Lettre ouverte au monde musulman


Lundi 13 Octobre 2014 à 05:00 | Lu 87519 fois I 74 commentaire(s)

 

ABDENNOUR BIDAR*

Pour le philosophe Abdennour Bidar, les croyants ne peuvent pas se contenter de dénoncer la barbarie terroriste pour éluder l’origine des dérives djihadistes. Face aux dogmes et à l’instrumentalisation politique dont ils sont l’objet, le monde musulman doit faire son autocritique et œuvrer à sa propre réforme.


Le sommet d'une mosquée à Islamabad au Pakistan - Anjum Naveed/AP/SIPA

Le sommet d’une mosquée à Islamabad au Pakistan – Anjum Naveed/AP/SIPA

 

>>> Tribune parue dans Marianne daté du 3 octobreCher monde musulman, je suis un de tes fils éloignés qui te regarde du dehors et de loin – de ce pays de France où tant de tes enfants vivent aujourd’hui. Je te regarde avec mes yeux sévères de philosophe nourri depuis son enfance par le taçawwuf (soufisme) et par la pensée occidentale. Je te regarde donc à partir de ma position de barzakh, d’isthme entre les deux mers de l’Orient et de l’Occident !

Et qu’est-ce que je vois ? Qu’est-ce que je vois mieux que d’autres, sans doute parce que justement je te regarde de loin, avec le recul de la distance ? Je te vois, toi, dans un état de misère et de souffrance qui me rend infiniment triste, mais qui rend encore plus sévère mon jugement de philosophe ! Car je te vois en train d’enfanter un monstre qui prétend se nommer Etat islamique et auquel certains préfèrent donner un nom de démon : Daesh. Mais le pire est que je te vois te perdre – perdre ton temps et ton honneur – dans le refus de reconnaître que ce monstre est né de toi, de tes errances, de tes contradictions, de ton écartèlement entre passé et présent, de ton incapacité trop durable à trouver ta place dans la civilisation humaine.

Que dis-tu en effet face à ce monstre ? Tu cries : « Ce n’est pas moi ! »« Ce n’est pas l’islam ! » Tu refuses que les crimes de ce monstre soient commis en ton nom (#NotInMyName). Tu t’insurges que le monstre usurpe ton identité, et bien sûr tu as raison de le faire. Il est indispensable qu’à la face du monde tu proclames ainsi, haut et fort, que l’islam dénonce la barbarie. Mais c’est tout à fait insuffisant ! Car tu te réfugies dans le réflexe de l’autodéfense sans assumer aussi et surtout la responsabilité de l’autocritique. Tu te contentes de t’indigner alors que ce moment aurait été une occasion historique de te remettre en question ! Et tu accuses au lieu de prendre ta propre responsabilité : « Arrêtez, vous, les Occidentaux, et vous, tous les ennemis de l’islam, de nous associer à ce monstre ! Le terrorisme, ce n’est pas l’islam, le vrai islam, le bon islam qui ne veut pas dire la guerre mais la paix ! »

J’entends ce cri de révolte qui monte en toi, ô mon cher monde musulman, et je le comprends. Oui, tu as raison, comme chacune des autres grandes inspirations sacrées du monde, l’islam a créé tout au long de son histoire de la beauté, de la justice, du sens, du bien, et il a puissamment éclairé l’être humain sur le chemin du mystère de l’existence… Je me bats ici, en Occident, dans chacun de mes livres, pour que cette sagesse de l’islam et de toutes les religions ne soit pas oubliée ni méprisée ! Mais de ma position lointaine je vois aussi autre chose que tu ne sais pas voir… Et cela m’inspire une question – « la » grande question : pourquoi ce monstre t’a-t-il volé ton visage ? Pourquoi ce monstre ignoble a-t-il choisi ton visage et pas un autre ? C’est qu’en réalité derrière ce monstre se cache un immense problème, que tu ne sembles pas prêt à regarder en face. Il faudra bien pourtant que tu finisses par en avoir le courage.

Ce problème est celui des racines du mal. D’où viennent les crimes de ce soi-disant « Etat islamique » ? Je vais te le dire, mon ami. Et cela ne va pas te faire plaisir, mais c’est mon devoir de philosophe. Les racines de ce mal qui te vole aujourd’hui ton visage sont en toi-même, le monstre est sorti de ton propre ventre – et il en surgira autant d’autres monstres pires encore que celui-ci que tu tarderas à admettre ta maladie, pour attaquer enfin cette racine du mal !

Même les intellectuels occidentaux ont de la difficulté à le voir : pour la plupart, ils ont tellement oublié ce qu’est la puissance de la religion – en bien et en mal, sur la vie et sur la mort – qu’ils me disent : « Non, le problème du monde musulman n’est pas l’islam, pas la religion, mais la politique, l’histoire, l’économie, etc. » Ils ne se souviennent plus du tout que la religion peut être le cœur de réacteur d’une civilisation humaine ! Et que l’avenir de l’humanité passera demain non pas seulement par la résolution de la crise financière, mais de façon bien plus essentielle par la résolution de la crise spirituelle sans précédent que traverse notre humanité tout entière ! Saurons-nous tous nous rassembler, à l’échelle de la planète, pour affronter ce défi fondamental ? La nature spirituelle de l’homme a horreur du vide, et si elle ne trouve rien de nouveau pour le remplir elle le fera demain avec des religions toujours plus inadaptées au présent – et qui comme l’islam actuellement se mettront alors à produire des monstres.

Je vois en toi, ô monde musulman, des forces immenses prêtes à se lever pour contribuer à cet effort mondial de trouver une vie spirituelle pour le XXIe siècle ! Malgré la gravité de ta maladie, il y a en toi une multitude extraordinaire de femmes et d’hommes qui sont prêts à réformer l’islam, à réinventer son génie au-delà de ses formes historiques et à participer ainsi au renouvellement complet du rapport que l’humanité entretenait jusque-là avec ses dieux ! C’est à tous ceux-là, musulmans et non-musulmans, qui rêvent ensemble de révolution spirituelle, que je me suis adressé dans mes ouvrages ! Pour leur donner, avec mes mots de philosophe, confiance en ce qu’entrevoit leur espérance !

Mais ces musulmanes et ces musulmans qui regardent vers l’avenir ne sont pas encore assez nombreux, ni leur parole, assez puissante. Tous ceux-là, dont je salue la lucidité et le courage, ont parfaitement vu que c’est l’état général de maladie profonde du monde musulman qui explique la naissance des monstres terroristes aux noms d’Al-Qaïda, Jabhat Al-Nosra, Aqmi ou « Etat islamique ». Ils ont bien compris que ce ne sont là que les symptômes les plus visibles sur un immense corps malade, dont les maladies chroniques sont les suivantes : impuissance à instituer des démocraties durables dans lesquelles est reconnue comme droit moral et politique la liberté de conscience vis-à-vis des dogmes de la religion ; difficultés chroniques à améliorer la condition des femmes dans le sens de l’égalité, de la responsabilité et de la liberté ; impuissance à séparer suffisamment le pouvoir politique de son contrôle par l’autorité de la religion ; incapacité à instituer un respect, une tolérance et une véritable reconnaissance du pluralisme religieux et des minorités religieuses.

Tout cela serait-il donc la faute de l’Occident ? Combien de temps précieux vas-tu perdre encore, ô cher monde musulman, avec cette accusation stupide à laquelle toi-même tu ne crois plus, et derrière laquelle tu te caches pour continuer à te mentir à toi-même ?

Depuis le XVIIIe siècle en particulier, il est temps de te l’avouer, tu as été incapable de répondre au défi de l’Occident. Soit tu t’es réfugié de façon infantile et mortifère dans le passé, avec la régression obscurantiste du wahhabisme qui continue de faire des ravages presque partout à l’intérieur de tes frontières – un wahhabisme que tu répands à partir de tes Lieux saints de l’Arabie saoudite comme un cancer qui partirait de ton cœur lui-même ! Soit tu as suivi le pire de cet Occident, en produisant comme lui des nationalismes et un modernisme qui est une caricature de modernité – je veux parler notamment de ce développement technologique sans cohérence avec leur archaïsme religieux qui fait de tes « élites » richissimes du Golfe seulement des victimes consentantes de la maladie mondiale qu’est le culte du dieu Argent.

Qu’as-tu d’admirable aujourd’hui, mon ami ? Qu’est-ce qui en toi reste digne de susciter le respect des autres peuples et civilisations de la Terre ? Où sont tes sages, et as-tu encore une sagesse à proposer au monde ? Où sont tes grands hommes ? Qui sont tes Mandela, qui sont tes Gandhi, qui sont tes Aung San Suu Kyi ? Où sont tes grands penseurs dont les livres devraient être lus dans le monde entier comme au temps où les mathématiciens et les philosophes arabes ou persans faisaient référence de l’Inde à l’Espagne ? En réalité, tu es devenu si faible derrière la certitude que tu affiches toujours au sujet de toi-même… Tu ne sais plus du tout qui tu es, ni où tu veux aller, et cela te rend aussi malheureux qu’agressif… Tu t’obstines à ne pas écouter ceux qui t’appellent à changer en te libérant enfin de la domination que tu as offerte à la religion sur la vie tout entière.

Tu as choisi de considérer que Mohammed était prophète et roi. Tu as choisi de définir l’islam comme religion politique, sociale, morale, devant régner comme un tyran aussi bien sur l’Etat que sur la vie civile, aussi bien dans la rue et dans la maison qu’à l’intérieur même de chaque conscience. Tu as choisi de croire et d’imposer que l’islam veut dire soumission alors que le Coran lui-même proclame qu’« il n’y a pas de contrainte en religion » (La ikraha fi Dîn). Tu as fait de son appel à la liberté l’empire de la contrainte ! Comment une civilisation peut-elle trahir à ce point son propre texte sacré ? Je dis qu’il est l’heure, dans la civilisation de l’islam, d’instituer cette liberté spirituelle – la plus sublime et difficile de toutes – à la place de toutes les lois inventées par des générations de théologiens !

De nombreuses voix que tu ne veux pas entendre s’élèvent aujourd’hui dans la Oumma pour dénoncer ce tabou d’une religion autoritaire et indiscutable… Au point que trop de croyants ont tellement intériorisé une culture de la soumission à la tradition et aux « maîtres de religion » (imams, muftis, chouyoukhs, etc.) qu’ils ne comprennent même pas qu’on leur parle de liberté spirituelle, ni qu’on leur parle de choix personnel vis-à-vis des « piliers » de l’islam. Tout cela constitue pour eux une « ligne rouge » si sacrée qu’ils n’osent pas donner à leur propre conscience le droit de la remettre en question ! Et il y a tant de familles où cette confusion entre spiritualité et servitude est incrustée dans les esprits dès le plus jeune âge et où l’éducation spirituelle est d’une telle pauvreté que tout ce qui concerne la religion reste quelque chose qui ne se discute pas !

Or, cela, de toute évidence, n’est pas imposé par le terrorisme de quelques troupes de fous fanatiques embarqués par l’« Etat islamique ». Non, ce problème-là est infiniment plus profond ! Mais qui veut l’entendre ? Silence là-dessus dans le monde musulman, et dans les médias occidentaux on n’écoute plus que tous ces spécialistes du terrorisme qui aggravent jour après jour la myopie générale ! Il ne faut donc pas que tu t’illusionnes, ô mon ami, en faisant croire que, quand on en aura fini avec le terrorisme islamiste, l’islam aura réglé ses problèmes ! Car tout ce que je viens d’évoquer – une religion tyrannique, dogmatique, littéraliste, formaliste, machiste, conservatrice, régressive – est trop souvent l’islam ordinaire, l’islam quotidien, qui souffre et fait souffrir trop de consciences, l’islam du passé dépassé, l’islam déformé par tous ceux qui l’instrumentalisent politiquement, l’islam qui finit encore et toujours par étouffer les Printemps arabes et la voix de toutes ses jeunesses qui demandent autre chose. Quand donc vas-tu faire enfin cette révolution qui dans les sociétés et les consciences fera rimer définitivement spiritualité et liberté ?

Bien sûr, dans ton immense territoire il y a des îlots de liberté spirituelle : des familles qui transmettent un islam de tolérance, de choix personnel, d’approfondissement spirituel ; des lieux où l’islam donne encore le meilleur de lui-même, une culture du partage, de l’honneur, de la recherche du savoir, et une spiritualité en quête de ce lieu sacré où l’être humain et la réalité ultime qu’on appelle Allâh se rencontrent. Il y a en terre d’Islam, et partout dans les communautés musulmanes du monde, des consciences fortes et libres. Mais elles restent condamnées à vivre leur liberté sans reconnaissance d’un véritable droit, à leurs risques et périls face au contrôle communautaire ou même parfois face à la police religieuse. Jamais pour l’instant le droit de dire « Je choisis mon islam »« J’ai mon propre rapport à l’islam » n’a été reconnu par l’« islam officiel » des dignitaires. Ceux-là, au contraire, s’acharnent à imposer que « la doctrine de l’islam est unique » et que « l’obéissance aux piliers de l’islam est la seule voie droite » (sirâtou-l-moustaqîm).

Ce refus du droit à la liberté vis-à-vis de la religion est l’une de ces racines du mal dont tu souffres, ô mon cher monde musulman, l’un de ces ventres obscurs où grandissent les monstres que tu fais bondir depuis quelques années au visage effrayé du monde entier. Car cette religion de fer impose à tes sociétés tout entières une violence insoutenable. Elle enferme toujours trop de tes filles et tous tes fils dans la cage d’un bien et d’un mal, d’un licite (halâl) et d’un illicite (harâm) que personne ne choisit mais que tout le monde subit. Elle emprisonne les volontés, elle conditionne les esprits, elle empêche ou entrave tout choix de vie personnel. Dans trop de tes contrées, tu associes encore la religion et la violence – contre les femmes, les « mauvais croyants », les minorités chrétiennes ou autres, les penseurs et les esprits libres, les rebelles – de sorte que cette religion et cette violence finissent par se confondre, chez les plus déséquilibrés et les plus fragiles de tes fils, dans la monstruosité du djihad !

Alors ne fais plus semblant de t’étonner, je t’en prie, que des démons tels que le soi-disant Etat islamique t’aient pris ton visage ! Les monstres et les démons ne volent que les visages qui sont déjà déformés par trop de grimaces ! Et si tu veux savoir comment ne plus enfanter de tels monstres, je vais te le dire. C’est simple et très difficile à la fois. Il faut que tu commences par réformer toute l’éducation que tu donnes à tes enfants, dans chacune de tes écoles, chacun de tes lieux de savoir et de pouvoir. Que tu les réformes pour les diriger selon des principes universels (même si tu n’es pas le seul à les transgresser ou à persister dans leur ignorance) : la liberté de conscience, la démocratie, la tolérance et le droit de cité pour toute la diversité des visions du monde et des croyances, l’égalité des sexes et l’émancipation des femmes de toute tutelle masculine, la réflexion et la culture critique du religieux dans les universités, la littérature, les médias. Tu ne peux plus reculer, tu ne peux plus faire moins que tout cela ! C’est le seul moyen pour toi de ne plus enfanter de tels monstres, et si tu ne le fais pas, tu seras bientôt dévasté par leur puissance de destruction.

Cher monde musulman… Je ne suis qu’un philosophe, et comme d’habitude certains diront que le philosophe est un hérétique. Je ne cherche pourtant qu’à faire resplendir à nouveau la lumière – c’est le nom que tu m’as donné qui me le commande, Abdennour, « Serviteur de la Lumière ». Je n’aurais pas été si sévère dans cette lettre si je ne croyais pas en toi. Comme on dit en français, « qui aime bien châtie bien ». Et, au contraire, tous ceux qui aujourd’hui ne sont pas assez sévères avec toi – qui veulent faire de toi une victime -, tous ceux-là en réalité ne te rendent pas service ! Je crois en toi, je crois en ta contribution à faire demain de notre planète un univers à la fois plus humain et plus spirituel ! Salâm, que la paix soit sur toi.

Abdennour Bidar est philosophe, auteur de Self islam, histoire d’un islam personnel (Seuil, 2006), L’Islam sans soumission : pour un existentialisme musulman (Albin Michel, 2008), et d’ Histoire de l’humanisme en Occident (Armand Colin, 2014).

 

 

Doutant de leur loyauté, l’armée espagnole remplace les militaires musulmans par des latino-américains


 

 

19 novembre 2013 Doutant de leur loyauté, l'armée espagnole remplace les militaires musulmans par des latino-américains

Des militaires musulmans de la ville de Melilla, enclave espagnole au nord du Maroc, ont vu leur contrat non renouvelé par l’armée espagnole et ont été remplacés par des latino-américains, après des doutes sur leur loyauté.

Pourtant l’armée espagnole nie toute discrimination envers les musulmans de la ville, mais la présence dans son corps d’une part importante de musulmans – estimée à près de 25% – est une question très sensible en Espagne.

Selon Yonaida Sellam, président de l’association musulmane de la ville, dont les propos ont été recueillis par le journal El Pais, le salaire des militaires est souvent le seul revenu des familles dans une ville qui compte, d’après les statistiques officielles, plus de 41% de chômage.

Depuis la découverte en 2006, dans les rangs de l’armée en poste à Sebta, de trois militaires musulmans issus d’une cellule salafiste ayant pour projet de commettre des attentats au sein de l’armée, le doute subsiste dans les rangs des chefs de l’armée de la loyauté des militaires musulmans.

Sauf que l’armée ne motive pas forcément le refus de non renouvellement des contrats et les militaires ne sont pas licenciés ou réprimandés. Le journal El Pais ajoute que l’armée emploie des termes subjectifs comme « attitude » ou « loyauté », qui peuvent donc donner matière à interprétation, ce qui alimente justement les soupçons de discrimination.

L’année dernière, les services de renseignements espagnols avaient été alertés par leurs homologues américains sur la possible de présence de militaires « jihadistes » dans les villes de de Sebta et Melilla.

source

Au 19ème siècle déjà, la réponse cinglante d’un alem marocain à Ibn Abdelwahab


Samedi 13 juillet 2013 à 11h53

Les tentatives wahhabites de s’implanter au Maghreb ne datent pas d’aujourd’hui mais du 19ème siècle. A l’époque, des oulémas marocains leur avaient répondu par des réfutations publiques. Retour sur un épisode méconnu de notre histoire.Au début du 19ème siècle, d’étranges missives, assez nombreuses selon les historiens, furent adressés aux maghrébins et à leurs dirigeants, leur intimant l’ordre de revenir à l’Islam, faute de quoi on allait le leur imposer à la pointe de l’épée.Les Maghrébins d’alors avaient-ils massivement renié leur foi musulmane ? S’abstenaient-ils de prier ou de jeûner ? s’était-ils massivement convertis au bouddhisme ? Rien de tout cela. L’auteur de ces missives menaçantes, Saoud Ibn Abdelaziz, nouveau roi d’Arabie, estimait simplement que leur islam n’était pas assez pur et voulait les convertir au wahhabisme qui est le vrai islam selon lui.L’histoire a gardé la trace de ces missives wahhabites, notamment celles envoyées en Tunisie et au Maroc. Nous n’avons pas de détails au sujet des réactions locales, sauf que des oulémas tunisiens et marocains ont rédigé des réfutations qui ont été rendues publiques et qui ont été transmises à l’auteur, en Arabie.

Des oulémas comme Ahmed Ben Abd Esslam Bennani et Et-Tayeb Benkirane ont envoyé 5 répliques à ces prosélytes d’Arabie. Celles-ci, acerbes et virulentes furent destinées à Saoud Ben Abdelaziz et témoignaient du refus de se soumettre à une «nouvelle forme de l’Islam», de la simplicité de la dernière religion monothéiste, de la clarté de ses textes saints et taxaient la doctrine d’Ibn Abd El Wahhab de procéder à une lecture littéraliste du Coran, de renier l’effort de l’interprétation des textes et d’accuser les musulmans qui s’opposent à leur politique de mécréance (takfir, fondement actuel du wahhabisme).

Le wahhabisme, né à la fin du 18ème puis qui s’est imposé au début du 19è grâce à l’alliance entre le chef militaire Séoud et le prosélyte élève de Ibn Taymiyya, Mohamed Ibn Abelwahab, est une vision puritaine, dure, totalitaire de l’islam. Elle vit la religion comme un ensemble d’interdits.

Dès que les deux alliés ont étendu leur domination sur La Mecque (1803) et Médine (1805), le prosélytisme a commencé, même dans les Lieux saints. Oulémas et pèlerins marocains ont participé à ce processus de contestation en faisant face à la menace du takfirisme wahhabite. Ils ont témoigné, au travers de leurs écrits, des supplices qu’ils ont rencontrés en terre d’Arabie par les fidèles d’Ibn Abelwahab.

Le wahhabisme des origines à nos jours

Le wahhabisme est un courant politico-religieux fondé Au XVIIIe siècle par le théologien Mohammed Ibn Abelwahab. Fixé en 1739 en Arabie, ce hanbalite a fait de cette doctrine un courant littéraliste qui rejette l’exercice de la raison dans la lecture des textes sacrés et le culte des saints. Aussi a-t-il rejeté,tout à la fois, l’adoration des saints, les pratiques et la spiritualité chiites ainsi que tout compromis avec la modernité sociale.

Le théologien trouve, cependant, refuge auprès d’un chef local, nommé Mohammed Al-Saoud, qu’il convertit à ses vues théologiques et politiques. La descendance de ce personnage se fixe comme objectif,  l’établissement d’une théocratie dite sunnite, ce qui revient à bâtir la cité de Dieu décrite par le théologien, et passe de la théorie à la pratique après avoir fondé le royaume d’Arabie Saoudite et fait du wahhabisme, sa doctrine officielle.

Selon les écrits de Mohammed Ibn Abd El-Wahhab, le bon musulman n’est pas celui qui respecte les 5 piliers de sa religion, qui répand le bien autour de lui ou celui qui croit en Dieu et en ses textes saints. Le bon musulman (ou le musulman tout court) est plutôt, un imitateur d’ « Attariqa Assalafiya », appelée par les wahhabis «l’Islam des origines ». Kitab At- Tawhid (le traité de l’unicité divine) du théologien hanbalite devient, alors, l’ouvrage de référence de la théologie wahhabite.

Cette doctrine exige à ses adeptes de se soumettre aux recommandations de leur chef spirituel (Ibn Abelwahab et non le messager de l’Islam). Celui qui n’a pas omis de leur mentionner que la zakat  ne peut être donnée qu’à un pauvre salafi (wahhabi). Aumône qui s’est transformée, au gré des siècles, en financements colossaux, entre extrémistes du même « réseau ».

Depuis la naissance de cette doctrine, les successeurs d’Ibn Abelwahab prétendent être «le groupe sauvé» et que tous ceux qui ne sont pas en accord avec eux sont des égarés. De plus, ils ont imposé leurs principes vidés de toute spiritualité dans la majeure partie de l’Arabie – de la Mecque à Oman – dès le début du dix-neuvième siècle. Mais au début du vingtième siècle, leur influence s’est peu à peu restreinte à la petite république du Nejd dont la capitale est Riyad. C’est cette petite république qui deviendra, par la suite, le royaume d’Arabie saoudite (par fusion du Najd et du Hijaz).

Après la mort d’Ibn Abelwahab, le wahhabisme se replia sur lui-même et ne refera parler de lui qu’en 1902, lorsque El Wahhâb Abd-al-Aziz Ibn Saoud décréta la lutte pour la protection du wahhabisme et contre l’influence turque. Ibn Saoud parvint alors à étendre son influence sur les autres régions de la péninsule arabique. Il s’empara de La Mecque en octobre 1924 et chassa le roi Hussein du royaume du Hijaz, non sans l’appui des Britanniques. Puis il obligea le roi Ali, successeur de Hussayn à céder Jeddah. Abdul Aziz Ibn Saoud se fera couronner roi d’Arabie à la Mecque en 1926.

Nous reprenons en  fac similé, des reproductions des réfutations de Cheikh Et-Tayeb Benkirane aux missives wahabites. Les tentations wahabites continuent jusqu’à nos jours : de Mohamed Ibn Abdelwahab jusqu’aux écoles coraniques salafistes, c’est la même volonté d’imposer une vision fermée, archaïque et totalitaire du monde. Le combat continue.

Bibliographie

«Réfutations maghrébines au wahhabisme», éditions Dar At-Taliâa, Beyrouth, Hamadi Redissi.

 «L’exception islamique», publié aux éditions Seuil en 2004, Hamadi Redissi.

– See more at: http://www.medias24.com/IDEES/Livres/2741Au-19eme-siecle-deja-la-reponse-cinglante-d-un-alem-marocain-a-Ibn-Abdelwahab.html#sthash.Cf5ChmEa.dpuf

L’islamisme : une réalité complexe occultée par la propagande et les manipulations


Publié le 28 novembre 2012 par

L’objet des paragraphes qui suivent n’est pas d’expliquer l’islamisme dans sa complexité, ce qui nécessiterait, comme nous le verrons, une étude spécifique pour chaque parti islamique. La définition même de l’islamisme interdit une conception autre qu’hétérogène de celle-ci.
En revanche, nous attirons l’attention du lecteur sur la diabolisation d’acteurs islamistes par la fabrique de preuves censées être sans appel car comportant leurs « signatures ».

 

L’islam politique, un terme pour une réalité doublement vaste.

Par définition de l’islamisme (ou de l’islam politique), un islamiste est un homme qui base sa pensée et son action politique sur les principes de l’Islam. D’Al-Qaïda aux islamistes iraniens, du Hamas au Hezbollah, les contours de l’islamisme restent extrêmement flous. On le constate dans les faits : le terme désigne des mouvements extrêmement différents, qui s’opposent parfois militairement. Les courants politiques se multiplient aux compréhensions de l’Islam et il y aura presque autant d’islamismes que de couples (vision politique-vision islamique). Certains islamistes acceptent le jeu démocratique, d’autres privilégient la voie armée, d’autres encore préconisent de réformer le régime en place. Les Frères musulmans font traditionnellement  partie de l’opposition politique là où les jihadistes sont dans une logique révolutionnaire. A l’extrême, il est possible de mentionner le savant salafi Al-Albani qui disait qu’une bonne politique est celle qui consiste à être… apolitique.

En résumé, si les islamistes cherchent tous à vivre dans un Etat où la politique se fonde sur la religion, ils divergent sur la réalité concrète de l’objectif, ainsi que sur les moyens d’y arriver.

A ce stade, une précision, importante, s’impose : les islamistes ne sont pas des « obscurantistes » qui souhaitent uniquement appliquer leurs « règles religieuses » sans égard aucun pour les réalités socio-économiques et géostratégiques de l’environnement dans lequel ils évoluent. Bien au contraire.  Interrogé sur la qualité à préférer entre la compétence et la vertu (islamique) dans le cas où il n’est pas possible de trouver un dirigeant les cumulant (conformément à l’interprétation du V26S28), le savant Ahmad Ibn Hanbal a dit qu’il fallait choisir la compétence : un homme pieux mais peu compétent ne saurait régler les affaires du peuple qu’il aura à charge.

On le voit, le spectre des islamistes est doublement vaste, et aucun sens ne peut être donné à un jugement global sur l’islamisme, sauf à considérer que le religieux doit être séparé du politique. Il est extrêmement important de comprendre pourquoi, sur le principe du moins, ce dernier point est rejeté des musulmans. Le fait est que toute politique se fonde sur une idéologie. A ce titre, les musulmans préfèrent baser leur politique sur les principes religieux, qu’ils considèrent logiquement au-dessus de tout autre ensemble de lois d’origine humaine, imparfaites par nature. Ils considèrent par ailleurs qu’ils n’ont pas à adopter un concept typiquement occidental, dû à l’histoire particulière des Européens avec l’Eglise catholique romaine. Pour ne rien arranger, l’expérience de la laïcité s’est faite par le forceps de régimes dictatoriaux qui n’ont pas respecté les principes de liberté qui devaient y être associés, si bien que laïcité rime avec répression dans l’inconscient arabe.

Si dénoncer l’islamisme n’a absolument aucune valeur, les islamistes restent bien évidemment tous critiquables, encore faut-il les juger sur ce qu’ils sont réellement… ce qui suppose un travail conséquent dont se passent copieusement les esprits paresseux qui prétendent avoir tout compris sur tout le monde. A ce propos, pour une étude sérieuse sur l’islamisme, aussi proche de la réalité du terrain que possible, nous ne pouvons que conseiller à nos lecteurs l’excellent ouvrage de François Burgat : « L’islamisme en face ». Les éclaircissements apportés avec une pédagogie rare pour un sujet aussi complexe ne pourront qu’être bénéfiques à ceux qui voudront bien juger les islamistes à la lumière de leur actes et non dans l’imaginaire suggéré par des courants qui ont intérêt à les décrédibiliser de facto.

suite ici

Le salafisme, késako?


Publié le 5 novembre 2012 by

Ce billet est le premier d’une série d’articles qui visent à éclairer les lecteurs sur les différents « -ismes » souvent rattachés à l’Islam, et aux musulmans…

Il s’agira moins de soumettre un avis tranché que de proposer des clés de compréhension, meilleure preuve de respect qu’il est possible de présenter aux intéressés. De fait, les lignes plus bas et celles qui suivront ne s’adressent nullement aux adeptes du choc des civilisations et autres identitaires qui s’abreuvent de représentations fantasmatiques quand ils ne participent pas eux-mêmes à leur fabrication. Ceux-là qui ne peuvent s’imaginer d’extrémiste et de violent qu’en islamiste qu’il sera aisé de confondre à leur guise avec de simples musulmans, l’occasion pour eux de différencier le mauvais musulman du bon, ce dernier « prouvant » à qui en douterait, qu’il est possible de ne pas succomber au fondamentalisme à condition de modérer très fort ses penchants islamistes. Les mêmes qui, de mauvaise foi, refusent de comprendre le « langage musulman » pour systématiquement s’offusquer du « Allahou Akbar » de Syriens jugés trop islamistes dans leur façon de recevoir les bombes d’un régime imparfait, certes, mais tout à fait respectable puisque « laïc ». A tous ceux-là, inutile de lire plus loin.

Un même mot, plusieurs réalités.

Dans la série « j’utilise un terme que je ne comprends pas », demandons le salafisme.
Entre fantasmes de non avertis, mensonges de propagandistes et réalités d’un mouvement aux multiples facettes, le salafisme fait partie de ces termes qui portent à la plus grande confusion. Rares sont les articles qui prétendent nous éclairer sur le salafisme mais qui ne rajoutent pas un peu à la confusion qui existe déjà.

Soyons clairs : salafi n’est pas un gros mot.

En fait, et pour faire simple, le terme salafi peut être l’objet de trois compréhensions.

lisez la suite ici

Malek Chebel : « L’islam n’est pas mal aimé, il est mal compris »


Le Point.fr – Publié le 25/10/2012 à 16:56 – Modifié le 26/10/2012 à 13:14

43 % des Français considèrent que la présence d’une communauté musulmane en France est une « menace » pour l’identité du pays.

Une étude montre une opposition de plus en plus marquée des Français à certains symboles de l'islam.Une étude montre une opposition de plus en plus marquée des Français à certains symboles de l’islam. © Alfred / Sipa

Une étude publiée récemment montre un durcissement des Français vis-à-vis de l’islam. 43 % des Français interrogés considèrent que la présence d’une communauté musulmane en France est plutôt une « menace » pour l’identité du pays. L’anthropologue des religions Malek Chebel, défenseur d’un islam des Lumières, nous éclaire sur ce désamour.

Le Point.fr : Comment expliquer que six Français sur dix estiment que l’influence et la visibilité de l’islam en France sont aujourd’hui « trop importantes* » ?

Malek Chebel : C’est un phénomène circonstanciel, lié au tunnel d’affaires plus ou moins scabreuses que nous avons connues depuis le début de l’année. Des faits divers qui touchent de près ou de loin – bien souvent de loin – à la question de l’islam en France. Tout cela est le résultat d’une ignorance globale de ce qu’est l’islam, et cette méconnaissance alimente la peur et le désamour de cette religion.

Peut-on dire que beaucoup de Français ont pris conscience de la place de l’islam dans la société française au travers de ces nombreuses « affaires » ?

Oui. Si certains de nos concitoyens ont découvert cette religion à travers le voyage, au contact des musulmans eux-mêmes, la grande majorité tient l’islam pour une idéologie obscure similaire au communisme, au fascisme ou au nazisme. En réalité, ils n’ont aucune connaissance intime de l’islam, de sa structure, et surtout de sa dimension lumineuse.

Comment infléchir cette tendance ?

Nous avons malheureusement affaire à des mécaniques d’ensemble, difficiles à débloquer. À cette difficulté il faut ajouter la crainte globale d’ordre sécuritaire au sens large : la sécurité alimentaire, de l’emploi, la situation géopolitique. Notre société est tissée de niches d’insécurité qui fragilisent le regard compatissant des gens envers l’islam.

La religion musulmane est-elle mal aimée ?

Elle est surtout mal comprise. Elle fascine et intéresse, et par conséquent produit de l’effervescence.

D’autres religions ont-elles connu ce phénomène ?

Le christianisme, il y a quelques années, vivait, si j’ose dire, « sa descente aux enfers ». Il y a quinze ans, le christianisme était considéré comme poussiéreux, répulsif, fondé sur l’interdit. Toutes les évolutions sociétales étaient neutralisées par le clergé. Le christianisme aux yeux des chrétiens eux-mêmes était devenu « un boulet ». Mais rien de plus « normal » dans une France laïque, où la laïcité qui craint pour son espace a besoin de s’affirmer. Le discours religieux est de fait perçu comme trop excessif.

L’islam n’est pas plus violent aujourd’hui que par le passé et, à terme, il peut être plus brillant qu’il ne l’a jamais été. Encore faut-il que les conditions géopolitiques, stratégiques et humaines soient réunies. Le jour où il n’y aura plus de pétrole dans les pays musulmans, la tension baissera.

L’islam est-il devenu, comme l’affirme le président du Conseil français du culte musulman, Mohammed Moussaoui, un sujet politique ?

Ça l’a toujours été. L’islam n’a jamais été autre chose en France qu’un sujet politique, parce qu’il a été assimilé à une population immigrée à qui il fallait offrir un emploi, un toit, une sécurité.

Comment les musulmans vivent-ils cette situation ?

Pour la très grande majorité, ils sont effarés et sont souvent dépassés par la disproportion que prend chaque affaire liée à leur religion. Pour les autres, ils soufflent sur les braises.

Qui sont les ennemis de l’islam ?

Une infime partie des musulmans eux-mêmes. Des extrémistes qui veulent imposer leur vision de l’islam, un islam fantasmé et schizophrène qui n’est pas la réalité. Il y aussi des petits lobbies qui vivent de l’antagonisme des religions. Et d’autres encore, difficiles à démasquer, qui tirent les ficelles sans jamais se mettre en première ligne et qui laisseront toujours d’autres faire le travail pour eux.

* Sondage Ifop pour Le Figaro, publié jeudi 25 octobre, réalisé en ligne du 15 au 18 octobre sur un échantillon de 1 736 personnes représentatif de la population française de 18 ans et plus.

L’islam, de chair et de sang, de Malek Chebel (Librio, 80 p., 3 euros). Malek Chebel publie également, avec Claude Durand, une relecture modernisée des Mille et une nuits (Nouveau Monde Éditions, 280 p., 22 euros).

Au sujet du film merdique et de ses conséquences


Récapitulatif approximatif, suite à une discussion avec un ami
par Tewfik Aclimandos, mardi 18 septembre 2012, 00:42 ·

Je me trompe peut être mais voilà comment je reconstitue la séquence de la semaine dramatique qui s’est écoulée.

1- Il y a quelques mois, une bande de fanatiques coptes vivant aux USA tourne ou participe au tournage d’une sorte de merde qu’ils prennent pour un pamphlet anti Prophète. Personne ne le note, malgré le fait que ces génies postent des extraits de cette « oeuvre » sur youtube.

2- Il y a une semaine, un « entrepreneur religieux » se disant salafiste, une sorte de présentateur télé ou de prédicateur qui s’est spécialisé dans la vitupération anti libérale, anti copte, anti tout, diffuse sur sa chaîne télé les 14 minutes d’extraits de la merde en question.

Première Remarque: on ne me fera pas croire que les personnes impliquées dans un et dans deux ne savaient pas ce qu’elles faisaient. Reste à savoir quels ont été leurs calculs et si elles ont eu des commanditaires.

3- Comme prévu la colère a été immense

4- Les différentes autorités et acteurs coptes vivant en Égypte ont très vite condamné le film.

5- les frères musulmans, les salafistes institutionnels et la jama’a islamiyya ont redouté une sorte de saint Barthélémy anti copte voire pire. Il fallait à tout prix éviter une catastrophe « confessionnelle ».

6- Ils ont décidé de croire ou de faire semblant de croire que les États-Unis étaient « coupables ». Le but de ce message est de ‘dévier » la colère des extrémistes, de la base, de ceux qui voulaient défendre leur religion, pour qu’elle ne s’exprime pas contre les coptes. Les USA étaient un bouc émissaire commode, et on pourrait toujours recoller les morceaux après.

7- Malheureusement cela a dérapé en Égypte et en Libye, avec des conséquences dramatiques dans les deux cas.

Deuxième remarque: reste à savoir si les dérapages sont dus à des mouvements de foule en colère, ou s’ils ont le fait d’acteurs politiques ou terroristes voulant piéger les islamistes et les États-Unis.

8- Qui plus est les Frères ont très mal géré leur communication avec les USA. Mais il faut dire qu’ils avaient à résoudre une quadrature du cercle: comment éviter un désastre confessionnel, sans apparaître tiède dans la défense de la foi, sans aller trop loin dans l’escalade contre les USA.

9- Mais dans l’ensemble, je pense, et mon ami Sherif Younis est d’accord (je lui dois certains points cruciaux dans ce développement), l’attitude du camp islamiste, si on excepte les électrons libres et les salafo/anarchistes, a été la bonne. En tant que citoyen Égyptien et en tant que copte, je leur dis merci.

10- Tous les acteurs islamistes et coptes ont à réfléchir sur les contraintes qu’imposent leurs dispositifs discursifs, idéologiques et organisationnels. Un dérapage de plus, et cette crise prenait des proportions encore plus effrayantes. Cette fois ci, les dynamiques mortifères et belliqueuses ont (pour l’instant) tant bien que mal été contenues. Rien ne dit que ce sera le cas la prochaine fois.

Je le redis en conclusion: merci aux frères, aux salafistes responsables et à la jamaa islamiyya. Prions ensemble pour l’Égypte.

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Pour en finir avec l’adjectif « musulman » (ou « islamique »)


vendredi 3 août 2012, par Alain Gresh

Parmi les sujets les plus controversés sur ce blog, il y a, bien sûr, le conflit israélo-palestinien, mais aussi l’islam, sa place, son rôle. S’agit-il d’une religion à part, fondamentalement différente des autres croyances ? La doctrine religieuse, voire le Coran, permettent-ils de comprendre ce qui se passe dans le monde dit musulman ? Existe-t-il d’ailleurs une entité cohérente « monde musulman » (ou « islamique ») ? Ou « une société musulmane », « une science musulmane », « une histoire musulmane » ?

Que cette religion reçoive un traitement à part en France et en Europe, cela ne fait aucun doute. Imagine-t-on un éditorialiste français écrivant « je suis un peu judéophobe » ? Et pourtant Claude Imbert a écrit, sans en être discrédité, « je suis un peu islamophobe ».

J’en suis persuadé, il existe en France, et plus largement en Europe, une islamophobie. Mais elle couvre évidemment des phénomènes différents :

- pour certains, il s’agit simplement d’une reconversion du racisme anti-arabe en un racisme culturel plus facile à défendre ; c’est le cas du Front national ou des droites populistes en pleine expansion ;

- pour d’autres, il ne s’agirait que de la poursuite de la lutte pour la séparation des Eglises et de l’Etat, lutte qui a été menée par les républicains au début du XXe siècle. Certains, comme le site Riposte laïque, affirment que l’islam est la seule menace et sont prêts à toutes les alliances, y compris avec l’extrême droite, pour libérer la France. D’autres, refusent cet amalgame, et prétendent lutter contre tous les intégrismes, mais n’expliquent jamais pourquoi, dans nos sociétés, seul l’intégrisme musulman est de fait visé. Certains dénoncent toutes les religions, comme si c’était un combat abstrait qui se menait en dehors de tout contexte politique : mesure-t-on, par exemple, que la critique de la religion juive dans les années 1930 pouvait être légitime pour ceux qui combattaient toutes les religions, mais avoir en même temps des implications graves ?

Quoiqu’il en soit, une des erreurs essentielles que l’on retrouve chez nombre de commentateurs est leur tentative d’expliquer le monde musulman actuel, ses forces politiques, ses conflits, par l’islam. Combien de fois n’a-t-on pas entendu dire que le prophète Mohammed ayant été chef militaire, cela expliquerait le caractère guerrier de l’islam (ce qui serait fondamentalement différent du christianisme) ; ou que telle ou telle sourate du Coran, éclairerait les actions d’Al-Qaida ?

Cette vision n’est pas nouvelle (« Une seule âme arabe, religieuse, fanatique et fataliste »), mais elle est dangereuse. Paradoxalement, elle est partagée par les groupes islamistes les plus radicaux : pour eux aussi, il existerait une religion musulmane intemporelle, un corps de dogmatique inamovible, une charia immuable (depuis la prédication de Mohammed).

C’est tout l’intérêt du livre de Sami Zubaida, professeur émérite de sciences politiques et de sociologie à l’université Birkbeck de Londres, Beyond Islam. A New Understanding of the Middle East (I. B. Tauris, Londres, 2011). Je reprendrai ici les principaux arguments défendus dans sa longue introduction.

Dès le départ, l’auteur annonce sa volonté « de “désacraliser” la région (le Proche-Orient), en mettant en question le rôle prédominant attribué à la religion dans beaucoup d’écrits qui appliquent le qualificatif d’islamique (ou musulman) à leur culture et à leur société ». Existe-t-il vraiment, s’interroge-t-il, un art islamique, une musique islamique, une science islamique, une politique islamique ?

La région concernée a connu, depuis la fin du XVIIIe siècle, « un processus de modernisation qui a entraîné une déconnexion (dis-embedding) entre la religion et les pratiques et institutions sociales. (…) Ce processus, que nombre d’historiens et de sociologues, ont appelé “sécularisation”, n’a pas de rapport avec l’intensité ou la force des croyances et des pratiques religieuses, mais fait référence à la séparation structurelle et institutionnelle des sphères sociales de la religion et des autorités religieuses ».

Un autre aspect de la religion doit être pris en compte, elle « a toujours représenté un marqueur communautaire et politique, créant des frontières autour de groupes de foi et de leurs institutions, qui peuvent se transformer en frontières de conflit dans certaines circonstances ». Cela est particulièrement vrai pour l’islam, car le capitalisme, la modernité et la sécularisation ont été imposés de l’étranger et souvent considérés par les populations locales comme « chrétiens ». Et l’islam a joué un rôle important dans les idéologies de résistance à cette domination occidentale.

Et l’on arrive donc à cette situation paradoxale :

« Au Proche-Orient, comme dans le monde dit musulman, nous avons des sociétés et des systèmes politiques largement sécularisés qui se combinent avec des idéologies sacrées défendues aussi bien par les pouvoirs que par les oppositions. (…) Et plus les sociétés sont sécularisées, plus les autorités religieuses et les mouvements d’opposition veulent les décrire comme islamiques. »

Zubeida n’accepte pas l’idée qu’il y aurait différentes modernités (ce que défend, par exemple, Ernest Gellner, à qui il consacre un chapitre de son ouvrage). Pour l’auteur, le moteur de la modernité est le capitalisme qui produit différents changements sociaux dans le monde entier et qui n’est pas le produit d’influences culturelles de l’Occident. Bien sûr l’expansion du capitalisme a eu des effets différenciés – y compris en Angleterre ou en France –, mais ils ont des points communs :

« Les processus communs et les conséquences du capitalisme qui constituent la modernité comprennent la destruction des communautés primaires de production et d’échange fondées sur les liens de parenté, gouvernées par une autorité patriarcale, consolidées par la religion et la tradition, et défendues par des institutions et des pouvoirs politico-religieux. » Cela se traduit par la production de marchandises, des échanges monétisés, l’individualisation du travail, etc., favorisant l’émergence de l’individu autonome.

Dans ce contexte, il n’existe pas de « modernités alternatives » : il s’agit simplement, que ce soit en Arabie saoudite ou en Iran, de la volonté des dirigeants de s’opposer à cette modernisation (notamment la libération de l’individu), tout en appliquant les règles du capitalisme.

Existe-t-il alors, s’interroge Zubeida, une culture et une civilisation distincte qui devrait être comprise par l’Occident ? Peut-on parler de culture musulmane, alors que les musulmans appartiennent à de multiples nationalités ou ethnies, et que leurs manières de s’identifier à leur religion, leurs styles de vie, leurs idéologies sont si différents ? Malgré les quelques constances de la religion – la référence au Coran et à l’unicité de Dieu, et encore soumis à de multiples déclinaisons –, il existe d’autant moins une culture musulmane que toute culture est en mouvement et en transformation permanente.

Zubeida rappelle que les trois religions monothéistes ont des corps de doctrine similaires sur la sexualité, le blasphème, les pratiques morales, etc. L’affirmation que les vérités religieuses ont la prééminence sur les vérités scientifiques se retrouve aussi bien dans l’islam que dans le christianisme. Et la peur née dans les sociétés européennes de la fatwa contre Salman Rushdie ne provient-elle pas du fait que ces sociétés ont connu les mêmes condamnations religieuses en d’autres temps ?

L’auteur en vient ensuite à la charia, qui est le point clef de la doctrine de toutes les forces islamistes. « Un grand nombre de personnes sont convaincues que la charia est un corps déterminé de droit fondé sur les sources canoniques, qui incarne les vertus islamiques. On suppose également que cette forme de droit a prévalu dans les sociétés musulmanes à travers l’histoire, et a été perturbée par le colonialisme ou par les intrusions occidentales qui ont imposé des systèmes juridiques étrangers que les élites occidentalisées et les dirigeants corrompus ont accepté. »

Le problème c’est que personne n’est d’accord sur le contenu de la charia ni sur les institutions qui doivent la mettre en oeuvre. Il en existe de nombreuses interprétations dont on a pu voir l’évolution à travers l’histoire.

Je ferai une digression pour donner un exemple que j’ai déjà évoqué : le droit de vote des femmes. Au début des années 1950, les femmes égyptiennes sont descendues dans la rue pour demander le droit de vote. L’Azhar, la plus haute institution de l’islam sunnite, publie une fatwa affirmant que ce droit serait contraire à la loi musulmane. Soixante ans plus tard, les femmes votent partout dans le monde musulman (à l’exception de l’Arabie saoudite où personne ne vote, si ce n’est dans des scrutins locaux qui n’ont aucune portée). La question « est-ce que l’islam (ou la charia) est compatible avec le droit des femmes ? » est ainsi résolue dans la pratique (comment les autorités musulmanes le justifient est leur affaire, même si les débats internes sur cette question sont intéressants).

Sur la charia, on lira avec profit La charia aujourd’hui, sous la direction de Baudouin Dupret (La Découverte, 2012).

Zubeida se penche ensuite sur divers aspects du débat sur la loi islamique : la finance islamique, les rapports de sexe, l’homosexualité, l’alcool.

Il rappelle ainsi que la finance dite islamique n’a émergé que dans les années 1970, qu’elle est « une innovation totale, sans aucune racine dans l’histoire ». Et que les banques dites islamiques, malgré la suppression de l’intérêt, fonctionnent comme les autres banques à travers le monde, avec le même taux de profit pour les investisseurs.

Quant aux questions de genre et au statut des femmes, là aussi on assiste à une évolution et à une lutte pour les droits de celles-ci, souvent menées au nom d’une lecture renouvelée des textes religieux. Il existe même désormais un courant qui se réclame du féminisme islamique.

L’auteur consacre un développement à l’homosexualité, rappelant combien sa pratique a longtemps été acceptée dans des pays musulmans, mais sans jamais l’identifier, comme c’est le cas aujourd’hui en Occident, à une orientation sexuelle ou à une identité (sur le même sujet on lira le livre de Joseph Massad, Desiring Arab, University of Chicago Press, 2007).

En conclusion, Zubeida revient sur l’adjectif islamique accolé à l’histoire, la science, l’art, etc. « L’usage de ce terme implique que l’essence de ces régions est l’islam et confirme leur opposition à l’Occident chrétien. Pourtant, cet Occident est rarement qualifié de chrétien quand on évoque son histoire, ses arts, ses sciences, etc. » : l’histoire de l’Europe n’est pas une histoire chrétienne, même si l’Eglise a joué un rôle important.

On peut résumer le propos de Zubeida en reprenant le grand penseur Edward Said sur l’islam : « Quand on parle de l’islam, on élimine plus ou moins automatiquement l’espace et le temps. » Et il ajoute : « Le terme islam définit une relativement petite proportion de ce qui se passe dans le monde musulman, qui compte un milliard d’individus, et comprend des dizaines de pays, de sociétés, de traditions, de langues et, bien sûr, un nombre infini d’expériences différentes. C’est tout simplement faux de tenter de réduire tout cela à quelque chose appelé islam […]. » (cité dans Alain Gresh, La République, l’islam et le monde, Hachette, 2006).

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