EDITO CHRONIQUE – LA REVOLUTION SYRIENNE EST TERMINEE, LA GUERRE POUR LA SYRIE A COMMENCE


il y a 5 heures ·- La Révolution syrienne telle que nommée ainsi ne se terminera pas à la fin de cette guerre. Elle a pris fin ces dernières semaines. Oh, cela ne veut pas dire que le clan Assad a gagné, loin de là d’ailleurs. Mais tout simplement, qu’il n’y a plus rien dans les évènements actuels qui symbolise les demandes originelles et même les premiers combats. Ce 4 aout, au moment où j’avais déjà débuté cet édito, j’ai appris que des contacts combattants au sein d’une petite katiba familiale avait déposé les armes et ne participeraient pas aux batailles à venir dans la région de Jisr al-Shughur. Énième nouvelle de ce type. La raison ? Désormais toujours la même : « Nous ne combattons pas Assad pour ce qui arrive derrière… ».

Quand on a travaillé et suivi pendant plus de deux ans sur ce moment formidable de l’histoire du monde arabo-islamique, il y a forcément un profond sentiment de respect envers ces syriens et syriennes qui se sont levés, se lèvent et pour beaucoup tenteront encore de se lever. Je parlais clairement de révolte syrienne et de révolution syrienne. Car le plus solide régime de ce monde arabo-islamique, celui du clan Assad en Syrie (avec ceux des généraux égyptiens et des généraux algériens), était contesté, malgré la peur. Je ne suis pas un de ces bobos français qui s’émerveillent de voir la laïcité un jour dans le monde arabe. Je m’en moque comme de ma première chemise. Politiciens laïc ou partisan de l’Islam politique, un politicien restera toujours un politicien à mes yeux ! Mais il y avait dans cette révolte des choses plus fortes : le droit à l’expression la plus claire, l’organisation de comités locaux, des journaux qui se passaient sous le manteau, des banderoles qui défiaient les balles en disant simplement « nous ne reculerons plus », l’idée d’une égalité certaine, et surtout, une volonté de gueuler contre ce monde où les grandes puissances n’avaient que très peu de différences entre elles lorsqu’il s’agissait de tels évènements…

Désormais les militants révolutionnaires se font arrêter et emprisonner par centaines. Un jeune garçon qui dit un mot mal interprété, exécuté. Les journaux révolutionnaires, interdits de presse et de distribution. Non pas dans les zones loyalistes, non ! Mais dans les zones normalement rebelles ! Il y a bien des comités civils qui tentent de tenir l’originelle révolution avec ses slogans. A Alep, certains croient encore en un espoir devenu mirage. Mais tout a bien changé. Des hommes venus des quatre coins du monde, en aucun cas pour les demandes de syriens révoltés, imposent une terreur que même Celui dont il se revendique n’aurait jamais osé tolérer sur sa propre Oumma… Certains combattent encore clairement pour la rébellion, et j’en connais, mais ils sont devenus une minorité que ces étrangers qui décidaient de mourir non pour leurs idées à eux, mais pour les syriens et les idées des syriens…

Dans le même temps, la rébellion, qui devait progresser vers l’unité, a glissé vers les querelles pitoyables de personnes, de groupes politiques et de forces aux desseins non assumés. De grands chefs rebelles ont été tués et d’autres écartés… Abu Furat, Ryad al-Asaad, AbdelRazzaq Tlass, Qassim Saaedine, Hussein Harmoush, etc… et la liste est longue. Tous des déserteurs, tous des hommes de convictions, avec leurs défauts et mauvais actes pour certains, mais tous engagés avec une certaine idée de la révolte. Tous désormais réduits au silence ou à de simples interventions qui n’ont plus de poids… quand ils ne sont pas tout simplement morts.

Les ingérences internationales n’ont favorisé que ces actes de sabotages. Ceux là même dans les grandes capitales qui se plaignent que le clan Assad tienne bon, ont laissé passer des milliers de combattants radicaux confessionnels chiites. Là où d’ailleurs même le camp des pro-Assad était « sérieux » dans le sens qu’il était attaché à son chef avec une certaine rhétorique biaisée sur les minorités avec l’argument grotesque que le régime était laïc, ceux là même se sont noyés dans les confessionnalisme par un lien de plus en plus clair entre chiisme et alaouites. Les milices irakiennes chiites se sont ainsi récemment retrouvées attaquées à Damas par des citoyens alaouites pro-régime exaspérés des actes de ces hommes.

La révolution syrienne est terminée. La Chronique continuera de suivre ce qu’elle appelle désormais la « Guerre pour la Syrie » où désormais des forces s’affrontent pour une ville, un gouvernorat, ce pays, et, à plus grande échelle, à un morceau du monde. Triste fin pour un moment si incroyable de notre Histoire. Et comment finir sur cette symbolique ? Essayer de trouver de manière régulière le mot « Révolution » dans les déclarations de plus en plus de groupes radicaux qui s’incruste dans la révolte menée par la rébellion. Vous pouvez éplucher des milliers de documents, il ne reviendra que rarement et jamais pour s’y rattacher à leurs actes… La révolution syrienne s’est terminée en juillet 2013. Certains persisteront à faire vivre cet idéal. Mais une grande partie de cet idéal est parti avec la fumée des bombes loyalistes et dans les noirs desseins d’hommes sortis de l’ombre et qui ne songent qu’à amener cette ombre avec eux… Le reste ne tient plus qu’à un fil. Désormais, l’avenir appartient non aux syriens, déjà qu’il leur a très peu appartenu, mais à d’autres : des politiciens d’opposition ambitieux, un clan Assad coupé des réalités d’un pays divisé en deux, de puissances étrangères qui veulent se partager le gâteau, de groupes venus de pays voisins décidés à s’imposer dans le sang et la terreur.

LABROUSSE Cédric
4 aout 2013

Lettre d’une pigiste perdue dans l’enfer syrien


Créé le 31-07-2013 à 18h17 – Mis à jour le 04-08-2013 à 18h28

A Alep, en avril 2013 (Sipa)

A Alep, en avril 2013 (Sipa)

Ce texte sur son expérience syrienne a été publié le 1er juillet 2013, sur le site de la ‘Columbia Journalism Review’, par Francesca Borri, journaliste indépendante italienne, par ailleurs auteur d’un livre sur le Kosovo et d’un autre sur les rapports entre Israéliens et Palestiniens intitulé ‘Quelqu’un avec qui parler’ (Manifestolibri, 2010).

Il a suscité de très nombreuses réactions, auxquelles Francesca Borri a elle-même répondu sur le site du ‘Guardian’. Il nous a semblé qu’il méritait d’être traduit en français. 

Il m’a finalement écrit. Voilà plus d’un an que je lui envoie des articles à la pige. Pour lui, j’ai attrapé la typhoïde et reçu une balle dans le genou. Aujourd’hui, mon rédacteur en chef a regardé les infos et a pensé que je faisais partie des journalistes italiens qui ont été kidnappés. Il m’a envoyé un e-mail: «Si tu trouvais une connexion, pourrais-tu tweeter ta captivité ?»

Le même jour, dans la soirée, j’ai retrouvé le camp rebelle où je vivais, au beau milieu de cet enfer qui s’appelle Alep, et dans la poussière et la faim et la peur, j’ai espéré trouver un ami, un mot compatissant, un geste tendre. Au lieu de ça, je n’ai trouvé qu’un autre e-mail de Clara, qui passe ses vacances chez moi en Italie. Elle m’a déjà envoyé huit messages «Urgents !». Aujourd’hui elle cherche ma carte de spa, pour se faire masser gratuitement. Les autres messages dans ma boîte de réception ressemblaient à ça: «Excellent, ton article aujourd’hui ; aussi excellent que ton livre sur l’Irak.» Malheureusement, mon livre ne parlait pas de l’Irak, mais du Kosovo.

Du reporter freelance, les gens gardent l’image romantique d’un journaliste qui a préféré la liberté de traiter les sujets qui lui plaisent à la certitude d’un salaire régulier. Mais nous ne sommes pas libres, bien au contraire. Rester en Syrie, là où personne ne veut rester, est ma seule chance d’avoir du boulot. Je ne parle pas même d’Alep, pour être précise. Je parle de la ligne de front. Parce que les rédacteurs en chef, en Italie, ne veulent que le sang et les «bang bang» des fusils d’assaut. J’écris à propos des groupes islamistes et des services sociaux qu’ils mettent à la disposition des populations, les racines de leur pouvoir – une enquête beaucoup plus complexe à mener que le traditionnel article en direct du front. Je fais tout mon possible pour expliquer, et pas seulement pour émouvoir, et je me vois répondre: «Qu’est-ce que c’est que ça ? Six mille mots et personne ne meurt ?»

A vrai dire, j’aurais dû comprendre ça la fois où mon rédacteur en chef m’a demandé un article sur Gaza, parce que Gaza, comme d’habitude, était bombardé. J’ai reçu cet e-mail: «Tu connais Gaza par cœur», écrivait-il. «Quelle importance, que tu sois à Alep ?» Exactement. La vérité est que j’ai fini en Syrie parce que j’avais vu dans «Time» les photos d’Alessio Romenzi, qui est entré dans Homs par les égouts quand personne ne savait ce qu’était Homs. J’ai regardé ses clichés en écoutant Radiohead – ces yeux, qui me fixaient ; les yeux de ces gens en train de se faire massacrer par l’armée d’Assad, un par un, et personne n’avait même entendu parler d’un endroit nommé Homs. La conscience broyée comme par un étau, je n’ai pas eu d’autre choix que de partir en Syrie.

Mais que vous écriviez d’Alep ou de Gaza ou de Rome, les rédacteurs en chef ne voient pas la différence. Vous êtes payé pareil: 70$ par article. Même dans des endroits comme la Syrie, où la spéculation délirante fait tripler les prix. Donc, par exemple, dormir dans une base rebelle, sous les obus de mortier, sur un matelas posé à même le sol, avec cette eau jaune qui m’a donné la typhoïde, coûte 50$ par nuit ; une voiture coûte 250$ par jour.

Donc, plutôt que de minimiser les risques, vous finissez par les maximiser. Non seulement vous ne pouvez pas vous payer une assurance – presque 1000$ par mois – mais vous ne pouvez pas non plus payer un fixeur ou un traducteur. Vous vous retrouvez seul en terre inconnue. Les rédacteurs en chef sont bien conscients que rémunérer un article 70$ vous pousse à économiser sur tout. Ils savent aussi que si vous êtes sérieusement blessé, une partie de vous espère ne pas survivre, parce que vos finances ne vous permettent pas d’être blessé. Mais ils achètent l’article, même quand ils refuseraient d’acheter un ballon de foot Nike fabriqué par des enfants pakistanais.

Les nouvelles technologies nous amènent à penser que la vitesse est un élément de l’information. Mais ce raisonnement repose sur une logique autodestructrice: le contenu, désormais, est standardisé, et votre journal, votre magazine, n’a plus aucune singularité, et il n’y a donc plus aucune raison de payer un reporter. Pour les nouvelles, j’ai Internet – gratuitement. La crise que les médias traversent est une crise du média lui-même, pas du lectorat. Les lecteurs sont toujours là, et contrairement à ce que croient beaucoup de rédacteurs en chef, ce sont des gens intelligents qui demandent de la simplicité sans simplification. Ils veulent comprendre, pas uniquement savoir.

Chaque fois que je publie un témoignage de guerre, je reçois une douzaine d’e-mails de personnes qui me disent : «Ok, bel article, tableau saisissant, mais je voudrais comprendre ce qu’il se passe en Syrie.» Et j’aimerais tellement répondre que je ne peux pas proposer d’articles d’analyse, parce que les rédactions vont simplement le survoler et me dire: «Tu te prends pour qui, gamine ?» – malgré mes trois diplômes, mes deux livres et mes dix années passées à couvrir des guerres, d’abord comme enquêtrice humanitaire puis comme journaliste. Ma jeunesse, au passage, s’est volatilisée quand des morceaux de cervelle m’ont éclaboussée. C’était en Bosnie. J’avais 23 ans.

Les journalistes freelance sont des journalistes de seconde zone – même s’il n’y a que des freelance ici, en Syrie, parce que c’est une guerre sale, une guerre du siècle dernier ; c’est une guerre de tranchée entre des rebelles et des loyalistes qui sont si proches qu’ils se hurlent dessus pendant qu’ils se mitraillent. Quand vous découvrez la ligne de front, vous n’en revenez pas, avec ces baïonnettes que vous n’avez jamais vues que dans les livres d’histoire. Les guerres modernes sont des guerres de drones, mais ici ils combattent mètre par mètre, rue par rue, et on en chie de peur.

Et pourtant les rédacteurs en chef, en Italie, vous traitent comme un enfant ; vous prenez une photo hallucinante, et ils vous disent que vous avez été chanceux, au bon moment au bon endroit. Vous décrochez une exclusivité, comme l’article que j’ai écrit un septembre dernier sur la vieille ville d’Alep, classée au patrimoine de l’UNESCO, réduite en cendres tandis que les rebelles et l’armée syrienne se disputaient son contrôle. J’ai été la première reporter étrangère à y pénétrer, et les rédacteurs en chef vous lancent: «Comment pourrai-je justifier que mon journaliste n’ait pas pu entrer et que vous y êtes parvenue ?» J’ai reçu un e-mail d’un chef de service à propos de cet article: «Je le prends, mais je le publierai sous le nom de mon journaliste.»

Et puis, bien sûr, je suis une femme. Un soir, récemment, il y avait des tirs de mortier partout et j’étais assise dans un coin, avec la seule expression qu’on peut avoir sur le visage quand la mort risque de frapper d’une seconde à l’autre, et un autre reporter arrive, me regarde de la tête aux pieds, et me dit: «Ce n’est pas un endroit pour une femme.» Que pouvez-vous répondre à un type comme ça ? Crétin, ce n’est un endroit pour personne.

Si je suis effrayée, c’est parce que je suis lucide. Parce qu’Alep n’est que poudre à canon et testostérone et que tout le monde est traumatisé: Henri, qui ne parle que de guerre ; Ryan, bourré d’amphétamines. Et pourtant, à chaque fois que nous voyons un enfant taillé en pièces, c’est d’abord vers moi, la femme «fragile», qu’ils se tournent, pour savoir comment je me sens. Et je suis tentée de leur répondre : je me sens comme vous. Et les soirs où j’ai l’air blessée, ce sont les soirs où je me protège, où j’évacue toute émotion et tout sentiment ; ce sont les soirs où je m’épargne.

Parce que la Syrie n’est plus la Syrie. C’est un asile de fous. Il y a cet Italien qui était au chômage et qui a rejoint al-Qaeda, dont la mère sillonne Alep pour le retrouver et lui mettre une bonne raclée ; il y a le touriste japonais qui arpente les lignes de front parce qu’il dit avoir besoin de deux semaines de «sensations fortes» ; le Suédois diplômé d’une école de droit qui est venu pour rassembler des preuves de crimes de guerre ; les musiciens américains qui portent la barbe à la Ben Laden, prétendant que ça les aide à se fondre dans le décor alors qu’ils sont blonds et qu’ils mesurent plus d’un mètre quatre-vingt-dix. (Ils ont apporté des médicaments contre la malaria, même s’il n’y a pas de cas de malaria ici, et veulent les distribuer en jouant du violon). Il y a les membres de diverses agences des Nations-Unies qui, lorsque vous leur dites que vous connaissez un enfant souffrant de leishmaniose (une maladie transmise par piqûre d’insecte) et que vous leur demandez s’ils pourraient aider les parents à le faire soigner en Turquie, vous répondent qu’ils ne le peuvent pas parce que c’est un cas particulier et qu’ils ne s’occupent que de «l’enfance» en général.

Mais nous sommes des reporters de guerre après tout, n’est-ce pas ? Une bande de frères (et de sœurs). Nous risquons nos vies pour donner une voix à ceux qui n’en ont pas. Nous avons vu des choses que la plupart des gens ne verront jamais. Nous sommes parfaits pour animer les dîners en ville. Les bons clients que tout le monde veut inviter.

Mais le secret sordide, c’est qu’au lieu d’être unis, nous sommes nos propres pires ennemis ; et la raison du papier payé 70$, ce n’est pas le manque d’argent, parce qu’il y a toujours de l’argent pour un papier sur les petites amies de Berlusconi. La vraie raison, c’est que quand vous demandez 100$, quelqu’un d’autre est prêt à le faire pour 70. C’est une compétition féroce. Comme Beatriz, qui aujourd’hui m’a indiqué une direction erronée pour pouvoir être la seule à couvrir une manifestation, tromperie qui m’a menée au milieu des snipers. Juste pour couvrir une manifestation, semblable à des centaines d’autres.

Pourtant nous prétendons être ici afin que personne ne puisse dire : «Mais nous ne savions pas ce qui se passait en Syrie.» Alors que nous ne sommes ici que pour emporter un prix, pour gagner en visibilité. Nous sommes ici à nous mettre des bâtons dans les roues comme si un prix Pulitzer était à notre portée alors qu’il n’existe absolument rien de ce genre. Nous sommes coincés entre un gouvernement qui ne vous accorde un visa que si vous êtes contre les rebelles et les rebelles qui, si vous êtes avec eux, ne vous autorise à voir que ce qu’ils veulent bien vous montrer.

La vérité, c’est que nous sommes des ratés. Deux ans que ça dure et nos lecteurs se rappellent à peine où se situe Damas, le monde entier qualifie ce qui se passe en Syrie de «pagaille» parce que personne ne comprend rien à la Syrie – hormis le sang, encore le sang, toujours le sang. Et c’est pour cette raison que les Syriens ne nous supportent plus maintenant. Parce que nous montrons au monde entier des photos comme celle de cet enfant de sept ans avec une cigarette et une kalachnikov. Il est clair que cette photo est une mise en scène mais elle a été publiée dans les journaux et sur les sites web du monde entier en mars et tout le monde criait: «Ces Syriens, ces Arabes, quels barbares !»

Lorsque je suis arrivée ici la première fois, les Syriens venaient vers moi et me disaient: «Merci de montrer au monde les crimes du gouvernement.» Aujourd’hui, un homme est venu vers moi ; il m’a dit: «Honte à vous.»

Si j’avais réellement compris quelque chose à la guerre, je n’aurais pas essayé d’écrire sur les rebelles et les loyalistes, les sunnites et les chiites. Parce que la seule histoire qui vaille d’être racontée en temps de guerre, c’est comment vivre sans peur. Tout peut basculer en une fraction de seconde. Si j’avais su cela, alors je n’aurais pas eu si peur d’aimer, d’oser, dans ma vie ; au lieu d’être ici, maintenant, recroquevillée dans l’obscurité et la puanteur, en regrettant désespérément tout ce que je n’ai pas fait, tout ce que je n’ai pas dit. Vous qui demain serez encore en vie, qu’attendez-vous ? Pourquoi hésitez-vous à aimer ? Vous qui avez tout, pourquoi avez-vous si peur ?

Francesca Borri

Traduit de l’anglais par Véronique Cassarin-Grand et David Caviglioli

Avec l’autorisation de la ‘Columbia Journalism Review’

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5 jeunes Palestiniens risquent la prison à vie pour de supposés jets de pierre


samedi 3 août 2013 – 06h:00

Tadas Blinda


Cinq garçons palestiniens, âgés de 16-17, risquent la prison à perpétuité pour de prétendus jets de pierres.

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Une Palestinienne hurle tandis que la police israélienne kidnappe son garçon lors d’affrontements entre lanceurs de pierres et la police israélienne d’occupation – Photo : Reuters

Les garçons ont été chargés chacun de 25 chefs d’accusation de tentative d’assassinat après avoir été accusés d’avoir causé un accident dans lequel une voiture remplie de colons s’est écrasée contre un camion garé près de Salfit, en Cisjordanie occupée.

Le jeudi soir 14 mars une voiture conduite par Adva Biton, habitant la colonie illégale de Yakir, a percuté l’arrière d’un camion stationné sur la route n° 5 dans le gouvernorat de Salfit, dans les territoires palestiniens occupés. Le conducteur et ses 3 filles ont été blessées dans l’accident, l’un des enfants sérieusement. Adva Biton a affirmé que l’accident a été causé par des enfants palestiniens jetant des pierres sur sa voiture. Le chauffeur de camion a d’abord témoigné qu’il s’était arrêté en raison d’une crevaison, mais plus tard, il a changé son témoignage indiquant que il aurait vu des pierres posées par la route. Il n’y avait pas d’autres témoins de l’accident ce jour-là.

Dix-neuf mineurs des villages de Hares et Kifl Hares ont été arrêtés à la suite de l’accident de voiture. Aucun des enfants n’avait de condamnations antérieures ni d’accusations de lancers de pierres. Certains de ces enfants ont été maintenus en isolement pendant deux semaines et ils ont subi violences et mauvais traitements pendant leur détention.

La plupart des garçons ont été libérés après des premiers interrogatoires. Ali Shamlawi, Mohammed Kleib, Mohammed Suleiman, Ammar Souf et Souf Tamer, tous âgés de 16 ou 17 ans, sont toujours détenus et emprisonnés dans une prison israélienne pour adultes. Ce sont « les garçons d’Hares ».

Les garçons d’Hares sont chacun chargés de 25 chefs d’accusation de tentative d’assassinat et ils font face à 25 années d’emprisonnement ou à la prison à vie. Chaque chef d’accusation de tentative d’assassinat provient de chaque pierre qui aurait été lancé sur des voitures le long de la route n° 5. Toute l’affaire repose sur les aveux d’un garçon, extirpé lors d’un interrogatoire discutable lorsque ni l’avocat des garçons ni ses parents n’ont été autorisés à être présents. Initialement, il n’y avait pas de témoins présents sur les lieux de l’accident. Cependant 61 témoins des colonies juives environnants se sont ensuite présentés, après que l’affaire ait retenu l’attention des médias, certains d’entre eux affirmant avoir vu des enfants jeter des pierres et d’endommager certaines de leurs voitures.

La mère d’Ali appelle à l’attention internationale

La mère d’Ali Shamlawi a de terribles souvenirs de la nuit dernière, la dernière fois qu’elle a vu son fils. 15 à 20 soldats ont fait irruption dans la maison à environ 3h du matin, leurs visages dissimulés par une cagoule noire. Aucun d’eux n’a donné de raison de l’incursion dans la nuit. Pour la famille Shamlawi, ce qui s’était passé trois jours avant était juste un accident de voiture, et ils ne pouvaient pas imaginer que l’événement avait été présenté par les médias israéliens comme une « attaque terroriste », et que leur fils de 16 ans allait être accusé d’être l’un des « terroristes » qui en seraient responsables. La mère d’Ali insiste que son enfant est innocent : « Quand la voiture a percuté le camion, les garçons étaient déjà dans le village. Ils rentraient de leur ballade en montagne, où ils sont allés manger des amandes vertes. Quand ils ont entendu le crash, ils étaient en face de l’école, de sorte qu’ils ne pouvaient pas avoir jeté des pierres. »

Le souvenir le plus pénible est la phrase prononcée par un soldat avant qu’Ali ne soit menotté et amené vers une destination inconnue : « Dis adieu à ta mère, car tu peux ne jamais la revoir ». La mère d’Ali sanglote, comme elle répète ces mots, puis elle ajoute : « Au début, je pensais qu’il avait dit cela juste pour nous faire peur, mais maintenant je vois qu’il en était vraiment persuadé. » Si l’accusation se conclut pour les garçons par 25 années de prison, Ali ne pourrait plus revoir sa famille jusqu’à ce qu’il ait 41 ans.

Tandis que le garçon était poussé hors de la maison, le père d’Ali s’est approché d’un agent de renseignement : « je lui ai demandé de dire aux soldats de ne pas frapper mon fils sur l’épaule. Il a juste eu une opération et ça lui fait très mal. Quand nous avons réussi à rendre visite à Ali en prison, après deux mois de détention, il nous a dit qu’ils l’ont toujours frappé là, à dessein ».

En prison, Ali a été sauvagement battu quasiment chaque jour et il a été menacé, s’il n’avouait pas être coupable, que sa mère et sa sœur soient emmenées en prison et humiliées par la fouille de leurs vêtements. Les 16 premiers jours de détention, Ali a été placé dans une cellule en isolement, sans nourriture, ni eau ni l’accès aux toilettes pendant des périodes de 14 heures.

La mère d’Ali dénonce un système qui oblige les enfants à signer une déclaration de culpabilité : « Il s’agit d’un enfant de 16 ans, combien de temps pensez-vous qu’il puisse résister à cette pression avant d’avouer ? » Comme elle n’est pas en mesure de ramener son fils à la maison , sa principale préoccupation est que son histoire ne reste pas sans écho, mais contribue à mieux faire comprendre la souffrance des Palestiniens : « je veux que tout le monde vienne au procès et voient ce qu’est la réalité de la prétendue démocratie en Israël ».

Les conséquences de l’affaire des garçons d’Hares

Avigdor Lieberman, le dirigeant du parti fasciste Yisrael Beitenou a exprimé son espoir que les lanceurs de pierres seraient traités comme des personnes tirant à balles réelles et que les « règles d’engagement militaires » seraient mis à jour en conséquence.

Cette affaire pourrait créer un précédent dangereux si les cinq garçons palestiniens sont condamnés malgré l’absence de preuves pour soutenir les accusations. Cette jurisprudence permettrait aux tribunaux militaires israéliens, devant lesquels les Palestiniens sont jugés, de condamner les enfants palestiniens, dès l’âge de 12 ans, pour tentative de meurtre en cas de jets de pierres.

Pour en savoir davantage sur la détention des Palestiniens consultez l’article précédent sur ​​le Palestine Monitor.

Pour des informations détaillées sur l’affaire et savoir comment vous pouvez manifester votre soutien, consultez le site dédié aux garçons d’Hares.

23 juillet 2013 – Palestine Monitor – Vous pouvez consulter cet article à :
http://www.palestinemonitor.org/det…
Traduction : Info-Palestine.eu

Le Belge Ali Aarrass en danger de mort dans sa prison marocaine


C’est l’histoire d’un homme qui va peut-être mourir en prison dans quelques jours. Un Belge en grève de la faim et de la soif dans une prison marocaine. Plus exactement, un Belgo-Marocain. A l’exception de ses proches, de ceux touchés par son sort, de quelques parlementaires et d’une agence de l’ONU, personne ne se préoccupe de son cas pathétique. A des degrés divers, trois Etats, le Maroc, l’Espagne et la Belgique, seront responsables s’il lui arrive malheur.
Il s’appelle Ali Aarrass. Il a 51 ans. En degré d’appel, le 2 octobre 2012, il a été condamné à douze ans de prison (après les quinze ans écopés en première instance, le 29 novembre 2011) pour « utilisation illégale d’armes » et « appartenance à un groupe ayant l’intention de commettre des actes terroristes ». Problème : Ali Aarrass a été torturé et ses « aveux » signés figurent sur un document rédigés en arabe, langue qu’il ne maîtrise pas. Personne n’a connaissance d’autres « preuves » contre lui.
Comment cette histoire à peine croyable s’est-elle développée ? Rétroactes.
Ali Aarrass est né le 4 mars 1962 à Melilla, l’enclave espagnole au nord du Maroc. Il arrive à 15 ans en Belgique muni d’un passeport marocain, mais il n’a jamais habité au Maroc où il n’a aucune attache. Le jeune Ali abandonne vite l’école, il veut travailler. Il travaille. Son dernier boulot en Belgique : libraire à Bruxelles. Il se marie en 1989, devient belge, fait son service militaire en Belgique (à l’Otan !) en 1993. En 2005, il retourne vivre à Melilla pour rejoindre son père.

Descente en enfer

Le cauchemar débute en 2006, par une première interpellation de la police espagnole qui le soupçonne de terrorisme. Il est relâché. Mais le 1er avril 2008, il est arrêté et emprisonné. Le célèbre juge Baltazar Garzon enquête pendant un an. Faute de preuves, il prononce un non-lieu le 16 mars 2009. Mais les autorités espagnoles ne le libèrent pas car le Maroc exige son extradition.
Le Haut-commissariat aux droit de l’homme de l’ONU examine son cas et demande le 26 novembre à Madrid de suspendre l’extradition en raison des risques de tortures encourus. Le gouvernement espagnol ignore l’avis et l’extrade le 14 décembre 2010.
L’ONU avait raison, le Maroc reste le Maroc. Pendant douze jours, Ali Aarrass va connaître les tristement célèbres chambres de torture de Temara, près de Rabat. Il connaît l’enfer. A bout de force, il finit par parapher des aveux rédigés dans un arabe classique qu’il ne connaît pas. S’ensuivent les condamnations mentionnées plus haut.
Al Aarrass s’empresse dès le 11 février 2011 de signaler au juge d’instruction marocain les faits de torture dont il a été l’objet. Ses avocats déposent des plaintes, mais la justice marocaine refuse d’ouvrir une enquête, se contentant d’un rapport médical du 8 décembre 2011 qui concluait qu’il ne portait aucune trace de torture. Amnesty International précise que « les experts indépendants commis par la défense d’Ali Aarrass ont jugé que le rapport d’examen était loin d’être conforme aux normes internationales en matière médico-légale qui sont inscrites dans le Protocole d’Istanbul ».
Le Haut-commissariat de l’ONU aux droits de l’homme s’intéresse alors à nouveau à lui. Son rapporteur spécial sur la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumais ou dégradants fait un rapport daté du 14 décembre 2012. Juan E. Mendez y est cinglant. Il a pu voir l’accusé en prison le 20 septembre de la même année avec son propre médecin légiste. Les traces de tortures sont effectivement constatées (voir encadré). Les recommandations de ce rapport resteront lettre morte.
La famille et les amis d’Ali Aarrass se démènent depuis des années. Un site rend compte des éléments de l’affaire (freeali.eu). Mais son cas émeut peu, ou a du mal à se faire connaître. Seize parlementaires belges (1), dont une poignée d’origine marocaine, publient tout de même un appel le 16 février 2012 pour demander au ministre belge des Affaires étrangères de relayer aux autorités marocaines les inquiétudes sur la torture subie et l’iniquité des procès.

Grève de la faim

Le sort d’Ali Aarrass prend un caractère dramatique en ce mois de juillet. Voici ce qu’en dit Amnesty : « Ali Aarrass a entamé sa grève de la faim le 10 juillet car des employés de la prison étaient entrés dans sa cellule en son absence, avaient emmené sa correspondance personnelle, notamment des lettres de sa famille et des cartes postales de personnes lui apportant leur soutien, et avaient laissé les lieux en désordre. Il a ensuite été privé des droits élémentaires des prisonniers, y compris passer des appels téléphoniques, avoir accès à son courrier, se doucher et sortir dans la cour, ce qui s’apparente à des mauvais traitements. Il a durci sa grève de la faim le 25 juillet en refusant de boire. Depuis lors, il n’est pas autorisé à avoir des contacts avec sa famille ni ses avocats ».
Son état de santé serait devenu précaire. « Nous n’avons que des nouvelles indirectes, nous dit sa sœur Farida. Il est devenu très faible, nous sommes très inquiets. Au début de cette affaire, nous avions cru à une erreur car Ali n’est pas politisé. J’ai assisté aux procès, j’ai vu d’appel qui dormaient pendant l’audience ! Sauf que l’un d’eux a sommé Ali de se taire quand il évoquait la torture et lui a lâché qu’il avait de toute façon signé ses aveux. »
Les avocats d’Ali Aarrass ont porté la condamnation en appel devant la Cour de cassation, « sans beaucoup d’espoir », comme le dit Me Dounia Alamat. Avec Farida Aarrass, celle-ci a encore interpellé d’urgence le ministre belge des Affaires étrangères le le 26 juillet. Car la Belgique, parlons-en, n’a jamais levé le petit doigt pour le Belge Ali Aaarass.
Le porte-parole des Affaires étrangères a expliqué le 25 juillet que « le droit international stipule que lorsqu’un citoyen binational connaît un problème avec l’un de ses deux pays, l’autre s’abstient d’intervenir ». Un argument que Me Dounia Alamat balaie : « La Belgique invoque une convention de 1930 qui est désuète et que le Maroc n’a de toute façon même pas signée ! La jurisprudence internationale montre au contraire que les Etats protègent leurs ressortissants même en cas de double nationalité et puis la règle absolue en droit international c’est l’interdiction de la torture ».
Plusieurs citoyens belges d’origine marocaine ont lancé sur Facebook des appels au ministre Didier Reynders. Comme Radouane el-Baroudi, qui explique être né le 27 septembre 1979 à l’hôpital Edith Cavell, à Bruxelles : « Je sais comme vous que mon pays d’origine, le Maroc, est une dictature où l’on torture (…). Monsieur le Ministre, m’aideriez-vous s’il m’arrivait malheur au Maroc ? ».
BAUDOUIN LOOS

(1) Zoë Genot, membre du parlement fédéral, Ecolo; Eva Brems, membre du parlement fédéral, Groen; Fouad Ahidar, membre du parlement bruxellois, SP.a; Jan Rogiers, membre du parlement flamand, SP.a; Bert Anciaux, membre du Sénat, SP.a; Patrick Moriau, membre du parlement fédéral, PS; Jamal Ikazban, membre du parlement bruxellois, PS; Juliette Boulet, membre du parlement fédéral, ECOLO-Groen; Nadia El Yousfi, membre du parlement bruxellois, PS; Céline Delforge, membre du parlement bruxellois, Ecolo; Olivier Maingain, membre du parlement fédéral, FDF; Zakia Khattabi, membre du Sénat, Ecolo; Ahmed el-Khannouss, membre du parlement bruxellois, CDH; Dirk Peeters,  membre du parlement flamand, Groen; Meyrem Almaci, membre du parlement flamand, Groen; Mahinur Özdemir, membre du parlement bruxellois, CDH.

Une version plus courte de cet article est parue dans le journal “Le Soir” du jeudi 1er août 2013.

Tunisie : Le blog Boukornine


Il faut avoir vécu ce soir au Bardo pour comprendre que le peuple ne lâchera jamais prise.Il faut avoir senti le sol trembler. Il faut avoir vu les gens pleurer en entonnant l’hymne national. Il faut avoir vu la place bondée comme jamais pour mesurer la révolte qui anime le peuple contre ceux qui ont confisqué sa révolution.

Des cheikhs de la Zitouna ont récité des versets coraniques. Les manifestants ont fait la prière dans la rue.
Pourtant, Noureddine Khadmi, le terroriste qui appelle expédie nos jeunes s’embourber dans l’enfer syrien, a sorti un communiqué ce matin, déformant un slogan et accusant la foule de « mécréants » et « ennemis de l’islam » pour semer la discorde et entraîner les gens à s’entretuer.
Tu en as vu beaucoup des « ennemis de l’islam » qui font la prière, espèce de terroriste ?

Ce sont les derniers soubresauts d’un islamisme en faillite. À bout d’arguments, ils jouent la carte de la victimisation et de faux-débats identitaires, ils prétendent que ces foules qui grondent et exigent leur départ sont « manipulées », font partie d’un « complot israélien » ou encore, sont des « mécréants qui veulent détruire l’islam ».

Vous n’avez plus aucune crédibilité. Plus aucune capacité de mobiliser des gens. Le peuple vous vomit.

Ce soir, ils ont envoyé des dizaines de milliers de SMS, chargé leurs imams vendus d’inciter les fidèles à se rendre au Bardo, payé des gens pour qu’ils viennent les soutenir et pourtant rien n’y fit.

Ils étaient malgré tout, moins nombreux que nous.
Bientôt, ils seront à court de Chocotom et plus personne n’en voudra.

Ce parti fasciste aura quand-même réussi l’exploit de rassembler les frères ennemis de l’UGTT et de l’UTICA ou encore de réconcilier, du moins momentanément, Jabha et Nidaa.

Encore un nouveau discours de Laârayedh et de Marzouki, le même autisme, le même déni, même si la voix est plus tremblotante et que la fin semble plus proche que jamais.

Les revendications sont claires: la dissolution de l’ANC, la chute du gouvernement, la formation d’un gouvernement de salut national pour sauver ce qui peut encore l’être et la finalisation de la constitution par une commission d’experts ainsi que la réalisation au plus tôt, d’élections.

Même si la l’alternative de l’UGTT concernant la continuante est aussi à étudier, celle de ne pas dissoudre l’ANC mais de la déchoir de quasiment toutes ses prérogatives sauf celle de voter pour la version finale de la constitution.

« Station d’attente », de Amir HASSAN


Une bonne nouvelle au milieu du désastre que constitue le resserrement du blocus de Gaza : notre ami Amir HASSAN, diplômé de l’université d’Al-Aqsa à Gaza, vient de se voir attribuer une « Mention spéciale du jury » du Consulat Général de France à Jérusalem, au Concours d’écriture Planète-femmes 2013, pour ce magnifique et terrible poème :

« Station d’attente »,

de Amir HASSAN

Assise, depuis plus de trente ans, depuis que le chant de la guerre a fait le tour du village, depuis que les hommes sont partis à la recherche de la paix perdue, depuis ce mensonge antique, depuis que la rose n’est plus la rose, depuis que l’hiver égorge la beauté des saisons, depuis que les retrouvailles ne sont plus possibles et depuis que la mort a tenu ses promesses.

Assise comme un vieux papier qui résiste face à la poussière, la mémoire est faible, cependant l’oubli n’y a pas trouvé sa place.

Le corps est fragile mais le cœur bat encore, indifférent, juste pour l’harmonie et la symphonie du geste.

Je n’ai pas vu les années passer, elles étaient toutes complices. Je n’ai pas senti les cheveux blancs pousser dans le champ sur ma tête. Des cheveux comme une couronne de sagesse dans ce vieux royaume qui n’a plus envie de repeindre le ciel avec trois couleurs, n’a plus envie de confisquer les nuages, la pluie et n’a plus envie de faire du temps des leçons d’histoire pour une génération naïve. Une génération qui croit à tout quand ce vieux royaume prend du recul.

Ô fils de ma patrie, je ne vous regarde plus depuis que j’ai appris que le dernier regard n’adoucit pas l’adieu, ne fait pas revenir les martyrs, ne rassure pas les futures victimes de la machine aveugle de la guerre .

Ô soldats de mon pays, qu’elle est noire ma nation sans vous, qu’il est hypocrite ce Noël sans vous, qu’elle est cruelle la vie sans vous et qu’elle est profonde la poésie après vous.

Voyez en moi l’invisible, comprenez en moi l’incompréhensible, regardez bien comment la guerre transforme les dames en stations d’attente.

Regardez bien comment la guerre a fait de la terre un énorme cimetière gris, où les morts ont du mal à mourir correctement, dignement. Un cimetière où les orphelins semblent être des courriers sans adresse et où les graines germent sur les cadavres des innocents.

Ô soldats, je n’ai plus le privilège de parler comme avant, le silence a fait de moi son fief, et le temps m’a fait oublier les mots, à part vos prénoms car ce ne sont pas des mots, mais des rimes.

J’aurais aimé vous dire combien de jeunes rêveurs sont passés par là, devant mes yeux, à cette époque où mes yeux avaient encore le droit de bouger de droite à gauche. A cette époque, où ils avaient encore le droit de croire au retour des arbres combattants, j’aurais peut-être crié pour briser cette atmosphère maudite qui vous dicte des mensonges horribles, qui vous dit que la guerre fait des héros.

On n’a pas besoin d’un héros immobile jeté par terre avec deux balles qui lui décorent sa dernière apparence.

Regardez la neige triste autour de moi, elle a mes larmes, mes pleurs. Sans parler que ce soleil ancien n’ose même pas apparaître face à la grandeur de cette montagne de douleur et de chagrin. Pourtant, avant, je ne savais pas que le chagrin pouvait être un pays, je ne savais pas que les femmes pouvaient être des demeures de deuil à jamais.

Le rythme des canons n’est pas plus fort que le rythme du silence que nous portons au creux de nos cœurs. Nous, femmes de la planète masculine guerrière ; nous, les derniers refuges pour les instants qui assassinent ; nous, les figures qui feront de beaux tableaux à la mairie ; nous, les soldats inconnus sur la place de la république ; nous, les oubliées sur un banc dans les jardins publics ; nous, les enterrées vivantes dans ce monde sophistiqué ; nous, la longue queue aux portes des cliniques et des boulangeries ; nous, les statues nues que les regards des passagers violent sans merci ; nous, le message de paix qui parle sans voix, les cris sans bruit, les caresses et les câlins parfumés d’amour, les prières tardives qui font veiller Marie, les chants rebelles qui luttent contre l’injustice, et le regard profond qui dit tout ou qui ne dit rien du tout…

Ô soldats, je ne suis pas toute nue et je ne suis pas Jésus, mais un seul regard vous aurait peut-être sauvé la vie. »

Amir Hassan

E-mail : ameer_h_2004@hotmail.com

En post-scriptum, Amir nous dit :

« A Gaza la situation est vraiment catastrophique. Il y a une vraie crise alimentaire, de carburant, de transport et d’électricité.

Le passage de Rafah est fermé, personne ne peut voyager. 50 personnes seulement ( Malades, Etrangers) par jour. Des milliers de Gazaouis sont bloqués.

On ne reçoit que les menaces d’Israel.

On attend le pire.

Mais on garde l’espoir, car c’est gratuit de le garder.

Pensée de Gaza, Gaza la chaleur humaine. »

CAPJPO-EuroPalestine

Pape François: les Syriens ont besoin de votre soutien


Pape François: les Syriens ont besoin de votre soutien
  • A Pape François
    1. Paolo Dall'Oglio
    2. Lanciata daPaolo Dall’Oglio

      Sulaymaniyah, Italy


Mon nom est Paolo Dall’Oglio, je suis jésuite et pendant plus de trente ans, j’ai promu en Syrie l’harmonie islamo-chrétienne.

J’ai pris position en faveur des Syriens démocrates écrasés par une répression inhumaine et aveugle que j’espérais ne pas voir au vingt et unième siècle. J’ai été expulsé en juin 2012, et depuis j’ai travaillé à plein temps pour la défense des droits des Syriens et la légitimité de leur révolution.

Aujourd’hui, nous le savons, la Syrie sert d’arène pour une lutte à mort géopolitique régionale. Dans tout cela, les Églises n’ont pas su réagir à temps, et les chrétiens sont maintenant pris au piège dans la zone de guerre et ont simplement tendance à quitter le pays.

Malheureusement, le régime syrien a été très habile à utiliser un certain nombre de membres du clergé, hommes et femmes, pour diffuser sa propagande et se présenter en Occident comme l’unique et dernier rempart dans la défense des chrétiens persécutés par le terrorisme islamique.

Cette opération de manipulation de l’opinion a réussi en grande partie à discréditer l’effort révolutionnaire syrien, sur le terrain et à l’étranger, aux yeux des citoyens du monde entier, et a ainsi pu obtenir une paralysie de la diplomatie et de la politique européennes qui en fin de compte ne fait que renforcer les groupes extrémistes et affaiblir la société civile.

La forte implication instrumentalisée des Eglises dans la manipulation mensongère systématique du régime ne peut qu’exiger une réaction consciente et responsable de la part de l’Église catholique et, par conséquent, du Pape de Rome.

La pétition que je présente à votre attention montrera le visage le plus cohérent et mature de la société française et internationale, et permettra au Pape François de vaincre la résistance de son contexte à tendance islamophobe – bien souvent de manière typiquement subtile et indirecte –, et de lancer sa propre initiative diplomatique, demandant l’intervention de nouveaux acteurs tels que l’Amérique latine.

Cette pétition qui est mienne et désormais vôtre, présente au Pape la nécessité de contrer l’actuelle utilisation systématique par le régime d’acteurs parmi les ecclésiastiques les plus importants au Proche-Orient, afin de regarder au-delà, de répondre aux attentes de tous les Syriens qui souffrent pour la liberté, et de préparer un avenir positif pour les chrétiens qui choisiront de rester au pays ou d’y retourner.

Voici ma lettre au Pape François:

Cher et très estimé Pape François, vous sachant amoureux de la paix dans la justice, nous vous demandons de promouvoir personnellement une initiative diplomatique urgente et inclusive pour la Syrie, qui garantirait la fin du régime tortionnaire et meurtrier, sauvegarderait l’unité dans la diversité du pays, et permettrait par les moyens de l’autodétermination démocratique avec l’assistance de la communauté internationale, la sortie de la guerre entre extrémismes armés.

Demandons avec confiance au Pape François de s’informer personnellement sur la manipulation systématique de l’opinion catholique dans le monde par les complices du régime syrien, en particulier par certains membres du clergé, avec l’intention de nier l’essence même de la révolution démocratique et de justifier, avec l’excuse du terrorisme, la répression qui prend de plus en plus le caractère de génocide.

A:
Cher et très estimé Pape François, vous sachant amoureux de la paix dans la justice, nous vous demandons de promouvoir personnellement une initiative diplomatique urgente et inclusive pour la Syrie, qui garantirait la fin du régime tortionnaire et meurtrier, sauvegarderait l’unité dans la diversité du pays, et permettrait par les moyens de l’autodétermination démocratique avec l’assistance de la communauté internationale, la sortie de la guerre entre extrémismes armés.Demandons avec confiance au Pape François de s’informer personnellement sur la manipulation systématique de l’opinion catholique dans le monde par les complices du régime syrien, en particulier par certains membres du clergé, avec l’intention de nier l’essence même de la révolution démocratique et de justifier, avec l’excuse du terrorisme, la répression qui prend de plus en plus le caractère de génocide.

Cordiali saluti,
[Il tuo nome]

Colonisation israélienne : Juliette Binoche, ne vous laissez pas manipuler


jeudi 25 juillet 2013 par Michèle Sibony

Par Michèle Sibony
Union Juive Française pour la Paix

LE PLUS.Vous vous en souvenez peut-être : en 2010, face à Alain Finkielkraut sur un plateau télé, l’actrice Juliette Binoche avait pleuré de désemparement en entendant le philosophe parler des Palestiniens. Trois ans plus tard, elle fait la promo d’une marque installée notamment dans les colonies illégales d’Israël. Michèle Sibony, membre de l’Union Juive Française pour la Paix et de la Campagne BDS France, ne cache pas sa déception.

Édité et parrainé par Hélène Decommer

Chère Juliette Binoche,

Je me permets de vous écrire parce que je vous ai aimée dans tous vos films, même ceux que je n’ai pas aimés. J’aime l’actrice en recherche que vous êtes, recherche de vérité en soi-même, dans son travail d’artiste, dans la vie…

Je me permets de vous écrire parce que je viens de découvrir, que vous avez prêté votre présence, votre beauté, à une opération publicitaire de cosmétiques intitulée Beauty City Paris, qui s’est déroulée à Tel Aviv le 26 juin dernier.

Cette opération se faisait pour la promotion de la chaîne de magasins Super-Pharm, vous l’ignorez peut-être. Après tout, cela relève parfois des activités d’un-e comédien-ne de promouvoir des produits, mais là il y a un hic tout de même :

Une promo pour une marque qui profite de la colonisation

La Coalition des femmes pour la Paix, qui lutte depuis des années contre l’occupation, a créé un site qui s’appelle « Who Profits ? » où elle indique avec précision quelles sont les entreprises, aussi bien israéliennes qu’étrangères d’ailleurs, qui profitent de l’occupation et de la colonisation. Avec des installations dans les territoires occupés, une main d’œuvre palestinienne sans droits, contrainte pour vivre d’accepter de très bas salaires, et un marché de distribution local, celui des colons illégalement installés sur une terre occupée, et international.

Or Super-Pharm, la chaîne de magasins que vous avez honorée de votre présence et promue, y figure en bonne place. Installée dans plusieurs colonies autour de Jérusalem, elle utilise l’occupation et la colonisation illégales à son profit.

Ainsi, croyant peut-être à une banale opération publicitaire, vous aurez participé à ancrer dans la normalité un phénomène totalement anormal.

D’ailleurs les institutions de propagande israélienne créées pour contrer le boycott culturel en Israël ne s’y sont pas trompées. Un de leur site destiné à cela, Créative Community for Peace (vous apprécierez la dénomination en l’occurrence), vous mentionne dans la liste des artistes qui, ayant accepté de se rendre en Israël pour une performance où une autre, permettent de démontrer qu’il y a un camp pro-israélien. Malgré vous peut-être, vous en faites partie.

Toutes ces informations ont été transmises par le groupe israélien du boycott de l’intérieur, Boycott from Within.

En 2002, vos larmes étaient pourtant sincères

Je vous écris parce que je me souviens, comme beaucoup de gens, de vos larmes le 30 mars 2002 devant les semonces d’Alain Finkielkraut qui indiquait, sérieux comme un pape de la pensée réactionnaire, que c’étaient les dominés qui avaient aujourd’hui tous les droits…

Finkielkraut et les larmes de Juliette Binoche par GrOuMe

Je sais que vos larmes étaient sincères, vous avez alors cité Nelson Mandela et ce qu’il avait réussi à faire après des années de souffrance, sa longue détention, et l’Apartheid subi par son peuple, comme un modèle pour les juifs après leur malheur européen. Ce n’est pas un exemple anodin à mes yeux, dix ans plus tard alors que le parlement israélien vote des lois de plus en plus discriminatoires contre les Palestiniens citoyens israéliens, crée de multiples statuts pour les autres, les enferme dans de nouveaux Bantoustans, veut en ce moment même déplacer de force 40.000 Bédouins palestiniens du Néguev au sud d’Israël, rapprochant ce régime de celui de l’Apartheid sud-africain. Personne ne disait encore cela en 2002, et vous, avec votre sensibilité vous en aviez déjà l’intuition.

Vous preniez ainsi position contre la cruauté du sort fait aux Palestiniens et contre ce qu’elle avait d’insupportable. Comme je vous comprends. Nous sommes très nombreux aujourd’hui citoyens de ce pays à nous révolter contre la politique sans issue menée par les gouvernements israéliens. Nous sommes très nombreux à ne plus supporter les attaques régulières et si violentes contre la population assiégée de Gaza, comme la dernière conduite à de pures fins électorales. Nous sommes très nombreux à penser que cette politique meurtrière pour le peuple palestinien est en même temps suicidaire pour le peuple israélien. Nous sommes indignés aussi par le soutien inconditionnel de la « communauté internationale », de nos gouvernements, de l’Union Européenne, à cette politique d’Israël, soutien qui lui garantit l’impunité et lui permet la fuite en avant, dans une colonisation continue, et des crimes continus.

Votre présence à Tel Aviv avait du sens pour les partisans de cette politique, elle était voulue, demandée, et elle est valorisée par eux. Justement parce que ces dernières années le refus de nombreux artistes de jouer cette sinistre comédie là-bas est la seule chose qui réussit à inquiéter un tel régime, celle qu’il craint le plus aujourd’hui, votre présence a signifié à leurs yeux, et c’est ce qu’ils veulent montrer à la population israélienne : « Vous voyez nous ne sommes pas isolés, il y a beaucoup d’artistes qui continuent à venir nous voir. Nous pouvons continuer… Vous pouvez continuer. »

Juliette, refusez cette instrumentalisation

Autant je n’ai pas aimé le film « Désengagement » de Amos Gitaï auquel vous avez participé en 2007 (même si vous y étiez splendide) sur le moment du soi-disant désengagement de Gaza. Je ne l’ai pas aimé pour la place quasi inexistante qu’il faisait aux Palestiniens qui allaient être délivrés des colons agressifs et cruels (10.000 colons qui, il faut le rappeler, faisaient de la vie quotidienne d’un million et demi de personnes un enfer). Ces colons sont montrés dans le film en victimes dans des scènes insupportables de parallèle avec les communautés juives d’Europe orientale victimes de pogrom avant et pendant la Seconde Guerre mondiale. Quant aux Palestiniens, ils n’ont été délivrés de ces 10.000 colons que pour mieux être enfermés dans une prison de murs électroniques, de dôme de fer, de drones et de bombes au phosphore… « Désengagement » cachait ce qu’il fallait montrer, taisait ce qu’il fallait dire : mais n’est-ce pas précisément cela le désengagement ?

Autant j’ai trouvé magnifique le film « Caché » de Michael Haneke en 2005 dans lequel vous étiez sublime de sobriété. Vous n’ignorez donc pas l’éthique de Haneke, et ce qu’il veut dire sur ce « caché » qui travaille le réel. Lui c’est cela qu’il s’attache à montrer. Avez-vous croisé des Palestiniens dans Tel Aviv ? Avez-vous vu en Israël les signes de l’occupation et de l’oppression ? Ce serait étonnant… (J’ai pu vérifier cela à de nombreuses reprises dans ce pays que je connais bien, où j’ai résidé et où je séjourne régulièrement). Tout est fait pour que cela ne se voie pas. Pour que l’on se croie dans une cité radieuse, occidentale et paradisiaque.

Juliette, vos larmes étaient sincères, je n’en doute pas, mais vos yeux se sont-ils ouverts ou refermés sur toute cette absence, tout ce caché, tout ce non-dit qui tous les jours, permet de continuer à opprimer, enfermer, déposséder, et tuer… tous les jours.

J’ai envie de vous dire, à vous en particulier, parce que je vous aime, et parce que vos larmes étaient sincères : ne vous laissez pas utiliser dans cette horreur, comme dans aucune autre. Refusez cette instrumentalisation de votre personne et de votre talent, et dites-le !

Nous sommes des centaines de milliers aujourd’hui et sans doute des millions à penser avec vous que cela doit cesser à tout prix, et que nous devons tous agir pour cela. Agir simplement en refusant toute caution à cette politique, en refusant les oranges les avocats les dattes plantés derrière le Mur de l’Apartheid sur des terres volées, en refusant tout ce qui conforte les Institutions de l’oppression et de la discrimination, en refusant de chanter, de jouer, de faire semblant là-bas, comme si de rien n’était, parce que c’est précisément cela qui les aide à continuer.

source

Israël et la « guerre humanitaire »


posté à 19h13, par Eyal Weizman (traduit par Rémy Toulouse)

« La ruine est un symbole important en ce qu’elle permet l’exposition publique de l’occupation et de la domination : elle témoigne de la présence du pouvoir colonial, y compris quand le colonisateur lui-même est invisible. »

Cette traduction d’un article d’Eyal Weizman a été publiée dans le numéro 12 de la version papier d’Article11

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L’article qui suit a été publié sur le site de la London Review of Books le 24 novembre 2012, trois jours après la fin officielle de l’opération « Pilier de Défense » – attaque de l’armée israélienne sur la bande de Gaza qui a fait environ 160 victimes. Du 14 au 21 novembre 2012, une pluie de missiles s’était abattue sur un territoire déjà dévasté par de précédentes agressions et un blocus draconien. Ruines sur ruines, sang sur sang.

Nous avons choisi de traduire et publier ce texte inédit (en français) d’Eyal Weizman parce qu’il dresse un tableau dépassant largement la simple réaction « à chaud ». En analysant les nouveaux visages de la stratégie israélienne et en dressant le parallèle avec l’opération « Plomb Durci » de décembre 2008 et janvier 2009 (plus de 1 300 morts), Weizman met à nu la nouvelle obsession des responsables israéliens : intégrer la logique du droit humanitaire à une stratégie militaire d’agression. Ou comment faire régner la terreur tout en se parant d’un masque de « légalité ».

Eyal Weizman est peu connu en France. Hors le brillant À travers les murs (dont Article11 parlait ici), traduit aux éditions La Fabrique en 2008 et consacré à « l’architecture de la nouvelle guerre urbaine »1, l’œuvre de ce théoricien israélien de l’architecture et de l’urbanisme y reste en grande partie inédite2. C’est un tort, tant ses analyses des différentes composantes (architecturale, législative, militaire, etc.) de l’occupation israélienne éclairent la guerre en cours.

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Gaza sous les raids aériens de novembre 2012 © Rafael Ben-Ari / Sipa

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Au cours des huit jours de bombardements aériens sur Gaza par les drones, F-16 et hélicoptères Apache israéliens, plus de 1 350 bâtiments ont été touchés. Il y avait parmi eux des dépôts militaires, considérés comme des cibles légitimes par le droit humanitaire international. Mais les postes de police, les locaux de télévision, les centres de soin, les ministères, les tunnels et les ponts qui ont également été visés sont protégés par le droit au titre d’infrastructures civiles. Pour justifier leur destruction, Israël a prétendu qu’ « ils appartenaient à une organisation terroriste  ». Un argument qui, si on l’accepte, fait de tous les immeubles publics et infrastructures physiques de la bande de Gaza des cibles légitimes ; c’est pourquoi cette justification est rejetée par tous les avocats internationaux en dehors d’Israël.

La volonté d’Israël de se doter à tout prix d’une ligne de défense juridique, même fragile, est une réponse au rapport Goldstone, qui affirmait (avant que Goldstone lui-même ne se rétracte) qu’Israël et le Hamas avaient commis des crimes de guerre au cours du conflit de l’hiver 2008-2009, et qu’Israël était peut-être même coupable de « crimes contre l’humanité ». En pleine tempête médiatique déclenchée par ce rapport, Benjamin Netanyahu avait pris la parole dans un institut de sécurité pour mettre les choses au clair : les organisations soutenant les principes des droits de l’homme et du droit international étaient, selon lui, la troisième menace stratégique (après l’Iran et le Hezbollah) pesant sur la sécurité d’Israël… Quand les think tanks israéliens, et certains de leurs équivalents occidentaux, font aujourd’hui état de cette « troisième menace stratégique  » qu’est le recours au droit contre les armées étatiques, ils évoquent une « guerre législative » ; soit l’usage du droit international comme une arme par un acteur non étatique, visant à pallier sa faiblesse sur le terrain purement militaire.

Conscient qu’il pouvait être contre-productif de s’exposer davantage à l’action juridique internationale, Netanyahu a fait passer une consigne lors de l’opération « Pilier de Défense » : l’armée devait s’imposer une certaine retenue, afin d’éviter le niveau de destruction atteint en 2008-2009. En outre, les experts israéliens en droit humanitaire international ont été plus étroitement associés que jamais à la préparation des attaques, et l’armée n’a cessé de proclamer son engagement à minimiser les dégâts infligés aux populations civiles. Résultat : le nombre de victimes est bien moins élevé que pour l’opération « Plomb Durci » – qui a causé dix fois plus de morts chez les Palestiniens –, même si ce chiffre s’est accru alors que l’opération militaire touchait à sa fin. La liste des cibles se réduisant, la force aérienne a largué ses bombes sur des quartiers plus densément peuplés, avec un risque plus important de dégâts collatéraux. Mais Israël ne se contente pas d’affirmer que ses raids aériens sont conformes au droit international. L’État hébreu a aussi commencé à expérimenter de nouveaux types de bombardements. C’est ce qu’ont découvert les défenseurs des droits de l’homme qui ont mené, après l’attaque de 2008-2009, une enquête utilisant des techniques issues du nouveau champ de la « juri-architecture3 ». Cela leur a permis de mettre à jour les traces d’une nouvelle stratégie israélienne : des cratères de petite taille causés par des impacts sur ce qui avait autrefois été les toits d’immeubles détruits. L’armée israélienne a fait savoir qu’elle avait à nouveau utilisé cette tactique – appelée « frappe sur le toit  » – au cours de l’opération « Pilier de Défense ». La manœuvre consiste à tirer des missiles et des bombes « préventives » de faible intensité sur des maisons à détruire, avec l’idée que leur impact sera assez important pour que, pris de panique, les habitants fuient leurs maisons avant qu’elles ne soient entièrement démolies.

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Illustration de Baptiste Alchourroun

Israël se targue désormais de systématiquement prévenir les habitants civils des bombardements imminents. La nouvelle procédure est une adaptation de la méthode « frappe sur le toit » : elle consiste à appeler les habitants pour les informer – via un message enregistré ou récité par un opérateur arabophone de l’armée de l’Air – que leur immeuble sera détruit dans les minutes à venir. Des lignes téléphoniques qui avaient été suspendues depuis des mois pour cause de factures impayées ont même été soudainement réactivées pour diffuser ces mises en garde. Selon l’armée israélienne, au cours des dernières vingt-quatre heures de l’opération « Pilier de Défense », des milliers de résidents gazaouïs ont ainsi été avertis par téléphone des frappes à venir. (Israël a accès au réseau de communication de Gaza, parce que le réseau téléphonique et l’infrastructure Internet de la Bande sont acheminés par des serveurs israéliens ; un avantage précieux pour récolter des renseignements et pour diffuser de la propagande.)

Bien entendu, de nombreux habitants de Gaza n’ont ni ligne terrestre ni téléphone portable. Mais lorsque c’est le cas, a expliqué un porte-parole de l’armée israélienne, les experts juridiques recommandent d’utiliser des tracts encourageant les gens à quitter leurs domiciles avant qu’ils ne soient détruits. Et les bombes préventives sont juste une autre manière d’envoyer un avertissement. En 2009, un avocat de l’armée israélienne pouvait tranquillement déclarer : « Les gens qui restent dans une maison malgré les avertissements ne doivent pas être comptabilisés comme des victimes civiles. […] D’un point de vue strictement juridique, je n’ai pas à les prendre en considération. »

Bien sûr, prévenir peut permettre de sauver des vies. Mais la stratégie vise aussi à changer la désignation légale de quiconque est amené à être tué. Selon cette interprétation du droit, si un avertissement a été émis et qu’il n’a pas été suivi, la victime n’est plus un « non-combattant » mais un « bouclier humain » volontaire. Dans ce cas et dans d’autres, les lois de la guerre interdisent certaines choses mais en permettent d’autres. Cela devrait donner à réfléchir à tous ceux qui ont protesté contre l’attaque israélienne au seul nom du droit.

Nous en saurons plus sur la manière dont l’opération « Pilier de Défense » a été menée lorsque, dans les semaines à venir, il sera possible de commencer à lire les décombres. Une partie de ce que nous savons sur l’attaque de 2008-2009 vient ainsi d’archives, rassemblées dans «  le Livre de la Destruction » par le ministère des Travaux et de l’Habitat public, dirigé par le Hamas. Ces archives contiennent des milliers d’entrées, chacune documentant un immeuble partiellement ou entièrement détruit ; tout y est enregistré, des murs fissurés mais tenant encore debout jusqu’aux tas de ruines. Ce ministère mettra certainement en place le même type d’archives après la série de bombardements de novembre 2012. Et la liste dressée sera sans doute étroitement parallèle à celle contenue dans un document de l’armée israélienne, « le Livre des Cibles de Gaza », un épais dossier bleu que le chef d’état-major sortant, Gabi Ashkenazi, qui supervisa l’opération « Plomb Durci », a confié à son successeur lors d’une cérémonie télévisée diffusée début 2011 : «  Je tiens à transmettre quelque chose que je transporte avec moi en permanence », a-t-il déclaré.

Maintenant que les bombardements sont terminés, des indices vont être collectés (et des allégations formulées et contestées) en parlant aux survivants et aux témoins, et en utilisant des données géo-spatiales, des images-satellites d’immeubles détruits et des informations obtenues lors d’investigations sur place. Mais l’enquête se révélera difficile : à Gaza, les ruines s’empilent sur les ruines, et il n’est pas facile de les distinguer les unes des autres. Les guerres de 1947-1949, les incursions militaires des années 1950, la guerre de 1956, celle de 1967, la contre-insurrection de 1972 dans les camps de réfugiés, la première Intifada de 1987-1991, les vagues de destruction lors de la seconde Intifada des années 2000 et les deux attaques de 2008-2009 et 2012 ont toutes ajouté de nouvelles couches de gravats sur celles accumulées antérieurement.

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Gaza, novembre 2012 © AHMUD HAMS / AFP

La ruine est un symbole important en ce qu’elle permet l’exposition publique de l’occupation et de la domination : elle témoigne de la présence du pouvoir colonial, y compris quand le colonisateur lui-même est invisible. Avant de se retirer de la bande de Gaza en 2005, Israël a affirmé son contrôle sur l’enclave au moyen de ses colonies. (En 1980, Ariel Sharon, alors ministre en charge des Colonies, a déclaré qu’il voulait que « tout Arabe discerne chaque nuit, à moins de cinq cents mètres de chez lui, les lumières juives ».) Après que l’armée s’est redéployée autour de Gaza et qu’elle a rasé les colonies, inaugurant une nouvelle phase du colonialisme, les immeubles détruits – tels des monuments, non réparés, non réparables – sont devenus l’affirmation visuelle la plus importante de la domination israélienne.

Mais le véritable pouvoir d’Israël sur Gaza est invisible. Il tient dans la capacité de sa force aérienne à maintenir sur la Bande une menace permanente de « frappe et de surveillance » (les drones peuvent rester dans les airs vingt-quatre heures sur vingt-quatre) ; c’est cette capacité qui a rendu le retrait de l’armée possible. Si on tient compte de l’emprise qu’Israël exerce sur le sous-sol gazaouï – laquelle lui permet de voler la majeure partie de l’eau venant des aquifères côtiers – et sur les ondes radio, par exemple en ayant recours à la technologie de brouillage électromagnétique, tout ce qui reste aux habitants de Gaza est la fine bande de terre prise en sandwich entre les zones contrôlées par les Israéliens. Pas la peine de se demander pourquoi ils cherchent à occuper l’espace au-dessous et au-dessus d’eux avec des tunnels et des roquettes.

Eyal Weizman, novembre 2012 – Texte traduit de l’anglais par Rémy Toulouse

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Le texte publié dans la version papier était accompagné d’une illustration de Baptiste Alchourroun :

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1

JPEG - 80.6 ko2 Hollow Land : Israel’s Architecture of Occupation (2007) et The Least of All Possible Evils : Humanitarian Violence from Arendt to Gaza (2011) n’ont pas été traduits en français.

3 Le terme fait référence à une méthode analytique visant à reconstituer les scènes de violence à partir de leur inscription dans les constructions et les environnements spatiaux.

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Daniel Mermet ou les délices de « l’autogestion joyeuse »


Médias

posté à 19h23, par Olivier Cyran
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Ce n’est jamais un plaisir de « tirer » sur son propre camp. Mais quand l’une des personnalités les plus influentes de l’audiovisuel « de gauche » adopte au quotidien des techniques de management dignes du patronat néolibéral le plus décomplexé, difficile de détourner les yeux. Enquête sur l’animateur un brin schizophrénique de « Là-bas si j’y suis », l’émission culte de France Inter.

Après Jacques Chancel l’année dernière, c’est Daniel Mermet qui vient de recevoir le Grand Prix de la SCAM (Société civile des auteurs multimédias) pour « l’ensemble de son œuvre ». Décernée le 21 juin dernier, cette gratification récompense un journaliste hétérodoxe de 71 ans qui a hissé le reportage radiophonique au rang d’art sonore et battu le pavé des luttes sociales en France et à l’étranger depuis un quart de siècle. Elle distingue aussi l’émission qu’il produit et anime chaque jour sur France Inter, « Là-bas si j’y suis », l’un des rares espaces dans l’empire audiovisuel français à faire écho aux luttes sociales et aux pensées dissidentes. Pour tout ce que la « gauche de gauche » compte en éditeurs, auteurs, artistes ou chercheurs ignorés par les grands médias, « Là-bas si j’y suis » (LBSJS pour les intimes) représente un refuge intellectuel en même temps qu’une fantastique aubaine promotionnelle : il n’y a guère que « chez Mermet » qu’ils peuvent accéder à un public de 610 000 auditeurs en moyenne (chiffres Médiamétrie 2012), réputés fidèles et réceptifs. Mais la remise du hochet de la SCAM – lesté tout de même d’un chèque de 7 000 euros – au baryton de la résistance FM fournit aussi l’occasion d’éclairer une facette plus méconnue du personnage : les pratiques managériales pas toujours très scrupuleuses dont il use avec les plus précaires de ses collaborateurs. L’heure étant venue d’honorer « toute son œuvre », arrêtons-nous un instant sur cette œuvre-là.

L’information ne s’est pas ébruitée hors des couloirs de Radio France, mais LBSJS peut se targuer d’être l’une des très rares émissions du service public où les souffrances au travail ont donné lieu à une enquête interne. C’était le 17 janvier 2012. Ce jour-là, alertés sur le cas de deux reporters à bout de nerfs récemment jetés à la porte par Daniel Mermet, les syndicats de Radio France (Sud, CGT, CFDT, FO, SNJ, CFTC) votent à l’unanimité l’ouverture d’une audition des membres de l’équipe de LBSJS devant le Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT). Panique dans les murs étroits du bureau 528, où le maître des lieux tente en urgence de parer au déballage qui s’annonce : envoi de SMS aux syndicalistes, promesses de révélations compromettantes sur les deux importuns qui ont osé, selon leurs termes, «  briser la loi du silence », refus outragé de répondre au syndicat Sud, qui lui a fait parvenir un questionnaire précis sur les contrats, les heures de travail et les procédures d’embauche à LBSJS. Se peut-il que la bonne voix chaude qui défend les opprimés tous les après-midi à 15 heures soit citée à comparaitre devant les élus du personnel comme le serait un patron voyou dans quelque joyeuse république bolivarienne ? Chez Sud, qui mène la fronde, on ne lâche rien : la saisie du CHSCT, c’est l’occasion tant attendue de mettre enfin sur la place publique le «  comportement de petit tyran, les insultes et les méthodes de Daniel Mermet », se réjouit un permanent du syndicat.

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Dessin de Bench

« La plus ubuesque des impostures  »

Les deux témoignages à l’origine de l’enquête ne surprennent pas les syndicalistes ni les habitués de la maison, mais, pour un auditeur confiant dans la soif de justice sociale qui paraît animer le producteur de « Là-bas si j’y suis », ils ont de quoi faire dresser les cheveux sur la tête. Dans sa lettre aux syndicats, Benjamin Fernandez, l’un des deux lanceurs d’alerte, évoque par exemple « la plus crapuleuse des entreprises d’exploitation et la plus ubuesque des impostures qu’il [lui] ait été donné d’expérimenter dans un environnement professionnel ».

Journaliste et enseignant, Fernandez travaillait comme professeur de philosophie dans un lycée français de New York lorsque Daniel Mermet, qui l’avait préalablement sollicité pour un reportage à Haïti, lui proposa de rejoindre son équipe à Paris. On l’affecterait pendant quatre mois à des préparations de dossiers, après quoi on lui donnerait les coudées franches pour réaliser ses propres reportages. Aux dires de Fernandez, la promesse d’une rémunération de « 1 800 euros nets pendant six mois » – seuil à partir duquel il pourrait prétendre au gros lot des Assedic du spectacle – faisait partie des verroteries que le producteur lui fit tinter aux oreilles. Devenir reporter à « Là-bas si j’y suis » ? Proposition irrésistible ! Fernandez demande toutefois une clarification : journaliste de presse écrite, c’est un néophyte en reportage radio. « Cela s’apprend », le rassure Mermet. Confiant, il se jette à l’eau. Démissionne de son lycée, s’installe dans une soupente à Paris. À deux reprises durant l’été il rencontre son employeur, pour convenir avec lui des sujets à préparer et obtenir des précisions sur son contrat. « Nous verrons pour ça, ne t’inquiète pas », élude le recruteur. À la rentrée de septembre 20111, le jeune rapatrié frappe gaiement à la porte du bureau 528. À partir de là, Mermet montre un visage moins amical. « Quel contrat ? Ici les journalistes sont payés au résultat », lui annonce-t-il. Fernandez ne touchera que les deux tiers du cachet promis et sur une durée de trois mois seulement. En fait, à l’issue de cette période, il ne sera payé et déclaré que pour un mois et demi. Logique, puisque l’un de ses reportages, pourtant commandé, approuvé et validé par le chef, est passé à la trappe sans la moindre explication, hormis celle-là : « Oui, il est bien, mais je ne suis pas obligé de le diffuser. » Pas diffusé, pas payé, c’est le dicton de la maison.

Le salaire de la peur

À la difficulté de joindre les deux bouts s’ajoutent les délices de « l’autogestion joyeuse », comme l’appelle Mermet devant ses admirateurs : la panoplie des petites amabilités managériales destinées à faire comprendre à l’employé que sa condition le situe quelque part entre le vermisseau à tête plate et le gastéropode sans coquille. « Trois mois de laminage psychologique durant lesquelles il m’ignore impérieusement, regarde avec dédain tous les travaux que je lui propose, rejette avec mépris tous mes sujets, raconte Fernandez. Les séances d’écoute comme de proposition de sujets sont des rituels d’humiliation bien rodés qui concernent tous les reporters : Daniel Mermet écoute distraitement, griffonne sur un papier, soupire, maugrée, peste, fait des remarques désobligeantes, puis renvoie le reporter tourner de nouvelles séquences. Je verrai de nombreuses fois les reporters humiliés et même une collaboratrice fondre en larmes. “Il faut qu’ils en chient, les mener à la baguette”, c’est le credo de direction de son équipe. » Fernandez s’accroche en s’efforçant de ne pas courber l’échine, mais l’exercice se révèle par trop acrobatique. « Cela ne fonctionnera pas, tu dois commencer à chercher autre chose », lui glisse le producteur après l’émission en direct de la Fête de l’Humanité, entre deux verres de rouge et les accolades fraternelles échangées avec ses fans. Deux mois plus tard, ce sera la porte2. « Le feeling n’est pas passé », expliquera le boss en guise de motif de renvoi.

« Daniel Mermet procède en marge de tout droit du travail, en jouant sur l’affectif et sur son image de journaliste engagé à l’inflexible droiture, conclut le reporter dans son courrier aux syndicats. Nul besoin d’être un spécialiste clinicien pour reconnaître chez cet homme une pathologie communément répandue chez les aspirants au pouvoir : les pervers narcissiques jouissent de la séduction qu’ils exercent et de la domination qu’ils infligent, une autre manière d’éprouver du plaisir. Le problème se pose véritablement quand ce complexe est érigé en système de management et s’épanouit sous les oripeaux de la droiture éthique et de l’humanisme flamboyant. Les auditeurs qui, fidèles au credo de l’émission, honnissent les mythologies mystificatrices et les machines de soumission, en tireront, comme moi, et comme les syndicats de Radio France, les justes conclusions. »

Le second témoignage émane de Julien Brygo, un journaliste qui a travaillé un an et demi à LBSJS et réalisé quelques-uns des reportages les plus marquants de la saison 2010-2011 (le voyage de presse à l’usine de Bolloré, les toilettes du palace parisien le Bristol, la réquisition par l’armée des raffineurs grévistes de Grandpuits…). « Quand on arrive chez Mermet, il faut d’abord accepter d’être considéré comme un nouveau-né, ou une sorte de stagiaire privilégié qui doit s’estimer extrêmement chanceux qu’on le regarde et qu’on écoute ses sons. On nous présente l’accession au statut de reporter permanent comme une mission divine parsemée d’embûches, un long chemin censé acter l’entrée dans une “vraie famille”, pendant lequel le reporter doit se donner à fond, prouver qu’il est compatible avec les humeurs du chef et qu’il est bien digne de devenir l’un de ses “petits”. J’ai accepté de ne pas compter mes heures de travail, de travailler chaque jour au bureau et chez moi, de cesser les piges que je faisais ailleurs et d’encaisser les joutes verbales de Mermet. Quand on cherche à pratiquer un journalisme offensif de ce niveau-là, on se persuade que le jeu en vaut la chandelle. » Brygo paie de sa personne. Après avoir travaillé six mois gratuitement, le temps de se former aux exigences spécifiques de l’émission, il accède au « tarif débutant » à la rentrée 2010 (638 euros nets par reportage), avant de goûter au traitement mirobolant des « confirmés » (927 euros nets par reportage, assortis d’un rabais de 50 % sur le second volet d’un reportage en deux parties).

Crime de haute trahison

Brygo va tenter à son tour de décrocher la carotte de l’intermittence du spectacle, agitée sous le nez de chaque nouveau reporter. Mais dix-huit mois de bons et loyaux services et dix reportages diffusés ne lui suffiront pas pour atteindre le seuil fatidique des 507 heures en huit mois. Car le système est d’une pingrerie savamment étudiée. Chez Mermet comme ailleurs dans la maison ronde, le temps de travail est pré-quantifié à 42 heures par reportage diffusé, une plaisanterie quand on sait que l’enquête, la prise de son et le montage prennent au moins trois fois plus de temps. La législation a beau retenir le temps de travail comme critère suprême de la rémunération, le héraut des droits des travailleurs impose à son personnel de ramer sans compter ses heures. Mais Brygo « ne moufte pas ». Malgré le rachitisme de la paie et un climat irrespirable, il ne demande pas mieux que de se « donner à fond » et à temps plein.

Sa motivation paraît porter ses fruits, jusqu’à ce fameux reportage sur les forçats du prospectus. Le sujet consistait à suivre des personnes âgées qui arrondissent leur maigre retraite en distribuant des tracts publicitaires. Dans le cadre de son enquête, Brygo s’invite dans le bureau du président d’Adrexo, l’un des gros de ce marché. Le patron juge-t-il normal de faire courir des précaires du troisième âge pour pas plus de trois ou quatre cents euros par mois, quand lui-même se verse royalement un salaire de… combien, au fait ? À cette question, le patron se rebiffe : « Mon salaire n’est pas le sujet, je ne vous demande pas quel est votre salaire à vous ! » « Mais je peux vous le dire, rétorque le journaliste du tac au tac, je gagne entre 800 et 850 euros par mois. »

En règle générale, Daniel Mermet écoute intégralement chaque sujet avant sa diffusion. Mais l’interview du patron d’Adrexo a été ajoutée sur le tard, de sorte qu’elle a échappé au contrôle préalable de l’animateur. Lequel s’étrangle en découvrant la séquence en direct. À LBSJS, la question des rémunérations est un sujet tabou qui ne doit jamais sortir du bureau 528. L’évoquer dans le cadre d’un reportage, fût-ce à brûle-pourpoint et dans le seul but d’obtenir l’information recherchée3, c’est se rendre coupable de haute trahison. Les équipiers de LBSJS pressentent l’orage qui va éclater lorsqu’à l’issue du sujet, juste avant de lancer le générique de fin, Mermet prend soin de rectifier à l’antenne : « Julien Brygo a déclaré qu’il gagnait 850 euros par mois ; c’était bien avant de rejoindre l’émission “Là-bas si j’y suis”, où tout le monde est grassement payé ! » C’est dit sur le ton de la plaisanterie, mais le taulier ne rigole pas du tout.

« On voit bien les œufs cassés, mais où est l’omelette ? »

Dans les jours qui suivent, Brygo mesure ce qu’il en coûte d’écorner le mythe d’un Mermet follement épris de justice sociale. « Il m’a dit : “C’est inadmissible d’avoir dit dans ton reportage que tu gagnais 850 euros par mois ici.” Il s’est plaint aussi d’avoir reçu plusieurs mails lui reprochant de ne pas bien payer ses reporters, racontera le journaliste. Aux yeux de Mermet, j’ai “fait du chantage sur mes cachets”. Il m’a accusé de vouloir “prendre le pouvoir” et de “saboter” l’émission, alors que je ne faisais que mon boulot. Et pour cause : j’avais accepté dès le début le traitement social réservé aux pigistes. Je suis tombé des nues, je ne m’attendais pas du tout à être conspué de la sorte. »

Dans le long témoignage qu’il livre aux syndicats de Radio France, Brygo relate en détail les charmes de la vie de reporter à LBSJS : le « tarif débutant », le « pas diffusé, pas payé (même si commandé) », les cachets au rabais et à la tête du client, l’ambiance à couper au couteau, l’habile division de l’équipe entre techniciens dotés d’un contrat fixe et reporters anxieux du lendemain, les pratiques de « harcèlement moral », les encouragements à la courtisanerie et à la délation, le rôle de contremaitre dévolu au réalisateur (« auquel le producteur a malicieusement délégué le paiement des piges »), l’obligation de postuler au statut d’intermittent, le refus de décompter les heures de boulot ou de prendre en compte le travail dominical, etc. Le lecteur en sort étourdi.

« L’une des questions qui revient le plus souvent, quand on expose la réalité sociale de cette émission, c’est : “Si Mermet méprise ses travailleurs, les divise et les interchange sans aucun scrupule, comment faites-vous pour supporter l’énorme contradiction avec ce qu’il dit tous les jours au micro ?”, observe Julien Brygo. Ce qui fait tenir ce système, c’est l’idée selon laquelle cette émission est la seule, la meilleure, la plus critique, la plus subversive, la plus exigeante… C’est en vertu de cette rémunération symbolique que les gens tiennent le coup et subissent en silence les accès de colère du patron, ses insultes, ses chantages à la valise ou ses crises existentielles. Quand le calme revient dans le bureau, après s’être défoulé sur ses “petits”, “Daniel” reprend inlassablement le fil de sa grande narration, de tel ou tel reportage mémorable à Sarajevo ou à Kaboul. Il passe sa vie à se raconter, à sublimer son propre récit, pour, toujours, alimenter sa légende, celle du grand résistant, même en face de gens qui connaissent par cœur la moindre de ses anecdotes. N’importe quelle personne qui a une fois posé les pieds dans son bureau se rend compte que seul le maître a droit à la parole et qu’il y règne un silence de mort. Au long des années, il a fragmenté ses équipes en créant des rivalités factices dont il joue constamment (“tu es meilleur qu’elle, c’est toi qui a fait le reportage le plus modeste et génial”) pour consolider son trône et régner en divisant. Il en résulte un esprit de compétition et de soumission qui ne rend pas l’émission meilleure, au contraire. On dit qu’on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs… Chez Mermet, on voit bien les œufs cassés. Mais où est l’omelette ? »

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Pourtant, tout le monde n’est pas maltraité à « Là-bas si j’y suis ». Les reporters permanents, comme Giv Anquetil, Antoine Chao ou Charlotte Perry, disposent de revenus corrects et d’un statut de « lieutenants du bon dieu » qui les met à l’abri des tourments. Mais ce privilège ne va pas sans contreparties, au premier rang desquelles l’obligation de regarder ailleurs quand un collègue se fait démolir. La solidarité des travailleurs, c’est bon pour l’antenne, pas pour le bureau 528. Certains, comme Antoine Chao, donnent des coups de main aux débutants et tentent parfois d’arrondir les angles. Mais, en cas de conflit, il n’y a plus personne. Plus encore que les conduites autoritaires de Mermet, c’est l’incapacité de l’équipe à faire front contre elles et à soutenir les camarades les plus fragilisés qui signe la déroute de l’émission sur le plan de ses principes politiques.

La foudre de Zeus

Là encore, le témoignage de Julien Brygo livre quantité d’anecdotes édifiantes. On n’en mentionnera qu’une seule. Le soir du 30 juin 2011, le jeune journaliste rejoint l’équipe pour dîner dans un restaurant situé à deux pas du domicile du maître, dans la rue Montorgueil, à Paris. Il s’agit de fêter la saison qui s’achève et de commencer déjà à échanger quelques idées pour la rentrée de septembre. Brygo ne se doute pas que la conviviale bombance sera le théâtre de son « lynchage gastronomique ». À peine servie la tête de veau commandée par le patriarche, celui-ci se met à pester contre les « petits bourgeois qui cherchent à saboter l’émission ». L’ambiance tourne au vinaigre, chacun plonge les yeux dans son assiette. À l’heure du digestif, Mermet pointe l’index sur le « saboteur » maintenant identifié. Les accusations se mettent à crépiter, si farfelues qu’elles laissent Brygo littéralement bouche bée. Le producteur lui fait grief notamment d’avoir invité un soir sous son toit plusieurs de ses collègues de travail et d’avoir tenu à cette occasion des propos critiques sur le fonctionnement de l’émission – un crime de lèse-majesté que les sympathiques convives, une fois de retour au turbin, se sont empressés de rapporter au patron, en chargeant la barque au maximum. Les joies de la vie de bureau… Son mojito dressé en l’air tel la foudre de Zeus dans un péplum fauché, Mermet fait gronder le tonnerre de sa voix radiogénique : « Je t’en veux personnellement, Brygo, d’avoir créé ça dans l’équipe, des revendications salariales, alors que les règles sont claires quand tu entres dans la boîte ! C’est tant du cachet et voilà. Moi qui pensais qu’on était en autogestion joyeuse dans cette équipe, je découvre avec ce que tu as fait que tu t’es livré à des jeux de pouvoir pour prendre le pouvoir dans l’émission. Tu pourras dire que t’as travaillé à “Là-bas si j’y suis”, ça fait bien comme carte de visite, hein ? Tu pourras dire que tu t’es payé un patron de gauche, hein ? »4 Abasourdi, Brygo jette un coup d’œil autour de lui, en quête d’un éventuel soutien contre cette éruption de bontés volcaniques. Mais à la table personne ne bronche. « Je démissionne !, explose Daniel Mermet. Ouais, je démissionne, ras-le bol de bosser avec des bourgeois qui ne pensent qu’au fric ! »

S’ensuit une scène proprement biblique où, comme le racontera Brygo, « toute l’équipe s’agglutine autour du patron pour poser sa main sur son avant-bras et le convaincre de “ne pas faire ça”, de “ne pas démissionner, pas à la veille d’une élection présidentielle”. Sur ce, le patron lève le camp et tout le monde s’en va. Chacun prend son petit sac, son petit manteau, son petit casque et me laisse, jetant des regards noirs à mon endroit ou évitant les miens. Je reste là, seul, sur le trottoir, à 3 heures du matin (mon procès aura duré une grosse heure et demie). Tout ce pour quoi j’avais œuvré depuis plusieurs années venait de s’effondrer. Je réalise que ce repas était mon pot de départ ». Pas un camarade ne l’appellera au téléphone pour lui exprimer un quelconque regret ou témoignage de sympathie.

« Il a fallu que je sauve ma peau »

Pour les syndicats de Radio France, les récits de Fernandez et de Brygo ont d’autant plus de valeur qu’ils sont nominatifs. Depuis la tentative de suicide en 2003 d’une assistante de production de LBSJS5, suivie par le témoignage de deux reporters punis pour avoir refusé de signer une pétition écrite par et en soutien de Daniel Mermet6, aucun collaborateur ne s’était jamais manifesté publiquement pour dénoncer ses conditions de travail. Rien n’a jamais filtré dans la presse ou sur Internet, hormis deux ou trois échos dans des médias alternatifs à diffusion restreinte, comme CQFD et Acrimed. L’expression « loi du silence » peut paraître théâtrale, elle correspond pourtant à une réalité largement vécue. Chacun le sait à Radio France, le personnel de LBSJS connaît un « turn over » » digne d’un Taco Bell du Michigan. On a fait le calcul : entre 2010 et aujourd’hui, l’émission « modeste et géniale » a usé quatre réalisateurs, trois assistants réalisateurs, quatre attachés de production, six « chefs du répondeur » (responsables du tri des messages d’auditeurs diffusés au début de l’émission) et huit reporters. Malgré cette rotation endiablée, rares sont les vétérans qui acceptent de témoigner après leur départ.

Ève7 est de ceux-là. Cette ancienne « cheffe du répondeur », poste « le moins considéré de l’émission », dit-elle, était « payée 700 euros par mois pour un travail proche du temps plein mais déclaré comme un mi-temps. Soit 50 euros bruts pour quatre heures travaillées par jour, alors que le travail prenait souvent une à deux heures de plus ». Elle se souvient « d’un climat de travail très lourd, où chacun se méfiait de l’autre et où la règle, c’était le silence ». « Je trouve terrible, ajoute-t-elle, que la seule émission de reportages longs de Radio France soit aussi destructrice, comme si devenir reporter nécessitait de se sacrifier. À Radio France, on conseille souvent aux jeunes de passer par “l’école Mermet” pour devenir reporters. Mes plus proches collègues m’ont quant à eux déconseillé d’essayer, de peur que je ne me fasse “broyer comme les autres”. J’ai préféré quitter l’émission. »

« Il a fallu que je sauve ma peau, raconte Maurane8, une autre ancienne responsable du répondeur. Mon docteur m’a dit : “Soit vous prenez des cachets pour continuer à ce rythme, soit vous arrêtez.” J’ai arrêté. Auparavant, j’ai eu droit à mon lynchage, moi aussi. C’était à propos d’un message que je n’avais pas eu le temps d’intégrer à la liste. Mermet arrive toujours à la dernière minute et il faut que tout soit prêt en dix secondes, sinon il vous accuse de tirer au flanc. » Si elle refuse de s’exprimer à découvert, comme tant d’autres, c’est, dit-elle, « parce que cette émission est trop importante. C’est la seule qui nous reste dans les grands médias ». Un fond de loyauté indéracinable, couplé à la crainte de fournir des arguments aux ennemis politiques de LBSJS (à commencer par Philippe Val, le patron sarko-socialiste de France Inter, avec lequel Mermet semble partager néanmoins une même conception de la gestion des ressources humaines), explique en partie la réticence des anciens à divulguer les joyeuseries dont ils ont été les témoins ou les victimes. Parfois aussi, ils se découragent à l’idée que personne ne voudra les croire. Comment admettre ou expliquer qu’une émission ancrée dans l’esprit de résistance et la ferveur des mobilisations populaires, disposant d’un réseau de cent soixante-douze « repaires d’auditeurs modestes et géniaux » (AMG) et mobilisant chaque jour sur son répondeur une centaine de messages contre les négriers du capitalisme moderne, fonctionne elle-même comme une essoreuse néolibérale ?

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« Comme certains sont nègres, moi je suis rouge »

« Ça a été trop douloureux pour moi, je ne veux plus en parler, lâche Maurane. Le rythme d’enfer, la pression, le silence dans le bureau… Et puis mon petit lynchage où, en tant que fille d’ouvriers, je me suis fait traiter de “traître à ma classe”. » Le doyen de LBSJS possède en effet cette habitude charmante qui consiste à utiliser l’origine sociale de ses employés en guise d’arme d’intimidation massive. À la manière d’un Bernard Tapie ou d’un Joey Starr, Daniel Mermet ne cesse d’invoquer ses propres origines populaires pour marcher sur la tête des autres. « Comme certains sont nègres, moi je suis rouge », proclame-t-il comme on brandit un bâton de maréchal10.

Aline L. a hésité longtemps avant de parler. « Non par crainte des représailles, nous dit-elle, ni par celle d’écorner l’image d’une émission qui porte des problématiques et des combats qu’on entend peu ailleurs. » Elle n’ignore pas « combien l’image de Daniel Mermet et de “Là-bas si j’y suis” est inébranlable aux yeux de ses auditeurs : on a beau raconter nos souffrances en détail, il y a toujours chez eux l’idée que le problème ne vient que de nous ». L’explication, commune à beaucoup de ses anciens collègues, est épidermique : « J’ai hésité parce que c’est une page que j’ai eu beaucoup de mal à tourner et qu’il m’est encore très douloureux de m’y replonger. »

Elle accepte pourtant de s’y replonger à notre demande. En 2009, Aline travaillait à RFI pour une émission sur la société française. Reporter depuis sept ans, elle commençait à « prendre confiance » dans ses capacités, à suivre ses intuitions et à tracer son chemin, qui croise un jour la route de Daniel Mermet. « Ayant été séduit par l’un de mes sujets sur la fermeture d’une usine en Normandie, il m’a invité par le biais de son réalisateur à venir travailler pour lui, raconte-t-elle. Je savais bien ce qu’on disait des conditions de travail et de son caractère tyrannique : ce n’est pas un secret quand on fréquente de près ou de loin Radio France. Le seul fait que cette émission si connue et si respectée soit en permanence à la recherche de nouveaux journalistes indiquait qu’on s’y éternisait rarement. Mais j’ai été flattée de sa démarche et la première rencontre fut plutôt sympathique. »

Aline pénètre sur la pointe des pieds dans le bureau 528, sans renoncer pour autant à ses autres collaborations et en restant prête à décamper en cas d’intempérie. « J’ai passé les premiers tests avec succès. À cette époque, Daniel était adorable, charmant, drôle, attentif. J’ai proposé un sujet sur la fermeture de l’aciérie de Gandrange, un an après les célèbres promesses de Nicolas Sarkozy. Il m’a donné son feu vert. » Le jour de la diffusion, il lui décerne un chaleureux bravo. « Venant d’un vieux routard comme lui, ce sont des compliments que l’on n’oublie pas. Un collègue m’a dit : “Tu as vraiment de la chance d’être accueillie dans ses conditions-là, je n’ai jamais vu ça. Moi, il m’a fallu deux ans pour obtenir cette considération.” J’ignore pourquoi, mais j’ai pris ça comme un mauvais présage. Je me suis dit que mon tour viendrait. »

« Que dois-je rapporter pour plaire à Daniel ? »

Après les vacances d’été, Aline propose un sujet sur le travail des jeunes en Seine-Saint-Denis. Mermet est partant car, dit-il, « ici on n’arrive pas bien à traiter de ces sujets ». Elle lui rapporte les témoignages, obtenus au terme de longues tentatives d’approche, de quatre jeunes adultes du quartier des 3000 à Aulnay-sous-Bois. « Ils avaient accepté de quitter leur carapace pour se confier un peu à moi, poursuit Aline. Ils m’ont emmené dans un squat, leur tanière, pour évoquer leurs difficultés et le mépris qu’ils avaient pour le métier de leurs pères, ouvriers à l’usine PSA voisine. Mon expérience sur ces terrains de banlieue parisienne me faisait penser que je tenais une pépite. D’ailleurs, à la première écoute, Daniel a hoché la tête, satisfait : “Mais je pense que ça peut être encore mieux… Pourquoi tu n’interrogerais pas leurs pères ?” Je savais parfaitement que les jeunes, après s’être dévoilés ainsi, ne me laisseraient jamais entrer en contact avec leurs parents. Mais Daniel m’a dit d’essayer quand même. »

Au même moment, Aline est retenue ailleurs pour un travail de deux semaines. « Daniel s’est renfrogné à l’idée que je puisse lui préférer un autre employeur. A mon retour, j’ai senti que les choses avaient changé. Je n’ai jamais trouvé les pères, mais j’ai tourné de longues heures avec d’autres jeunes, dans des missions locales. J’avais de la matière. Je remontais une émission. À chaque écoute c’était bien, mais jamais assez. Plus je repartais sur le terrain et moins je savais ce que j’allais y chercher. Je ne suivais plus mon instinct, je me disais seulement : “Que dois-je rapporter pour plaire à Daniel ?”, ce qui est la démarche la moins journalistique au monde. » Septembre, octobre, novembre… Trois mois de suite, Aline travaille sans diffusion, donc sans salaire. Jusqu’au moment où Mermet lui suggère un autre sujet, pioché dans la revue XXI : « Un reportage sur un lieu incroyable à Paris qui héberge des centaines de petits entrepreneurs venus du monde entier. » Dès les premières secondes de l’écoute, l’animateur commence à renâcler. « “Les histoires de sans-papiers, on en a entendu mille, on s’en fout”, me dit-il. Je prends note de couper ce témoignage alors qu’il écoute déjà le second : “C’est trop long, pourquoi t’as pas posé cette question ?” Puis il change d’avis : “Touche à rien, c’est parfait.” Et ainsi de suite, lui soufflant le chaud et le froid, moi ne sachant plus où j’en suis. Je repars tourner plusieurs journées, toujours sans savoir ce que je cherche. Je confie mon égarement à un collègue, qui me dit : “Je vois très bien ce que tu veux dire, en deux ans Daniel m’a fait perdre toute confiance en moi.” Cette phrase m’a hanté pendant des jours. Le peu de confiance que j’avais en moi, je l’avais acquise de façon empirique à force d’effectuer des reportages. Daniel était en train de mettre à terre tout ce que j’avais mis tant d’années à construire. »

En décembre 2009, Aline ne dort plus, devient irascible, se rend au travail « avec la boule au ventre ». Ses collègues l’incitent à tenir bon puisque « tout le monde est passé par là ». Quelques jours avant Noël, elle fait écouter à Mermet ses derniers montages. « Une fois de plus, c’est à la fois bien et pas bien, ça va et ça ne va pas. À bout de nerfs, je finis par fondre en larmes et par lui dire que je ne comprends pas ce qu’il veut. Il me jette mes lancements à la figure11 en m’annonçant avec mépris qu’il ne peut rien pour moi. Je lui fais remarquer que depuis trois mois je travaille pour rien. D’un ton condescendant il me lance : “Mais si c’est que ça on va te les payer tes reportages !” Il y avait cinq ou six reporters dans la pièce, qui est petite… Aucun n’a même levé la tête. Ils ont plongé dans leur ordinateur. Le soir, à une fête, quelqu’un me demande pour qui je travaille. Je réponds que je ne souhaite pas en parler. Croyant que c’est de la modestie, un ami à côté de moi déclare tout fier : “Mais dis-le ! Elle travaille pour Mermet !” J’ai éclaté en sanglots et j’ai quitté la fête. C’est ce soir-là que j’ai pris conscience de l’état dans lequel j’étais. » Le lendemain, Aline se rend une dernière fois au bureau 528 pour monter une ultime version de son reportage. « Je n’ai pas eu le courage de recroiser Daniel Mermet. Je suis sortie de là avec la sensation d’avoir considérablement régressé dans mon travail et en me demandant si j’étais faite pour ce métier que pourtant j’adore. Heureusement, d’autres projets m’ont sauvée. Mais, quatre ans après, je reste profondément marquée par cette année qui fut la plus sombre de ma courte carrière. Je n’ai jamais retrouvé la confiance que j’avais en mon travail avant de rencontrer Mermet. »

Un enterrement de première classe

Bâtie sur la souffrance au travail, l’omerta se nourrit aussi des sympathies que le pacha de LBSJS a nouées à l’intérieur comme à l’extérieur de la maison ronde. Au dehors, il peut compter sur la gratitude des structures politiques et éditoriales de la « gauche de gauche », pour lesquelles son émission représente un relais providentiel. Chez ses collègues de Radio France, les soutiens se font plus mesurés. « Au cours de ses trente cinq années de carrière à France Inter, on n’a jamais vu Mermet mener le moindre combat social dans l’entreprise, s’agace par exemple Alain Le Gouguec, rédacteur en chef de l’émission voisine du bureau 528 et syndiqué Sud. S’il ne se prive pas au micro de se montrer inlassablement solidaire des salariés en lutte, on ne voit rien de tel de sa part quand les lumières du studio sont éteintes et que les conflits atteignent Radio France en interne. Je suis souvent gêné quand je rencontre en privé des auditeurs d’Inter ancrés politiquement à gauche et que je les entends me dire à quel point ils apprécient le bonhomme. Évidemment, je suis d’accord avec eux pour reconnaître que Mermet produit de belles émissions, mais lorsque la dithyrambe fait de lui un saint laïc et républicain, je serre les dents. » Les syndicats ne le portent pas non plus dans leur cœur, comme l’atteste l’ouverture de l’enquête du CHSCT. À en juger par les suites données à cette même enquête, il semble néanmoins que Daniel Mermet dispose de quelques solides appuis dans les étages supérieurs de la radio d’État.

À ce stade, inutile en effet de faire durer le suspense plus longtemps : l’enquête du CHSCT s’est perdue en chemin, ensablée dans les intrigues bureaucratiques. Les élus du personnel ont certes auditionné les membres de l’équipe, à commencer par Daniel Mermet lui-même, outré d’avoir à répondre durant trois heures à des questions que « personne n’avait osé (lui) poser en vingt-cinq ans de carrière », selon un syndicaliste présent. Julien Brygo aussi a été entendu, de même que la plupart des reporters toujours en activité à cette période. Benjamin Fernandez, parti s’installer en Inde, a livré son témoignage par courrier. C’était il y a un an et demi. Depuis, plus rien. Affaire classée. Pas de compte-rendu officiel ou officieux, pas même le moindre tract syndical pour réclamer la publication de l’enquête ou faire savoir qu’elle a eu lieu.

Je te tiens tu me tiens par la barbichette

Que s’est-il passé ? Quelques semaines après la fin des auditions, le président du CHSCT a été soudainement démis de ses fonctions12. L’arrivée de son remplaçant, Christian Mettot, semble avoir refroidi les audaces des élus du personnel. Contacté par Article11, le nouveau patron du CHSCT se mure dans le silence. Selon Julien Brygo, qui l’a interpellé il y a deux mois au sujet de l’enquête, Christian Mettot lui a exposé la doctrine désormais en vigueur : « Mermet respecte le règlement intérieur » et « le dossier est vide malgré les souffrances relatées ». Du côté des syndicats, c’est motus et bouche cousue, y compris chez Sud, qui s’était pourtant engagé à « mettre le paquet » sur cette affaire. « En cas d’intervention pour escamoter l’enquête, on fera éclater les pratiques de Mermet dans un tract intersyndical », nous avait assuré il y a un an un délégué syndical Sud de Radio France. Lequel, aujourd’hui, ne prend même plus la peine de décrocher son téléphone.

Les raisons de cette capitulation demeurent mystérieuses, mais on peut hasarder une hypothèse. Daniel Mermet a toujours prétendu qu’il n’exerçait aucune fonction décisionnelle à la tête de « Là-bas si j’y suis ». Le taulier, c’est pas moi, c’est France Inter, telle est sa ligne de défense. Il l’a encore martelée le 17 juin dernier, lorsque nous l’avons interrogé par téléphone sur ses qualités de meneur d’hommes : « L’employeur, c’est Radio France, c’est France Inter. J’ai un titre ronflant et stupide qui est “producteur”, mais je suis dans la même situation que tous les membres de l’équipe de LBSJS. C’est France Inter qui décide du budget, du montant des cachets et même des embauches, et même du refus de faire travailler tel ou tel. Moi je suis l’animateur d’une équipe, ça c’est vrai, mais je n’ai pas de pouvoir sur les conditions de travail. D’ailleurs tout le monde le comprend, tout le monde le sait. » Sachant qu’il recrute lui-même ses collaborateurs et qu’il dispose d’une enveloppe de 30 000 euros par mois pour rémunérer ses pigistes comme il l’entend, l’argument du « c’est pas moi » peine à convaincre. S’estime-t-il responsable au moins de la manière dont il traite son personnel ? La question lui paraît « crétine et de mauvaise foi », destinée seulement à « remuer la merde »13. Dans le cas de Brygo et Fernandez, il certifie qu’il s’agit de « deux affaires tout à fait tranquilles et classées ». « Je conçois très bien qu’ils soient en colère, ajoute-t-il, mais les choses se sont passées de manière très régulière avec eux. » Par manque de répartie, on oublie de lui demander à quoi ressemblent ses méthodes lorsqu’elles sont un peu moins « régulières ».

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Non, ce n’est pas un chevalier du Tastevin arborant son camembert d’or. C’est le producteur de « Là-bas si j’y suis » après sa décoration par la Scam (Photo trouvée sur la page facebook d’Hervé le Tellier – DR)

L’argumentation de la « voix des sans-voix » peut paraître saugrenue. Elle recèle pourtant une part de vérité : Daniel Mermet est lui-même un salarié précaire de France Inter. Bien payé et richement doté en droits d’auteur par la SCAM, certes, mais sous contrat à durée déterminée (CDD) depuis un quart de siècle. L’avantage de cette condition, c’est qu’elle lui fournit une parfaite excuse pour précariser ou lessiver ses propres ouailles. Le producteur de LBSJS trône dans la fosse océanique qui s’est creusée au fil des ans entre le service public et le droit du travail. Il le sait et il en joue. Même si la direction de Radio France n’apprécie guère la ligne politique de LBSJS, elle protège Mermet en acceptant d’indemniser ses victimes dans le huis clos de la direction des ressources humaines. Julien Brygo et Benjamin Fernandez ont reçu chacun un chèque de quelques milliers d’euros en dédommagement du « préjudice subi » – histoire qu’ils ne fassent pas de vagues, espère-t-on là-haut.

Quand sonnera l’heure de sa retraite bien méritée, Mermet saura sans doute monnayer au prix fort son propre préjudice. Eu égard à la stature et à l’ancienneté du personnage, une action en justice de sa part coûterait les yeux de la tête à Radio France et mettrait en lumière son système d’illégalité pyramidale. Pour la direction, mieux vaut donc fermer les yeux sur l’étrange épidémie de maltraitances qui décime le bureau 528. Un raisonnement que partage apparemment le nouveau président du CHSCT. Quant aux syndicats, on se demande ce qu’ils fabriquent. Pour retrouver le goût de la lutte, peut-être devraient-ils écouter plus souvent « Là-bas si j’y suis ».


1 Et non septembre 2012 comme il était écrit à la publication de l’article, erreur inattention rectifiée suite au commentaire de Thibaud (Merci !).

2 Edit du 28 juin : ces deux dernières phrases ont été modifiées, pour une question de date.

3 Pour la petite histoire, la déclaration de Julien Brygo s’est révélée gagnante sur le plan journalistique : sidéré par l’impécuniosité de son interlocuteur, le patron d’Adrexo a finalement craché le morceau : « Oui, je gagne 20 000 euros par mois, et alors ? » (« La vie augmente », diffusé à « Là-bas si j’y suis » le 22 mars 2011, à écouter sur le site de Julien Brygo).

4 Tirade rapportée par Julien Brygo dans son courrier aux syndicats.

5 Lire « T’en baves là-bas si j’y suis », CQFD n°7, 15 décembre 2003. Rédigé déjà par Olivier Cyran, ce compte-rendu du message de détresse de Joëlle Levert, alors assistante de Daniel Mermet, continue encore, dix ans plus tard, d’exaspérer l’ombrageux producteur de LBSJS. À en croire des témoignages internes, il ne laisse pas passer une semaine sans vérifier si l’article qui le fâche est toujours en ligne sur Internet. Signe d’une certaine intolérance au petit caillou dans sa chaussure, il a placé CQFD en tête des journaux interdits de citation sur le répondeur de l’émission. Sa vindicte vaut aussi pour le site de critique des médias Acrimed, l’unique organe de presse – avec CQFD et Indymedia Nantes – à s’être fait l’écho du témoignage de Joëlle Levert.

6 Thierry Scharf et Claire Hauter, deux piliers de LBSJS, ont préféré démissionner après que Mermet les eut rétrogradés au rang de simples pigistes. Thierry Scharf explique à Article11 : « Claire et moi avions refusé de signer la lettre de soutien à Daniel Mermet, qu’il avait lui-même écrite pour se défendre des accusations de son assistante Joëlle Levert. Il n’avait pas systématiquement tort, et elle n’avait pas forcément raison sur tout. Mais le fait que Mermet prenne à parti ses reporters pour qu’ils cautionnent son autojustification, alors que Levert venait de tenter de se suicider dans le bureau de LBSJS et que c’est Claire et moi qui l’avions accompagné à l’infirmerie, le procédé nous paraissait un peu gros. Donc on a refusé et c’est là qu’il a commencé à nous prendre en grippe. »

7 Son prénom a été changé à sa demande.

8 Son prénom a été changé à sa demande.

9 Édit 28 juin, 9h40 : l’illustration a été changée. Photo Jbb.

10 Citation tirée d’un entretien complaisant avec Robert Ménard, paru sur six pages dans le mensuel Médias (septembre 2011). Quand le producteur de LBSJS s’est confié à lui, Ménard n’était pas encore un sympathisant déclaré du Front National, mais déjà un réactionnaire vociférant et assoiffé de pétrodollars qataris. Curieusement, cela n’a pas dérangé le « rouge » Mermet.

11 Dans le jargon maison, les lancements désignent les feuilles de papier sur lesquelles les reporters notent les éléments de leur montage avant de le faire écouter au producteur.

12 Suite à son licenciement par la direction de Radio France pour une affaire apparemment sans lien avec l’enquête sur LBSJS (édit le 27 mai).

13 Si Daniel Mermet s’autorise ce langage fleuri, c’est parce que le signataire de ces lignes a brièvement travaillé pour lui en 2001. Ces quatre semaines de collaboration n’auront marqué ni l’histoire de la radio ni celle de l’ex-employé, qui n’en garde que le vague souvenir d’un chef hautain et narcissique. Malgré cela, Mermet croit dur comme fer que son interlocuteur cherche encore, douze ans plus tard, à le persécuter par désir de vengeance.

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