Des opposants, réunis à Damas, réclament « une transition vers la démocratie »


lundi 27 juin 2011, par La Rédaction

 

Des opposants ont appelé lundi à une « transition pacifique vers un régime démocratique » lors d’une réunion publique à Damas, la première du genre en Syrie, en proie depuis plus de trois mois à un mouvement de contestation sans précédent.
A l’ouverture de la réunion vers 09H30 GMT, les participants ont entonné l’hymne national et observé une minute de silence pour « les martyrs civils et militaires » tombés depuis le début du mouvement, le 15 mars.
Depuis cette date, 1.342 civils ont été tués et 343 policiers et soldats, selon le dernier bilan de l’Observatoire syrien des droits de l’Homme.
Plus de 100 opposants non affiliés à des partis sont réunis pour une journée dans un hôtel de Damas afin de trouver une sortie à la crise.
« Il y a deux chemins, le premier clair et non négociable qui va vers une transition pacifique vers un régime démocratique et qui sauvera notre peuple et notre pays. Il y a un autre chemin qui conduit vers l’inconnu et détruira tout le monde », a affirmé l’opposant Mounzer Khaddam, qui préside la réunion, dans une allocution.
« Nous faisons partie du peuple et nous avons opté pour le premier chemin avec le peuple. Ceux qui refusent de le prendre iront en enfer », a-t-il ajouté. Dans une autre allocution, l’écrivain et opposant Michel Kilo -qui a purgé une peine de trois ans de prison pour avoir signé une déclaration affirmant la souveraineté du Liban voisin- a mis en garde contre « la solution sécuritaire » adoptée par les autorités.
« La solution sécuritaire entraînera la destruction de la Syrie », a-t-il lancé. Il a également estimé que « le régime politique actuel doit disparaître au niveau structurel », car « le pouvoir doit être le produit de la société et non l’inverse ».
C’est la première fois depuis le début de la révolte que des protestataires se réunissent ainsi au grand jour à Damas, avait noté dimanche l’avocat des droits de l’Homme Anouar Bounni, soulignant que la rencontre « n’inclura pas de partis de l’opposition ».
Cette réunion a été contestée par des opposants se trouvant à l’extérieur de la Syrie, qui ont accusé les participants d’être « manipulés par le régime ».
« Nous n’avons pas de lien avec les opposants à l’extérieur. Nous aussi nous nous interrogeons sur leurs objectifs. Ceux qui s’étaient réunis à Antalya en Turquie et à Bruxelles ont repris des opinions similaires à celles de pays occidentaux qui n’oeuvrent pas en faveur de la Syrie », a répliqué le journaliste et écrivain Nabil Saleh.
Le régime doit pouvoir bénéficier de temps « pour mettre en oeuvre les réformes » annoncées par le président Assad, a-t-il dit, précisant : « Il y a des opposants qui souhaitent un changement partiel, d’autres veulent un changement complet ».
La réunion rassemble des opposants qui souhaitent la chute du régime et d’autres qui réclament simplement des réformes.
Parmi les participants figurent notamment les écrivains Fayez Sara, Louaï Hussein et Nabil Saleh, le cinéaste Mohammad Malas et l’économiste Samir Seifane.
Le 20 juin, le président Assad avait proposé un « dialogue national qui pourrait aboutir à des amendements à la Constitution ou à une nouvelle Constitution ». Il avait évoqué notamment la possibilité « d’amender » la clause 8 qui fait du parti Baas, au pouvoir depuis 1963, « le dirigeant de l’Etat et de la société ».
Mais le chef d’Etat avait rejeté la mise en oeuvre de réformes « à travers le sabotage et le chaos ».
Un protestataire avait déclaré dimanche à l’AFP que « les opposants (avaient) rejeté une offre de dialogue faite par le pouvoir syrien, exigeant auparavant l’arrêt du recours à la force contre les manifestants et le retrait des chars des rues ».
Quelque 300 étudiants arrêtés la semaine dernière à Alep (nord), deuxième ville de Syrie, ont été déférés dimanche devant la justice, accusés d’avoir commis des « actes de sabotage » et proféré des « insultes contre le président », a indiqué lundi à l’AFP Radif Moustapha, président du Comité kurde des droits de l’Homme.

(Lundi, 27 juin 2011 – Avec les agences de presse)

Bachar al Assad décrète une amnistie générale en Syrie


mardi 21 juin 2011, par La Rédaction

Le président syrien Bachar al Assad a décrété mardi une amnistie générale, au lendemain de sa promesse de vastes réformes dans le pays dont le contenu reste toutefois très vague.
Militants et politologues se sont montrés sceptiques face aux promesses formulées lundi par Assad, estimant qu’elles ne répondent pas aux revendications des protestataires qui, depuis trois mois et malgré la répression exercée par l’armée, manifestent pour obtenir davantage de libertés.
Il s’agit de la deuxième amnistie proclamée en trois semaines. Elle touche quiconque a commis un acte délictueux avant le 21 juin, rapporte l’agence de presse Sana.
Après la première amnistie, les autorités avaient relâché des centaines de prisonniers politiques, mais des mouvements de défense des droits de l’homme affirment qu’il en reste des milliers en prison.
Le président Assad a déclaré lundi qu’il demanderait au ministère de la Justice d’étudier la proclamation d’une amnistie plus large parce qu’il est ressorti de ses rencontres avec des dirigeants locaux « que pour beaucoup, la première amnistie n’était pas satisfaisante (…) et qu’il y a une aspiration à une (seconde) amnistie plus générale ».
Des mouvements de défense des droits de l’homme affirment que la répression contre les manifestants s’est intensifiée depuis la première amnistie, le 31 mai, et que des centaines de personnes ont été arrêtées.
Mardi, des dizaines de milliers de Syriens ont participé dans différentes parties du pays à des rassemblements de soutien à Assad et aux réformes qu’il a promises lundi.
La télévision publique a diffusé des images de meetings à Alep, Damas et Deraa, dans le sud, où les premières manifestations contre Assad ont éclaté à la mi-mars.
Les manifestants brandissaient des drapeaux tricolores et des photos du président et ils ont lâché des ballons aux couleurs nationales, rouge, blanc et noir.
Des témoins rapportent qu’à Deraa les forces de sécurité ont ouvert le feu dans la vieille ville pour disperser des milliers de manifestants antigouvernementaux.
Ces protestataires étaient descendus dans les rues en réaction au rassemblement progouvernemental qui se tenait dans le quartier de Mahatta et dont les participants étaient, selon eux, des fonctionnaires et des militaires en civil manifestant sur ordre.
A Genève, Jakob Kellenberger, président du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), a annoncé que les autorités syriennes avaient accepté de donner à la Croix-Rouge et au Croissant-Rouge syrien un plus large accès aux populations civiles dans les zones de conflit et qu’elles étudiaient sa demande de visite aux personnes arrêtées.
Kellenberger a ajouté à l’issue de deux jours de pourparlers à Damas avec les autorités syriennes que les discussions avaient « porté exclusivement sur des questions humanitaires » et avaient été « franches et opérationnelles ».
Les forces syriennes ont renforcé leur présence près de la frontière avec la Turquie en procédant à des arrestations dans la ville d’Alep, ont rapporté lundi des militants.
Des dizaines d’étudiants de l’université d’Alep ont été arrêtés et douze personnes, dont un imam, l’ont été aussi dans le village voisin de Tel Rifaat, à mi-chemin entre Alep et la frontière turque, selon des défenseurs des droits de l’homme.
Dans son discours prononcé à l’université de Damas, Assad a une nouvelle fois appelé au « dialogue national » et a promis que des élections législatives auraient lieu en août et qu’un programme de réformes serait élaboré d’ici septembre. Il s’agissait du troisième discours du chef de l’Etat syrien depuis le début, à la mi-mars, des manifestations contre son régime.
Dans certains faubourgs de Damas et dans plusieurs villes, des manifestants ont aussitôt protesté contre cette allocution en affirmant qu’elle ne répondait pas aux demandes de changement politique radical, a rapporté un militant.
Depuis le 18 mars, au moins 1.300 civils ont été tués et 10.000 ont été arrêtés lors de le répression sanglante orchestrée par Assad, qui a succédé à son père en 2000.

(Mardi, 21 juin 2011 – Avec les agences de presse)

Le régime de Bachar al Assad commence à ranger ses affaires


19 juin 2011

Les sites Internet de l’opposition syrienne ont mis en ligne, le 10 juin 2011, des images captées avec un téléphone portable qui montrent des employés de l’Etat occupés à démonter à Hama une statue monumentale de Hafez Al Assad. Alors que la répression faisait le même jour, « Vendredi des tribus », près de 50 morts dans l’ensemble du pays, dont plus des deux tiers dans la seule ville d’Idlib, ces images ont rempli d’aise ceux qui les ont visionnées. Elles démontraient que le régime, de moins en moins convaincu de sa capacité à protéger les symboles de sa puissance et à se maintenir en place, commençait à récupérer ce qu’il avait de plus cher pour le mettre à l’abri, si ce n’est pour l’emporter bientôt avec lui.

Edifiées aux entrées et aux sorties de la plupart des villes et des villages de Syrie, souvent aussi au centre des agglomérations, sur les places et dans les jardins publics, ces statues étaient destinées à ancrer dans l’esprit des Syriens qu’ils vivaient bien dans « la Syrie des Al Assad ». L’effigie du « ra’îs ilâ l-abad » (président à vie), devenu depuis son décès « al-qâ’id al-khâled » (dirigeant éternel), qui ornait également les façades de nombreux monuments publics, était censée inspirer à tous une crainte révérencielle. Lever la main sur l’une de ces représentations signifiait se révolter contre son autorité, et cet acte insensé pouvait valoir à son auteur des années de prison sans jugement.

Lors de son accession au pouvoir, en juillet 2000, le président Bachar Al Assad s’est abstenu d’exiger le retrait des représentations de son père, même lorsqu’elles dénaturaient les paysages, comme les esquisses que réalisaient des militaires avec des pierres sur des pans entiers de montagne à proximité de leurs cantonnements, ou lorsqu’elles menaçaient la sécurité des automobilistes, comme les posters occultant la vision à travers les vitres arrières des véhicules. Ayant hérité du pouvoir dans les conditions que l’on sait, au mépris des principes du Parti Baath dont il avait également reçu la direction en partage, le jeune chef de l’Etat se devait de manifester, en laissant les images et effigies de son père là où elles se trouvaient déjà, qu’il s’inscrivait sans restriction dans la ligne tracée par le fondateur de la dynastie.

En revanche, il s’est discrètement attaqué aux photos de son frère aîné, Basel Al Assad, qui lui avait ouvert les portes de la succession en trouvant la mort sur la route de l’aéroport international de Damas, au volant de sa grosse cylindrée, le 21 janvier 1994. Militaire de carrière et cavalier émérite, le colonel Basel représentait « l’espoir » pour ceux qui s’étaient faits à l’idée, faute de disposer des moyens de la contrecarrer, qu’il prendrait un jour la relève de son père Hafez Al Assad à la tête du parti et du pays. Son image, en particulier sur les cars et camions de l’armée, rappelait continuellement au nouveau chef de l’Etat qu’il n’était, de fait, qu’un président par raccroc. Les Syriens qui les apposaient sur les murs de leur boutique ou à l’arrière de leur véhicule privé n’entendaient pas l’insulter, mais faire acte d’allégeance à la famille Al Assad dans son ensemble et afficher publiquement leur vénération pour le père, le fils… et le fils cadet. Pour d’autres, cet acte de dévotion était moins innocent. Il constituait le moyen le plus sûr de prévenir un certain nombre d’ennuis, avec la police en particulier, puisque, placées en évidence sur les vitres arrières, de telles photos assuraient une relative impunité à ceux qui transgressaient le code de la route, circulant sans feux, empruntant les sens interdits ou stationnant hors des emplacements autorisés.

Chef d’Etat « moderne », Bachar Al Assad a ordonné, au début de sa première présidence, de ne pas lui dresser de statue et de restreindre l’exposition de son image à l’intérieur des bureaux officiels. Mais, s’il est parvenu à faire respecter cette directive durant quelques mois, la fin du « Printemps de Damas », en septembre 2001, a aussi marqué un retour en Syrie du culte du chef. Sa mise en avant, après la période de flottement au cours de laquelle des Syriens avaient imaginé que les choses pouvaient changer dans leur pays, devait signifier que la récréation était terminée et que le jeune président avait repris les choses en main. Au cours des années suivantes, ébranlé par la guerre en Irak et la défaite de Saddam Huseïn en 2003, par les conséquences de l’assassinat de l’ancien Premier ministre libanais Rafiq Al Hariri en 2005, par la guerre entre Israël et le Hezbollah au Liban durant l’été 2006, le régime a eu besoin de marquer qu’il restait uni autour de son chef. Avec ou sans son consentement, des photos de Bachar Al Assad se sont multipliées partout, le montrant en compagnie des héros de l’heure, tantôt avec Hasan Nasrallah, tantôt avec le secrétaire général du Parti de Dieu et son grand allié dans la région, le président iranien Mahmoud Ahmadinejad.

Ni les statues du père, ni les photos du fils n’ont constitué, au début du mouvement de protestation populaire, en février / mars 2011, des cibles pour les manifestants. Ils désiraient sortir et défiler dans les rues pour réclamer la liberté et la dignité, et ils étaient prêts à laisser Bachar Al Assad procéder lui-même, s’il le voulait et s’il le pouvait, aux réformes qu’ils attendaient. L’attaque contre une représentation de la compagnie de téléphonie mobile Syriatel, à Daraa, au milieu du mois de mars, ne constituait pas d’abord un signe de défiance ou d’hostilité à son égard. Elle traduisait plutôt leur espoir que le chef de l’Etat entendrait leurs dénonciations de la corruption, et qu’il aurait la lucidité et le courage de sanctionner ceux qui, dans son proche entourage et dans sa propre famille, à commencer par son cousin Rami Makhlouf, faisaient du tort à la Syrie, aux Syriens… et à l’image présidentielle.

La mise à terre de la statue de Hafez Al Assad, dans la même ville de Daraa, est intervenue lorsque qu’il est apparu aux familles des victimes et à l’ensemble des manifestants qu’il ne servait à rien de réclamer la liberté et la dignité à un régime sourd et autiste, incapable de répondre à leurs attentes et uniquement soucieux, en usant de la force, de se maintenir en place. Leur objectif ne pouvait plus se limiter à des réformes. Pour parvenir à ces dernières, il fallait renverser le régime et obtenir le départ de Bachar Al Assad. Avec un temps de retard, et après avoir été victimes de la même répression, les manifestants de Lattaquié, Homs, Banias, Douma, Deir al Zor, Rastan, Hama… ont finalement abouti à la même conclusion. Ils ont attaqué et détruit partout les effigies présidentielles, signifiant au chef de l’Etat que, puisqu’il ne voulait pas entendre sa population, il n’avait plus sa place à la tête du pays.

En démontant les statues et en mettant en lieux sûrs les photos des Al Assad père et fils, les autorités syriennes reconnaissent implicitement leur défaite. Elles avouent qu’elles sont désormais incapables de protéger ces symboles d’un pouvoir jusqu’ici incontesté, qu’elles ont peur de voir profaner. En entamant cette opération le 10 juin 2011, soit 11 ans jour pour jour après le décès de Hafez Al Assad, le 10 juin 2000, elles admettent que la Syrie n’est pas – ou n’est plus – la propriété d’un « président à vie » ou d’un « chef pour l’éternité ». En les mettant hors d’atteinte de la colère populaire, tout en laissant les militaires, les moukhabarat et les voyous au service du régime tirer à balles réelles sur les protestataires, arrêter et torturer par milliers jeunes et moins jeunes, bombarder villes et villages, brûler les récoltes et décimer les troupeaux, contraindre à la fuite des familles entières, elles confirment qu’elles sont indifférentes au sort de leurs concitoyens, qui n’ont aucune importance comparés aux « idoles » – comme disent les manifestants – de la famille Al Assad.

Avant que la contestation débute en Syrie, les services de sécurité avaient conseillé au chef de l’Etat de faire procéder à la mise à l’abri des statues de son père et de ses propres représentations. Mais, persuadé comme on le sait que son discours de résistance et d’obstruction le maintiendrait à l’abri des troubles intervenus ailleurs, et qu’il n’aurait aucune difficulté, en recourant aux méthodes expéditives jadis utilisées à Hama par son père, à contraindre les protestataires à rentrer chez eux, Bachar Al Assad s’est abstenu de suivre leur recommandation. L’effet de son initiative tardive est pour lui déplorable : elle donne le sentiment qu’il range ses affaires, commence à faire ses bagages et s’apprête à partir.

 

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L’idée d’ingérence n’a pas triomphé en Syrie, car elle était déjà morte !


Rony Brauman – Carte blanche | Jeudi 16 Juin 2011 à 18:01 | Lu 1736 foi
La révolution syrienne en marche pose la question du droit (ou du devoir) d’ingérence de la communauté internationale. Rony Brauman, médecin, essayiste, ancien président de Médecins sans frontières, analyse les chances d’une action internationale face au régime homicide de Bachar al-Assad.

Marianne : Si la communauté internationale n’entreprend rien contre les exactions et les massacres commis par le régime de Bachar al-Assad, ne risque-t-elle pas de laisser la belle idée de devoir d’ingérence pourrir sur pied ?

Rony Brauman : Je pensais que l’idée d’ingérence s’était définitivement ensablée entre le Tigre et l’Euphrate, lors de la calamiteuse intervention en Irak, contre le régime de Saddam Hussein. J’ai dû me tromper ! Bien sûr, en Libye, comme le soulignent tous ceux qui ont parrainé cette guerre, l’exercice du droit – ou, comme vous dites, du devoir – d’ingérence s’est fait dans le cadre d’un mandat de l’ONU, et la légalité internationale a été respectée. Et les avocats de cette guerre ont largement fait étalage d’arguments moraux, en se référant tous, peu ou prou, aux droits de l’homme… Pour ma part, dès le début, j’ai décidé de faire fi des arguments moraux. Parce que ceux-ci se distribuent de façon égale du côté des partisans comme des adversaires des fameuses « guerres justes » et que, sur le plan éthique, c’est match nul. Je suis beaucoup plus sensible à une morale conséquentialiste.« Conséquentialiste »… Que voulez-vous dire ? Vous parler de l’exigence éthique de responsabilité que Max Weber oppose à la confortable éthique de conviction ?

R.B. : Oui, une morale qui s’intéresse davantage aux effets de l’action, à ses réactions en chaîne – d’ailleurs assez largement prévisibles, tant dans le cas de la Libye que de l’Irak –, à une morale qu’émeuvent les dizaines de milliers de morts que la guerre libyenne a faits depuis trois mois (12 000 victimes civiles, selon l’Otan) : un paradoxe tout de même cuisant pour une intervention dont on nous assurait qu’elle était vouée à la protection des civils ! A l’aune de cette vision conséquentialiste, les certitudes rassurantes des avocats de cette guerre, leur conviction que l’insurrection avancerait cahin-caha à l’abri de l’Otan volent en éclats. Et les inconnues lourdes de l’après-Kadhafi apparaissent en pleine lumière : pour autant que le dictateur de Tripoli puisse être renversé par l’intervention actuelle, la composition du CNT (Conseil national de transition libyen) reste douteuse. Nul ne peut prévoir si, une fois le régime de Kadhafi abattu, il prendra clairement la direction de la démocratie. Pour une raison assez simple, finalement : non seulement les objectifs réels de cette guerre n’ont jamais été clarifiés, mais les contraintes dont elle s’est accompagnée dès le premier jour n’ont jamais été minimales… Et puis, comment vous dire, si je ne prône pas pour la Syrie une intervention du type de celle qui se déroule en Libye, si je ne déplore pas qu’on n’entreprenne rien sur un plan militaire contre le régime d’Assad, c’est parce que je n’adhère pas à l’idée – si chère aux néoconservateurs de tout poil – selon laquelle une société serait pareille à une sorte de Meccano, où il suffirait de changer une pièce, ou de revisser un boulon, pour que, par miracle, tout le système se rétablisse.

Pour vous, le devoir d’ingérence est par nature artificialiste ?

R.B.: Oui, c’est cela, de part en part. Il se réfère à une vision mécaniste du social. Les précédents historiques sont pourtant légion qui illustrent l’inanité de ce constructivisme. Quand les soldats de l’an II, baïonnette en l’air, ont déferlé sur l’Europe pour y exporter les valeurs de la Révolution française, ils ne sont parvenus qu’à y semer la désolation. De même, les armées bushistes ont saccagé l’Irak, en prétendant le libérer d’une dictature effectivement sanguinaire, celle de Saddam Hussein. Vous avez vu le résultat ! Puis-je vous faire un aveu ? Quand j’observe ce qui se passe en Syrie, je suis profondément admiratif du courage exceptionnel des manifestants sortant poitrine nue contre les soudards de Bachar al-Assad. Mais je suis convaincu d’une chose, c’est que faire aujourd’hui la guerre à cette tyrannie serait encore pire que de ne rien faire. Une guerre provoquerait immanquablement une extrémisation des radicaux et une asphyxie des modérés : c’est d’ailleurs exactement le scénario qui est en train de se dérouler en Libye…

Alors comme ça, vous vous résignez d’avance au « statu quo » !

R.B.: Ecoutez, le mot que vous employez – statu quo – relève de cette rhétorique de l’intimidation qui a fait florès en 2003, lorsque les Américains et leurs alliés en Europe voulaient nous enfermer dans une alternative stérile : soit chasser Saddam, soit soutenir un régime de mort. Face à Kadhafi, le consensus médiatique parisien a rêvé de reconstituer une alternative semblable, mais ça ne marche pas… A mon sens, la seule question qui vaille, aujourd’hui, est de savoir si la diplomatie en est réduite à un théâtre d’ombres. Il existe toute une série de bonnes mesures, d’ordre symbolique ou diplomatique, pour faire reculer Assad et ses factions : c’est à elles que nous devons recourir sans attendre. L’époque où l’on pouvait résoudre des problèmes politiques par le truchement des armes est révolue, d’ailleurs, Robert Gates, le secrétaire à la Défense d’Obama, l’a parfaitement compris.

Bon, admettons. L’histoire de l’Europe est tout de même jalonnée de ces étranges épopées que sont les guerres de libération…

R.B.: Oui, mais pas autant qu’on le dit ! Vous croyez que la révolution de 1848 ou la Commune de Paris ont eu besoin de force d’appoint extérieures ? La Syrie, comme la Libye, n’ont pas besoin d’ingérence, cette idée est déjà morte et enterrée. Non, ce qu’il faut à ces sociétés, c’est la constitution d’une dynamique politique interne, indépendante du deus ex machina d’une offensive étrangère.
D’accord, mais le temps presse, vous le savez bien, autant en Syrie qu’au Yémen. Comment sauver la dynamique démocratique qui parcourt le monde arabe depuis décembre 2010 ?
La vérité est que nous ne pouvons pas faire grand-chose, en tout cas militairement. La priorité est de tabler sur les ressources propres des pays arabes, sur leurs sociétés civiles formidables et dynamiques. Le « coup de pouce » extérieur ne peut leur être d’aucune utilité véritable. C’est un fantasme qui renvoie à une vision mécaniste du social.

Propos recueillis par Alexis Lacroix

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REPORTAGE – Des manifestants victimes de tirs sont soignés dans les hôpitaux turcs.


Par Laure Marchand
14/06/2011 | Mise à jour : 21:20 Réagir
Un réfugié syrien arrivé, mardi, au camp de Boynuyogun, en Turquie.
Un réfugié syrien arrivé, mardi, au camp de Boynuyogun, en Turquie. Crédits photo : © Osman Orsal / Reuters/REUTERS

Hassan a ouvert les yeux dans une chambre aux murs peints en bleu délavé, sur un lit inconnu, entouré de médecins parlant le turc. De sa fenêtre, on surplombe les immeubles d’Antakya, dans le sud-est de la Turquie. Il a mis un peu de temps à comprendre qu’il se trouvait à l’hôpital public de la ville et ne sait toujours pas comment il y est arrivé. C’était le dimanche 5 juin. Quelques heures auparavant, il participait à des funérailles à 40 km de là, à Jisr al-Choughour, ville syrienne dont la rébellion contre le régime de Damas est réprimée dans le sang. «On m’a tiré dessus, j’ai perdu connaissance.» L’homme de 35 ans soulève son tee-shirt. Un gros pansement dans le dos et un autre sur le flanc droit indiquent la trajectoire de la balle qui l’a traversé de part en part.

Poussés sur la route de l’exode par l’entrée en action de l’armée syrienne dans le nord-ouest du pays, les habitants de la province d’Idlib affluent vers la Turquie. Huit mille cinq cents Syriens ont déjà franchi la frontière selon les autorités turques. Les arrivées sont montées en flèche ces derniers jours. Des milliers de personnes sont massées côté syrien, attendant que les soldats d’Ankara les autorisent à pénétrer sur le territoire turc. Mais les blessés bénéficient d’un «laissez-passer». La semaine dernière, ils étaient une soixantaine à être hospitalisés en Turquie, selon les autorités.

Désertions signalées

Dans le village turc de Guveççi, Mohammed claudique et se hisse dans le camion d’un villageois. Celui-ci l’emmène au petit hôpital de campagne monté dans un camp de réfugiés, afin qu’on lui change son bandage à la cuisse droite. Lui aussi a reçu une balle à Jisr al-Choughour. «Mes frères m’ont conduit à la frontière et là une ambulance turque m’a récupéré», raconte-t-il.

Être blessé dans une manifestation risque de conduire à la mort, faute de soins. «Les médecins syriens ont interdiction de nous soigner, ils sont effrayés», assure Mohammed, allongé sur le lit voisin de celui d’Hassan à l’hôpital d’Antakya. Il a été blessé dans les mêmes conditions, un jour plus tôt: «Nous étions en route pour le cimetière pour enterrer un martyr tué la veille quand des soldats ont ouvert le feu sur la foule.» Le jeune homme a reçu quatre balles dans le corps. Il ne se plaint pas: «Des jeunes m’ont mis dans une voiture et ont conduit jusqu’à la frontière turque. Je me vidais de mon sang. Ils m’y ont laissé mais ils sont repartis avec un manifestant: il était mort pendant le trajet.»

«J’ai été condamné à mort»

Les deux camarades de chambre manifestaient depuis des semaines à Jisr al-Choughour contre le régime de Bachar el-Assad quand la répression est montée d’un cran, début juin. Ils racontent les snipers «postés sur les bâtiments officiels du centre-ville. Ils ont tiré dans un jardin à thé de l’autre côté de la rivière. Les gens s’y désaltéraient après des funérailles». «Les hélicoptères sont arrivés et ont tiré à l’arme automatique. Nous nous sommes réfugiés dans les ruelles du souk», relate Hassan. Quid des «groupes terroristes» invoqués par Damas pour justifier le ratissage de la région et l’entrée en action de l’artillerie lourde dimanche à Jisr al-Choughour? «Qu’ils ouvrent la ville aux médias, qu’ils nous les montrent», répondent-ils. La reprise de contrôle de la ville par l’armée régulière dimanche soir a donné lieu à des exactions violentes selon les témoins. Des désertions ont été signalées.

Près de la fenêtre, un autre blessé fait signe de la main qu’il souffre trop pour parler. Des proches ont tenté de joindre sa famille en Syrie pour l’informer qu’il était grièvement atteint, mais vivant. Sans succès, car les télécommunications sont coupées. Assis sur un lit voisin, Omar arrive du Yémen. Un proche lui a téléphoné pour l’avertir que son fils avait été blessé par balles et transporté à Antakya. Il a eu de la chance. «Les premiers jours, il était dans une clinique en Syrie, mais les miliciens y ont fait une descente. Les docteurs l’ont évacué par une porte dérobée», explique son père en grattant sa barbe. Lui-même a quitté la Syrie en 1980, sous la dictature d’Hafez el-Assad, et n’a jamais pu y retourner: «J’ai été condamné à mort, c’était le tarif à l’époque pour les membres des Frères musulmans». Cette fois-ci, il espère que ce soulèvement sera le bon pour se débarrasser du clan el-Assad. «Inch Allah, la jeune génération a pris la relève et nous finirons par obtenir nos droits.»

* Tous les prénoms ont été changés.

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Le journal de Damas

vendredi 10 juin 2011, par Samar Yazbek

Samar YAZBEK
Ecrivaine syrienne, l’une des plus importantes de sa génération. A son actif 4 romans, 2 recueils de nouvelles et plusieurs scenarii de films documentaires. Elle travaille par ailleurs dans les médias et se distingue par un style original et par l’audace à évoquer des thèmes longtemps occultés qui abordent les déceptions d’une génération marginalisée. Son roman « Odeur de cannelle » est en cours de traduction vers le français et l’italien.

***

Je me glisserai dans le sommeil des assassins et je leur demanderai : Avez-vous bien regardé leurs yeux, quand vos balles se sont approchées de leurs poitrines ? Avez-vous aperçu le trou de la vie ?

Avant que le ciel de Damas ne vire au bleu sombre, ils regardent les doux cercles rouges autour de leurs fronts et de leurs ventres, là où les fenêtres de nos regards s’arrêtent.

Ici, à Damas, là où s’endormiront bientôt les yeux des assassins, là où nous resterons à veiller l’angoisse, la mort n’est pas une question, c’est une fenêtre qui s’ouvre sur de nombreuses questions.

Comme toutes les villes, Damas devient plus belle au cours de la nuit, telle une femme après l’amour. Ce soir, le bleu sombre se teinte de mauve pâle pour nous permettre d’apercevoir les yeux des assassins qui se répandent dans les rues et que nous ne pouvions pas déceler nettement. Qui tue derrière les terrasses et les immeubles ? Est-ce un assassin froussard ? Oui, tout assassin est un lâche. Comment pourrait-il être courageux s’il s’affranchit au préalable de sa condition morale ?

Je quitte la maison et me dirige vers les places et vers les mosquées. A l’heure de midi, je dois connaître les rues de la ville, une par une et place par place. Je ne crois que ce que mes yeux voient. Ce matin, la vérité ressemble à un homme stupide qui avance devant moi en ricanant. Comment parler de vérité alors que les gens se terrent chez eux et que la ville est désertée ? Aujourd’hui c’est un jour de congé et les gens se réfugient dans leur peur.

 

***

 

Les patrouilles de sécurité sont répandues massivement dans les rues. Des voitures qui vont et qui viennent, rapides ou lentes, des cars bondés d’agents de sécurité, des hommes portant uniformes et casques grouillent les marchés, les places, les croisements et partout où les manifestations pourraient avoir lieu.

Des hommes en civil, la pesanteur de leur présence les dénonce. Comment en suis-je arrivée à distinguer un agent de sécurité en civil d’un homme ordinaire à Damas ? Je ne peux pas me rappeler quand ce petit jeu a commencé ni quand mon intuition a commencé à devancer toute interrogation. Je les reconnais à leurs yeux, à leur façon de s’habiller, à leurs chaussures. Ils sont plus nombreux que les gens dans les rues et les ruelles, devant les kiosques et les écoles, sur les places et partout où je vais.

 

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Les patrouilles de sécurité se répandent à l’entrée de Souk al-Hamidiyeh et près de la place Bab-Touma. Les agents arrêtent les passants, les interrogent, examinent leurs cartes d’identité ; je ne m’arrête pas assez longtemps pour voir s’ils vont les leur confisquer. J’accélère le pas, je les dépasse tout en les regardant furtivement. Je me faufile dans une ruelle presque déserte. Mais autour de la Mosquée des Omeyyades, les agents de sécurité sont nombreux et une foule dense brandit les drapeaux et les photos du président.

La mosquée est fermée et je ne peux pas entrer. On me dit que c’est l’heure de la prière. Je reste quelque temps à observer et à fumer calmement avant de m’en aller. La foule brandissant les photos du président est dense et les agents de sécurité sont partout, ils surgissent de la terre, personne ne sait comment.

Soudain, je vois dans les rues des silhouettes que je n’avais jamais vues auparavant. Des colosses, aux torses bombés, aux chemises noires à manches courtes qui laissent voir des bras musclés et tatoués, aux crânes rasés, aux regards inquisiteurs. Ils avancent, leurs bras se balançant des deux côtés de leurs corps, remuant un air lourd. Silhouettes effrayantes. Où étaient ces hommes avant de se retrouver dans la ville ? Où vivaient-ils avant ? Comment sont-ils apparus aujourd’hui ?

Je rebrousse chemin par le Souk al-Hamidiyeh, presque vide, à part quelques vendeurs à la sauvette. Les boutiques sont fermées. Seuls les agents de sécurité arpentent la ville. A l’entrée du Souk stationnent d’autres cars, pleins d’hommes armés.

 

***

 

Je connais maintenant la signification du calme prudent. Quand j’entendais cette expression auparavant, je me disais qu’elle appartenait au vocabulaire creux de la dissertation. Ces jours-ci à Damas, j’ai compris le sens du calme prudent dans leurs yeux et dans leurs gestes. Je sors de Hamidiyeh et me dirige vers la place Mergé. J’avais pourtant décidé de ne plus passer par cette place, après le sit-in devant le ministère de l’intérieur, il y a quelques semaines.

La place Mergé est déserte, seuls les agents de sécurité pullulent tout autour de la place et en son milieu. Non loin, se trouve aussi un car rempli d’homme armés jusqu’aux dents. En l’absence de passants et avec les boutiques fermées, la place aux hôtels minables semble plus nette. Elle ne ressemble pas du tout à ce qu’elle était cet autre jour, lorsque des dizaines de parents de détenus s’étaient rassemblés devant le ministère de l’intérieur. En vérité, ils ne s’étaient pas rassemblés, ils s’étaient juste retrouvés là, dans le silence le plus total, portant avec beaucoup de réserve les photos de leurs proches, emprisonnés pour délit d’opinion. Je me tenais avec eux, à côté de l’époux et des deux enfants d’une détenue.

Soudain, d’étranges individus avaient jailli du ventre de la terre et s’étaient mis à donner des coups aux gens. Prise de panique, je criais : « Traître est celui qui tue son peuple ! ». Les manifestants encaissaient les coups et l’humiliation puis disparaissaient les uns après les autres, happés par les hommes qui s’étaient soudain répandus dans les rues. Des hommes aux grosses bagues, aux bras musclés, aux yeux fatigués, à la peau craquelée, faisaient comme un barrage humain et se jetaient sur les manifestants, les tabassaient, les jetaient par terre, les écrasaient sous leurs pieds. D’autres hommes cueillaient les manifestants et les amenaient loin avant de les faire disparaître. Je les avais vus ouvrir une boutique, y pousser une femme avant de baisser le rideau métallique et de se diriger vers une autre femme.

Le groupe qui tentait de rester soudé, s’était dissous, le mari d’une détenue avait disparu après m’avoir confié son petit garçon de quatre ans. Plusieurs agents tenaient fermement le père et l’autre fils de dix ans. Pétrifiée, je serrais le petit contre moi, comme dans un film. Quelle est la différence entre la réalité et l’imagination ? Quel fil les sépare ? Je tremblais. Soudain, je m’étais rendu compte que l’enfant regardait son père et son frère recevoir des coups. Le frère de dix ans était figé, comme s’il avait reçu une décharge électrique. Un poing s’abattait sur lui, sa tête ballottait. Une seconde plus tard, les coups de pieds le poussaient avec son père dans le car.

J’ai tourné le visage du petit de l’autre côté pour qu’il ne suive pas la scène, puis j’ai commencé à courir. Arrivée à cet instant, une amie s’était approchée de moi. Trois hommes se sont précipités sur elle, j’ai crié en lui saisissant le bras : « Laissez-la ! » Ils m’ont jetée par terre avec l’enfant qui vacillait dans mes bras. Ils l’ont emmenée au loin. J’ai couru plus vite avant de m’arrêter à la porte d’une boutique. Le propriétaire m’a lancé : « Déguerpissez ! C’est notre gagne pain ici ! ». Je me suis enfuie. Un jeune manifestant m’a accompagnée pour m’aider à courir plus vite avec l’enfant.

Pourquoi est-ce que je courais ? Le petit me suppliait de rester avec lui jusqu’au retour de son père. Il ne cessait de répéter qu’il avait peur parce que son père et son frère l’avaient quitté, qu’il voulait frapper la police pour avoir battu son frère. Il demandait s’ils étaient partis en prison comme sa mère. Je suis restée muette, incapable même de prononcer : tu viendras avec moi.

En réalité, ce n’était pas la police qui battait son père. Les policiers se tenaient là, silencieux, regardant les gens se faire battre, humilier et arrêter. Le groupe qui avait surgi en vociférant des slogans, brandissant les drapeaux et les photos du président était celui qui distribuait les coups aux gens avec les hampes des drapeaux. A peine rassemblés, les gens s’étaient dispersés, sidérés de ce qui leur arrivait. Le soir, le bruit s’est répandu que des « infiltrés » s’étaient glissés parmi les manifestants pour causer une émeute et que le ministre de l’intérieur recueillait les réclamations des familles des prisonniers.

J’écoute la télévision officielle alors que les regards de l’enfant que j’avais porté dans mes bras me poursuivent. Je l’imagine aujourd’hui, perdu et solitaire entre les jambes qui courent, noyé dans les rues de la ville, cherchant son père et son frère.

 

***

 

J’ai donc vu les infiltrés ! Je dépasse la place Mergé, je vois les ombres derrière les barreaux des prisons mobiles. Je monte dans un taxi pour aller vers l’une des mosquées dont j’ai entendu dire qu’elle était toujours assiégée. Il n’y a aucun rassemblement. Je me dis qu’il y a bien des erreurs et de la surenchère médiatique ! Sans regarder la rue par la vitre du taxi qui m’emporte vers le rond-point de Kfar-Soussé, je passe le temps à consulter l’Internet sur mon téléphone mobile. Je ne veux compter que sur moi-même pour obtenir des informations. J’apprends ainsi que la mosquée est assiégée, alors que la radio dans le taxi affirme que le calme règne en ville !

Les services de sécurité sont partout au rond-point. Les Syriens connaissent bien les patrouilles, alors que les étrangers à la ville ne peuvent pas imaginer qu’une telle quantité de voitures se trouve sur les places. On nous empêche d’y accéder : route barrée ! Nous dépassons la place pour entrer par les ruelles. Ailleurs, dans les quartiers riches préservés, tout semble calme. Je quitte le taxi et me dirige à pied vers la mosquée, il semble difficile de s’en approcher. Des motocycles, des cris, des slogans, des officiers de haut grade des services de sécurité, une foule qui brandit les drapeaux et les photos du président. On murmure qu’un silence mortel règne à l’intérieur. J’essaye de me renseigner, mais on me conseille de m’éloigner : « Les femmes n’ont pas leur place ici, me dit quelqu’un en ricanant. Que faites-vous ici ? ». Je lui tourne le dos. Les slogans montent avec les drapeaux et les photos. Les services de sécurité encerclent la mosquée. Elle est véritablement assiégée ! Je ne sais pas si je peux entrer, la seule façon serait de me faufiler parmi les porteurs de photos et de drapeaux. Cette idée, qu’on évoquée mes amis sur facebook, me chatouille, mais je n’ai pas réussi à avancer d’un seul pas.

C’est horrible de se retrouver parmi des hommes en civil, qui surgissent soudain, battent un jeune homme et confisquent son téléphone portable. Les uns montent sur les terrasses des immeubles qui donnent sur la mosquée, j’entends dire qu’ils veulent s’assurer que personne ne filme, mais je ne peux être sûre d’aucune information, sauf que l’endroit est assiégé par les services de sécurité, par la police et les officiers, par les porteurs de drapeaux et de photos. Ce sont les mêmes d’ailleurs, les uns quittent le groupe pour aller taper sur les autres avant de reprendre leur place et de brandir les photos. Autour de la mosquée, les gens se passent les nouvelles à propos des pourparlers entre un cheikh de la mosquée et les services de sécurité pour que les gens puissent sortir en paix, sans assassinat ni écoulement de sang. J’apprendrai plus tard que les jeunes ont quitté la mosquée directement pour la prison.

Mon cœur cogne, je l’entends battre distinctement. Il me parle comme un être humain, me prévient des dangers, me guide mieux que mon cerveau. J’aperçois un homme au regard courroucé qui porte la photo du président et qui s’approche de moi. Je cours vers la voiture. Il essaye de me rattraper, me fait un signe de menace avant de rebrousser chemin vers son groupe. Je demande au chauffeur d’accélérer, il me dit :

– Pourquoi vous mettez-vous dans cette situation, ma sœur ? Ces gens-là ne font pas de différence entre un homme et une femme !

Je me tais, mes yeux se brouillent, le spectacle de la mosquée assiégée me hante. Que va-t-il se passer ? Les nouvelles me parviennent de ci et de là à propos des meurtres à Douma, des arrestations de mes amis, des hôpitaux pleins de blessés qui sont la cible de l’armée. Je demande au chauffeur de m’emmener voir le panorama de Douma. Il regimbe en s’écriant :

– Ah non ! Vous n’irez pas !

 

***

 

Armée uniquement de ma conscience, je ne me tracasse pas du proche avenir qui porterait les traits d’un islam modéré, ni de ce qui se raconte à ce sujet ; je ne me préoccupe pas du visage des assassins, ni de tous les mensonges qui se propagent. Je voudrais seulement ne pas être un diable muet au moment où le sang devient la langue commune entre les gens ! Je suis profondément concernée lorsque je vois de mes propres yeux les pacifistes battus, arrêtés, tués, alors qu’ils ne font que manifester. Je vois mes concitoyens tomber comme des pêches pas encore mûres !

Le chauffeur se métamorphose en tuteur et en sermonneur :

– La route est barrée vers Douma. Il est interdit d’y accéder.

– Est-ce que Douma est assiégé aussi ? Je lui demande.

– Laissez tomber, ma sœur ! Ça ne me regarde pas.

– Qui vous l’a dit ?

– L’armée est là-bas. On entend les tirs.

– Qu’en pensez-vous ? Qu’est-ce qui se passe ?

– Ça ne me regarde pas. J’ai déjà bien de mal à gagner ma vie !

– Mais il y a des gens qui meurent !

– Nous allons tous mourir. Dieu ait leurs âmes !

– Et si c’était l’un de vos enfants, qu’auriez-vous fait ?

Il se tait, hoche la tête avant de laisser fuser :

– Le monde entier ne le remplacerait pas !

Je reprends :

– J’ai entendu dire qu’un jeune, tombé à Deraa, a été déposé, encore vivant, dans la chambre froide. Quand on a sorti son cadavre, il y avait ces mots écrits avec son sang : ‘J’ai été mis ici vivant. Adieu à ma mère.’

Le chauffeur se tait en secouant la tête. Je continue :

– J’espère que ce n’est pas vrai.

Il se tait, ses oreilles deviennent cramoisies. Nous sommes presque arrivés chez moi.

 

***

 

Je frissonne. Le sang appelle le sang. Je vois un grand trou noir dans la vie, un trou plus grand que l’existence. Je le vois sur les poitrines des martyrs, mais je ne vois pas le visage des assassins. Arrivée chez moi, je me dis que je me glisserai dans le sommeil des assassins et je leur demanderai s’ils ont aperçu le trou de la vie alors qu’ils pointaient leurs armes sur les poitrines nues.

 

 

( Damas, 7 – 8 avril 2011 )

source

Plus d’un millier de Syriens ont fui en Turquie en 24 heures


LEMONDE.FR avec AFP | 09.06.11 | 10h28  •  Mis à jour le 09.06.11 | 16h51

 

Un camp de réfugiés en Turquie, près de la frontière syrienne, le 9 juin.

Un camp de réfugiés en Turquie, près de la frontière syrienne, le 9 juin.REUTERS/OSMAN ORSAL

1 250 nouveaux Syriens fuyant la répression sont arrivés en territoire turc ces dernières vingt-quatre heures selon l’agence de presse turque semi-officielle Anatolie, qui précise que depuis le début de la contestation en Syrie, il y a trois mois, ce sont 1 777 réfugiés au total qui sont pris en charge par le Croissant-Rouge, à Yayladagi (province de Hatay) après avoir passé la frontière nord-ouest de leur pays.

La ville turque, située à l’extrémité d’une langue de terre s’enfonçant de 150 km vers le sud, est une sorte de poste avancé de la Turquie au Proche Orient. La ville syrienne de Jisr Al-Choughour, où l’armée mène des opérations de ratissage meurtrières, n’est qu’à une quarantaine de kilomètres. C’est donc là, derrière les grilles d’un ancien centre de traitement du tabac, que le Croissant-Rouge turc a érigé fin avril, après l’arrivée d’un premier groupe d’environ 250 Syriens, un village de tentes capable d’accueillir des milliers de réfugiés.

Pour l’heure, seule une centaine de tentes ont été montées, sur six hectares, mais 900 autres sont prêtes à l’emploi, selon des chiffres fournis fin avril par le Croissant-Rouge, qui mentionne aussi 8 500 couvertures et des équipements de cuisine pour 10 000 personnes.

LE SOUVENIR DU MASSIF EXODE KURDE

Ces derniers jours le rythme des arrivées s’accélère. Et Ankara ne veut pas revivre le drame de l’exode massif des Kurdes d’Irak en Turquie, en 1991. A cette époque, les forces de Saddam Hussein avaient lancé une vaste offensive contre ce peuple dans le nord du pays. Des centaines de milliers de Kurdes d’Irak avaient fui en Turquie, qui débordée, avait laborieusement tenté de venir en aide à ces populations, avec l’aide internationale. Mais des dizaines de réfugiés étaient morts de maladies et de blessures.

« Nous avons pris toutes les précautions nécessaires à la frontière », a cependant affirmé, mercredi, le chef de la diplomatie turque, Ahmet Davutoglu, soulignant que la situation était pour le moment « sous contrôle ». Et le premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, a assuré que les frontières de la Turquie restaient ouvertes aux réfugiés syriens.

POSITION INCONFORTABLE D’ANKARA FACE À DAMAS

« Sous contrôle », la diffusion des informations l’est également : impossible pour les journalistes de pénétrer dans le camp. Tout juste peut-on apercevoir, entre les grilles, quelques fillettes syriennes faire de la balançoire. Même le Haut-Commissariat de l’ONU aux réfugiés n’a pas été convié dans l’enceinte, selon un des ses responsables.

Hors de question également de parler avec les réfugiés qui viennent de franchir la frontière : ils sont immédiatement pris en charge par des unités de gendarmerie, qui dirigent les personnes valides vers le camp, les blessés vers des hôpitaux, où la consigne est de ne pas admettre la presse.

C’est que la Turquie, qui a aboli les visas avec la Syrie, se trouve dans une position inconfortable : la capitale turque a noué ces dernières années des liens étroits avec Damas, et elle redoute la chaos qui pourrait s’installer chez son voisin en cas d’une chute de Bachar Al-Assad. « Le gouvernement turc ne veut pas trop parler de ce qui se passe ici parce qu’il a peur qu’Assad lâche sur la Turquie les rebelles kurdes du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) », avance un dissident syrien installé à Antakya, parlant sous couvert de l’anonymat.

RAPPORTS ALARMANTS

Le chef du Haut-Commissariat de l’ONU pour les réfugiés (HCR), Antonio Guterres, a jugé très préoccupant le grand nombre de Syriens qui fuient la répression, et souligne la nécessité d’aider ces réfugiés en Turquie, mais aussi dans le nord du Liban, où cinq mille réfugiés syriens au moins ont été dénombrés depuis avril.

Navi Pillay, haut-commissaire de l’ONU pour les droits de l’homme, a appellé, jeudi, les autorités syriennes « à cesser leurs attaques » contre leur peuple. « Nous recevons un nombre croissant de rapports alarmants indiquant les efforts continus du gouvernement syrien pour écraser impitoyablement les manifestations civiles », affirme-t-elle dans un communiqué. « Il est tout à fait déplorable qu’un gouvernement essaie de soumettre sa population par la force, en utilisant des chars, de l’artillerie et des tireurs d’élite », a-t-elle ajouté.

Mme Pillay exhorte ainsi Damas « à cesser ses atteintes aux droits les plus fondamentaux de son propre peuple ». De son côté, le Conseil de sécurité des Nations unies a commencé à débattre d’un projet de condamnation de la répression en Syrie.

Recevant le nouvel ambassadeur de Syrie auprès du Saint-Siège, Hussan Edin Aala, le pape Benoît XVI a pour sa part demandé aux autorités syriennes la « reconnaissance de la dignité inaliénable de la personne humaine ».

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