Comment Bachar al-Assad a gazé son peuple: les plans secrets et les preuves


A FAIRE TOURNER : Une enquête fondamentale de Mediapart qui non seulement ne laisse plus planer aucun doute mais révèle l’horreur : Assad prévoyait déjà en 2009 de faire usage des armes chimiques contre son peuple en cas de soulèvement populaire.

« Aujourd’hui en exil, des scientifiques syriens qui ont participé à la fabrication des armes chimiques utilisées par le régime de Damas dévoilent pour Mediapart les secrets du complexe militaro-scientifique syrien. Ils révèlent que le dictateur se préparait à utiliser les gaz de combat contre ses opposants dès 2009, deux ans avant les premières manifestations en faveur de la démocratie.

Dès l’été 2009, deux ans avant l’explosion de la révolte populaire syrienne, le régime de Damas avait décidé d’utiliser des gaz de combat, en particulier le sarin, un neurotoxique mortel, contre sa propre population en cas de troubles internes. Il a attendu juillet 2011, juste après la première défection d’un officier de l’armée régulière, pour ordonner aux responsables des sites de production d’armes chimiques de concevoir aussi vite que possible des munitions de petite taille – obus, grenades, ogives de roquettes – adaptées à cet usage tactique.

Mais avant la fin de l’année 2009, l’ordre avait déjà été donné d’équiper sept bases aériennes militaires de systèmes de stockage des précurseurs du sarin et de remplissage des bombes ou autres projectiles chimiques. Dans le plus grand secret, Bachar al-Assad avait formé le projet de gazer ses compatriotes en cas de menace contre son régime, et s’en était donné les moyens. La suite a montré qu’il ne s’en est pas privé, même si l’usage et la possession du sarin, et des autres armes de destruction massive à sa disposition, étaient interdits par une convention de l’ONU de janvier 1993. Texte que la Syrie, à l’époque, n’avait pas signé et qu’elle n’a ratifié contrainte et forcée qu’en septembre 2013.

Cela ne l’a pas empêchée de poursuivre jusqu’à aujourd’hui, en le niant, l’utilisation de son arsenal d’armes chimiques. En particulier du sarin. Produit généralement inodore et incolore, donc difficile à détecter, ce gaz de combat peut provoquer la mort en quelques minutes en paralysant le système nerveux et le système respiratoire. Il laisse chez les survivants exposés au nuage toxique de graves lésions neurologiques permanentes. À ce jour, sur les 300 000 morts de la guerre civile syrienne, les attaques au gaz par l’armée du régime de Damas auraient tué près de 2 000 personnes et fait plusieurs milliers de blessés, selon les ONG médicales et humanitaires présentes sur le terrain.
Le caractère prémédité de ces crimes de guerre du dictateur syrien est l’une des révélations obtenues par Mediapart lors d’entretiens avec plusieurs scientifiques, experts ou ingénieurs syriens impliqués dans la conception et la fabrication des armes chimiques. Ils sont aujourd’hui en exil en Europe ou au Moyen-Orient.

S’exprimant sous le couvert de l’anonymat, ces transfuges, dont certains ont aujourd’hui rejoint les rangs de l’opposition qu’ils aident notamment à se protéger contre les gaz, ont livré à Mediapart de nombreuses informations inédites sur le complexe « scientifico-militaire » syrien. C’est-à-dire sur la nature – et la quantité – des armes chimiques encore détenues aujourd’hui par Damas, sur l’origine des matières premières et des installations utilisées pour les produire, l’emplacement des principaux sites d’études et de production, les vecteurs à la disposition des militaires syriens et les moyens employéspour tromper les inspecteurs de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimique (OIAC) et de l’ONU.

Certains d’entre eux nous ont aussi expliqué pourquoi ils s’étaient mis au service de Bachar al-Assad ou de son père. Et pourquoi ils ont choisi de fuir leur pays. Ils nous ont enfin confié quelques « secrets de fabrication » qui permettent de confirmer avec certitude l’origine syrienne de certains gaz utilisés par la dictature depuis cinq ans et qui contribueront peut-être un jour à nourrir le réquisitoire contre Bachar al-Assad et son clan devant un tribunal international.

Pour l’heure, leurs témoignages et leur expérience constituent une source d’informations irremplaçable sur la vraie nature de la dictature syrienne, la personnalité de ses dirigeants, la barbarie dont ils sont capables. C’est notamment grâce aux informations livrées par certains de ces transfuges que les experts français ont identifié avec certitude, il y a deux mois, les traces du sarin sur les victimes du bombardement du village de Khan Cheikhoun, dans la province d’Idleb, où la dernière attaque chimique, à ce jour, de l’aviation syrienne a fait 88 morts dont 31 enfants, le 4 avril 2017.

Fabriqué depuis plus de trente ans par le régime de la famille Assad, le sarin syrien est synthétisé selon une recette que les experts considèrent comme « classique », mais qui a fait l’objet de quelques adaptations locales. De ces adaptations découle, lorsque le gaz est diffusé dans l’atmosphère, la présence de deux produits, le diisopropyl méthylphosphonate (DIMP) et l’hexamine. Le premier est un « produit secondaire » de la synthèse du gaz. Le second est une substance utilisée par les chimistes syriens pour faciliter le déroulement de la synthèse. La présence des deux constitue la signature caractéristique du sarin syrien. Signature d’autant plus facile à détecter que ces deux produits restent présents durablement dans les sols, les restes de munitions, le sang, l’urine et les tissus des victimes, où ils sont dosables, en laboratoire, par électrophorèse ou d’autres méthodes analytiques sophistiquées.

C’est fort de ces preuves irréfutables, collectées sur le terrain par les sauveteurs et les médecins et analysées par les experts des services de renseignement français à partir des indications fournies par certains des scientifiques syriens exilés, que le ministre des affaires étrangères de François Hollande, Jean-Marc Ayrault, a rendu publique, trois semaines après l’attaque de Khan Cheikhoun, une « Évaluation nationale » accusant clairement la Syrie d’avoir « mené une attaque chimique au sarin contre les civils le 4 avril 2017 ».

Pourquoi Bachar al-Assad, qui avait succédé à son père Hafez al-Assad en juin 2000 avec une réputation de président moderniste, favorable à une « ouverture » politique – Nicolas Sarkozy l’avait même invité à assister au défilé du 14 juillet 2008 ! –, a-t-il décidé en 2009 de retourner contre ses compatriotes l’arme chimique stratégique dont son père avait doté la Syrie, officiellement pour instaurer un semblant d’équilibre de la terreur avec Israël, qui possédait depuis longtemps l’arme nucléaire ?

L’alerte du soulèvement iranien de 2009

« Parce que Bachar al-Assad avait peur, explique l’un des scientifiques syriens interrogés. La concomitance entre l’explosion de la “révolution verte” de juin 2009 en Iran et les consignes données au Centre d’études et de recherches scientifiques (CERS) de miniaturiser en urgence les munitions au gaz et d’équiper sept bases aériennes spécialement choisies d’installations de stockage des précurseurs du sarin et de dispositifs de remplissage des munitions montre clairement qu’il redoutait d’affronter la même révolte populaire qu’Ahmadinejad, dont la réélection à la présidence de la République islamique, jugée manipulée par ses opposants, avait jeté les étudiants et une partie de la population dans la rue. Bachar al-Assad savait que les réseaux sociaux avaient joué un rôle majeur dans cette “révolution Twitter”, peut-être pressentait-il ce qui s’est produit deux ans plus tard. Mais il était résolu à casser les reins, par n’importe quels moyens, à tout mouvement de révolte populaire. »

« La meilleure preuve de sa panique face à une possible contestation de son régime, constate un ingénieur, lui aussi ancien du CERS, c’est qu’il a simultanément commandé 10 000 grenades lacrymogènes à l’Iran et ordonné la mise à l’étude et l’installation dès que possible, sur les grands axes de circulation, d’un réseau de portiques équipés de caméras reliées à un centre de surveillance par des fibres optiques à haut débit. S’il s’agissait seulement, comme le régime l’a annoncé alors, de surveiller et réguler la circulation, il n’était pas nécessaire d’investir dans un réseau équipé de caméras de haute définition permettant non seulement de surveiller les véhicules et les passants, mais de reconnaître les visages. Et de stocker les données. À la seule vue du cahier des charges, certains techniciens ont compris la nature exacte du projet : doter le régime d’un réseau inédit de contrôle des foules. D’autant qu’au même moment, d’autres départements recevaient l’ordre de concevoir et mettre en place un programme de surveillance de tous les réseaux de télécoms. »

Institution choyée – et étroitement contrôlée – par Bachar al-Assad comme par son père, le CERS n’est pas, contrairement à ce qu’avancent parfois les porte-parole du régime, une « version syrienne » du CNRS mais un vaste complexe scientifico-militaire créé au début des années 1970. Théoriquement voué à l’étude et l’avancement des sciences et beaucoup mieux doté que les départements scientifiques des universités, il est rattaché directement à la présidence – et non au ministère de l’éducation – et l’essentiel de son activité est consacré aux recherches et développements en matière d’armement.

L’armée et surtout les « Moukhabarat » (services de renseignement) exercent une surveillance très vigilante sur le recrutement et le comportement du personnel, à l’intérieur de l’institution comme au-dehors. Organisé sur un schéma quasi militaire, fondé sur des chercheurs de formation occidentale, le CERS est divisé en cinq départements, dont quatre sont identifiés par des numéros : département 1000 (électronique), département 2000 (mécanique), département 3000 (chimie), département 4000 (aviation et tous objets volants). Le cinquième département est l’Institut supérieur des sciences appliquées et de technologie (ISSAT), façade « civile » de ce complexe essentiellement militaire.

Indépendant des cinq départements, le discret « projet 99 » dissimule les bureaux et les sites de production des missiles Scud « made in Syria » qui viennent compléter les Scud à propulseur liquide fournis par la Corée du Nord. Chaque département possède, dispersés dans le pays, ses propres centres d’études, d’essais et de production, souvent camouflés en installations civiles. Plusieurs de ces sites du CERS ont été identifiés et localisés par leurs anciens utilisateurs, que nous avons rencontrés.

Sur les quelque 9 000 employés du CERS, près de 5 500, selon les estimations de ses anciens cadres interrogés par Mediapart, travaillent aujourd’hui dans les départements aviation, électronique et mécanique, au développement et à la production des missiles, bombes et roquettes. Les instituts 1000 et 2000 fournissent des pièces électroniques, des systèmes de guidage et la mécanique lourde de lancement de missiles ou de roquettes, installée sur des camions ou des blindés. Plus de 350 personnes étaient affectées au département chimie (3000), lui-même divisé en deux branches : 3100 et 3600.

Au sein de la 3100 (recherche et développement en matière de biologie, toxicologie, polymères et peintures à usage militaire), le département 3110 se consacre exclusivement aux méthodes de synthèse des armes chimiques et de leurs antidotes, ainsi qu’à la détection et à la décontamination. Plusieurs des scientifiques rencontrés par Mediapart ont travaillé et/ou eu des responsabilités au sein de cette unité.

Un premier emploi à à Kafar Takharim, en octobre 2012

L’autre branche (3600) du département chimie était chargée de la production des armes chimiques. Elle disposait de plusieurs sites situés en plein désert, entre 60 et 100 km à l’est de Damas, dont le site historique de Dumayr, desservi par la route n° 2, partiellement détruit, après l’accord russo-américain de 2013 sur l’élimination des armes chimiques syriennes, par l’ONU. L’actuel directeur du département 3000 – renommé récemment département 5000 pour brouiller les cartes – s’appelle Zouhair Fadhloun.

Un autre site du département 3000 du CERS, celui de Jamraya, sur les flancs du mont Qassioun au nord-ouest de Damas, où étaient assemblés et stockés des missiles, a été attaqué à deux reprises par l’aviation israélienne en janvier, puis en mai 2013. Apparemment pour détruire des engins d’un type jugé dangereux par les militaires israéliens ou sur le point d’être transférés au Hezbollah libanais.

« Nombre de cadres du CERS avaient été recrutés, comme moi, après le baccalauréat, au vu de leurs notes dans les matières scientifiques et invités à poursuivre leurs études, en Syrie, puis à l’étranger, grâce à des bourses du CERS, pour devenir, par leur contribution à la modernisation des moyens militaires, des défenseurs de la Syrie, au même titre que les soldats, raconte un ancien responsable de branche dans le département 3000. À mes yeux, contribuer à doter mon pays de l’atout stratégique que constituent les armes chimiques, c’était le mettre à l’abri d’une attaque d’Israël, péril qui était présenté et, pour beaucoup de mes compatriotes, ressenti, comme récurrent en Syrie. C’était aussi lui permettre de négocier à peu près d’égal à égal avec Israël pour récupérer le Golan.

Je savais qu’une guerre ne nous permettrait pas d’atteindre cet objectif. Je ne suis pas alaouite, je n’avais aucun attachement clanique au régime de Hafez al-Assad, mais je considérais le président assez bon manœuvrier pour obtenir cela d’Israël, dans le cadre, ou non, d’un accord de paix. Donc, travailler à la production d’armes chimiques stratégiques, et à un outil de dissuasion crédible, avec des avions et des missiles capables de délivrer nos munitions chimiques, ne me posait pas de problème particulier.

Les doutes, et les problèmes, ne sont arrivés que lorsqu’on nous a désigné les sept bases aériennes à équiper, et ordonné de concevoir des munitions au gaz miniaturisées. Les pistes des aéroports choisis n’étaient pas assez longues pour permettre le décollage des bombardiers Sukhoï 22 ou Mig 23 de notre aviation. Elles ne se prêtaient donc pas un usage stratégique des armes chimiques. L’une des bases n’abritait même que des hélicoptères. Une autre, celle de Soueïda au sud du pays, était si proche de la frontière que les Israéliens auraient pu la détruire à coups de canon, s’ils avaient constaté qu’elle devenait dangereuse pour eux. Doter ces bases de systèmes de stockage des précurseurs du sarin et de l’équipement nécessaire pour l’introduire dans les bombes ne tenait pas debout. Il n’y avait qu’une seule conclusion à tirer : le gouvernement voulait utiliser cette arme à l’intérieur. Donc contre une révolte potentielle. J’ai fait part de mes doutes à mon supérieur. J’ai aussi fait prévenir le chef des services de renseignements, Ali Mamluk, que nous avions reçu un ordre absurde. Ce que j’ignorais, c‘est que l’idée d’utiliser le sarin contre l’opposition venait de lui. »

La base militaire de Marj Ruhayyi, au sud-est de Damas, d’où décollent les hélicoptères chargés de grenades au sarin.
La base militaire de Marj Ruhayyi, au sud-est de Damas, d’où décollent les hélicoptères chargés de grenades au sarin.
Lorsque pour la première fois des armes chimiques ont été utilisées à l’intérieur du pays, à Kafar Takharim, en octobre 2012, les employés du CERS qui avaient manifesté des doutes, des réserves ou des réticences, et qui avaient tous été relevés de leurs fonctions, ont pensé qu’un scandale international allait éclater et que le régime allait être contraint, au moins, de s’expliquer et, peut-être, de renoncer à cette stratégie. Erreur. L’envergure des attaques était limitée, la majorité des premières victimes étaient des combattants de l’opposition armée. L’ampleur médiatique de l’affaire est restée modeste. Son retentissement diplomatique, dérisoire. Et Bachar al-Assad a compris qu’avec quelques précautions, dont il a fini, avec le temps et l’impunité, par s’affranchir, il pouvait persister dans sa décision de gazer ses opposants. Mais les témoins de la préméditation de son crime, surtout ceux qui avaient produit les armes et affiché leur désaccord, devenaient encombrants.

C’est à ce moment, en septembre 2012, qu’un des responsables du programme d’armement chimique, Bachar Hamwi, a été enlevé par les services de renseignements devant son bureau du CERS. « Depuis, il n’a donné aucun signe de vie, raconte un de ses anciens collègues. Mais les armes miniaturisées sur lesquelles il travaillait ont été réalisées et utilisées, après sa disparition, à de multiples reprises. Il n’est pas impossible qu’il soit, aujourd’hui encore, séquestré et contraint de continuer son travail en secret en échange de la sécurité de sa famille prise en otage. »

Des gaz de combat auraient été utilisés à près de 130 reprises

C’est à ce moment aussi qu’un autre cadre du Département 3000, qui avait été relevé de ses fonctions après avoir manifesté son désaccord avec les consignes du régime, a découvert sur Internet que son nom apparaissait dans des forums dénonçant les fabricants de gaz de combat et demandant leur élimination. « Au lieu de me liquider, explique-t-il aujourd’hui, le régime avait livré mon nom au public en espérant sans doute que je serais éliminé par l’opposition. J’ai compris alors qu’il valait mieux, pour ma famille et moi, que nous quittions le pays. J’avais des amis dans l’opposition, des parents dans le Golfe et en Europe. Je suis parti. »

Malgré quelques défections, le département des armes chimiques du CERS, qui ne dépend pas de l’armée, mais de la branche aviation des Mukhabarat, a continué à travailler à l’adaptation du sarin à un usage interne, à concevoir des munitions miniaturisées adaptées à cette besogne et à livrer le tout à l’aviation.

Jusqu’à 2008, les précurseurs des armes chimiques étaient stockés par deux unités des moukhabarat de l’aviation, l’unité 417 et l’unité 418. Après un accident, lié à la corruption d’un groupe de militaires qui avaient détourné une partie du budget affecté à la sécurité des stocks, un officier, Gaith Ali, et une vingtaine d’autres militaires ont été mutés.

Les unités ont été directement rattachées au CERS en devenant la « branche 450 » à laquelle le stockage des produits a été confié, divisé entre les branches 451 et 452. Le pouvoir pensait ainsi réduire le niveau de corruption très élevé qui affectait l’armée, mais dont le CERS était relativement épargné. La surveillance de l’institut responsable des armes chimiques et le secret autour de leur usage interne ont été encore accrus. Ancien responsable de l’armement chimique au sein de la 5e division de l’armée, le général Zaher al-Saket, qui a fait défection en avril 2013, a raconté ensuite à Al Jazeera que sa candidature pour le commandement de l’unité 451 avait ainsi été écartée au bénéfice du colonel Mohammad Ali Wannous, alaouite, donc jugé plus sûr qu’un sunnite.

À partir de juillet 2011, alors que l’armée syrienne libre vient d’annoncer sa création, la branche 450 commence le remplissage des réservoirs installés sur les bases aériennes désignées et les unités d’hélicoptères reçoivent leurs premières grenades au sarin. Dès octobre 2012, alors que le soulèvement poursuit sa militarisation, l’usage « fortement présumé » de sarin par l’armée syrienne est signalé à Kafar Takharim et à Salqin, à 60 km à l’ouest d’Alep. Puis en novembre à Harasta, près de Damas, et en décembre à Homs. Selon le recensement des « Allégations d’emploi d’armes chimiques » établi par la DGSE et annexé à « L’évaluation nationale » du Quai d’Orsay d’avril dernier, des gaz de combat auraient été utilisés à près de cent trente reprises en Syrie, entre octobre 2012 et avril 2017, contre des cibles contrôlées par l’opposition. Qu’il s’agisse de positions tenues par des combattants ou d’objectifs civils.

Une vingtaine de ces recours aux gaz de combat ont eu lieu avant l’accord russo-américain sur la destruction des armes chimiques syriennes de septembre 2013 et l’adhésion de la Syrie, le même mois, à la Convention internationale sur l’interdiction des armes chimiques. Tous les autres ont eu lieu après. Ce qui confirme non seulement le mépris manifeste du droit, mais surtout le cynisme absolu du régime de Damas. Mépris et cynisme confortés par l’inaction de la communauté internationale, puis par le soutien militaire et diplomatique décisif de l’allié russe.

Selon le document compilé par la DGSE, les trois quarts des allégations d’usage d’armes chimiques par le régime syrien n’ont pas pu être « caractérisées avec une grande fiabilité par les services français », mais deux font apparaître de « fortes présomptions » d’usage du sarin, vingt-deux révèlent de « fortes présomptions de l’usage de chlore » et dans cinq cas : à Alep, à Jobar et à Saraqeb, en avril 2013, à Damas en août 2013, puis à Khan Cheikhoun le 4 avril 2017, « l’usage de sarin a été prouvé par la France ». Dans la même période, trois attaques à l’ypérite (gaz moutarde) à El Hassekeh, en juin 2015, à Marea, en août puis septembre 2015 ont été attribuées à l’organisation État islamique, qui a récupéré, notamment à Mossoul, de vieux stocks de gaz de combat de l’armée irakienne.

Au cours de l’une des attaques au sarin prouvées par les services français, à Saraqeb, un hélicoptère de l’armée syrienne a largué sur les quartiers situés à l’est de la ville trois grenades du même type. La première a explosé et libéré sa charge de gaz sans faire de victimes, la deuxième a fait un mort et une vingtaine de blessés. La troisième, qui n’a pas explosé, a été récupérée par les services français. Son analyse a démontré qu’elle contenait « un mélange solide et liquide d’environ 100 millilitres de sarin à une pureté estimée à 60 %. L’hexamine, le DF et un produit secondaire, le DIMP, ont également été identifiés » : la signature des chimistes du département 3 000. L’utilisation d’un hélicoptère, la nature des munitions, l’analyse des composés chimiques retrouvés désignaient clairement, sans doute possible, le régime syrien. La « ligne rouge » définie en août 2012 par Barack Obama était clairement transgressée. Déjà. Sans provoquer de réaction notoire. Quelques mois plus tard, le 21 août 2013, c’était le massacre de la Ghouta, qui a fait près de 1 400 morts et 5 000 blessés.

À suivre: le régime syrien a constitué son arsenal avec l’aide de plusieurs pays »

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Aujourd’hui en exil, des scientifiques syriens qui ont participé à la fabrication des armes chimiques utilisées par le régime de Damas dévoilent pour…
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Lettre ouverte à ceux qui, au nom de l’anti-impérialisme, soutiennent le régime de Bachar el-Assad


 

La contestation massive des dictatures dans le monde arabe (qu’on a globalement qualifié de « printemps arabe ») a commencé en 2010 par des manifestations en Algérie, au Maroc puis en Tunisie. Depuis lors presque tous les pays arabes ont été touchés, à des degrés divers, par des révoltes populaires. Au-delà des situations particulières à chaque État, la plupart des participants à ces mobilisations ont été et sont encore partout motivés par le refus de la misère et de la corruption des classes dirigeantes ainsi que la soif de liberté.

Ce que je viens d’écrire ne sera pas contesté par le commun des mortels qui suivent, fut-ce de loin, ces événements.

Pourtant, obsédés par l’impérialisme des États-Unis d’Amérique et de ses alliés, une minorité, très active sur les réseaux sociaux, minimise ou même nie carrément l’existence de ces révoltes populaires. Pour elle, ce que certains ont appelé les « révolutions arabes » n’existent tout simplement pas. Si des organisations armées se battent contre des régimes en place, il ne peut s’agir que de mouvements djihadistes ou d’autres organisations, non djihadistes, mais manipulées par les djihadistes et/ou par les Etats-Unis et leurs alliés.

Il en serait de même en Syrie, où l’opposition démocratique à la dictature du régime de Bachar el-Assad et son bras armé, l’Armée Syrienne Libre, soit n’existeraient (quasi) pas, soit seraient au service de l’impérialisme occidental ou instrumentalisés par lui. Cet impérialisme occidental est considéré par ces « anti-impérialistes » comme l’« ennemi principal ». Ce qui justifie à leurs yeux leur soutien à ceux qui s’y opposent, à commencer par le régime el-Assad et ses alliés, L’Iran, La Russie, le Hezbollah libanais. Également opposés aux organisations djihadistes, ils considèrent que les Américains et leurs alliés sont en grande partie responsables de la naissance et du développement de ces groupes. Et, pour eux, ceux qui les combattent le plus efficacement sont les ennemis du « camp occidental » que sont le régime d’el-Assad et ses alliés (la Russie, l’Iran, le Hezbollah libanais).

La famille Assad est au pouvoir en Syrie depuis 1970. Hafez el-Assad, le père de Bachar, a gouverné ce pays d’une main de fer durant 30 ans. Période durant laquelle, pour se maintenir au pouvoir, il a commis d’innombrables crimes à l’encontre de son peuple. Le plus terrible est le massacre des révoltés de la ville de Hama en 1982, dont on ne connaît pas le nombre exact de victimes (les estimations varient entre 7.000 et 35.000). Son fils Bachar lui succède à sa mort en 2000. Durant les premiers mois de son « règne », il donnera l’illusion d’une volonté de démocratisation. Mais il suivra ensuite résolument la voie ouverte par son père : son régime se caractérisera dès lors par l’absence de libertés publiques, la corruption, la répression féroce de toute contestation y compris de nombreux assassinats, l’utilisation systématique de la torture à l’encontre des très nombreux prisonniers politiques.

En mars 2011, suivant en cela les exemples tunisien et égyptien, ont lieu, en Syrie, les premières manifestations pacifiques exigeant la liberté d’expression et critiquant le régime. Ces manifestations seront tout de suite réprimées très violemment, à tel point que, quelques mois plus tard, on assistera à la militarisation de la révolte contre le régime et, fin juillet, à la naissance de l’Armée Syrienne Libre. De plus en plus de militaires de l’armée syrienne, dont des officiers supérieurs, désertent. Certains d’entre eux rejoignent l’Armée Syrienne Libre.

Au fil du temps, la révolution syrienne s’est transformée en guerre civile avec toutes les horreurs qu’entraînent ce type de conflit. Les organisations djihadistes (essentiellement « Daesh » et le « Front al Nosra » devenu, après sa rupture avec Al-Qaïda en juillet 2016, le « Front Fatah al-Cham ») y ont pris de plus en plus d’importance. Ces derniers temps, des groupes rebelles non djihadistes, quasi privés de tout soutien militaire extérieur contrairement à certains groupes djihadistes, ont été parfois amenés à s’allier avec des groupes du « Front Fatah al-Cham » ou avec d’autres groupes islamistes (mais pas avec Daesh) pour combattre l’armée syrienne.

Cette complexification du conflit rend difficile pour les démocrates l’organisation d’un mouvement de solidarité de masse avec les partisans d’une Syrie démocratique. Qui faut-il soutenir ? Et comment ?

Mais ce qui devrait être clair pour tout démocrate, c’est qu’on ne peut en aucun cas soutenir le régime de Bachar el-Assad.

Or, comme dit plus haut, au nom de leur «anti-impérialisme » – en réalité de leur opposition à la politique impérialiste des seuls États-Unis et de leurs alliés, comme s’il n’existait que cet impérialisme-là – certains défendent le régime d’Assad, pourtant massacreur de son propre peuple. Pour eux, le respect des Droits humains les plus fondamentaux (tels qu’ils sont définis dans la Déclaration universelle des Droits de l’Homme de 1948 http://www.un.org/…/universal-declaration-human-…/index.html), dont les libertés individuelles et publiques ainsi que le principe de la souveraineté populaire, fondement de la démocratie, est considéré comme secondaire. Cela je ne peux l’admettre.

Et, en tant qu’homme de gauche, j’interpelle ici tout particulièrement ceux parmi ces « anti-impérialistes » qui se disent eux aussi « de gauche ». Pour moi, être de gauche implique avant tout de défendre l’égalité en droits de tous les êtres humains. Je pense ici en particulier aux droits fondamentaux suivants, contenus dans la Déclaration universelle des Droits de l’Homme mais largement bafoués par le régime de Bachar el-Assad : droit à la vie, à la liberté et à la sûreté de sa personne (article 3) ; interdiction de la torture (art. 5) ; interdiction des arrestations, emprisonnements ou exil arbitraires (art.) ; droit d’être jugé selon la loi, la même pour tous et par des tribunaux indépendants du pouvoir politique (art. 10) ; droit de circuler librement (art. 13) ; libertés d’opinion, d’expression, de réunion et d’association (art. 19 et 20) ; droit égal pour tous de participer à la vie politique de son pays, d’accéder à toutes les fonctions publiques, de prendre part aux choix des dirigeants politiques par des élections périodiques par le biais du suffrage universel avec vote secret (art. 21) ; droit de de s’affilier à un syndicat existant ou de créer un syndicat (art. 23) ; droit à des congés payés périodiques (art. 24) ; droit à un niveau de revenus suffisant pour assurer son alimentation, son habillement, son logement, sa santé, même en situation de chômage, de handicap ou de vieillesse (art. 25) ; droit à l’éducation (art. 26).

Je ne me considère pas « du même bord » que ceux qui considèrent que tout cela peut être sacrifié, même « provisoirement » au nom de la priorité que constituerait « la lutte anti-impérialiste ». L’accès au bien-être du peuple syrien dans un cadre démocratique est inconciliable avec le maintien du clan Assad au pouvoir.

Parmi les nombreux groupes armés combattant sur le territoire syrien, certains continuent à le faire au nom des droits humains tels qu’ils sont définis dans la Déclaration universelle de 1948, en particulier ceux qui fondent la démocratie politique. Ce sont ces groupes-là et eux seuls qui, à mes yeux, méritent le soutien des démocrates du monde entier.
Michel Staszewski

Assad fait voter « sa » Syrie en 2016 comme la France coloniale la faisait voter en 1926


La mascarade électorale à laquelle Bachar al-Assad vient de se livrer a un précédent historique qu’il n’est sans doute pas inutile de méditer : en janvier 1926, la France coloniale avait déjà fait voter la partie de la Syrie qui demeurait sous son plein contrôle dans le cadre d’une stratégie d’étouffement d’un soulèvement nationaliste.

L’analogie est pour le moins troublante. En avril 2016, le despote syrien a organisé des élections sur les quelque 30% du territoire où son pouvoir s’exerce encore. Les deux cents candidats de la liste présidentielle ont évidemment tous été « élus », perpétuant la mainmise totale sur un Parlement qui, sous Assad père et fils, n’a jamais été qu’une chambre d’enregistrement.

L’enjeu résidait de toutes façons moins dans le résultat de cette caricature de scrutin, connu par avance, que dans la volonté d’Assad de saboter toute forme de transition politique. La résolution 2254, adoptée à l’unanimité du Conseil de sécurité en décembre 2015, prévoyait en effet la mise en place dans les six mois d’une « gouvernance crédible, inclusive et non sectaire », chargée d’élaborer une nouvelle constitution sur la base de laquelle des élections « libres et régulières » se dérouleraient dans les dix-huit mois et sous la supervision de l’ONU.

Ce n’est pas la première fois qu’Assad fait voter « sa » Syrie pour entraver un processus de solution de la crise par l’ONU. En juin 2014, il avait déjà mis en scène une « élection » présidentielle où il s’était généreusement contenté de 88,7% des voix. Une telle provocation avait largement contribué à la démission de Lakhdar Brahimi, l’envoyé spécial pour la Syrie de l’ONU et de la Ligue arabe. Le successeur de Brahimi, Staffan di Mistura, a en revanche repris les pourparlers dits de Genève le jour même où Assad organisait sa farce électorale.

En janvier 1926, la France coloniale avait elle aussi tenté une manœuvre électorale pour saboter toute internationalisation sérieuse de la crise syrienne. Après tout, le « mandat » que la Société des Nations avait confié en 1920 à la France sur la Syrie, ainsi que sur le Liban, était censé se fonder sur une adhésion minimale des populations concernées, dans la perspective de leur transition vers l’indépendance. Or c’est le principe même de cette transition que la France refusait, divisant territoires et communautés, comme aujourd’hui le fait Assad pour barrer la voie à la moindre transition politique.

En juillet 1925, une insurrection nationaliste avait éclaté en pays druze avant de s’étendre dans tout le sud de la Syrie, notamment à Deraa, berceau de la révolution anti-Assad de 2011. Cette insurrection reste qualifiée dans les manuels d’histoire de « révolte », alors que le terme arabe qui la désigne, « thawra », signifie littéralement « révolution ». Le caractère révolutionnaire de ce soulèvement s’affirma d’ailleurs très vite avec ses exigences d’indépendance et de démocratie : les insurgés se battaient désormais pour que le territoire syrien soit unifié dans le cadre d’un traité avec la France.

Un tel programme national n’empêcha pas la propagande française de stigmatiser le féodalisme druze ou le fanatisme islamique. Le général Maurice Sarrail, haut-commissaire de la France en Syrie et au Liban, se posait volontiers en Voltaire écrasant l’infâme. Il n’hésita donc pas à bombarder sauvagement Damas, en octobre 1925, pour endiguer l’avancée des révolutionnaires, déjà bien implantés dans la Ghouta, la périphérie de la capitale. Là encore, le parallèle avec l’actualité la plus sanglante du conflit syrien se passe de commentaire.

Les excès de Sarrail amenèrent pourtant Paris à le remplacer en novembre 1925 par Henry de Jouvenel, qui prit ses fonctions un mois plus tard. Dès janvier 1926, il organisa des élections sur les territoires de Syrie où la France n’imposait pas la loi martiale. Cette Syrie « pacifiée », qui devait voter pour mieux étouffer l’insurrection révolutionnaire, excluait donc Damas et le Sud du pays.

Le but de la manœuvre était simple : opposer Alep à Damas, comme aujourd’hui Assad veut opposer Damas qui « vote » au reste du pays. Mais Jouvenel se heurta au boycott des élections par la population d’Alep. L’administration coloniale compensa cet échec en milieu urbain par des pressions accrues, voire un bourrage des urnes dans la campagne d’Alep (où le taux officiel de participation fut de 81% contre 23% en ville). La faillite de cette manœuvre électorale amena Jouvenel à intensifier la répression, avec un nouveau bombardement de Damas en mai 1926. Le Haut-Commissaire quitta ses fonctions peu après.

Ce parallèle historique entre les farces électorales de 1926 et de 2016 en Syrie n’a d’autre vertu que de rappeler leur tragique inanité, aujourd’hui comme 90 ans plus tôt. Il est aussi l’occasion de souligner que l’armée d’Assad, loin d’être « nationale », traite son propre peuple avec la même cruauté qu’une armée d’occupation. En 1926 comme en 2016, l’enjeu est bel et bien celui du droit du peuple syrien à l’autodétermination.

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anniebannie a été témoin direct de la farce des élections en Syrie qui sont une insulte à  la population

Yassin al-Haj Saleh : «La Syrie ne s’est pas démocratisée, c’est le monde qui s’est syrianisé»


Par Hala Kodmani 9 mai 2016 à 18:41
En octobre 2015, dans la ville de Douma, ravagée, selon les témoignages des activistes, par les forces du régime.
En octobre 2015, dans la ville de Douma, ravagée, selon les témoignages des activistes, par les forces du régime. Photo B. Khabieh. Reuters

Cet opposant et militant de la révolution de 2011 décrit une mondialisation de la crise syrienne. Son espoir ? Que ses concitoyens retrouvent un peu de calme afin de reprendre possession d’une république confisquée par la famille Al-Assad.

Opposant et écrivain, Yassin al-Haj Saleh est une figure influente et respectée de l’opposition démocratique syrienne pour son engagement personnel dans l’action politique comme pour ses analyses. Né à Raqqa en 1961, il a passé seize ans dans les prisons de Hafez al-Assad (père de Bachar) pour appartenance au Parti communiste. En 2011, il participe avec enthousiasme à la révolution syrienne, vivant en clandestin à Damas, dans sa banlieue, puis à Raqqa avant de s’exiler en Turquie, fin 2013. A son long défi à la dictature de la famille Al-Assad s’est ajouté le combat contre le nouveau monstre jihadiste. L’un de ses frères, Firas, est détenu par l’EI à Raqqa depuis l’été 2013. Tandis que sa femme, Samira al-Khalil, a été enlevée avec trois autres militants des droits de l’homme, dont la célèbre avocate Razan Zaitouneh, par un groupe armé salafiste à Douma, dans la périphérie de Damas. Dans la Question syrienne, recueil d’articles publiés aux éditions Sindbad – Actes Sud, il analyse les dimensions locales et internationales de la crise.

Vous comparez «la Question syrienne», à la question d’Orient, juive, ou palestinienne, en quoi le conflit syrien rappelle-t-il ces cas historiques ?

Il faut rappeler que la Syrie est un éclat de la question d’Orient, posée dès le XIXe siècle, qui a abouti au démembrement de l’Empire ottoman et à la division de la région en Etats, dont la Syrie. Elle est aussi l’une des victimes de la solution de la question juive par la création de l’Etat d’Israël dès lors que le soutien américain et occidental à Israël a imposé un déséquilibre total des forces dans la région. Quant à la question palestinienne, engendrée par la question juive, elle implique la Syrie pour des raisons géographiques, historiques et politiques évidentes, outre que 600 000 Palestiniens y sont installés.

La révolution syrienne est devenue une «question» par son extrême complexité, sa longue durée et son internationalisation du fait de l’implication de plusieurs forces étrangères. Il ne s’agit plus d’une lutte rationnelle entre des forces politiques au sein d’un pays mais d’un problème touchant au fond des sociétés, des croyances et des cultures. C’est une question dont les effets peuvent durer des décennies, voire des générations.

En somme, vous considérez que la solution de la crise syrienne dépend des forces extérieures ?

Depuis deux ans, la crise syrienne s’est mondialisée à tous les niveaux : militaire, diplomatique et sécuritaire avec les jihadistes. Le problème, c’est que les plus puissants ont procédé par la «gestion de crise» plutôt que pour la recherche d’une solution. Ils se sont employés à contenir les débordements du conflit vers les pays voisins ou à se protéger des dangers du terrorisme ou des réfugiés. Les valeurs internationales de responsabilité, de justice, de liberté ou d’égalité ont été occultées. Au lieu que la Syrie se démocratise, selon l’appel de la révolution, c’est le monde qui s’est syrianisé. Les démocraties se sont mises à imposer des restrictions aux libertés, au nom de la sécurité, à construire des murs pour se protéger des pauvres et assurer le confort des nantis. C’est pour moi une illustration de la mondialisation, fondée sur le pouvoir des élites et donc sur l’inégalité et l’injustice.

Mais vous comprenez que le monde soit traumatisé par ce que vous appelez dans un des articles du livre le «nihilisme guerrier» à propos des jihadistes ?

Je retiens trois causes principales pour expliquer le développement de ce nihilisme islamique en Syrie. Tout d’abord, l’intensité de la violence utilisée par les forces du régime de Bachar al-Assad dans la répression du soulèvement populaire. Deuxièmement, l’absence de soutien extérieur à la révolution, ou de protection contre cette violence extrême, comme des zones d’exclusion aérienne. Troisièmement, l’échec de l’opposition syrienne à présenter une vision collective et un projet consistant. Le résultat a été une perte de confiance en tout. Dès lors que les humains ne comptent plus pour personne, seul Dieu reste. L’absence de justice sur Terre attire les gens vers la justice divine.

Tant que ces trois ressorts persistent, le jihadisme ne reculera pas, même si dans le cas de Daech, il combat d’abord les Syriens. On ne peut pas demander aux gens ni moralement ni pratiquement de se mobiliser contre l’EI parce que maintenant les Américains et les Européens sont menacés. Moi-même, malgré toute ma hargne personnelle contre Daech qui détient un de mes frères à Raqqa, qui a confisqué notre maison familiale et exilé tous mes autres frères et sœur, je ne peux appeler les Syriens à combattre les jihadistes tant qu’Assad est là. Parce que j’ai vécu avec les habitants de Douma, la ville assiégée près de Damas, j’ai vu comment des maisons sont réduites en quelques secondes en ruines par l’aviation et j’ai ramassé de mes mains des morceaux de corps humains dans les décombres.

Malgré tout, vous proposez un horizon pour la Syrie par l’instauration de la République, qu’entendez-vous par là ?

J’entends la République comme la réappropriation de la vie publique par l’ensemble de la communauté. Il s’agit de libérer le débat sur les questions politiques en le rendant accessible au public le plus large. Dans ce sens, je ne prends pas exemple sur les Républiques française ou turque kémaliste qui ont instauré des Etats centralisés, excluant les minorités.

Dans le contexte syrien, le pouvoir monarchique des Assad a confisqué la République, transformant le pays en une propriété privée. Outre la succession dynastique de Bachar à son père, les Syriens sont devenus des sujets et non des citoyens. L’idée de la République opère bien aussi face aux islamistes dont l’approche est fondée sur une élite savante et dirigeante qui doit gouverner le peuple considéré comme ignorant ou incapable. Le nouveau libéralisme à l’occidental proposé par une partie de l’opposition syrienne démocratique ne correspond pas non plus au concept de République dès lors qu’il prévoit la domination d’une classe intellectuelle et économique dirigeante.

Mais n’est-ce pas un idéal théorique que vous présentez aux Syriens auxquels vous n’avez pas accès pour faire entendre un tel message ?

Les urgences auxquelles doivent faire face les Syriens, qu’ils soient sous le feu, démunis, blessés, disparus ou réfugiés ne leur laissent même pas la possibilité de réfléchir à leur propre situation. Face à cela, je suis impuissant. Mais en tant qu’écrivain, mon rôle, ma seule voie est de tenter d’analyser, d’expliquer et d’éclairer. Pour le moment, on est dans un processus d’extrémisation, de violence, de vengeance et de guerre active. Mais dès qu’un peu de paix revient et nous permet de relever la tête pour regarder autour de nous, qu’un changement d’environnement politique restaurant un minimum de justice s’établit, chacun pourra reconsidérer ses comportements, ses agissements et ses positions. Cela peut inclure même les forces du régime ou ceux qui ont adhéré à Daech. Quand je suis sorti de prison, j’étais beaucoup plus disposé à écouter les autres, à sympathiser avec leurs préoccupations que pendant que j’étais entre les murs. Le choc immense vécu par tous les Syriens va engendrer de nouvelles voies pour les générations futures. C’est là que la révolution pourra commencer.

La Question syrienne, Yassin al-Haj Saleh, éditions Sindbad – Actes Sud, 230 pp., 22 €.

Hala Kodmani

Opération César, lire un must


Garance Le Caisne

Garance Le Caisne

 

 

alireAujourd’hui sur nos épaules, leur souffrance

« Quand je regardais les photos, elles me parlaient. Beaucoup de victimes sur les photos savaient qu’elles allaient mourir. Elle avaient le doigt levé comme lorsque on va mourir et qu’on dit la shahada. Elles avaient la bouche ouverte de douleur et on sentait l’humiliation qu’elles avaient subie.

Chaque fois que je regardais ces visages je ne pouvais les enlever de ma mémoire.Elles ont crié leur douleur pour qu’on les sauve mais personne ne les a sauvés, personne ne les a écoutés. Elles demandaient des choses mais personne ne les a entendus.Tous les jours, j’entendais la voix des victimes qui criaient leur grande douleur, pour dire ce qui se passe dans les prisons et les centres de détention. Personne n’était là pour témoigner, personne ne répondait.

Ces victimes ont mis sur mes épaules la responsabilité de témoigner des tortures qu’on leur a infligées, auprès de leurs familles, de l’humanité et du monde libre.Je suis sorti de Syrie avec des intentions pures, sincères. Il y a plusieurs dossiers sur les crimes du régime : le chimique, les meurtres de masse, les détenus. Tous ces dossiers vont s’ouvrir et apporter des preuves contre Bachar el-Assad. Quand et comment ? Je ne sais pas.La vérité amènera la victoire.

Un proverbe dit : « un droit ne se perd pas tant qu’une personne est derrière pour le demander. » César, photographe au sein de la police militaire du régime syrien de Bachar el-Assad » Avril 2015. Extrait de « L’opération César. Au cœur de la machine de mort syrienne ». Garance Le Caisne Stock Octobre 2015

Frappes en Syrie : n’oublions pas le boucher de Damas


Par Marc Semo 15 septembre 2015 à 19:56

ÉDITOL’écrasante majorité des 4 millions de réfugiés syriens arrivant en Europe ou entassés dans les camps du Liban, de Jordanie et de Turquie ne fuient pas l’Etat islamique mais Bachar al-Assad. Ils fuient la répression et les tortures en zone gouvernementale ou les bombardements systématiques en zone rebelle. Plus de 80 % des 240 000 personnes tuées lors de ce conflit l’ont été par les soudards du régime. C’est une réalité que l’on ne peut oublier alors que le Parlement français débat de l’intervention aérienne en Syrie contre l’EI. Ces jihadistes, à la différence du boucher de Damas, représentent certes une menace directe pour la France. Jusqu’ici, pourtant, Paris s’était refusé à effectuer dans ce pays des frappes semblables à celle menées depuis déjà un an en Irak aux côtés des Américains et des Britanniques, malgré l’évidente interpénétration de ces deux théâtres d’opération. Il s’agit donc d’une volte-face.

Intervenir dans l’espace aérien syrien, protégé par un système sophistiqué de défense installé par les Russes, implique en effet un accord implicite du régime et une coordination au moins indirecte. Les Américains jouent ce jeu depuis un an. La France le refusait au motif que cette coopération ne peut que renforcer ce dictateur qui a délibérément attisé le développement de l’Etat islamique pour en faire un repoussoir et qui n’a pas hésité à utiliser l’arme chimique contre son propre peuple. La priorité était le renversement de «cet homme qui ne devrait pas avoir sa place sur Terre», comme le martelait Laurent Fabius à l’été 2011. Cette stratégie a été un échec. Toute une partie de la droite, mais pas seulement, clame aujourd’hui qu’il faut choisir le moindre mal, comme lors de la Seconde Guerre mondiale en s’alliant avec Staline contre Hitler. Pour Washington comme pour Londres, la priorité est désormais la lutte contre l’EI, le départ du pouvoir d’Al-Assad pouvant être l’aboutissement d’un processus de transition négocié y compris avec la Russie, voire l’Iran.

Hollande a pris acte de la nouvelle donne. Lors de sa conférence de presse de rentrée, il rappelait que l’indispensable neutralisation d’Al-Assad aurait lieu «à un moment ou un autre» de la transition. L’implication dans les opérations aériennes en Syrie permettra à Paris d’avoir accès aux informations dont disposent les Américains. Les frappes aériennes tricolores, pourtant, ne changeront pas grand-chose. Elles seront limitées faute de moyens : en un an, l’aviation française a mené en Irak 200 frappes, contre 6 500 pour l’US Force. Le choix de Barack Obama d’une guerre aérienne dans le but «d’affaiblir puis détruire» l’EI montre ses limites. Les forces locales – combattants kurdes ou armée syrienne libre – ne suffisent pas. D’aucuns évoquent une nécessaire intervention au sol, récusée par l’Elysée car «irréaliste et inconséquente». Le vrai défi reste de définir une stratégie qui permette à la fois de combattre l’EI et le régime assassin que fuient par millions les Syriens.

Quand la RTBF perd toute décence journalistique


Ce matin en allumant mon poste radio pour écouter Matin Première, comme tous les matins, l’effroi m’a saisi à l’écoute du reportage de Françoise Wallemacq sur la Syrie.  Je savais depuis plusieurs jours qu’une délégation belge était présente en Syrie à l’invitation du régime. Celui-ci n’avait pas manqué de le faire savoir via deux articles (ici et ici), mentionnant la présence de La Libre Belgique et expliquant que « les membres de la délégation ont assuré que l’objectif de leur visite en Syrie est de se solidariser avec elle [entendez le régime de Bachar Al-Assad] face au terrorisme qui la vise ». Si La Libre, à l’image du Figaro en France, nous avait habitués aux visites de courtoisie à Damas, voilà qui est bien plus étonnant de la part de la RTBF.

Embedded mais critique?

Bien sûr, vu la difficulté d’accès au terrain syrien, il peut être tentant de devenir journaliste embedded (ou journaliste embarqué en français) du régime syrien (c’est à dire un journaliste qui est là à l’invitation d’un parti au conflit et sous sa surveillance). L’espoir étant que malgré cette surveillance, la sagacité et l’esprit critique du journaliste lui permettent quand même de ramener des informations dignes d’intérêt et vérifiées.  Le problème étant que dans le cas du régime syrien, il a été prouvé à maintes reprises que les visites de journalistes sont organisées dans les moindres détails. Les rencontres « fortuites » ne le sont en fait jamais et les témoins « rencontrés aux hasard » sont la plupart du temps des agents du régime. Cela est remarquablement expliqué par de grands journalistes et experts de la Syrie. Je pense à Jean-Pierre Perrin de Libération qui le décrit très bien dans son livre « la mort est ma servante« . Et je pense surtout à l’excellent « Attentat express » de Caroline Poiron, Sid Ahmed Hammouche et Patrick Vallélian, qui raconte comment l’obstination de Gilles Jacquier, journaliste embedded de France 2, à vouloir faire son reportage comme il l’entendait, l’a amené à se faire tuer par le régime Assad.
Françoise Wallemacq de la RTBF savait-elle tout cela? Au moins partiellement, car au début du conflit syrien, elle avait déjà participé à un voyage de ce type à l’invitation de la sulfureuse Mère Agnès. Si à l’époque il était encore possible de plaider l’ignorance, ça devient difficile maintenant. La none a été impliquée dans différents assassinats en Syrie et diffuse la propagande du régime partout où elle peut en Europe et aux USA, jouant la carte « chrétienne » (quelques articles sur elle ici, ici, ici, ici et ici).  Elle est évidemment l’égérie de tout ce que le web compte de sites complotistes, de égalité et réconciliation de Alain Soral au Réseau voltaire de Thierry Meyssan. Pour être de bon compte, Françoise Wallemacq n’avait pas été la seule à se faire entraîner dans ce voyage, mais avec d’autres collègues elle avait assuré qu’on ne l’y reprendrait plus. Pourtant la voilà repartie. Les méthodes du régime sont les mêmes: on passe par un représentant chrétien (ici arménien) pour jouer clairement la méthode confessionnelle. C’est gros mais ça marche. Le reportage radio commence par « je suis ici à l’invitation de la communauté arménienne ». Pas un mot sur le régime, qui est pourtant bien évidemment l’instigateur de l’invitation. Elle ne peut pas feindre de l’ignorer vu que la délégation a été reçue par plusieurs officiels syriens. Le mentionner aurait été un début de déontologie journalistique. Cela n’a pas été fait.

Quel contenu au reportage? Complètement déconnecté du terrain et de la réalité

L’écoute de l’intervention de Françoise Wallemacq à la radio est un crève-cœur pour toutes les personnes qui suivent de près le conflit syrien. C’est de la désinformation pure et simple. Un copié-collé du discours du régime. Je vais passer ici en revue différents éléments:
1/ « Damas est calme » « la vie y suit son cours » « les habitants vivent quand même un peu dans la peur des quelques roquettes qui tombent chaque jour ».
Vous savez qu’il y a des habitants de Damas qui vivent dans des parties non tenues par le régime? Que dans ces parties les bombardements par l’aviation du régime sont constants et quotidiens? Que là, non la vie n’est pas « normale ». Ces Syriens ne sont pas Damascènes? On leur a retiré ce droit? Pas un mot sur le plus grand massacre de cette année en Syrie il y a quelques semaines dans la banlieue de Damas par l’aviation du régime.

Voilà la
Voilà la « vie normale » dans les parties de Damas sous bombardements du régime.

2/ « j’ai rencontré de nombreux Syriens » « ils nous disent d’ouvrir les yeux, que ce n’est pas Bashar Al-assad le problème ». Sur la première assertion, je rappelle qu’il n’y a pas de « rencontres au hasard » quand on est embedded par le régime. Sur la deuxième partie, aucune mise en perspective. Aucun rappel de la réalité des chiffres: le régime tue beaucoup plus que tous les autres acteurs réunis du théâtre syrien (je n’y reviens pas une fois de plus, mais vous renvoie à mon article précédent).

3/La question de Mehdi Khelfat est ensuite la suivante: « vous êtes dans un pays en guerre, avez-vous senti la pression de Daesh? ». On reprend ici en plein le récit de la situation que veut donner le régime: un pays civilisé et organisé se ferait attaquer par Daesh et sa horde barbare. C’est passer à côté de la réalité complètement. Daesh ne possède que la partie désertique de la Syrie. La Syrie « utile » dans laquelle le régime mène quasi toutes ses opérations militaires est divisée entre les territoires tenus par le régime et ceux tenus par différents groupes rebelles. Les combats qui opposent directement Daesh et le régime sont minoritaires pour les deux acteurs. Autrement dit, Daesh passe bien plus de temps à se battre contre le rebelles syriens que contre le régime et cela est aussi vrai pour ce dernier. Les chiffres de différents instituts d’analyse militaires disent tous la même chose en la matière. Dès lors, contribuer à colporter cette image de « guerre à deux camps », « civilisation vs barbarie », c’est colporter tel quel le récit que le régime de Bachar Al-Assad veut nous faire avaler, en dépit total de la réalité.

4/Je mentionnerai en dernier point l’allusion De Françoise Wallemacq par rapport au musée de Bagdad et au régime qui « cherchent à sauver l’Histoire de la Syrie, notre Histoire ». Là encore, c’est affligeant de naïveté quand on sait combien le régime utilise le commerce d’œuvres d’art pour se financer (voir par exemple ce rapport du Parlement européen), notamment via la fameuse Mère Agnès. Et surtout quand on connaît toutes les destructions culturelles dont il est lui-même responsable (voir même rapport). Mais là encore, Françoise Wallemacq nous sert le récit du régime en plein: « civilisation vs barbarie ».

Méconnaissance affligeante et dégâts énormes

Je veux ici préciser très clairement quelque chose:  je ne pense pas une seconde que Françoise Wallemacq et la RTBF aient voulu faire le jeu du régime. Non, c’est clairement un manque total de connaissance de la région, de la Syrie et surtout des méthodes du régime syrien. La RTBF mériterait d’avoir au moins un journaliste qui maîtrise vraiment ce conflit. Le Soir par exemple, avec bien moins de moyens, a un journaliste avec le degré de connaissance suffisant pour traiter du conflit (Baudouin Loos).

Car quelles sont les conséquences maintenant? Tout le travail de sensibilisation à la question syrienne tombe à l’eau. Les clichés se voient tous renforcés par un reportage d’un grand média belge. Il n’a pas fallu attendre longtemps pour voir Raoul Hedebouw du PTB diffuser l’interview. PTB qui en 2012 avait déjà effectué le même voyage et qui se pose en défenseur inconditionnel de Bachar Al-Assad depuis le début de la révolution syrienne en 2011.

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