Léopold II, exclu à jamais de toute commémoration ?


 VALENTINE VAN VYVE Publié le mercredi 16 décembre 2015 à 17h59 – Mis à jour le jeudi 17 décembre 2015 à 18h46

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OPINIONS2015 marquant le 150e anniversaire de son intronisation, un hommage à Léopold II devait être organisé, ce jeudi à Bruxelles. Il a été annulé. La personnalité du Roi demeure très controversée. Tout hommage est-il toujours inimaginable ?

Oui pour Antoine Moens De Hase

Responsable de Intal-Congo.

Il est insultant, pour toutes les victimes de la colonisation, de rendre hommage à une personne qui s’est enrichie sur le dos d’un peuple, qui a mis en place, à l’échelle d’un pays, un camp de travail à ciel ouvert. La responsabilité de Léopold II et de la Belgique dans ces atrocités est passée sous silence, couverte par les soi-disant bienfaits d’un roi bâtisseur. Et si on parlait des choses qui fâchent ?

Pourquoi vous opposez-vous à tout hommage rendu à Léopold II ?

Nous nous insurgeons contre ces événements initialement prévus par la Ville de Bruxelles : tant l’hommage, annulé, devant la statue de Léopold II, que la conférence sur son influence urbanistique. Léopold II ne mérite pas cet hommage. C’est une personnalité qui s’est enrichie sur la colonisation, dont le bilan humain est effroyable : il est de l’ordre de plusieurs millions de morts, les estimations variant entre 5 et 10 millions dans l’Etat indépendant du Congo (EIC), qui était sa propriété depuis 1885. Le deuxième roi des Belges a mis en place un système d’exploitation du Congo tout à fait criminel dont il a tiré des bénéfices personnels. Cette commémoration nous montre à quel point la Belgique s’aveugle sur son passé colonial. Elle passe sous silence les souffrances indicibles qui ont accompagné l’affirmation de sa domination sur le Congo.

L’hommage n’est-il pas une manière de restaurer la vérité historique et de parler, justement, de ce qui fait mal ?

Ce n’était pas du tout le but de l’hommage tel qu’il était présenté. L’hommage ne présente le roi Léopold II que comme un « roi bâtisseur ». On ne peut pas parler des bâtiments construits sous l’égide de Léopold II sans mentionner l’origine des fonds qui ont permis qu’ils voient le jour. Dans le projet de la Ville de Bruxelles, aucun mot sur le financement des bâtiments. C’est choquant ! La Ville de Bruxelles a décidé d’annuler cet hommage et de ne parler, finalement, de rien. Mais ce n’est pas cela que l’on veut, que du contraire : parlons des souffrances et des morts que la colonisation a causés. Mais la Belgique est en retard et très frileuse sur la question de la colonisation, en témoigne la reconnaissance tardive de sa responsabilité dans l’assassinat de Patrice Lumumba. Elle doit se remettre en question, regarder en face ce dont Léopold II a été l’instigateur, accepter que la colonisation est plus le synonyme de barbarie, de tyrannie que de civilisation.

On parle également d’hommage : ce n’est donc pas une approche critique mais une reconnaissance du travail. En tant qu’être humain, je ne peux pas rendre hommage à une telle personnalité, une personne qui a mis en place un camp de travail à ciel ouvert à l’échelle d’un pays. Commémorer un tel personnage est pour le moins déplacé et constitue une insulte à toutes les victimes de la colonisation, une apologie d’un crime de masse, commis contre des êtres humains.

La Ville de Bruxelles a finalement annulé l’hommage devant la statue, pour ne conserver que la conférence. Vous en réjouissez-vous ?

Partiellement car, ce faisant, elle montre justement qu’elle n’a pas compris la critique que nous lui avons faite, à savoir qu’il est temps d’arrêter de s’enfoncer la tête dans le sable, qu’il est temps de parler du passé colonial du pays.

D’un côté on veut rendre hommage à une personnalité. De l’autre, lorsqu’on se rend compte que cet hommage risque de poser problème parce que le personnage est controversé – le roi le plus controversé de la monarchie – ; on se retient de le faire, sans se demander pour quelles raisons cet hommage peut froisser et est inapproprié. La raison est simple : Léopold II est responsable de millions de morts et le patrimoine de la Belgique en porte la trace indélébile : tant de bâtiments bruxellois glorifient la colonisation, la violence et le travail forcé. Pensons à la place Brugmann, qui glorifie un banquier s’étant enrichi pendant la colonisation, le parc du Cinquantenaire et l’arcade du même nom. Par contre, il n’existe aucun bâtiment ou lieu glorifiant ceux qui se sont battus pour la justice et l’égalité en s’opposant à la colonisation. Une place Lumumba à Bruxelles serait une manière de reconnaître, dans le patrimoine urbanistique de la ville, des valeurs plus progressistes.

L’hommage renforce-t-il la difficulté de reconnaître ce passé ?

Les mentalités n’évoluent pas et cet hommage en est le symbole. En rendant hommage à Léopold II et au patrimoine qu’il a laissé à la Belgique, au fait qu’il ait été un grand bâtisseur, on rend hommage à la colonisation.

Non pour Pierre Luc Plasman

Auteur d’une thèse intitulée « Lépold II et l’Etat indépendant du Congo, étude du paradoxe de la gouvernance léopoldienne » (2015).

Léopold II est un personnage très contrasté à propos duquel on est longtemps resté, dans notre pays, au stade de l’image d’Epinal. Le choc a été rude lorsqu’ont éclaté au grand jour les terribles atrocités commises au Congo. La statue du bourreau a remplacé celle du héros. Mais il faut dépasser cette vision dichotomique. On n’est pas dans le blanc ou noir. Les qualités de ce roi furent à la hauteur de ses défauts.

La responsabilité de Léopold II dans les atrocités commises au Congo doit-elle empêcher à tout jamais toute commémoration de son règne ?

Non. L’initiative qui avait été prévue par la Ville de Bruxelles est loin d’être infondée. Elle consistait à vouloir rendre hommage à quelqu’un qui a souhaité embellir l’image de Bruxelles (mais pas seulement d’ailleurs). Pour Léopold II, sans héritier direct après la mort de son fils, c’est la Belgique qui était son héritière. La difficulté, avec un personnage comme Léopold II, c’est que ses défauts sont à la hauteur de ses qualités. Il est très délicat d’expliquer un règne comme celui-là (qui a duré 44 ans : le plus long de l’histoire de Belgique, plus long même que l’espérance de vie moyenne des Belges à son époque !) en quelques minutes. La tentation est forte de tomber dans une vision dichotomique. C’est d’ailleurs plus facile de voir les choses en bien ou en mal, en blanc ou en noir (voyez le succès de Star Wars !). On adule ou on rejette. Mais l’historien, lui, fait du gris.

Pourquoi est-il si compliqué, en particulier à propos de Léopold II, d’avoir une analyse nuancée en Belgique ?

Léopold II est un personnage très contrasté à propos duquel on est longtemps resté, dans notre pays, au stade de l’image d’Epinal. Très vite après sa mort puis, surtout, après la guerre, on a élevé à Léopold II une statue de commandeur, mettant en avant une série de réalisations incontestables. Ce roi a travaillé pour la grandeur de la Belgique, pour la richesse de la Belgique, pour sa force, etc. Indubitablement, il a été un grand souverain pour la Belgique, qui en était même venu à confondre le prestige de la couronne avec celui du pays. Mais, d’un autre côté, il y a aussi eu une face sombre : la face coloniale. La mission civilisatrice sera doublée de racisme et de violences d’autant plus terribles qu’elles seront perpétrées d’un objectif capitaliste (produire le plus possible, gagner le plus possible, mais à moindre coût). Pendant très longtemps, les anciens coloniaux et ceux qui avaient été bercés par le prestige du « roi bâtisseur » (c’est ce qu’on apprenait à l’école, sans un mot pour le versant colonial) ont eu, face à certaines révélations, une réaction épidermique de rejet, en invoquant par exemple une manœuvre de jalousie… Ou, alors, en se barricadant de toute critique formulée contre le roi. Puis, petit à petit, l’histoire coloniale a fait son chemin (d’abord côté flamand, puis chez les francophones). On a assisté, alors, à une autre réaction, tout aussi exagérée que la première, mais de rejet. Scandalisés qu’on ait pu les « tromper », les gens qui s’étaient sentis trahis voulaient absolument « faire éclater la vérité ». On a cassé la statue du héros pour en ériger une autre : celle du bourreau.

Où en est-on aujourd’hui ?

Voyez ce qui vient de se passer à Bruxelles : on continue à entendre deux positions extrêmes. Il est frappant de voir comment les Pays-Bas, eux, par contre, ont réussi à s’approprier leur histoire coloniale, en l’absence de ces crispations continuelles, dans un débat calme et posé.

Mais qu’est-ce qui bloque, alors, chez nous ?

Il faut remarquer, de façon générale, une grande méconnaissance de l’histoire. C’est la raison pour laquelle il faut absolument lancer un grand travail de vérification scientifique. Et puis les révélations sur les actes barbares et d’une extrême violence commis au Congo ont éclaté à la figure de la plupart des Belges élevés jusque-là, comme expliqué précédemment, dans une presqu’adoration vis-à-vis du roi bâtisseur. Le reportage de la BBC diffusé à la RTBF et sur la VRT en 2004 a été un vrai choc.

Ne peut-on toujours trancher sur ce qui s’est exactement passé ? Par exemple : sur l’argent en provenance du Congo utilisé en Belgique par Léopold II ? Et sur la notion de génocide ?

Cet argent est bien moins le fruit de l’exploitation directe des forêts de caoutchouc que des grands emprunts que l’Etat indépendant contracte sur sa réputation de richesse. Ainsi, pour le musée de Tervuren par exemple, les entrepreneurs vont être payés en obligations des emprunts de l’Etat indépendant du Congo et pas par l’argent de la vente du caoutchouc. Quant aux violences, il y a eu de terribles massacres et une violence d’une cruauté inouïe, mais on ne peut pas parler de génocide.

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