelé son homologue espagnol pour lui signifier l’« indignation » du Maroc face à ces « fausses nouvelles ». Il y a eu quatre tentatives d’immolation par le feu depuis le 21 janvier au Maroc, en miroir du suicide de Mohammed Bouazizi, héros de la révolution tunisienne.

Algérie

Riche de ses ressources en hydrocarbures, l’Algérie ressemble pourtant en permanence à un volcan social. Le régime, d’obédience militaire, corrompu, injecte des subventions dans le tissu social (logements neufs, par exemple), mais jamais assez pour prévenir des émeutes ponctuelles qui éclatent régulièrement. Le parlement est réduit à un rôle passif tandis que la presse privée, diverse, joue un rôle de soupape. Elément spécifique : la « sale guerre » de 1992 à 1999 (200.000 morts) joue un effet repoussoir pour les Algériens. Mais des manifestations importantes ont eu lieu pendant les événements en Tunisie, dont cinq jours d’émeutes qui firent cinq morts. Depuis le 12 janvier, il y a eu neuf tentatives d’immolation par le feu en Algérie, dont deux décès.

Libye

Peu ou pas de liberté au pays du colonel Kadhafi qui a en revanche le double avantage – immense – d’être peu peuplé (4 millions d’habitants) et riche de ses hydrocarbures, lesquelles permettent des subventions pour apaiser les tensions éventuelles. Selon les rares informations en provenance de Tripoli, le régime avait vu la chute de Ben Ali, ami intime, d’un très mauvais œil. Si Kadhafi et Moubarak ne s’apprécient guère, le premier a toutes les raisons de ne pas se réjouir des ennuis du second. Le très fantasque colonel a pris le pouvoir en… 1969, c’est dire s’il connaît l’usure du pouvoir.

Soudan

Affaibli par la future indépendance du sud du pays et par son inculpation par le Tribunal pénal international, le président Omar el-Béchir dirige un régime autoritaire dominé par l’armée et en proie à d’immenses problèmes socio-économiques. Corruption et chômage érodent peu à peu le pouvoir, qui n’hésite pas à employer la manière forte. Le 17 janvier, le chef de l’opposition islamiste Hassan al-Tourabi a été arrêté. Son tort ? Avoir déclaré qu’une révolte semblable à celle que la Tunisie venait de connaître était « probable » au Soudan, et, avait-il ajouté, « si cela ne se produit pas, il y aura un bain de sang, car le pays entier est armé ». Début janvier, un homme s’est immolé par le feu.

Golfe

A l’exception notable du Koweït, qui dispose d’un parlement élu, les richissimes pétromonarchies – Arabie saoudite, Emirats arabes unis, Qatar, Barhein, Oman –, n’ont aucun rapport avec la démocratie. C’est le roi ou le prince qui décide. Les sujets sont souvent minoritaires chez eux, moins nombreux que la population de travailleurs subalternes en général asiatiques. Si des risques de débordements populaires paraissent exclus en principe, cela n’empêche pas les régimes de s’inquiéter des ennuis de MM. Moubarak et Ben Ali, des amis de toujours.

Yémen

Avec son régime autoritaire, corrompu et très pauvre, le Yémen fait pâle figure. De délicats équilibres tribaux rendent cependant la lecture de la carte politique locale bien complexe. Le président Ali Abdallah Saleh, au pouvoir depuis 1978, aurait voulu le transmettre à l’un de ses fils. Une contestation inhabituelle, surtout estudiantine, s’est développée ces dernières semaines, qui pourrait déstabiliser le régime si elle persiste et enfle. Au moins trois tentatives d’immolation par le feu et un décès ont eu lieu au Yémen en janvier.

Territoires

palestiniens

Le président Mahmoud Abbas vit mal les soubresauts égyptiens : à l’instar de Moubarak qui craint les Frères musulmans comme la peste, le président palestinien souffre de la concurrence du Hamas, qui ne manque pas de dénoncer ses accointances avec les Israéliens et avec les Américains. Un basculement de l’Egypte représenterait un événement lourd de menaces pour le pouvoir d’Abbas et son parti, le Fatah.

Liban

Dans l’univers politique très fragmenté du Liban, les soulèvements populaires ne sont pas de mise. Le souvenir de la guerre civile entre 1975 et 1991 et ses 120.000 morts reste dans tous les esprits. Par contre, chacun des camps lit et interprète les développements en Egypte selon son optique. Le Hezbollah chiite doit se réjouir de l’affaiblissement de l’axe pro-occidental, alors que les sunnites doivent s’en inquiéter, tout comme les chrétiens même s’ils sont divisés.

Syrie

Le président Bachar el-Assad estime que son pouvoir n’est pas menacé, il l’a dit au Wall Street Journal lundi : « Nous avons des circonstances plus difficiles que la plupart des pays arabes, mais malgré cela, la Syrie est stable. Parce qu’il faut être très proche des croyances de la population ». Mais le régime dictatorial local connaît aussi la corruption et les injustices sociales, sans parler de l’absence criante de libertés couplée à une répression de même ampleur.

Jordanie

Mine de rien, le beau royaume de Jordanie est aussi un Etat policier et corrompu, dont la représentation parlementaire donne une image fausse de la réalité (les citoyens d’origine palestinienne, majoritaires, sont sous-représentés). La royauté est respectée et appréciée pour la stabilité qu’elle prodigue au pays, même si, à l’instar de la situation égyptienne, la paix avec Israël (signée en 1992) reste des plus impopulaire. Trois grandes manifestations ont eu lieu récemment pour protester contre la cherté de la vie et réclamer la chute du gouvernement. Y participèrent des Bédouins, considérés comme le socle du régime. les Frères musulmans locaux ont affirmé ne pas vouloir la chute de la royauté, mais ont émis une pétition réclamant notamment la démission du gouvernement, l’amendement de la loi électorale, la formation d’un gouvernement de salut national et l’élection du Premier ministre.

Irak

L’Irak de l’après-Saddam réapprend seulement à vivre, alors que ses divisions ethnico-religieuses sont apparues au grand jour et de manière singulièrement sanglante entre 2005 et 2008. La corruption, là aussi, a pris des proportions ahurissantes. Le pouvoir central doit encore donner la preuve de son existence à une population épuisée qui a connu guerres, invasion et embargo depuis 1980.

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