URGENT / MAROC – Le Makhzen montre les crocs


Nouvelle page de la contestation du Rif. Une page assez comparable aux précédentes du genre, qui permet de confirmer les méthodes de l’appareil d’État marocain à l’encontre des mouvements contestataires.

Cette fois-ci, ce sont de nouvelles manifestations (désormais officiellement « interdites ») à Al-Hoceïma qui ont fait l’expérience de la palette étendue des tracasseries et empêchements que met en oeuvre le Makhzen. Forces de l’ordre déployées en force partout dans la ville, journalistes peinant à se connecter à Internet, réseau téléphonique « perturbé », trains et convois de manifestants arrêtés, gaz lacrymogènes… et véhicules lancés à toute allure pour disperser la foule… Tout était au point pour que la grande marche prévue le jeudi 20 juillet rassemble le moins de personnes possible et que sa médiatisation soit, de fait, quasi nulle.

Il faut à ce propos constater que la plupart des médias européens font très peu cas de ce « printemps marocain ».

Ce mouvement de contestation, qui se structure politiquement autour du mouvement Hirak, connaît depuis huit mois une évolution progressive de ses objectifs. Il s’agissait initialement d’exiger le développement économique de la région marginalisée d’Al-Hoceima dans le nord du pays, mais le mouvement a perduré malgré la promesse d’un plan d’investissements formulée par le gouvernement marocain. Le mois de mai 2017 a été marqué par le durcissement des autorités avec l’arrestation des leaders du mouvement. Désormais, c’est la libération de Nasser Zefzafi et de plus de 150 autres opposants qui est devenue le leitmotiv de la contestation.

Nasser Zefzafi

 

Ces personnes sont accusées « d’atteinte à la sécurité intérieure de l’État ». Pour rappel, Nasser Zefzafi, chômeur et leader du mouvement, a été arrêté parce qu’il avait contesté le prêche d’un imam qui appelait les révoltés à mettre fin à leur mouvement. Au Maroc, les prêches des imams sont rédigés par le ministère des Affaires islamiques, qui dépend du palais…

Selon un dernier bilan officiel, 176 personnes ont été placées en détention préventive ; 120 sont actuellement jugées. Des peines allant jusqu’à vingt mois de prison ont été déjà prononcées en première instance.

Ces méthodes posent toutefois question quant à leur efficacité sur le long terme, car comme le demande le quotidien Al Massae, « L’État sait-il que les arrestations et l’utilisation de la force contre les militants du Hirak ont participé à renforcer la solidarité autour de ce mouvement ? » Et y participent encore ?

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URGENT / MAROC – Les vieilles habitudes…  


Un manifestant brandit une photo de Nasser Zefzafi

Visite de son épouse à Ali Aarrass


 

L’image contient peut-être : 1 personne , gros plan et plein air

Houria El Ouazghari, épouse d’Ali Aarrass

Mardi 8 novembre 2016

Compte rendu de ma visite à mon époux Ali Aarrass :

Salam Farida Aarrass, je te résume la situation dans laquelle est Ali à l’heure actuelle. Il m’a demandé à ce que je t’en parle, mais insiste pour que tu ne t’inquiètes pas pour lui.
Il est enfermé dans cellule 23h/24 dans un long couloir où il y a plus de 30 cellules, toutes vides. Son lit est en béton. On lui a remis 2 couvertures militaires toutes fines. Celles qu’il avait avant, il a du me les remettre car interdites, ainsi que les draps et tous les objets qui lui servait pour cuisiner. Ainsi que les réserves qu’il avait encore en pâtes, café, infusions,…….
En plus de ça tout ce que je lui ai apporté, lui a été interdit, ils me l’ont donc rendu. Exception faite des fruits, des cahiers et bics.
Dans cette prison le régime est très stricte, l’unique chose que peuvent apporter les familles est la nourriture préparée et les fruits. C’est apparemment la même chose pour tous les détenus dans cette prison. C’est du moins ce qu’ils disent.
J’ai demandé à un fonctionnaire comment était ce possible et il m’a répondu que tout ce que nous apportons peux être acheté dans le magasin qu’ils ont à l’intérieur de la prison. Je ne sais pas s’il faut vraiment croire cela, j’ignore à quel moment Ali pourrait s’acheter quoi que ce soit alors qu’il est enfermé 23h/24.
Mais nous veillerons à renflouer autant que possible en argent, son compte à l’économat de la prison.
Il a droit à 1 heure de promenade toujours tout seul. Il en profite pour faire un peu de sport, pour se maintenir tant bien que mal, en forme.
Il a demandé au directeur la raison de son transfert à cette prison. Il a répondu que l’ordre vient du chef pénitentiaire. Mais dès qu’il a eu l’opportunité, il a posé la même question à un coordinateur qui lui répond que l’ordre vient de plus haut.
Ali dit ne pas savoir qui croire ????

Il a demandé combien de temps va durer cette situation inhumaine. Combien de temps il va encore être ainsi traité ?
Nourriture abjecte fournie sans échange, pas le moindre mot. Privation de tout contact humain et cela même lors de son heure de préau !
Tout est fait de façon à ce qu’il se retrouve tout le temps seul !
De quoi le rendre fou !
Dès qu’il a eu l’occasion, il leur a fait savoir que s’il lui arrivait quoi que ce soit, ils seraient responsables.
Dans la nuit du vendredi à samedi, il a été pris de sueurs froides, chaudes et lorsqu’il s’est levé a été pris de vertiges et a vomis du blanc. Il a paniqué et a crié de toutes ses forces pour alerter le garde, qui étant trop loin ne l’entendait pas.
Ces derniers temps (cela avait déjà commencé à Salé 2) il est souvent pris de vertiges et il lui arrive de perdre conscience. Il leur a fait comprendre qu’il a souvent des vertiges et qu il tombe, mais aucun retour. A Salé il a déjà vu un médecin pour cela : vertige, vomissements, du mal à uriner. Il m’a dit que c’est probablement la prostate. Il l’a fait savoir au médecin dans la prison actuelle.
D’ailleurs la nuit du vendredi à samedi il est tombé, il n’a pas arrêté de crier pour qu’on vienne le voir, sans réponse. Il est resté un long moment espérant qu’on vienne. Il a crié encore et encore de toutes ses forces et enfin est apparu un gardien qui l’a emmené à l’infirmerie.
C’est suite à cela qui s’est plaint des conditions dans lesquelles il est. Il avait demandé à voir le directeur cette semaine on va voir s’il va le recevoir.

Ali demande qu’un Comité des droits de l’homme vienne le voir et raconter sa situation alarmante avant que son état n’empire.
Il continue à espérer la visite du consul belge. Je lui est dit qu’il y a une pétition qui circule pour récolter le maximum de signatures pour qu’il puisse avoir une visite consulaire.
Depuis qu il est là, il y a eu 4 fouilles !!!! Des fouilles inutiles pour lui puisqu’il n’a aucun contact et donc jamais ils n’auraient à trouver quoi que ce soit de nouveau !!!!
Sa condition est pénible, insupportable… Ali leur a fait également savoir qu’il veut voir un ophtalmologue car sa vue à baissé, il devrait changer de lunettes. On ne lui a pas encore répondu.

En ce qui concerne la visite même, la prison est en dehors de la ville. Il y en a 2 Tiflet 1 et Tiflet 2..
Elles sont l’une à côté de l autre.
Pour y accéder on a du laisser la voiture assez loin et marcher une belle trotte avant d’y arriver.
Il n’y avait pas d’autres familles à ce moment là.
J’ai frappé au portail et un fonctionnaire est sorti aussitôt. Après lui avoir dit qu’on venait pour rendre visite à un détenu. Il nous a fait savoir que seulement 2 personnes pouvaient rentrer donc je suis rentrée moi et ton frère Musti.
Malheureusement Famma l’épouse de ton père a du rester dehors . On est rentrés directement après la vérification des paperasses. On est passé par le contrôle des affaires qu’on a apportées, qui finalement ont toutes été refusées exception faite des fruits.
Après la fouille corporelle très minutieuse, on nous a indiqué la salle de visite. Nous sommes passés par un grand couloir avant d’arriver à cette salle qui m’a paru très grande par rapport celle de Salé. Il y avait au moins 10 tables avec des chaises autour d’elles.
Trois gardiens se tenaient assis là à proximité pour la surveillance. A part nous il y avait 2 autres familles qui attendaient un proche. Ali est apparu le premier.
Dès qu il nous a vus, un grand sourire est apparu sur son visage qui s’est illuminé. Ton frère Musti lui a fait cette remarque :  » Que guapo estas hermano » (que tu es beau mon frère) Ali a éclaté de rire. Cela faisait plaisir de le voir ainsi rire. Il nous a serrés très fort dans ses bras, il ne nous lâchait plus…. puis a immédiatement demandé des nouvelles de tout le monde.
Mais juste après ça il a repris son air sérieux et a commencé à nous raconter toute la situation dégradante dans laquelle il est..

Il parlait vite et regardait souvent sa montre, comme s’il avait peur d’oublier quelque chose…pour ne rien oublier. Il nous a dit qu’on n’avait qu’à une demi heure de visite !!!! J’étais choquée, mais je n’ai pas voulu rajouter une couche supplémentaire à ce désastre dévastateur. Mais je me disais en mon fort intérieur : Mais c’est trop court !!!!! On l’a laissé parler sans l’interrompre.

Farida, il faut absolument le faire sortir de cette condition inhumain. Moi je reste sans voix face à sa force morale. Il m’a fait savoir qu’il n’arriveront pas à le briser. Mais je suis morte d’inquiétude, je senes qu’il ne tiendra pas, c’est trop !!!!

Il dit puiser sa force dans sa foi en Dieu, mais aussi en pensant beaucoup à sa famille et grâce à tout le soutien qu’il a à l’extérieur.

Un petit détail que j’ai oublié. Il n a droit qu a une seule douche par semaine. Lui ce qu’il fait c’est prendre deux bouteilles d’eau il les mets avec lui pour dormir, au matin elles sont tièdes et se lave avec.

Je te précise qu’ils ne lui on pas remis ses couvertures, j’ai du les reprendre avec.. Il met pour dormir sur une des couvertures fines des vêtements à lui pour amortir la dureté du béton

Lui pour l’instant il veut juste que s’améliorent ses conditions de détention.

 

Merci d’envoyer cette lettre à Monsieur Didier Reynders : Ali Aarrass a besoin de protection ! Maintenant !


 

Publié le 10 août 2016 dans LA PRISON AU MAROC/Lettres/Letters/Brieven par

FountainMonsieur le Ministre, Monsieur Reynders,

Vous n’êtes pas sans savoir que notre concitoyen, Ali Aarrass, est emprisonné injustement à la prison de Salé II au Maroc depuis de trop nombreuses années.

Alors qu’il y subit régulièrement tortures et maltraitances diverses, ses conditions de détention semblent s’être dégradées de manière inquiètante depuis l’arrivée du nouveau directeur du centre pénitentiaire il y a quelques mois.

Pas plus tard que ce lundi 8 août, il a subi une terrible agression physique à la suite de laquelle son dos et ses membres ont été profondément meurtris. Cette agression a été menée par un autre détenu et a probablement été orchestrée par des membres du personnel de la prison.

Ali Aarrass est en effet soupçonné d’être à l’origine de plusieurs vidéos dénonçant les conditions déplorables de détention à Salé II, chose qu’il nie.

Ce matin, il a été invité à se présenter devant le Procureur général à la suite de cette agression. Alors qu’il a demandé à ce que le procureur ait accès aux vidéos de surveillance ayant filmé la scène de l’agression, sa requête n’a pas été prise en compte.

Les enregistrements permettraient pourtant de visionner la scène et d’identifier les témoins qui pourraient alors attester de ce qu’ils ont vu. Il a également demandé à ce que le rapport médical attestant des lésions soit joint à son PV.

Une fois encore, sa requête est restée lettre morte. Ali Aarrass n’a plus de répit. Il n’a aucune confiance en les agents pénitentiaires et ne se sent plus en sécurité parmi ses co-détenus. Nombreux parmi eux souffrent de toxicomanie et sont de ce fait facilement manipulables par des membres du personnel de la prison qui chercheraient, pour l’une ou l’autre raison, à se venger de lui. Il craint très clairement pour son intégrité physique et même pour sa vie.

La pression sur sa personne n’a jamais été aussi forte qu’aujourd’hui.

C’est pourquoi, je vous demande, Monsieur le Ministre, d’intervenir incessament sous peu pour assurer une protection digne de ce nom à votre concitoyen, plus en danger que jamais. S’il devait lui arriver malheur, votre responsabilité serait directement engagée.

Cette lettre est un appel à votre bonne foi et l’occasion pour vous de démontrer votre engagement sincère en faveur des droits humains.

En espérant que vous entendrez le cri de désespoir de votre concitoyen, Ali Aarrass, je vous prie de croire, Monsieur le Ministre, en mes salutations distinguées. »

Khadija Senhadji pour le Comité Free Ali

Merci de copier cette lettre et de l’envoyer en votre nom à

contact.reynders@diplobel.fed.be

 Marc.Pecsteen@diplobel.fed.be

 

Témara, le centre de torture du Maroc


Le Maroc nie l’existence d’un centre de détention près de Rabat où la police secrète torture sans limite. Pourtant, témoignages et rapports d’enquête accablants se multiplient.

A l’époque de Hassan II, Témara, à quelques kilomètres au sud de Rabat, était plutôt synonyme de farniente et de douceur de vivre. Cette petite agglomération doublée d’une agréable station balnéaire a depuis radicalement changé de réputation. Au bout d’une longue et sinueuse route qui la borde, se cache, niché au fond des bois qui ceinturent la capitale, un centre de détention secret qui pourrait ravir la palme de l’horreur au tristement célèbre bagne de Tazmamart, symbole des années de plomb.

Sous Mohammed VI, les services secrets marocains y perpétuent la pratique de la torture, les sévices les plus sadiques, dans des conditions de détention effroyables. Des centaines d’hommes et de femmes –aucun chiffre précis n’est connu– y sont passés, dans des cellules exiguës qui ne seraient guère plus que des culs de basse-fosse.

Le bagne localisé via Google Earth

Le bloggeur et juriste Ibn Kafka en a fait le sombre décryptage. Dans une vidéo utilisant la technologie satellitaire Google Earth, Mamfakinch, un Citizen media créé dans le contexte du «printemps arabe» et qui s’inspire dans sa démarche des Anonymous, en révèle la localisation exacte.


Agrandir le plan

Le complexe de Témara –officiellement siège de la Direction de la sécurité du territoire (DST, rebaptisée DGST depuis 2003)–, «n’est pas seulement un simple complexe de bureaux. Il est étalé sur plusieurs hectares où sont installées des antennes satellitaires. On peut remarquer également d’autres types d’antennes et même une sorte de route à deux voies qui peut permettre l’atterrissage de petits avions, genre Cessna», commente pour sa part le site d’information Demain.  

«Ce que l’on ne voit pas, par contre, c’est la prison souterraine dont les cellules servent de salles de torture, comme ont pu témoigner plusieurs hôtes, marocains et étrangers, qui y ont été « invités »», ajoute Demain.

La vidéo montre que le site de Témara n’est qu’à 2 km à vol d’oiseau de la résidence royale de Dar-Es-Salam.

Un Abou Ghraib à la marocaine

Depuis que la chasse aux islamistes s’est intensifiée après les terribles attentats de Casablanca en 2003, des milliers de personnes –y compris des femmes et des adolescents– ont été arrêtées lors de rafles effectuées par la police dans les principales villes du pays. Certaines d’entre elles ont été enlevées par les services secrets en violation totale des procédures légales, conduites à Témara, interrogées et torturées des jours durant avant d’être soit relâchées sans suite, soit présentées à la justice pour subir des procès d’abattage.

Les islamistes ne sont pas les seuls à avoir subi les affres de ce lieu souvent comparé à la prison irakienne d’Abou Ghraib et dont l’Etat nie toujours l’existence malgré les innombrables témoignages (vidéo sous-titrée en français) et les rapports d’enquête menés à son sujet par les ONG internationales, comme Amnesty International (PDF), et locales. A cette occasion, Amnesty International avait accumulé plus de 45 témoignages, dont 20 très détaillés, de détenus, de leurs familles, de leurs avocats et d’autres ONG marocaines, qui ont enquêté sur leurs cas.

«Des fonctionnaires conduisent la personne interpellée à bord d’une voiture banalisée (comme dans les années 70). Parfois même, les agents DST les brutalisent avant de leur bander les yeux et de les emmener vers un lieu inconnu (…). Outre les sévices que subissent les détenus, il y a surtout les menaces de viol auprès de leurs épouses et autres abus sexuels dont ils sont victimes sur place», avait rapporté l’ONG, qui exhortait le Maroc à «reconnaître les agissements de la DST et à enquêter sur les agissement des agents concernés».

«Presqu’un an avant les événements du 16 mai 2003, l’opinion publique marocaine découvre que les méthodes d’interpellation et le phénomène de la détention arbitraire qu’elle croyait quasi révolues avaient fait leur réapparition. C’est dans ce contexte que se multiplient les témoignages sur l’existence d’un centre en particulier, dirigé par la DST et situé à la périphérie de Rabat, à Témara plus précisément. Alors même que des pèlerinages symboliques sont organisés sur les lieux qui avaient servi de prisons secrètes (Tazmamart, Kalaat M’gouna, etc.) dans les décennies précédentes, cette découverte constitue un véritable choc, d’autant plus fort qu’il semble attesté que ce lieu, où la torture est pratiquée, a été très utilisé après les attentats criminels de Casablanca», avait pour sa part rapporté en 2004 la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH) dans un rapport de mission accablant (PDF).

La torture «sous-traitée» au Maroc

Les victimes de Témara se répartissent en gros en quatre catégories: les islamistes de la mouvance jihadiste accusés de fomenter des actions terroristes, les détenus sahraouis indépendantistes pour irrédentisme, des activistes de la gauche radicale et un petit nombre d’individus livrés par la Central Intelligence Agency (CIA) ou le MI5 britannique dans le cadre du fameux programme américain de sous-traitance de la torture à des alliés comme le Maroc, peu soucieux de respecter les droits des prisonniers durant leurs interrogatoires.

Pour ces derniers, Témara a servi de «site noir» dans la «guerre contre la terreur» menée par les Etats-Unis sous l’administration Bush Jr et certains de ses alliés comme le Royaume-Uni. C’est-à-dire faire à Témara ce que les législations occidentales ne permettent pas en Europe ou sur le sol américain pour extirper des aveux à des «combattants d’al-Qaida» capturés en Irak, au Pakistan ou en Afghanistan.

Selon un rapport parlementaire européen chargé d’enquêter sur les vols secrets de la CIA en Europe, quelque 40 escales d’avions de la Centrale de renseignement auraient été effectuées au Maroc de 2001 à 2005.

Mohamed Binyam, un Britannique d’origine éthiopienne, suspecté de terrorisme, avait été arrêté au Pakistan en 2002 avant d’être emmené au Maroc à bord de l’un de ces avions et détenu illégalement à Témara durant dix-huit mois. Premier détenu de la prison américaine de Guantanamo à avoir été libéré par le président Barack Obama en 2009 –après quatre ans de calvaire, toutes les accusations de terrorisme à son encontre ont été abandonnées–, il raconte son «séjour» à Témara:

«J’ai vécu une expérience que je n’aurais jamais pu imaginer dans mes pires cauchemars (…). Il est toujours difficile pour moi d’imaginer que j’ai été enlevé, transporté d’un pays à un autre, et torturé de façon médiévale, tout cela étant orchestré par les Etats-Unis, avait-il déclaré à son retour au Royaume-Uni. Pour moi, le pire moment a été celui où j’ai compris au Maroc que les gens qui me torturaient recevaient des questions et des documents des renseignements britanniques.» Binyam affirme que ses tortionnaires lui ont tailladé le sexe à l’aide d’un couteau affuté.

Rabat nie, encore et toujours

Les sévices sous supervision étrangère, le recours à des «kapos» marocains entraînés pour la torture tels que les a décrits Binyam à l’association Reprieve, qui a fourni une aide juridique à de nombreux détenus de Guantanamo, tendent à confirmer que les geôliers de Témara agissent bien dans le cadre d’un système carcéral hors-la-loi assumé en secret par l’Etat marocain, avec la bénédiction de ses chaperons américain et britannique.

Malgré tout ce faisceau de preuves, Rabat, par la voix de son ministre de l’Intérieur, Taieb Cherakoui, continue de s’enferrer dans ses dénégations, alors que Mohammed VI vient de céder à la pression de la rue en accordant sa grâce à de nombreux prisonniers politiques. Des prisonniers qui ont pour la plupart goûté aux charmes de son mouroir de Témara.

Ali Amar

source

Retrouvez d’autres articles d’Ali Amar sur la politique marocaine:

Discours royal: le diable se cache dans les détails

Maroc: la quadrature du trône

Mohammed VI passé au détecteur de dictateurs

Ali Amar

Ali Amar. Journaliste marocain, il a dirigé la rédaction du Journal hebdomadaire. Auteur de « Mohammed VI, le grand malentendu ». Calmann-Lévy, 2009. Ouvrage interdit au Maroc.

Ses derniers articles: Patrick Ramaël, ce juge qui agace la Françafrique  Ce que Mohammed VI doit au maréchal Lyautey  Maroc: Le «jour du disparu», une fausse bonne idée

Ali n’écrira pas car Ali n’existe pas!


Au Maroc, on a trouvé un moyen original pour empêcher un journaliste de (re)lancer son journal: le priver de papiers d’identité. C’est l’aventure vécue par Ali Lmrabet, poil-à-gratter du régime. Un régime qui ne raffole pas vraiment des voix libres… 

«Alors, que fait-on avec cet Ali?» On imagine bien les têtes pensantes – l’expression est certes un peu flatteuse – réunies dans un bureau du palais royal à Rabat. Tous se regardent d’un air tout à la fois las et embarrassé. Comment, en effet, faire taire ce journaliste, Ali Lmrabet, qui déclenche si facilement le royal courroux? Le problème prend une acuité particulière ces jours-ci: l’énergumène a retrouvé le 11 avril sa pleine liberté de manœuvre, c’est-à-dire que, vu du palais, le pire est à craindre. En 2005, en effet, la «justice» marocaine avait inventé pour lui une peine ne figurant pas dans l’arsenal pénal, une interdiction de profession pendant dix ans, et voilà que ces dix ans ont pris fin. Pire: la rumeur dit que ce cuistre s’apprête à relancer un journal!

Alors, quelqu’un a eu une idée. Et les têtes pensantes s’y sont ralliées. Faute de mieux, car il s’agit d’un pis-aller de piètre facture morale. Mais la morale, parfois… Bref: on va priver l’intéressé de tout papier, comme cela il sera bien en peine d’obtenir une autorisation pour lancer un journal. On pourrait appeler ça un sabotage administratif. C’est moins spectaculaire que des poursuites judiciaires qui pourraient encore susciter à l’étranger des articles au ton désobligeant et, au fond, c’est tout aussi efficace.

Voilà le plan: on s’est arrangé pour qu’il doive renouveler sa carte d’identité (et son passeport est bientôt périmé). Quelle sera la faille? Son domicile, pardi! Il prétend habiter chez son père à Tétouan? Eh bien! on va dire qu’il s’agit d’un mensonge et lui refuser le renouvellement de ses papiers. Et des papiers, il en a besoin depuis que des agresseurs non identifiés (mais tellement reconnaissables…) les lui ont volés d’une manière violente.

Peu importe si un fonctionnaire de police qu’on avait oublié de mettre au parfum lui a délivré un certificat de résidence l’autre jour. Ce pauvre policier est allé pleurnicher chez Ali en disant qu’on le menaçait des plus graves ennuis s’il ne lui rendait pas le document, ce qu’Ali, bonne âme, accepta de faire (non sans en avoir fait quelques copies, histoire de pouvoir les exhiber à qui veut entendre son histoire). En quelque sorte, désormais, Ali Lmrabet n’existe plus. Pas de papiers, pas d’Ali Lmrabet et pas de journal créé par Ali Lmrabet! Le tour est joué, il suffisait d’y penser. Les têtes pensantes y ont donc pensé. On imagine sans peine leur soulagement un peu veule…

Mais, au fond, pourquoi ce collègue est-il tant craint? Ce journaliste met-il à lui tout seul le royaume en péril? Serait-il proche des djihadistes nihilistes prêts à faire tout sauter? Non, pas du tout. En fait, le bougre s’est taillé une fameuse (mais aussi fâcheuse) réputation depuis qu’il a quitté la diplomatie marocaine pour se lancer dans le journalisme. Voilà en effet un type qui estime que le journalisme consiste à ne pas se contenter de l’avis officiel, qui croit que tenter de voir ce qui se cache sous les cartes peut servir l’intérêt général. Quelle outrecuidance!

Cet Ali Lmrabet n’a jamais cessé d’enquiquiner son monde. Au sommet de l’Etat, surtout. Comme rédacteur en chef du Journal hebdomadaire (un organe iconoclaste que le régime a écrasé par des mesures judiciaires qui ont eu sa peau en 2010), comme propriétaire d’un autre hebdo, Demain (et sa version arabe), fermé en 2005, qui avait le toupet non seulement de voguer sur le mode ironique mais aussi de transgresser quelques tabous locaux tel que désigner les Sahraouis qui vivent à Tindouf, en Algérie, par le terme de «réfugiés» au lieu de l’appellation contrôlée et imposée d’en haut, les fameux «séquestrés du Polisario» (le mouvement indépendantiste sahraoui).

Le vrai-faux SDF n’a pas perdu la main: pendant qu’il purgeait sa peine, il a bossé pour des journaux espagnols. Et, surtout, il a depuis longtemps créé un journal en ligne, demainonline.com, hébergé à l’étranger, que le pouvoir exècre pour l’excellente raison que ce site refuse évidemment de respecter les intouchables «lignes rouges» (le roi, l’islam, l’armée, les «provinces du sud», à savoir la sacro-sainte «marocanité» du Sahara occidental).

Ali Lmrabet n’est pas seul dans son cas au Maroc. Dans ce pays où le décor démocratique ne trompe plus depuis des lunes les sujets de Sa Majesté, tout est fait pour que les journaleux les plus courageux finissent par choisir un autre métier ou… l’exil. Des journalistes sont d’ailleurs en prison ou attendent leur procès, des sites ont dû fermer, tous exemples qui illustrent l’inflexibilité absolue de ce souverain absolu. Le Maroc idéal des têtes pensantes susmentionnées? C’est «Circulez, y a rien à lire!».

BAUDOUIN LOOS

source

Mohammed VI: le souverain montré sans fard


Mohammed-VI

Un livre important sorti en septembre et traitant du roi Mohammed VI n’est pas en vente au Maroc. Pourquoi? Simplement parce qu’au Maroc «on» n’aime pas voir les tabous transgressés. Surtout celui-là.

L’essai Mohammed VI, derrière les masques (Editions du Nouveau Monde) que signe le journaliste marocain Omar Brouksy, synthétise avec talent la carrière d’un roi, commencée en 1999 en charriant maints espoirs, qui se poursuit à l’heure actuelle alors que les déceptions s’accumulent.

Déceptions? Le mot est sans doute faible. Dame! n’avait-on pas très vite surnommé Mohammed VI «le roi des pauvres» pour saluer son apparente sollicitude envers les innombrables démunis parmi ses «sujets»? Cet homme-là, en vérité, figure en bonne place au faîte du classement des plus grandes fortunes de ce bas monde, contrôlant une économie nationale qu’Omar Brouksy décrit comme «fortement marquée par la rente et la prédominance des réseaux clientélistes, lesquels se ramifient parfois jusqu’à un niveau élevé de l’Etat».

Brouksy n’est pas en odeur de sainteté au Maroc, son pays. Il a naguère dirigé le remarquable Journal hebdomadaire (que le régime a réussi à faire interdire), il a été récemment journaliste à l’AFP (où le régime a réussi à lui retirer son accréditation), et pourtant son livre, malgré les nombreux tabous qu’il piétine, ne ressemble pas un règlement de compte. Cet essai réussit en effet plutôt et sur un ton plutôt froid, presque détaché, à faire un diagnostic inquiétant mais si peu contestable de l’état du Maroc de «M6».

C’est dans la description du système du pouvoir au royaume chérifien que l’auteur se montre sans doute le plus dérangeant. Nous voilà en effet plongé dans les arcanes d’un pouvoir où «les ministres sont de simples fonctionnaires» et «ne font pas partie du cercle des décideurs». Qui prend, alors, ces décisions? Brouksy s’en réfère notamment à Wikileaks et donc aux câbles de l’ambassadeur américain qui met en cause «l’avidité consternante de ceux qui gravitent autour du roi Mohammed VI».

Et Brouksy d’entreprendre des «fiches» des «potes» du roi, qui participent de «ce régime de copains qui sont aussi parfois des coquins». Où l’on voit le cabinet royal agir tel «un gouvernement de l’ombre, dont l’objectif est notamment d’affaiblir l’équipe islamiste de Benkirane» (le Premier ministre, NDLR).

Omar Brouksy a écrit un livre comme si au Maroc on pouvait écrire librement. Il dit donc que la santé du roi suscite des inquiétudes, que son visage bouffi a bien changé ces dernières années. Il dit donc que le statut traditionnel du roi du Maroc qui le situe dans la descendance directe du Prophète (et en fait d’ailleurs le «commandeur des croyants») se base sur «une légende» qui «ne repose sur aucun argument historique fiable». Il dit donc que la séparation des pouvoirs prévue par la Constitution devient à l’analyse des faits «une contrevérité» puisque le roi domine les trois pouvoirs.

Un livre à recommander, assurément, même si on regrettera peut-être que l’auteur n’accorde pas une place plus visible aux actuelles violations des droits de l’homme et au harcèlement subi par la partie de la société civile qui n’accepte pas l’apathie imposée par le système.

BAUDOUIN LOOS

Cet article a été publié dans Le Soir du 12 novembre 2014.