La Belgique près de défaillir ?


Par Jean Quatremer, Correspondant à Bruxelles 28 avril 2016 à 18:11
A Molenbeek le 19 mars, au lendemain de l’arrestation de Salah Abdeslam.
A Molenbeek le 19 mars, au lendemain de l’arrestation de Salah Abdeslam. Photo Sander de Wilde

Métro, aéroport, réseau téléphonique… De la remise en route des infrastructures à leur entretien au quotidien, les attentats ont révélé une déliquescence de l’Etat central, déchiré par plus de cinquante ans de luttes entre Flamands et Wallons.

La Belgique s’effondre sous les yeux incrédules de sa population. Les attentats du 22 mars ont fait éclater la bulle de déni dans laquelle le pays se complaisait depuis longtemps. La déliquescence de l’Etat, miné par les luttes incessantes entre la majorité néerlandophone et la minorité francophone, est apparue au grand jour lorsque les Belges et le monde entier ont découvert, à la suite des tueries du 13 Novembre à Paris, qu’il avait laissé se développer, au cœur de sa capitale, mais aussi à Anvers ou à Vilvoorde, en Flandre, des nids de radicalisme islamiste, soit pour acheter une illusoire paix communautaire, soit par clientélisme et calcul politiques.

Le couvre-feu imposé à Bruxelles durant presque une semaine, fin novembre, par des autorités publiques totalement paniquées, a mis en évidence la déraison d’Etat belge, aucune explication rationnelle n’ayant été fournie à ce jour à ce lockdown sans précédent qui a coûté 0,1 % de son PIB au royaume. Mais ce sont surtout les attentats de Bruxelles et leurs suites qui ont achevé la relative indifférence des habitants pour la chose publique. Les Belges ont découvert coup sur coup que la planque de Salah Abdeslam (arrêté vivant à 500 mètres de son domicile familial après 4 mois de traque) était connue depuis longtemps par le chef de la police de Malines (Flandre), qui n’a pas jugé utile de transmettre l’information, et que le terroriste n’a été interrogé que deux petites heures après son arrestation, le 18 mars, chacun s’employant à faire savoir qu’il balançait ses complices, qui se sont empressés de se faire exploser quatre jours plus tard… Pis : il est apparu que le gouvernement fédéral avait délibérément ignoré des rapports de la Commission européenne pointant les graves insuffisances en matière de sécurité de l’aéroport, ce qui a conduit la très incompétente ministre des Transports, Jacqueline Galant, à démissionner.

Depuis, la gabegie non seulement n’a pas cessé, mais s’est amplifiée : aucune reprise en main, aucun sursaut d’unité nationale à l’image de la «marche blanche» qui avait suivi l’arrestation de Dutroux en 1996. La sidération semble avoir emporté ce qui restait de l’Etat, celui-ci multipliant les décisions sans queue ni tête au point de mettre en péril l’économie de la capitale et du pays. Ainsi, un mois plus tard, sans que l’on sache exactement pourquoi, l’aéroport de Bruxelles, poumon du pays, n’est que partiellement opérationnel, alors que seul le hall d’accueil a été touché, les autorités conseillant même de venir la veille de son vol pour s’enregistrer. Bruxelles-National n’est à nouveau desservi par train que depuis lundi, bien que la gare n’ait pas été touchée, sans que personne n’en fournisse la raison. De même, le métro est resté très perturbé jusqu’à lundi (fermeture de la moitié des stations, interruption du trafic à 19 heures, puis à 22 heures, accès aux stations limités à une ou deux bouches) par «mesure de sécurité», ce qui a poussé les gens à s’agglutiner pour entrer ou à s’entasser dans les tramways et les bus, qui sont pourtant autant de cibles potentielles. Dans cette ambiance délétère, les policiers de l’aéroport ont réussi à se mettre en grève une semaine après les attentats, suivis par les transporteurs routiers, qui ont pendant plusieurs jours bloqué les routes belges pour protester contre la vignette routière, et, pour faire bonne mesure, par les contrôleurs aériens… Et que dire de l’impossibilité d’utiliser un téléphone portable le jour des attentats (y compris pour les services de secours), le réseau étant tombé en rade sans que, encore une fois, on ne sache pourquoi.

Il aurait été dommage de s’arrêter en si bon chemin. Le ministre de l’Intérieur, Jan Jambon, du parti indépendantiste flamand N-VA, première formation du pays, a rappelé au monde entier qu’il avait des racines d’extrême droite mal digérées. Après avoir comparé ingénument les terroristes islamistes aux Juifs qui «sont parvenus à rester quatre ans dans la clandestinité et ce, malgré le fait qu’un régime effrayant les recherchait de manière continue» pour justifier l’impotence de sa police, il a affirmé sans l’ombre d’une preuve qu’une «partie significative de la communauté musulmane avait dansé à l’occasion des attentats», mettant à mal les tentatives de renouer les liens entre les communautés. Jamais le fossé n’est apparu aussi grand entre le nord et le sud du pays, entre les communautés confessionnelles, entre les Belges de «souche» et ceux issus de l’immigration.

L’impotence de l’Etat et de ses nombreuses subdivisions est aussi apparue au grand jour, sur un mode moins dramatique mais aussi douloureux sur le plan économique, lorsqu’une partie des tunnels et viaducs, legs du tout-voiture des années 50-80 qui a défiguré Bruxelles et menace de s’effondrer, a dû être fermée à partir de la fin du mois de janvier faute d’argent pour les entretenir. L’état de délabrement avancé d’une capitale détestée tant par la Flandre, qui lui reproche de ne pas parler le flamand, que par la Wallonie, centrée sur ses provinces, est alors apparu comme un symbole des maux belges. Une capitale qui est aussi celle de l’Union, à son grand désespoir. Et que dire des centrales nucléaires du pays qui coalisentles voisins, de plus en plus inquiets des conséquences d’un «Tchernobyl-sur-Meuse». Pour l’instant, la seule réponse de l’«Etat» belge est d’envisager de distribuer des pilules d’iode à ses citoyens…

Qui oserait nier que la Belgique a touché le fond et qu’elle est dirigée par des politiciens qui ont perdu tout sens de l’Etat, trop préoccupés qu’ils sont à accroître leurs prébendes locales ? Cinquante ans de lutte communautaire entre Flamands et Wallons et de détricotage de l’Etat central au profit des régions (six réformes constitutionnelles depuis 1970) ont conduit le royaume dans une voie sans issue : impotence, incompétence, irresponsabilité. De là à le qualifier de failed state («Etat en déliquescence»), il n’y a qu’un pas que beaucoup ont franchi, y compris en Belgique, ce qui est totalement nouveau.

Mais le personnel politique refuse d’en tirer la moindre leçon : la N-VA, principal membre de la majorité au pouvoir, qui a perdu des points dans les sondages au profit de l’extrême droite du Vlaams Belang, vient ainsi de durcir le ton. Contre toute évidence, ses responsables affirment que les attentats ont prouvé la faillite de l’Etat central et qu’il faut donc accélérer son évaporation. Les terroristes de tout poil peuvent se frotter les mains : quoi de mieux qu’une absence d’Etat pour prospérer ?

Jean Quatremer Correspondant à Bruxelles

Claude Lévi-Strauss


 

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En creusant un peu anniebannie découvre la critique de l’islam dans Tristes Tropiques et dans d’autres ouvrages que Claude Lévi-Strauss n’a jamais que je sache reniée.

1830-1980. Cent-cinquante ans de cours d’histoire dans l’enseignement officiel francophone en Belgique


Posted: 16 Apr 2016 10:28 AM PDT

Cette étude dont je suis l’auteur a été publiée en 2000 par le Centre de Documentation Pédagogique de l’ULB (CeDoP). Elle était depuis et jusqu’il y a peu, disponible gratuitement en ligne. Comme ce n’est plus le cas actuellement et que je trouve que ce texte a gardé de sa pertinence, je souhaite le mettre à la disposition de qui souhaiterait en prendre connaissance. Mais, problème, il est trop long pour être publiée sur ce blog (100 pages). Au cas où vous voudriez le recevoir (en fichier pdf), je vous propose donc de me le demander en m’écrivant à l’adresse suivante : mstaszew@ulb.ac.be.

P.S. : ceci dit, si quelqu’un connaît un truc pour publier un fichier pdf sur ce type de blog, je lui serait reconnaissant de me le faire savoir.

L’espoir quand même: un Syrien témoigne


Hazem Yabroudi est arrivé en Belgique en 2012, en provenance de Jobar, dans la banlieue de Damas. Il a maintenant terminé ses études à l’UCL. Le 8 mars dernier, il a présenté une conférence sur son pays avec d’autres invités, devant 400 personnes passionnées. Voici son témoignage, écrit de sa main.

Quelle responsabilité de parler ici en tant que Syrien, un Syrien accueilli dans le Plat Pays, après avoir vécu en Syrie-la-Belle puis en Syrie-la-cata.

«Nous sommes condamnés à l’espoir», déclare le dramaturge syrien Sadallah Wannous: Ainsi, je voudrais que nous partagions ensemble aujourd’hui l’espoir, qui pousse comme une plante sur la terre brûlée…

Il n’est pas bon être un jeune homme aujourd’hui en Syrie. Vivre, tout simplement, avoir des rêves n’est plus permis: service militaire, arrestations, tuer ou être tué. A travers ce chaos, les études ont été ma boussole. Avec toute ma persévérance, elles m’ont permis d’arriver en Belgique comme étudiant. Des citoyens belges m’ont ouvert les portes de leur maison, mais surtout, ils m’ont ouvert leur cœur.

Ici en tant que Syrien, je vis au quotidien des sentiments conflictuels. J’ai droit à la sécurité et à des droits similaires à ceux d’un citoyen belge… pendant que mes parents à Damas vivent encerclés par la guerre, hébergés par des proches après que notre maison eut été totalement ravagée sous les bombes. Mes frères sont partis, réfugiés dans différents pays… Certes, ce n’est pas du tout évident! Pourtant, cela reste «vivable» comparé à ce d’autres Syriens vivent au pays.

Je pense notamment à ceux qui vivent assiégés depuis 3 ans dans les faubourgs de Damas. Il y a quelque temps, quelqu’un vendait sa voiture pour des sacs de farine et du lait pour bébé. Je pense à tous ceux qui vivent sous une pluie de barils d’explosifs lancés aveuglément sur les civils.

Je pense aux habitants du camp de réfugiés palestiniens Al-Yarmouk, à Damas, où 200 personnes sont mortes de faim. Il vaut mieux mourir sous une bombe que de mourir de faim, nous explique-t-on.

Pourtant, aujourd’hui, je voudrais vous parler de l’espoir, de ma foi en cette société syrienne digne d’assumer un pays libre et démocratique.

En effet, depuis le début du soulèvement populaire, des citoyens syriens s’engagent, au péril de leur vie, pour protéger et reconstruire la société civile. A l’heure où je vous parle, ils se donnent pour soigner les blessés, nourrir les affamés, sauver des vies, rapporter la vérité, continuer malgré tout l’école, accueillir les déplacés et les réfugiés. J’avoue que je me sens très petit devant le courage de tant de Syriens engagés au pays.

J’aimerais évoquer ici mon amie Houda Khayti qui travaille à Douma avec d’autres amies syriennes dans une association féministe nommée “Education, it’s my right”, qui continue jour après jour à encadrer les enfants et leurs mamans et à assurer la distribution d’aide alimentaire vitale pour les personnes les plus vulnérables.

J’aimerais évoquer aussi une initiative qui s’appelle “La rue 15″, qui forme les habitants du quartier Al-Yarmouk à Damas pour qu’ils puissent cultiver des légumes et des plantes sur les toits des maisons et dans les miniparcs du quartier.

Enfin, dans le nord du pays, à Alep notamment, le très courageux travail des “casques blancs” qui consiste à sauver la vie des gens coincés sous les ruines des bombardements.

Oui, aujourd’hui, nous voulons partager l’espoir et les aspirations de toutes ces personnes de voir tous les Syriens retrouver paix, liberté et pleine dignité. Avec eux, nous voulons croire que cela est possible.

Beaucoup de citoyens Belges et Européens ont manifesté une touchante empathie envers les Syriens, traduite autant par l’aide humanitaire que par l’accueil et l’accompagnement concret des réfugiés. Ils nous permettent de retrouver le chemin de la vie. En revanche, à mon avis, aider les Syrien implique de croire à leur cause: leur droit de vivre dignement et de s’exprimer librement.

Sans conteste, ce ne sont pas les armes ni les avions militaires qui instaureront la paix en Syrie. Vivre en paix suppose d’abord d’établir un cadre qui permette une représentation politique équitable de toutes les idées, même opposées.

Avant d’écrire ces mots, j’ai demandé à des amis en Syrie de m’envoyer leurs messages pour vous. Voici les mots de mon ami Jaber:

Hazem, dis-leur que nous sommes un peuple qui aime tellement la vie,

Hazem, dis-leur qu’on n’aurait jamais cru possible que notre pays soit dévasté ainsi,

Hazem, dis-leur que ceux qui ont participé aux combats veulent retourner à leurs ateliers, leurs boulangers, leurs commerces. On ne veut pas la guerre.

Hazem, dis-leur qu’on est des travailleurs. Qu’on ne veut pas demander l’aumône, mais seulement la liberté.

Hazem, dis-leur qu’on est des gens comme eux,

Et qu’on a envie de retourner vite à la maison.

Jaber vient de tout quitter et fuir en Turquie où il s’engage auprès des Syriens réfugiés.

Ces mots de mon ami Jaber m’ont fait penser à ceux du grand poète Mahmoud Darwich dont les vers disent si bien ce que nous vivons. J’aimerais vous en lire en communion avec tous les Syriens, sans exception, car aujourd’hui, tous les Syriens, quelle que soit leur religion, et quelle que soit leur opinion, souffrent, assurément !

Je cite :

Et nous, nous aimons la vie autant que possible

Nous dansons entre deux martyrs.

source

Cinq ans de guerre et un peuple syrien qui ne compte pas


Baudouin Loos
Mis en ligne il y a 5 heures

Le président russe Vladimir Poutine a annoncé le retrait de ses troupes en Syrie, alors que le malheur syrien a 5 ans aujourd’hui. L’édito de Baudouin Loos.

 Vladimir Poutine qui annonce, ce lundi soir, le retrait d’une majeure partie de ses troupes en Syrie, ne vise assurément pas le prix Nobel de la paix, même s’il a tenu à préciser que son armée a permis de relancer le processus de paix entre Syriens. Quand il affirme que la mission de son armée est« globalement terminée » alors qu’il ne s’est même pas sérieusement attaqué à Daesh, on ne peut s’empêcher de penser à George W. Bush qui avait proclamé une bien vantarde et illusoire « mission accomplished » après l’invasion de l’Irak en 2003.

Les prochaines semaines permettront sans doute d’apprécier l’ampleur du retrait militaire russe et de voir s’il (re)met en danger l’allié que Poutine venait de sauver d’une fin funeste, à savoir le dictateur Bachar el-Assad. Cela serait du reste fort étonnant

 En tout cas, le président russe a bien choisi la date de son annonce surprise. Non pas tant en raison des pourparlers qui reprennent à Genève sans beaucoup de conviction. Mais parce qu’elle survient à la veille d’un très lugubre anniversaire.

Le malheur syrien a en effet cinq ans ce 15 mars. Le « printemps », en Syrie, avait commencé à Damas par des manifestations, pacifiques mais néanmoins stupéfiantes pour beaucoup car sans précédent dans cet univers totalitaire. Trois jours plus tard, celles de Deraa, dans le sud, plus dures car elles protestaient contre des tortures infligées à des adolescents, tournèrent au bain de sang. Une expression qui va rester pertinente jusqu’à nos jours.

Faut-il convoquer les statistiques, ces froides abstractions ? Oui, quand même. Ne fût-ce que pour le nombre de 270.000 morts environ. Ou pour rappeler les dix à onze millions de déplacés. Parmi eux, près de cinq millions d’exilés. Dont une partie frappe à la porte d’une Europe qui se raidit, qui prend peur. Qui trahit ses idéaux.

Un conflit aux multiples visages

La dictature de la famille Assad a commencé le 12 novembre 1970 par un coup d’Etat. Hafez el-Assad décéda en 2000 et son fils Bachar reprit le flambeau, dans une république devenue propriété familiale. Alors, quand le vent de liberté des « printemps arabes » souffla jusqu’en Syrie onze ans plus tard, peu d’observateurs s’étonnèrent de la résistance du régime.

Mais la répression de la contestation allait échouer. Pire : les tirs à balles réelles contre les manifestants pacifiques allaient, en moins de six mois, déclencher un conflit des plus âpres, le plus sanglant de ce jeune siècle. Un conflit aux multiples visages. Où s’entrechoquent les intérêts des puissances mondiales et régionales. Où s’aiguisent les appétits des laissés-pour-compte comme les Kurdes. Où s’épanouit l’extrémisme religieux nourri par les injustices.

Dans ce sombre tableau, un acteur majeur semble comme occulté. Le peuple syrien. Il ne compte pas. Ou alors juste dans des chiffres. Telles quantités de réfugiés, de blessés. Qui sont autant de vies brisées dans d’indicibles souffrances.

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