Pourquoi Eric Zemmour a tort sur la Belgique (OPINION)


Contribution externe Publié le – Mis à jour le


Petite leçon d’histoire à son intention : non, notre pays n’est pas né en 1830 du mariage de deux peuples !Le polémiste français Eric Zemmour s’en est pris avec virulence à la Belgique (« La Libre Belgique », 14/10/2017). Selon lui, notre pays est une « création complètement artificielle qui va finir par se séparer entre Flamands et Wallons » (Quid de Bruxelles et des germanophones ?) Il évoque également la dislocation de l’Espagne et de l’Italie, tout en passant sous silence les courants nationalistes en Corse, en Bretagne, en Alsace, ainsi qu’en Catalogne française et en Pays basque français, qui devraient le toucher davantage.De toute façon, les séparatistes répètent depuis belle lurette de tels propos. Il reste à examiner s’ils correspondent pour autant à la vérité. La Belgique est bel et bien une création artificielle. Cependant, les 193 Etats membres des Nations unies sont tout autant des créations artificielles, pour l’excellente raison qu’aucun pays n’est le résultat d’une intervention divine, ni de la volonté de la nature. En effet, chaque Etat s’est construit par des actions humaines.

Probablement, le polémiste français a une idée sous-jacente lorsqu’il fait allusion à la prétendue nature « artificielle » de la Belgique. Il dépeint ainsi un Etat qui naquit en 1830 d’un prétendu mariage de deux peuples : les Flamands et les Wallons, un pays dessiné sur la carte par les grandes puissances d’alors, en tant qu’une espèce de tampon entre la France et la Prusse.

Celui qui pense que la Belgique est une création de 1830 doit considérer 1958 comme la date de naissance de la France. C’est en effet pendant cette année que ce pays instaura la Ve République. En réalité, la Belgique est devenue un pays indépendant, sous la forme d’une monarchie constitutionnelle, en 1830. Tout comme la France, elle est évidemment plus ancienne que la date à laquelle elle a adopté sa forme d’Etat la plus récente.

La plupart des pays européens se sont formés à partir d’une fédération de plusieurs Etats datant du Moyen Age. Des forces centralisatrices ont transformé en nations unifiées ces mosaïques de duchés, de comtés et de royaumes, au cours d’un processus qui a pris des centaines d’années et s’est déroulé tant en France qu’en Belgique.

Les Pays-Bas bourguignons, datant du XVe siècle, comprenaient en gros le territoire de la Belgique, du Luxembourg et des Pays-Bas. Ils furent scindés en deux à la fin du XVIe siècle. Il en résulta la formation de deux nations, une belge – sous tutelle habsbourgeoise (1482-1794) – et une néerlandaise. Déjà en 1789, une première révolution belge eut lieu, avec pour résultat la création des Etats-Belgiques-Unis. Après la restauration habsbourgeoise vint l’occupation française, qui se termina en 1814, au moment où les alliés qui se battaient contre l’armée de Napoléon proclamaient l’indépendance de la Belgique. Ensuite, les grandes puissances réunirent la Belgique et les Pays-Bas. Les clivages religieux et politiques précipitèrent la fin de ce royaume et provoquèrent l’instauration de l’Etat belge indépendant. Loin d’être un « Etat tampon », la Belgique actuelle elle s’est précisément séparée de l’Etat tampon susmentionné !

On ne peut que constater qu’en 1830 il n’y avait pas de Flamands, ni de Wallons. Ce n’est pas la Belgique, qui est le produit de la Flandre et de la Wallonie, mais l’inverse. Le mouvement flamand est né de l’enthousiasme provoqué par la révolution belge, ce qui a fait que les philologues se sont mis en quête de ce qui rendait la Belgique si unique. Dans le « nederduytsch » (le néerlandais), considérée depuis des siècles comme une langue nationale de la Belgique, ils trouvaient un tel élément. Bref, le mouvement flamand était dans sa première phase un courant inspiré par le nationalisme culturel belge.

Ce qui est encore plus important, c’est que la majorité écrasante des Belges veut à l’heure actuelle vivre en bonne entente dans un pays uni. Sans doute, il s’agit d’une vérité incommode pour certains, mais ce n’est pas pour des raisons idéologiques qu’il faut échafauder des mythes de la plus belle eau.

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Citoyennes, féministes et musulmanes  


Citoyennes, féministes et musulmanes

Une opinion d’un collectif de citoyennes musulmanes(1).

En Belgique, les mesures en vue de refouler hors de la vie sociale les musulmanes portant le foulard se multiplient. Ne nous contraignez pas au repli communautaire, devenons des alliés.

Nous sommes des femmes qui vivons et agissons en Belgique. Nos pays d’origine, nos profils, engagements et centres d’intérêt sont très divers, mais les images que l’on produit de nous nous réduisent à une seule facette de notre identité dans laquelle on nous enferme : nous sommes musulmanes. Certaines d’entre nous se couvrent la tête d’un foulard que vous appelez « islamique ». Pour la plupart, nous sommes croyantes. Mais, toutes, nous nous sentons assignées à une identité fantasmée qui nous met systématiquement dans le même sac que des assassins. De là vient la solidarité qui nous soude aujourd’hui, notamment entre « voilées » et « non voilées ». C’est à partir de cette solidarité que nous nous adressons à vous. Et, aussi, à partir de toutes nos identités choisies, trop ignorées. Dont celle-ci : nous sommes féministes.

Nous vivons des temps difficiles. L’irruption sur le sol européen d’un terrorisme qui tue aveuglément au nom de l’islam a mis fin à l’illusion que nous pouvions nous tenir à l’écart des violences du monde. Que notre société cherche à se protéger, quoi de plus naturel ? Nos responsables répètent à l’envi qu’il faut éviter les amalgames et ne pas confondre une poignée de criminels avec la grande masse des musulman(e)s. Alors pourquoi a-t-on l’impression que c’est cette grande masse qui est systématiquement ciblée dans les discours et les pratiques ? La lamentable saga du « burkini » vient encore de l’illustrer. Tout ce vacarme pour quelques femmes qui ne se déshabillent pas comme il faudrait ! La pente naturelle de cette nouvelle hystérie française qui s’exporte déjà en Belgique, c’est l’interdiction des « signes religieux ostentatoires » dans tout l’espace public. Ça ne viserait une fois de plus que des femmes, pour l’immense majorité d’entre elles parfaitement inoffensives, et ça ne gênerait aucun terroriste en puissance. Est-ce ainsi qu’on pense éviter l’amalgame entre une toute petite minorité criminelle et l’ensemble de la population musulmane ?

Les interdits se multiplient

En Belgique, on n’a pas attendu le « burkini » pour prendre de multiples mesures en vue de refouler hors de la vie sociale les musulmanes portant le foulard. Les interdits se multiplient dans l’emploi comme dans l’enseignement. Dernières péripéties en date : à partir de la rentrée de septembre, deux écoles fréquentées par des adultes, à Bruxelles et à Liège(2), ont changé leur règlement d’ordre intérieur pour y interdire le foulard. Cela concernera plus d’une cinquantaine d’étudiantes en cours de scolarité. La Belgique va ici plus loin que la France qui limite l’interdiction du foulard à l’enseignement secondaire. Le candidat Sarkozy, qui court derrière le Front national, a déclaré vouloir étendre cette interdiction à l’enseignement supérieur. En Belgique, c’est déjà chose faite, sans aucun débat…

Seules des femmes sont concernées par toutes ces mesures. Ça ne vous choque pas ? Pourquoi aucun des interdits ne vise les « barbus » ? Ne serait-ce pas parce qu’il y a autant de barbes musulmanes que de barbes profanes et qu’il n’existe aucun moyen infaillible pour les distinguer ? N’est-ce pas là la preuve que la neutralité d’une apparence, cela ne veut rien dire et que la neutralité ou l’impartialité résident seulement dans les actes posés ?

Nous le voyons bien : ce foulard, celui de nos mères, de nos sœurs, de nos amies vous trouble. A la lumière du long combat des féministes d’Occident, mené notamment contre l’emprise d’une Eglise dominante, vous ne pouvez y voir qu’une régression. Nous devons à ce combat des libertés que nos mères et nos grands-mères n’auront souvent jamais connues. Nous pouvons désormais échapper à la tutelle masculine et nous ne nous en privons pas. En particulier, aucun homme, père, frère ou mari ne pourrait se permettre de nous imposer une tenue vestimentaire contre notre volonté – même si nous savons bien que ce n’est pas une règle générale. Toutes, nous sommes pleinement le produit de notre culture européenne, même si, pour beaucoup parmi nous, celle-ci est métissée d’un ailleurs. Pour celles d’entre nous qui le portent, le foulard ne saurait être un affront aux valeurs démocratiques puisque celles-ci sont aussi les nôtres. Il ne signifie absolument pas que nous jugerions « impudiques » les femmes qui s’habillent autrement. Comme féministes, nous défendrons toujours le droit des femmes d’ici et d’ailleurs à se construire leur propre chemin de vie, contre toutes les injonctions visant à les conformer de manière autoritaire à des prescriptions normatives.

Devenir des allié(e)s

Vous affirmez souvent que nos foulards sont des signes religieux. Mais qu’en savez-vous ? Certaines d’entre nous sont croyantes et pourtant ne le portent pas, ou plus. D’autres le portent dans la continuité d’un travail spirituel, ou par affirmation identitaire. D’autres encore par fidélité aux femmes de leur famille auxquelles ce foulard les relie. Souvent, toutes ces motivations s’imbriquent, s’enchaînent, évoluent dans le temps. Cette pluralité se traduit également dans les multiples manières de le porter. Pourquoi les femmes musulmanes échapperaient-elles à la diversité qui peut s’observer dans tous les groupes humains ?

Pourquoi vous raconter tout cela ? Pour que, à partir d’une meilleure compréhension mutuelle, nous puissions devenir vraiment des allié(e)s. Car nous ne serons jamais trop nombreuses pour combattre les injustices et les inégalités en tout genre, à commencer par celles qui frappent les femmes. Pour que vous cessiez de considérer celles d’entre nous qui portent le foulard comme, au choix, des mineures sous influence, des idiotes utiles ou des militantes perfides d’un dogme archaïque. Pour vous donner envie de nous rencontrer – toutes, et pas seulement celles qui ont les cheveux à l’air -, au lieu de nous tenir à l’écart et de nous contraindre ainsi au repli communautaire. Nous voulons vraiment faire société ensemble, avec nos ressemblances et nos différences. Chiche ?

—> (1) Sema Aydogan, Serpil Aygun, Layla Azzouzi, Malaa Ben Azzuz, Ouardia Derriche, Farah El Heilani, Khalissa El Abbadi, Tamimount Essaidi, Maria Florez Lopez, Marie Fontaine, Seyma Gelen, Malika Hamidi, Ihsane Haouach, Khaddija Haourigui, Eva Maria Jimenez Lamas, Julie Pascoët, Farida Tahar. Contact : citoyennesmusulmanes@gmail.com

—> (2) L’Institut d’enseignement de promotion sociale d’Uccle (Bruxelles), qui dépend de la Fédération Wallonie-Bruxelles, et la Haute école de la province de Liège, qui dépend du pouvoir provincial. La plupart des Hautes écoles de l’enseignement officiel disposent déjà de tels règlements, ainsi – et c’est peut-être encore plus grave – que de très nombreux établissements de promotion sociale.

 

L’homme peut le pire… et le meilleur aussi


 Dans La Libre

LES ÉLÈVES DE 5E DU COLLÈGE DE BASSE-WAVRE Publié le mercredi 11 mai 2016 à 13h55 – Mis à jour le mercredi 11 mai 2016 à 14h00

MOVE WITH AFRICAL’eau est encore trouble, mais nous entendons la traverser et nous ancrer à nouveau solidement dans le sol.

Nous sommes quinze élèves de 5e du Collège Notre-Dame de Basse-Wavre. Comme de nombreux autres, nous étions conscients que le monde ne va pas super bien, qu’il est le théâtre d’injustices et de drames. Nous voulions en savoir plus, découvrir s’il faut se résigner ou s’il existe une place, même minime, un peu d’espace, pour que s’épanouisse cet idéal d’un monde plus juste et plus solidaire. Avec quelques profs, nous avons conçu le projet de nous rendre au Bénin. La Libre Belgique a soutenu ce projet que nous avons construit avec Iles de Paix. Pendant un an, nous nous sommes préparés pour ce voyage pas comme un autre, à la découverte des gens, de ce qui construit leur vie et édifie leur conscience.

Si nous voulions aller au Bénin, c’était certes un peu pour notre plaisir personnel, mais aussi, et premièrement, parce que la vie des gens qui habitent ailleurs dans le monde est importante pour nous. Nous pensions confusément que les autres humains sont de notre grande famille et que ce qui les concerne nous concerne également. Nous n’avons pas (encore) rencontré ces Béninois.

Il était prévu que nous prenions l’avion le 22 mars. La Journée internationale de l’eau nous semblait un beau présage. Nous ne vous raconterons pas ce qui s’est passé à Zaventem. Nous avons vu des choses auxquelles il n’est pas utile que des jeunes soient confrontés et nous n’entendons pas vous les infliger à notre tour. Cela fait partie de nos vies, de nos histoires personnelles et nous nous en accommodons comme nous le pouvons. Les passer sous silence n’est pas les minimiser ou en nier l’existence. De mauvaises nuits, une certaine façon de réagir à des bruits inattendus nous en rappellent l’empreinte indélébile. Pour être honnêtes, nous ne discernons pas encore très clairement la façon la plus appropriée de ranger cela dans la bibliothèque de nos consciences. L’eau est encore trouble, mais nous entendons la traverser et, les deux pieds sur l’autre rive, nous ancrer à nouveau solidement dans le sol. Nous ne savons pas exactement ce qui motive quelqu’un à se faire exploser : la frustration de subir discrimination sur discrimination, l’endoctrinement dans une religion dévoyée ou la folie. Nous ignorons cela, mais nous savons que ce sont des êtres humains, qu’ils sont de notre famille humaine. Aujourd’hui, sans colère ni tristesse, mais avec détermination, nous réaffirmons pour la plupart notre adhésion à cette idée que tout être humain est sacré. Cela vaut pour les victimes (des attentats comme, de façon plus générale, du fonctionnement du monde) comme pour les auteurs (des attentats comme, de façon plus générale, pour les responsables ou bénéficiaires du fonctionnement du monde).

Dans une telle circonstance où la tempête gronde, cette idée est une bouée de sauvetage. On s’y accroche et l’on se sent soutenu par des siècles de civilisation. Les valeurs humanistes que nous en avons héritées sont précieuses : elles nous aident à traverser les épreuves.

La société dans laquelle nous vivons si naïvement est en quelque sorte “cassée”, et il nous aura fallu ces attentats pour nous rendre compte que c’est à nous de la réparer, que chacun de nous, si petit qu’il soit, doit apporter sa touche de couleur afin de rendre ce monde plus fraternel et plus juste. Chaque humain est important, nous avons tous un rôle à jouer. Il ne faut pas croire que l’on est impuissant; nous pouvons agir, et nous devons agir, à notre manière. La part d’influence que nous pouvons avoir sur le monde, nous sommes résolus à l’utiliser à cette fin. Aujourd’hui, nous avons conservé, intacte, l’envie de vivre, d’explorer, d’ouvrir les bras, de tendre la main, de nous amuser, de serrer dans les bras, de découvrir, de rebondir, d’aimer, d’avancer, de jouer et d’écouter de la musique, de ressusciter notre enfance insouciante. Pardonner ? Oui, peut-être, ou peut-être pas. Nous ne sommes pas forcément unanimes là-dessus. La vie de chacun est précieuse; il faut y faire attention. Nous avons conscience d’avoir eu beaucoup de chance, ce 22 mars, mais aussi le jour de notre naissance dans une famille privilégiée d’un pays privilégié.

Si l’homme est capable du pire, il peut aussi le meilleur. Nous voulons donner le meilleur de nous-mêmes pour un monde plus juste. Faisons chacun de notre mieux pour aider les autres dans leur vie.

Antoine, Calypso, Camille, Charlotte D., Charlotte V., Denis, Eléonore, Elise, Grégoire, Guillaume, Juliette, Louise, Manon, Nicolas et Virginie.

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Léopold II, exclu à jamais de toute commémoration ?


 VALENTINE VAN VYVE Publié le mercredi 16 décembre 2015 à 17h59 – Mis à jour le jeudi 17 décembre 2015 à 18h46

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OPINIONS2015 marquant le 150e anniversaire de son intronisation, un hommage à Léopold II devait être organisé, ce jeudi à Bruxelles. Il a été annulé. La personnalité du Roi demeure très controversée. Tout hommage est-il toujours inimaginable ?

Oui pour Antoine Moens De Hase

Responsable de Intal-Congo.

Il est insultant, pour toutes les victimes de la colonisation, de rendre hommage à une personne qui s’est enrichie sur le dos d’un peuple, qui a mis en place, à l’échelle d’un pays, un camp de travail à ciel ouvert. La responsabilité de Léopold II et de la Belgique dans ces atrocités est passée sous silence, couverte par les soi-disant bienfaits d’un roi bâtisseur. Et si on parlait des choses qui fâchent ?

Pourquoi vous opposez-vous à tout hommage rendu à Léopold II ?

Nous nous insurgeons contre ces événements initialement prévus par la Ville de Bruxelles : tant l’hommage, annulé, devant la statue de Léopold II, que la conférence sur son influence urbanistique. Léopold II ne mérite pas cet hommage. C’est une personnalité qui s’est enrichie sur la colonisation, dont le bilan humain est effroyable : il est de l’ordre de plusieurs millions de morts, les estimations variant entre 5 et 10 millions dans l’Etat indépendant du Congo (EIC), qui était sa propriété depuis 1885. Le deuxième roi des Belges a mis en place un système d’exploitation du Congo tout à fait criminel dont il a tiré des bénéfices personnels. Cette commémoration nous montre à quel point la Belgique s’aveugle sur son passé colonial. Elle passe sous silence les souffrances indicibles qui ont accompagné l’affirmation de sa domination sur le Congo.

L’hommage n’est-il pas une manière de restaurer la vérité historique et de parler, justement, de ce qui fait mal ?

Ce n’était pas du tout le but de l’hommage tel qu’il était présenté. L’hommage ne présente le roi Léopold II que comme un « roi bâtisseur ». On ne peut pas parler des bâtiments construits sous l’égide de Léopold II sans mentionner l’origine des fonds qui ont permis qu’ils voient le jour. Dans le projet de la Ville de Bruxelles, aucun mot sur le financement des bâtiments. C’est choquant ! La Ville de Bruxelles a décidé d’annuler cet hommage et de ne parler, finalement, de rien. Mais ce n’est pas cela que l’on veut, que du contraire : parlons des souffrances et des morts que la colonisation a causés. Mais la Belgique est en retard et très frileuse sur la question de la colonisation, en témoigne la reconnaissance tardive de sa responsabilité dans l’assassinat de Patrice Lumumba. Elle doit se remettre en question, regarder en face ce dont Léopold II a été l’instigateur, accepter que la colonisation est plus le synonyme de barbarie, de tyrannie que de civilisation.

On parle également d’hommage : ce n’est donc pas une approche critique mais une reconnaissance du travail. En tant qu’être humain, je ne peux pas rendre hommage à une telle personnalité, une personne qui a mis en place un camp de travail à ciel ouvert à l’échelle d’un pays. Commémorer un tel personnage est pour le moins déplacé et constitue une insulte à toutes les victimes de la colonisation, une apologie d’un crime de masse, commis contre des êtres humains.

La Ville de Bruxelles a finalement annulé l’hommage devant la statue, pour ne conserver que la conférence. Vous en réjouissez-vous ?

Partiellement car, ce faisant, elle montre justement qu’elle n’a pas compris la critique que nous lui avons faite, à savoir qu’il est temps d’arrêter de s’enfoncer la tête dans le sable, qu’il est temps de parler du passé colonial du pays.

D’un côté on veut rendre hommage à une personnalité. De l’autre, lorsqu’on se rend compte que cet hommage risque de poser problème parce que le personnage est controversé – le roi le plus controversé de la monarchie – ; on se retient de le faire, sans se demander pour quelles raisons cet hommage peut froisser et est inapproprié. La raison est simple : Léopold II est responsable de millions de morts et le patrimoine de la Belgique en porte la trace indélébile : tant de bâtiments bruxellois glorifient la colonisation, la violence et le travail forcé. Pensons à la place Brugmann, qui glorifie un banquier s’étant enrichi pendant la colonisation, le parc du Cinquantenaire et l’arcade du même nom. Par contre, il n’existe aucun bâtiment ou lieu glorifiant ceux qui se sont battus pour la justice et l’égalité en s’opposant à la colonisation. Une place Lumumba à Bruxelles serait une manière de reconnaître, dans le patrimoine urbanistique de la ville, des valeurs plus progressistes.

L’hommage renforce-t-il la difficulté de reconnaître ce passé ?

Les mentalités n’évoluent pas et cet hommage en est le symbole. En rendant hommage à Léopold II et au patrimoine qu’il a laissé à la Belgique, au fait qu’il ait été un grand bâtisseur, on rend hommage à la colonisation.

Non pour Pierre Luc Plasman

Auteur d’une thèse intitulée « Lépold II et l’Etat indépendant du Congo, étude du paradoxe de la gouvernance léopoldienne » (2015).

Léopold II est un personnage très contrasté à propos duquel on est longtemps resté, dans notre pays, au stade de l’image d’Epinal. Le choc a été rude lorsqu’ont éclaté au grand jour les terribles atrocités commises au Congo. La statue du bourreau a remplacé celle du héros. Mais il faut dépasser cette vision dichotomique. On n’est pas dans le blanc ou noir. Les qualités de ce roi furent à la hauteur de ses défauts.

La responsabilité de Léopold II dans les atrocités commises au Congo doit-elle empêcher à tout jamais toute commémoration de son règne ?

Non. L’initiative qui avait été prévue par la Ville de Bruxelles est loin d’être infondée. Elle consistait à vouloir rendre hommage à quelqu’un qui a souhaité embellir l’image de Bruxelles (mais pas seulement d’ailleurs). Pour Léopold II, sans héritier direct après la mort de son fils, c’est la Belgique qui était son héritière. La difficulté, avec un personnage comme Léopold II, c’est que ses défauts sont à la hauteur de ses qualités. Il est très délicat d’expliquer un règne comme celui-là (qui a duré 44 ans : le plus long de l’histoire de Belgique, plus long même que l’espérance de vie moyenne des Belges à son époque !) en quelques minutes. La tentation est forte de tomber dans une vision dichotomique. C’est d’ailleurs plus facile de voir les choses en bien ou en mal, en blanc ou en noir (voyez le succès de Star Wars !). On adule ou on rejette. Mais l’historien, lui, fait du gris.

Pourquoi est-il si compliqué, en particulier à propos de Léopold II, d’avoir une analyse nuancée en Belgique ?

Léopold II est un personnage très contrasté à propos duquel on est longtemps resté, dans notre pays, au stade de l’image d’Epinal. Très vite après sa mort puis, surtout, après la guerre, on a élevé à Léopold II une statue de commandeur, mettant en avant une série de réalisations incontestables. Ce roi a travaillé pour la grandeur de la Belgique, pour la richesse de la Belgique, pour sa force, etc. Indubitablement, il a été un grand souverain pour la Belgique, qui en était même venu à confondre le prestige de la couronne avec celui du pays. Mais, d’un autre côté, il y a aussi eu une face sombre : la face coloniale. La mission civilisatrice sera doublée de racisme et de violences d’autant plus terribles qu’elles seront perpétrées d’un objectif capitaliste (produire le plus possible, gagner le plus possible, mais à moindre coût). Pendant très longtemps, les anciens coloniaux et ceux qui avaient été bercés par le prestige du « roi bâtisseur » (c’est ce qu’on apprenait à l’école, sans un mot pour le versant colonial) ont eu, face à certaines révélations, une réaction épidermique de rejet, en invoquant par exemple une manœuvre de jalousie… Ou, alors, en se barricadant de toute critique formulée contre le roi. Puis, petit à petit, l’histoire coloniale a fait son chemin (d’abord côté flamand, puis chez les francophones). On a assisté, alors, à une autre réaction, tout aussi exagérée que la première, mais de rejet. Scandalisés qu’on ait pu les « tromper », les gens qui s’étaient sentis trahis voulaient absolument « faire éclater la vérité ». On a cassé la statue du héros pour en ériger une autre : celle du bourreau.

Où en est-on aujourd’hui ?

Voyez ce qui vient de se passer à Bruxelles : on continue à entendre deux positions extrêmes. Il est frappant de voir comment les Pays-Bas, eux, par contre, ont réussi à s’approprier leur histoire coloniale, en l’absence de ces crispations continuelles, dans un débat calme et posé.

Mais qu’est-ce qui bloque, alors, chez nous ?

Il faut remarquer, de façon générale, une grande méconnaissance de l’histoire. C’est la raison pour laquelle il faut absolument lancer un grand travail de vérification scientifique. Et puis les révélations sur les actes barbares et d’une extrême violence commis au Congo ont éclaté à la figure de la plupart des Belges élevés jusque-là, comme expliqué précédemment, dans une presqu’adoration vis-à-vis du roi bâtisseur. Le reportage de la BBC diffusé à la RTBF et sur la VRT en 2004 a été un vrai choc.

Ne peut-on toujours trancher sur ce qui s’est exactement passé ? Par exemple : sur l’argent en provenance du Congo utilisé en Belgique par Léopold II ? Et sur la notion de génocide ?

Cet argent est bien moins le fruit de l’exploitation directe des forêts de caoutchouc que des grands emprunts que l’Etat indépendant contracte sur sa réputation de richesse. Ainsi, pour le musée de Tervuren par exemple, les entrepreneurs vont être payés en obligations des emprunts de l’Etat indépendant du Congo et pas par l’argent de la vente du caoutchouc. Quant aux violences, il y a eu de terribles massacres et une violence d’une cruauté inouïe, mais on ne peut pas parler de génocide.

Dieudonné et les mots interdits


La Libre Belgique : CONTRIBUTION EXTERNE Article publié le jeudi 06 février 2014 à 20h46 – Mis à jour le jeudi 06 février 2014 à 20h46

OPINIONS Peut-on pointer la concomitance entre les sollicitations du Conseil représentatif des Institutions juives de France (CRIF) et l’orchestration de l’opération destinée à faire taire l’humoriste sans être accusé d’antisémitisme ?

dieudonne

Polémique

Les événements politico-judiciaires qui ont eu lieu en France autour des spectacles de l’humoriste Dieudonné M’bala M’bala n’ont rien perdu de leur actualité. Ils méritent d’être revisités afin de saisir les véritables enjeux que cette affaire sous-tend et que son hypermédiatisation est parvenue à occulter.

Ainsi nous constatons que la décision, particulièrement expéditive, du Conseil d’Etat français d’annuler l’arrêt du tribunal administratif de la ville de Nantes autorisant la présentation de l’humoriste risque de donner naissance à une sorte de « jurisprudence Dieudonné » susceptible de devenir source de droit et de s’étendre bien au-delà de l’hexagone français. La manière dont cette décision fut prise est assez édifiante pour ne pas l’examiner et souligner l’importance de sa signification politique. Le diable, dit-on, se cache dans les détails.

Tout d’abord lorsque le tribunal nantais décida de ne pas donner raison au ministre de l’Intérieur qui souhaitait interdire le spectacle sur la présomption de menace à l’ordre public, il ne faisait que confirmer une norme universelle du droit qui veut que l’on ne sanctionne pas un délit avant qu’il ait effectivement eu lieu. Face à ce désaveu, le ministre Valls fait appel au Conseil d’Etat qui obtempère avec une compromettante décision qui configure une espèce de justice par anticipation; c’est-à-dire ne pas attendre que le délit soit perpétré pour le sanctionner. Décision surtout étonnante parce qu’elle a été prise avec une célérité inconnue dans l’histoire judiciaire française.

En effet, il était 15h30 ce 9 janvier lorsque le Conseil d’Etat fixa à 17h la séance destinée à examiner et à prendre décision à propos de la requête du ministre de l’Intérieur. La décision du Conseil fut rendue publique à 18h45 le même jour. Il a donc fallu seulement 105 minutes pour étudier la documentation y afférente, entendre les parties, délibérer et rédiger une décision argumentée de presque quatre pages. Difficile de ne pas soupçonner que les carottes n’étaient pas déjà cuites, même surcuites, avant que la décision soit formalisée. Précipitation d’autant plus inquiétante que le Conseil d’Etat, ayant des difficultés pour invoquer la motivation usuelle, à savoir celle « des risques de trouble à l’ordre public », s’est lancé dans une curieuse improvisation invoquant des références très subjectives comme des « propos » (ceux de l’humoriste) de « nature à mettre en cause la cohésion nationale » ou l’atteinte aux « valeurs de dignité de la personne humaine ».

On crée ainsi, discrètement, des préceptes qui pénaliseront un jour toute contestation que les pouvoirs estimeront de nature à menacer la « cohésion nationale » ou une quelconque interprétation des valeurs de la dignité humaine.

Mais la question semble encore plus délicate lorsque l’on apprend que le 16 décembre 2013 le président Hollande recevait en audience Monsieur Maurice Cukierman, président du Conseil représentatif des Institutions juives de France (CRIF) lequel annonçait, avant de se rendre à l’Elysée, qu’il allait réclamer des mesures contre les campagnes
antisémites et en particulier contre le geste de la quenelle popularisé par Dieudonné. Le président français fait siennes ces demandes et c’est ainsi que son ministre de l’Intérieur lance, ipso facto, la campagne anti-Dieudonné.

Tout semble donc indiquer qu’il y eut une troublante concomitance entre les sollicitations du CRIF et l’orchestration de l’opération destinée à faire taire l’humoriste. Notons au passage que l’universitaire juive française et sénatrice écologiste Esther Benbassa se demandait à propos du CRIF « … s’il n’est pas plutôt le porte-parole d’Israël en France, comme une seconde ambassade de ce pays » 1.

Si à cela s’ajoute le fait que le ministre Valls avouait en des termes assez forts son rapport à ce pays – « je suis lié, disait-il, de manière éternelle à la communauté juive et à Israël » 2 – et la grande tolérance qu’a connu, dans cette affaire, le comportement de l’avocat Arno Klarsfeld, on est en droit de se poser des questions sur la neutralité et la sérénité qui devraient commander ce genre de décisions.

Cet avocat, connu pour son attachement passionné à l’Etat d’Israël (il était
engagé dans son armée en 2002), n’a pas hésité à faire des appels publics à manifester contre la tenue des spectacles de Dieudonné. Très proche du dossier, il ne pouvait pas ignorer qu’en agissant ainsi, cherchant à provoquer les faits qui
justifieraient l’interdiction de l’humoriste, il se rendait coupable d’incitation aux attroupements et donc aux troubles de l’ordre sanctionnés par le Code pénal français (articles 431-3 et 4). Raison largement suffisante pour qu’il soit condamné
pénalement et relevé de ses fonctions. Hypothèse invraisemblable dans le royaume de Monsieur Valls : Monsieur Arno Klarsfeld est membre de ce Conseil d’Etat.

L’auteur du présent texte est conscient que faire état de ces « détails » suffit de nos jours pour être immédiatement accusé d’antisémitisme. Mais, comme l’enseignait le philosophe espagnol Miguel de Unamuno « il y a des circonstances dans lesquelles se taire c’est mentir ». Et pourquoi alors devrait-on être obligé de se taire, au risque de mentir, et se poser la question si, par exemple, la politique palestinienne de la France, particulièrement complaisante envers Tel-Aviv, ne serait pas influencée par le CRIF et ses réseaux ?

Pourquoi deux des plus importants théoriciens des sciences politiques aux Etats-Unis, John Mearsheimer et Stephen Walt (respectivement des universités de Chicago et d’Harvard), peuvent-ils publier un livre devenu best-seller sur « Le lobby pro israélien et la politique étrangère américaine » et que semblable démarche soit inimaginable chez leurs collègues français (ou belges) ? Ou qu’un journaliste d’investigation de la taille de Seymour Hersh, une icône du métier, puisse affirmer, sans avoir un Manuel Valls américain à ses trousses, que « L’argent des juifs contrôle les candidats présidentiels » des Etats-Unis tout en gardant son poste de chroniqueur étoile du « New York Times » ?

Le regretté Guy Spitaels me disait « chez nous, on peut parler vaguement des influences des milieux pro israéliens; mais parler ouvertement de lobby juif, c’est exclu ». Il répondait à une de mes questions autour de son livre « Obama président : la
méprise ». J’insiste : mais pourquoi ?

La réponse revient peut-être encore à Esther Benbassa lorsqu’elle parlait des pouvoirs qui en  » faisant plier les uns et les autres (…) par le biais de l’autocensure, sensible chez bien des journalistes, craignant à juste titre d’être soupçonnés d’antisémitisme dès qu’ils oseront critiquer la politique israélienne ».

Voilà des questions majeures que l’on devrait pouvoir discuter si les pitreries antisémites de Monsieur M’bala M’bala, en servant de diversion, ne facilitaient pas la tâche de ceux qui cherchent justement à ce qu’elles ne soient jamais discutées. Triste situation qui nous ramène à la si juste définition du magistrat Serge Braudo lorsqu’il disait qu’un pays démocratique « est celui où les citoyens ont la
liberté de commettre une infraction. Un pays totalitaire est celui où l’exercice de la liberté est une infraction. »

(1) Libération, 07.02.2010

(2) Déclarations à Radio hébraïque le 11.06.2011

Titre et sous-titre sont de la rédaction

Vladimir Caller

Politologue et journaliste.

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