Le viol, la double peine des Syriennes


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. Dessin David Ortsman

Les témoignages de victimes attestent d’une pratique répandue et organisée par le régime. Agressées, ces femmes se heurtent aussi au rejet d’une société qui les considère salies.

En ce jour ensoleillé et doux de décembre 2013, Maya (1) n’imagine pas ce qui l’attend. Cette mère au foyer de 31 ans se rend dans l’un des principaux centres de détention des services de renseignement militaire de Damas pour essayer de savoir ce qu’est devenu Ahmed, son mari. Sans nouvelles depuis son arrestation lors d’une opération militaire contre un bastion de l’opposition il y a plusieurs mois, Maya est rongée par l’inquiétude. Accusée d’être «l’épouse d’un terroriste», elle est immédiatement incarcérée. Au bout de quelques jours, elle est convoquée pour un interrogatoire. Dans un bureau rempli de gardes, elle se retrouve face à son mari, couvert de marques de coups. «Son regard me disait : pourquoi es-tu venue ici ?» se souvient Maya. L’officier, qui se fait appeler Sidi («mon maître» en arabe), menace Maya de viol collectif et de violer ses enfants si Ahmed ne parle pas. «Je me suis jetée à ses pieds en le suppliant de ne pas me faire de mal. Il a alors proposé de me libérer si mon mari et moi avions une relation sexuelle devant eux, raconte Maya la voix brisée. Ils ont traîné mon mari sur moi, mais il était comme paralysé. Alors l’officier a appelé un des gardes et lui a ordonné de me violer. J’étais dans un état second.»

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Les semaines qui suivent, Maya est interrogée plusieurs fois, seule. Parce qu’elle ne parle pas, elle est violée en réunion par les gardes à deux reprises. Sidi leur promet un mois de permission s’ils miment un film pornographique qu’il regarde en même temps à la télévision. «Je me disais qu’ils me libéreraient peut-être après ça», confie la jeune femme à voix basse. La nuit, impossible de trouver un bref répit dans le sommeil. Les cris des autres détenues l’empêchent de dormir. «J’entendais des femmes supplier les gardes de les frapper mais de ne pas les violer. On ne peut pas oublier ces cris. C’est comme si quelqu’un criait à l’intérieur de votre tête», se souvient Maya. Libérée après encore plusieurs longs mois de détention, la jeune femme vit toujours en Syrie.

«Tu veux la liberté ?» De nombreuses ex-détenues dévoilent des récits similaires de violence sexuelle dans les centres de détention des services de renseignement à travers le pays. Malina, une activiste de 31 ans (lire aussi page 5), a été détenue dans la même prison que Maya quelques mois avant elle. Dès son arrivée, les gardiens la déshabillent, comme tous les activistes capturés ce jour-là – hommes et femmes – et les font se tenir entièrement nus, en cercle, pendant qu’ils les inspectent. «Tu veux la liberté ? La voilà ta liberté ! dit un garde en insérant ses doigts dans le vagin de Malina. On va te donner la liberté sexuelle !» «Il faisait cela pour m’affaiblir. Je me disais que j’étais très forte et qu’ils ne me faisaient pas peur. Même s’ils abusaient de moi», se souvient Malina. Elle sait d’autant plus ce qu’elle risque qu’elle a déjà été violée lors d’une précédente détention quelques mois auparavant, en guise de représailles pour avoir refusé d’espionner son groupe d’activistes pour le compte du gouvernement.

Asma a été arrêtée en 2014 parce que son mari était recherché pour avoir manifesté. Les agents d’un centre de détention de Damas la torturent avec des câbles qui lui envoient des décharges électriques sur les seins puis la violent à plusieurs reprises. Loubna aussi a été torturée à l’électricité et violée. A cause de ces violences, elle a fait une fausse couche.

Yasmine, elle, a été dénoncée parce qu’elle distribuait de l’aide humanitaire dans la banlieue de Damas. Arrêtée, elle est abusée sexuellement lors des interrogatoires, torturée, puis violée quatre fois. Zeina, une infirmière qui soignait les rebelles dans un hôpital clandestin de Homs, le bastion de la révolution, a été détenue un an par les services de renseignement militaire. Au cours d’un interrogatoire, un agent la frappe avec un tuyau, puis lui dit : «Comme tu es sunnite, on va te faire ça !» avant de la violer. Les onze compagnes de cellule de Zeina, dont une sexagénaire, lui confient ensuite avoir aussi été violées. «Sois forte, ce qui t’arrive nous est aussi arrivé» lui souffle l’une d’elles.

Au fil des témoignages s’esquisse une pratique récurrente à travers le pays et dans le temps. Si les activistes comme Malina ou Yasmine sont les cibles privilégiées, de nombreuses victimes n’étaient pas engagées dans la révolte. Epouses, sœurs d’opposants ou même simples habitantes de quartiers étiquetés «pro-révolution» subissent des violences sexuelles. «Au début, les viols avaient principalement pour but de dissuader les gens de rejoindre la révolution. Bachar al-Assad envoyait ainsi le message qu’il ferait n’importe quoi pour écraser la révolte», explique Sema Nassar, militante syrienne des droits de l’homme et auteure de plusieurs rapports sur les violences commises en détention. Certaines femmes racontent que leur famille leur interdisait de se joindre aux manifestations par crainte d’agression sexuelle.

«Ennemie». Les fréquents récits de viols en 2012-2013 semblent indiquer un pic à cette période, sans doute lorsque le régime s’est senti le plus menacé. «Plus tard, violer les femmes était une façon de les punir pour leur engagement. C’est une des armes favorites du régime car elle ne coûte rien et les femmes restent stigmatisées et affectées, même une fois sorties de prison», ajoute Sema Nassar. Terroriser, punir, soumettre. Une stratégie employée tout au long du conflit par le régime.

Les viols n’ont pas lieu uniquement dans les prisons. Les femmes courent le risque d’être agressées sexuellement lorsqu’elles passent les check-points pour sortir ou rentrer dans leur quartier. Transporter des médicaments, une caméra ou avoir des photos de la révolution sur un téléphone suffit à les mettre en danger. Dans les guérites supervisées par les chabiha, les milices pro-régime, c’est la roulette russe lors de la fouille et du contrôle d’identité. A tel point qu’à la nuit tombée, beaucoup de femmes n’osent plus passer sans un homme de leur famille pour les escorter.

Au début de la guerre, lors d’offensives militaires pour reprendre certains quartiers ou villages à l’opposition, les soldats de l’armée syrienne ont aussi violé les résidentes, comme une arme indissociable de leur attaque. A l’automne 2012, l’armée syrienne lance une opération pour reconquérir Qaddam, un quartier traditionnel de classe moyenne dans le sud de Damas, dominé par l’opposition. Alors que toute la population a fui, Maryam, une grande femme de 27 ans au visage encore enfantin encadré par un voile serré, retourne chercher quelques affaires chez elle. Elle est alors arrêtée par un groupe de soldats. Ils la pressent pour savoir si elle est affiliée aux «terroristes». «Pour eux, j’étais une ennemie, une terroriste car je venais de ce quartier. Ils voulaient me punir», dit la jeune femme. La nuit tombe. Les soldats attachent Maryam sur une banquette à l’arrière d’un minibus. «Un officier est arrivé et s’est assis à côté de moi, tandis que deux soldats se tenaient derrière. L’officier a mis sa main sur ma cuisse, raconte-t-elle les yeux baissés en se tordant les mains nerveusement. J’ai crié. L’officier m’a menacé : « Si tu cries, je vais te tuer ! » et un des soldats a mis sa main sur ma bouche. Les trois hommes ont commencé à me toucher partout, y compris sur mes parties intimes. Je ne voyais rien car il faisait trop sombre, mais j’entendais qu’ils se masturbaient.» L’officier force Maryam à lui faire une fellation tandis que les deux autres hommes continuent à la toucher. «Ensuite, l’officier m’a enlevé mon pantalon. Je l’ai supplié de ne pas faire ça. Il est monté sur moi et je me suis évanouie, continue la jeune femme avec difficulté. Quand je suis revenue à moi, il était en train de remettre son pantalon et il est sorti du minibus. J’ai ressenti une forte douleur dans le vagin. J’ai beaucoup saigné les jours qui ont suivi et j’ai eu une infection.»

Tabou. Maryam est transférée dans une prison d’où elle est libérée au bout de trois jours, à condition de signer une promesse écrite de ne jamais révéler ce qu’elle a enduré. «Personne ne le sait dans ma famille. Ils me feraient des reproches et me diraient que je n’aurais pas dû retourner là-bas», précise-t-elle, aujourd’hui réfugiée en Turquie, mariée et mère d’une petite fille.

La plupart des victimes se taisent car pour la majorité des Syriens, le viol constitue le tabou ultime. «C’est pire que la mort, dit un avocat originaire de Homs. J’aurais plus peur du viol pour ma femme et ma fille que de la mort.» Dans une société largement patriarcale et conservatrice, l’honneur des femmes est central dans l’ordre social. Une femme violée est perçue comme déshonorée et ce déshonneur rejaillit sur sa famille. Double peine cruelle, nombre de victimes de viol ont été rejetées par leur famille, répudiées par leur mari qui a immédiatement demandé le divorce et conservé la garde de leurs enfants.

Dans les cas les plus extrêmes, certaines ont été poussées au suicide. «Une mère m’a raconté que sa fille de 23 ans s’était suicidée car elle n’avait pas pu supporter la réaction de sa famille, raconte Sema Nassar. A sa sortie de prison, elle était enceinte, son fiancé l’a quittée, son père et son frère l’insultaient. Son père la cachait en disant à tout le monde qu’elle était en voyage. Désespérée et à bout, elle s’est jetée du cinquième étage de sa maison. Quand elles ne les ont pas rejetées, beaucoup de familles ont quitté le pays avec leur fille pour échapper à la honte.» Le viol a ainsi contribué à vider la Syrie de ses opposants.

Selon des témoignages indirects, les viols continuent actuellement dans les geôles du régime. «Il est effrayant de voir que même en position de force, le régime continue à agresser sexuellement les détenues, relève Sema Nasser.Il veut prendre sa revanche sur les activistes qui se sont opposés à lui.»

(1) Les prénoms ont été changés.

Sept longues années de massacres


 Raphaël Glucksmann | Mar 15, 2018 5:14:11 PM

Sept longues années de massacres.
Sept longues années d’agonie d’un peuple et, à travers lui, de l’idée que nous pouvions nous faire du monde.
Sept longues années de nuit syrienne.

Tout avait pourtant commencé en plein jour, ce 15 mars 2011, lorsque des milliers de citoyennes et de citoyens ont osé manifester pour demander des changements, une part de lumière. Ils ne réclamaient ni califat ni théocratie, contrairement aux mensonges que propagent aujourd’hui, ici, tant de plumes révisionnistes de droite comme de gauche. Ils ne réclamaient pas même la chute du régime, au départ. Juste des changements. Et de la « dignité ».
Bravant la peur, ils descendaient pacifiquement dans les rues de leur ville. La réponse de Bachar al-Assad fut de raser leurs rues. Et leurs villes avec.

« Vous voulez la révolution ? Vous aurez la guerre. » La leçon administrée par le dictateur de Damas et ses parrains russes ou iraniens dépasse largement les frontières syriennes. Elle est un véritable manifeste contre-révolutionnaire, écrit en lettres de sang, à destination de toutes celles et de tous ceux qui auraient l’idée de se révolter. Là-bas ou ailleurs.

« Vous voulez la liberté ? Vous aurez la mort. » Voilà l’essence du message adressé au monde par Assad, Khamenei et Poutine. À l’absence du monde plutôt. Au monde en tant qu’absence, en tant qu’idée périmée dont il convient de prouver la fin à coups de cadavres, d’urbicides et d’attaques chimiques.

Tous nos dirigeants se pressent chaque année à la tribune des Nations unies pour célébrer l’universalité des droits. Mais, quand vient le massacre des Syriens, il n’y a plus personne. Personne pour faire respecter les « lignes rouges ». Personne pour aider Alep hier. Personne pour sauver la Ghouta aujourd’hui. Personne.

Et pas grand-monde non plus sur nos places ou dans nos rues, il faut le reconnaître, pour manifester notre solidarité. Le droit d’ingérence fut décrédibilisé par les mensonges américains en Irak et le chaos libyen. L’idée de l’humanité, elle, n’en finit pas de périr de nos absences, de nos renoncements, de notre indifférence sur la Syrie.

Obnubilés par Daech, nous oublions que les relations internationales ne se résument pas à la nécessaire lutte contre le terrorisme. Que le monde ne se divise pas simplement en deux : les djihadistes et ceux qui s’y opposent. Qu’il y a, parmi ceux qui se prétendent en « guerre contre le terrorisme », des ennemis résolus de tous nos principes, d’authentiques bouchers dont les exactions systématiques ne font qu’alimenter le djihad, des pyromanes qui se déguisent en pompiers après avoir eux-mêmes allumé le brasier. Des terroristes, eux aussi, en fin de compte. Car comment qualifier autrement ceux dont les bombes visent sciemment les hôpitaux et les écoles ou qui se permettent d’éliminer leurs opposants à coups d’agents toxiques au cœur même de nos villes ?

On nous dit, ici, qu’il a bien fallu s’allier à Staline contre Hitler et qu’on peut bien soutenir Assad et Poutine contre Daech. Sauf que nous ne sommes pas en 1941. Que le drapeau noir du califat ne flotte pas sur l’Europe. Et, surtout, que Poutine et Assad ne font nullement de Daech leur ennemi principal. Ils ont toujours bombardé infiniment plus l’Armée syrienne libre que les terroristes. Nos alliés potentiels sont leurs adversaires désignés, pas ceux qui ont couvert de sang nos rues et nos salles de concert.

Il y avait une révolution syrienne. Après sept ans de guerre et d’abandons, elle tente tant bien que mal de survivre dans quelques ghettos assiégés et affamés. Nous avons, au fond, accepté sa mort. Nous en paierons le prix un jour.

DOSSIER :Sept longues années de massacre

Photos : Manifestation à Saqba, Syrie, 18 mars 2016 © Msallam Abdalbaset/CrowdSpark/AFP – Étagères dans les décombres, 14 novembre 2017, Atarib, Syrie © ZEIN AL RIFAI/AFP – Syriens au milieu des débris, 13 novembre 2017, Atarib, Syrie © AFP PHOTO/Zein Al RIFAI – Secouristes portant un homme bléssé, 20 février 2018, Damas, Syrie © Khaled Akasha/Anadolu Agency

 

ILS NE NOUS FERONT PAS TAIRE !


Appel à soutenir Olivia Zémor, présidente d’EuroPalestine, convoquée le 19 mars au tribunal de Versailles pour avoir, il y a 7 ans,
demandé à la chanteuse Vanessa Paradis de ne pas aller donner un concert à Tel Aviv, et y rencontrer le président de l’Etat d’Israël Shimon Peres.

« Ni juge, ni soumise » : du voyeurisme qui laisse un goût amer


lukvervaet.blogspot.be

par Luk Vervaet, ancien enseignant dans les prisons

Comment faire un film de non-fiction sur la justice, un documentaire, qui sera projeté dans les grandes salles de cinéma et rapportera du fric ? Rares sont ceux qui y sont parvenus. Le réalisateur et le cameraman (« légendaires » et « historiques » selon la RTBF) de Strip Tease et de Tout ça ne nous rendra pas le Congo y sont, eux, arrivés en produisant Ni juge, ni soumise. Le film fait un tabac et le grand public s’amuse.

Avec un titre accrocheur, volé de l’organisation antifoulard « Ni putes, ni soumises », il met littéralement en scène une juge qui se veut atypique, sans complexes, face aux déchets humains de la société qui défilent dans son bureau, à visage découvert, avec, en trame de fond, le cold case américain à la belge de deux meurtres sur des prostituées.

Le contenu est zéro, on n’apprend rien, mais ça marche.

D’un côté l’image de la juge qui a tout vécu et qui n’est plus perturbée à  la vue d’un cadavre, que ce soit en Belgique ou en Syrie. Son aspect bobo humour cynique, assaisonné de blagues sexuelles, sa voiture deux chevaux musique classique incluse, la posture de femme libérée avec son rat blanc qui se promène sur son bras ou dans ses cheveux et pour qui elle cherche un escargot dans son jardin doivent nous suggérer son côté insoumis.

En contraste la misère humaine de la société qui s’expose à la caméra dans son bureau, comme du temps d’Elephant man.

Une misère traitée avec un mépris invraisemblable, provoquant des rires incessants dans la salle. Pour ceux d’en bas, pour les dérangés, pour les drogués, pour ceux qui ont déjà fait dix ans de prison ou plus et qui récidivent, pour la « culture albanaise ou turque » des étrangers qui frappent leurs femmes (il n’y a que ça dans le film), pour les profiteurs du CPAS et de la mutuelle… Seules les deux prostituées assassinées s’attirent de la sympathie de la part de la juge. Pour les autres, sont de mise la manière méprisante de filmer et le discours moralisateur du genre « votre culture contre la nôtre », sur leur vie de ratés « trop chère pour être vécue » (une blague), les explications paternalistes (« ça se sait quand-même que les mariages au sein de la famille créent des déformations »).

Certes, ce sont des aspects de la personnalité d’Anne Gruwez. Mais où est le vrai côté rebelle d’Anne Gruwez ? En quoi réside l’aspect insoumis ?  Elle qui s’est mobilisée contre la construction de la méga-prison à Haren ? Qui a ordonné la libération immédiate de détenus à Forest lors de grève des gardiens en 2016 ? Qui s’oppose aux longues peines de prison qui ne font que mettre l’auteur dans une douleur complète et qui rendent les détenus complètement désocialisés ? Qui défend les réfugiés ? Pourquoi un documentaire qui met « insoumis » dans son titre n’en dit-il pas un mot ? Là au moins, le documentaire aurait contribué à un vrai débat sur la justice.

Je ne comprends pas que cette juge d’instruction a permis de filmer des accusés ou des témoins dans son bureau sans que ça lui pose un problème de déontologie, ou sans que les avocats s’y opposent. Mais, me direz-vous, les accusés ou les témoins étaient d’accord. Mettez-vous à la place de ces gens, souvent pauvres et en marge de la société, qui doivent dire oui ou non à la proposition de la juge qui a un pouvoir absolu sur eux ? Je suis sûr que la plupart d’entre eux ne se souviennent déjà plus qu’ils ou elles apparaissent dans ce film, et encore moins – étant en prison, en hôpital psychiatrique ou au CPAS – qu’ils auront l’occasion de le voir. Ce qui est sûr, c’est qu’ils n’ont pas reçu pas de prix d’interprétation au Festival de San Stebastian, à l’instar de la juge Gruwez.  Et d’ailleurs, s’agissait-il d’un rôle de composition ou de la triste réalité de son bureau ?

La scène avec la femme qui a tué son enfant, et que je connais personnellement, est particulièrement pénible. Une maman vient d’assassiner son enfant et sa première déposition, clairement prononcée dans un état psychotique, est filmée pour le grand public ! Sans que son avocat (pro deo) pipe un mot. Elle a donné la permission d’être filmée ? Etes-vous sérieux ? Est-il humain ou déontologique de poser cette question à une mère au lendemain d’un tel drame ? Mais au moins c’est la seule scène où la salle n’éclate pas de rire.

Le rôle des avocats est d’ailleurs tout simplement zéro dans ce film. On se demande pourquoi ils sont là, à côté de leur client, parce qu’il n’y a personne qui ouvre sa bouche, sauf pour confirmer ce que madame la juge a dit, ou pour s’entendre dire par la juge qu’ils manquent du respect en prenant la parole ou en communiquant quelques mots avec leur client.

Le manque de respect s’étale de long en long au fil des images. La famille de l’homme dont on déterre le corps pour prélèvement d’ADN a-t-elle aussi « donné son autorisation » pour que le cameraman s’attarde sur son  cadavre, sur son découpage, alors que l’on peut encore reconnaître cet être qui fut humain ?

Bref, ce film ne m’a pas fait rire. Il m’a laissé un goût amer, une tristesse profonde et la conviction que l’occasion d’un débat salutaire sur la justice a été manquée.

C’était la Ghouta..


Ce texte remonte sans doute à 2007, dernière année de mon séjour en Syrie.
Je l’avais posté sur mon blog syrien depuis hacké deux fois et disparu.

La ghota était l’oasis autour de Damas ; il en reste
des bribes dans la direction de l’aéroport. La ghota
fournissait à Damas tout ce qu’il lui fallait en fruits
et légumes. Tout le monde me dit que c’était le
paradis ; en été, l’air était plus frais que maintenant.
Les rivières abondaient. Malheureusement, il a fallu
loger les gens et empiéter sur les vergers et les bois.

Il reste des vergers à côté desquels on a implanté tout
un complexe de restaurants en plein air.
Celui-ci (les Portes de Damas) a été planté dans un décor
inspiré des ruines de Palmyre.
Cela peut vous sembler un peu kitsch, mais en été
c’est un vrai plaisir de manger à côté des fontaines.



 

 


A côté des Portes de Damas, se trouve le Village que
je préfère nettement car il est un peu plus intime, surtout si
on choisit le coin en style oriental où Marie se coule
dans le divan comme une chatte.

 


Ces soirs-ci, sur la route de l’aéroport vous verrez
l’étonnant spectacle de familles pique-niquanten pleine circulation sur un terre-plein de
l’autoroute. Il faut dire que le moindre bout de
gazon est recherché. Malheureusement, je n’ai pas
fait de photos.

Assad massacre et le monde observe


Facebook annonce qu’il est en train de supprimer des comptes sur ordre des gouvernements américain et israélien, par Glenn Greenwald


Source : The Intercept, Glenn Greenwald, 30-12-2017

Photo : Eric Risberg/AP

En septembre de l’année dernière, nous avons relevé que des représentants de Facebook rencontraient le gouvernement israélien pour déterminer quels comptes Facebook de Palestiniens devaient être supprimés au motif qu’ils constituaient une « provocation ». Les réunions – convoquées et présidées par l’un des responsables israéliens les plus extrémistes et autoritaires, la ministre de la Justice pro-implantations Ayelet Shaked – sont intervenues après qu’Israël eut menacé Facebook que son refus de se conformer de son propre chef aux ordres israéliens aboutirait à la promulgation de lois obligeant Facebook à le faire malgré tout, sous peine d’amendes sévères ou même de blocage dans le pays.

Les résultats prévisibles de ces réunions sont maintenant clairs et bien documentés. Depuis lors, Facebook a lancé un déchaînement de censure contre les militants palestiniens qui protestent contre l’occupation israélienne illégale de plusieurs décennies, entièrement menée et décidée par des responsables israéliens. En effet, les responsables israéliens se vantent publiquement de l’obéissance de Facebook en ce qui concerne les ordres de censure israéliens :

Peu de temps après la publication de l’accord entre le gouvernement israélien et Facebook, la ministre israélienne de la justice, Ayelet Shaked, a déclaré que Tel Aviv avait soumis 158 demandes au géant des médias sociaux au cours des quatre mois précédents, demandant de retirer les contenus jugés provocants. Elle a déclaré que Facebook avait accepté 95% des demandes.

Elle a raison. On peut difficilement exagérer la soumission aux diktats d’Israël : comme l’a dit le New York Times en décembre de l’année dernière, « les agences de sécurité israéliennes surveillent Facebook et lui envoient des posts qu’ils considèrent comme une provocation. Facebook a répondu en supprimant la plupart d’entre eux. »

Ce qui rend cette censure particulièrement importante, c’est que « 96 % des Palestiniens ont déclaré que leur principale utilisation de Facebook était de suivre les informations ». Cela signifie que les autorités israéliennes ont un contrôle quasi absolu sur une tribune de communication cruciale pour les Palestiniens.

Dans les semaines qui ont suivi ces réunions Facebook-Israël, The Independent rapporte que « le collectif activiste Palestinian Information Center a déclaré qu’au moins 10 comptes de leurs administrateurs pour leurs pages Facebook en arabe et en anglais – suivies par plus de 2 millions de personnes – ont été suspendus, sept d’entre eux en définitivement, ce qu’ils disent être le résultat de nouvelles mesures mises en place à la suite de la rencontre de Facebook avec Israël ». En mars dernier, Facebook a brièvement fermé la page Facebook du parti Fatah, suivie par des millions de personnes « à cause du post d’une vieille photo de l’ancien chef Yasser Arafat tenant un fusil. »

Un rapport publié en 2016 par le Palestinian Center for Development and Media Freedoms a détaillé l’étendue de la censure de Facebook :

Pages et comptes personnels filtrés et bloqués : Palestinian Dialogue Network (PALDF.net) Gaza now, Jerusalem News Network, Shihab agency, Radio Bethlehem 2000, Orient Radio Network, page Mesh Heck, Ramallah news, le journaliste Huzaifa Jamous d’Abu Dis, le militant Qassam Bedier, le militant Mohammed Ghannam, le journaliste Kamel Jbeil, les comptes administratifs pour Al Quds Page, les comptes administratifs Agence Shihab, le militant Abdel-Qader al-Titi, le jeune militant Hussein Shajaeih, Ramah Mubarak (compte activé), Ahmed Abdel Aal (compte activé), Mohammad Za’anin (toujours supprimé), Amer Abu Arafa (toujours supprimé), Abdulrahman al-Kahlout (toujours supprimé).

Inutile de dire que les Israéliens ont pratiquement les mains libres pour publier ce qu’ils veulent sur les Palestiniens. Les appels lancés par les Israéliens pour le meurtre de Palestiniens sont monnaie courante sur Facebook et restent en grande partie non perturbés.

Comme l’a rapporté Al Jazeera l’année dernière, « des discours incendiaires postés en hébreu… ont attiré beaucoup moins d’attention de la part des autorités israéliennes et de Facebook ». Une étude a révélé que « 122 000 utilisateurs appellent directement à la violence avec des mots tels que “meurtre” “tuer”, “brûler” les Arabes étaient les premiers destinataires de commentaires haineux ». Pourtant, il semble y avoir peu d’efforts de la part de Facebook pour les censurer .

Bien que certains des appels à l’assassinat les plus incendiaires et explicites soient parfois retirés, Facebook continue de permettre aux plus extrémistes d’inciter à la haine contre les Palestiniens. En effet, le leader d’Israël, Benjamin Netanyahou, a souvent utilisé les médias sociaux pour afficher ce qui est clairement une incitation à la violence contre les Palestiniens en général. Contrairement à la répression active de Facebook contre les Palestiniens, l’idée même que Facebook utiliserait son pouvoir de censure contre Netanyahou ou d’autres Israéliens éminents appelant à la violence et à l’incitation aux attaques, est impensable. En effet, comme l’a précisément dit Al Jazeera, « Facebook n’a pas rencontré les dirigeants palestiniens pour discuter de leurs préoccupations ».

Facebook semble maintenant admettre explicitement qu’il a également l’intention de suivre les ordres de censure du gouvernement des États-Unis. Plus tôt cette semaine, l’entreprise a supprimé les comptes Facebook et Instagram de Ramzan Kadyrov, le leader répressif, brutal et autoritaire de la République tchétchène, qui comptait 4 millions d’abonnés sur ces comptes. Le moins qu’on puisse dire c’est que Kadyrov – qui a toute latitude pour gouverner la province en échange d’une loyauté ultime envers Moscou – est le contraire d’un personnage sympathique : il a été accusé de manière crédible d’un grand nombre de violations horribles des droits de l’homme, de l’emprisonnement et la torture de LGBTs à l’enlèvement et au meurtre de dissidents.

Mais rien de tout cela n’amenuise à quel point la justification de Facebook pour la suppression de ses comptes est dérangeante et dangereuse. Un porte-parole de Facebook a déclaré au New York Times que la compagnie a supprimé ces comptes non parce que Kadyrov est un meurtrier de masse et un tyran, mais que « les comptes de M. Kadyrov ont été désactivés parce qu’il venait d’être ajouté à une liste de sanctions des États-Unis et que la compagnie était légalement obligée d’agir. »

Comme le souligne le Times, cette logique semble douteuse ou tout du moins appliquée de manière incohérente : d’autres qui figurent sur la même liste de sanctions, comme le président vénézuélien Nicolas Maduro, restent actifs sur Facebook et Instagram. Mais constatez simplement les implications incroyablement menaçantes des arguments de Facebook.

Ce que cela signifie est évident : c’est que le gouvernement américain – donc pour le moment, l’administration Trump – a le pouvoir unilatéral et incontrôlé d’expulser n’importe qui de Facebook et Instagram en les incluant simplement sur une liste de sanctions. Est-ce que quelqu’un pense que c’est un bon aboutissement ? Est-ce que quelqu’un fait confiance à l’administration Trump – ou à tout autre gouvernement – pour contraindre les plateformes de médias sociaux à supprimer et à bloquer toute personne qu’elle veut faire taire ? Comme Jennifer Granick de l’ACLU l’a dit au Times :

Ce n’est pas une loi qui semble être écrite ou conçue pour faire face aux situations spéciales où il serait légal ou approprié de réprimer le discours… Cette loi sur les sanctions est utilisée pour réprimer la parole sans tenir compte des valeurs de la liberté d’expression et des risques particuliers du blocage du discours, par opposition à entraver le commerce ou les capitaux comme le prévoyaient les sanctions. C’est vraiment problématique.

Est-ce que la politique de Facebook qui bloque les utilisateurs de sa plateforme qui sont sanctionnés s’applique à tous les gouvernements ? Évidemment pas. Il va sans dire que si l’Iran décidait d’imposer des sanctions à Chuck Schumer pour son soutien à la politique de Trump consistant à reconnaître Jérusalem comme capitale israélienne, Facebook ne supprimerait jamais les comptes du leader de la minorité sénatoriale démocrate – tout comme Facebook ne supprimerait jamais les comptes des responsables israéliens qui incitent à la violence contre les Palestiniens ou qui sont sanctionnés par des responsables palestiniens. Le mois dernier, la Russie a annoncé des mesures de représailles contre divers responsables et dirigeants canadiens, mais il va sans dire que Facebook n’a pris aucune mesure pour les censurer ou bloquer leurs comptes.

De même, Facebook oserait-il censurer les politiciens américains ou les journalistes qui utilisent les médias sociaux pour appeler à la violence contre les ennemis de l’Amérique ? Poser la question, c’est y répondre.

Comme toujours dans le cas de la censure, il y a un seul principe qui conduit à tout cela : le pouvoir. Facebook se soumettra et obéira aux demandes de censure des gouvernements et des responsables qui exercent leur pouvoir effectivement sur lui, tout en ignorant ceux qui ne le font pas. C’est pourquoi les ennemis déclarés des gouvernements américain et israélien sont vulnérables aux mesures de censure de Facebook, alors que les officiels américains et israéliens (et leurs alliés les plus tyranniques et répressifs) ne le sont pas :

Tout cela illustre que les mêmes graves dangers de la censure étatique sont soulevés au moins autant par les appels lancés aux géants de la Silicon Valley pour qu’ils censurent plus activement les « mauvais discours ». Les appels à la censure d’État peuvent souvent être bien intentionnés – un désir de protéger des groupes marginalisés contre le « discours de haine » – pourtant, de façon prévisible, ils sont beaucoup plus souvent utilisés contre des groupes marginalisés : pour les censurer plutôt que pour les protéger. Il suffit de regarder comment les lois sur les discours de haine sont utilisées en Europe ou sur les campus universitaires américains pour s’assurer que les victimes de la censure sont souvent des critiques des guerres européennes ou des militants contre l’occupation israélienne ou des défenseurs des droits des minorités.

On peut créer un monde imaginaire dans sa tête, si l’on veut, dans lequel les dirigeants de la Silicon Valley utilisent leur pouvoir pour protéger les populations marginalisées du monde entier en censurant ceux qui souhaitent leur faire du mal. Mais dans le monde réel, ce n’est qu’un rêve chimérique. Tout comme les gouvernements le feront, ces entreprises utiliseront leur pouvoir de censure pour servir, et non pour saper, les factions les plus puissantes du monde.

Tout comme on peut encourager la censure de quelqu’un que l’on déteste sans penser aux conséquences à long terme de la validation du principe, on peut se réjouir de la disparition de Facebook et Instagram d’un monstre tchétchène. Mais Facebook vous dit explicitement que la raison de ses actions est qu’il obéissait aux décrets du gouvernement américain pour savoir qui doit être écarté.

Il est difficile de croire que le point de vue idéal sur Internet implique le pouvoir du gouvernement américain, du gouvernement israélien et d’autres puissances mondiales de décider qui peut être entendu et qui doit être supprimé. Mais de plus en plus, au nom du plaidoyer auprès des entreprises Internet pour nous protéger, c’est exactement l’inverse qui se passe.

Source : The Intercept, Glenn Greenwald, 30-12-2017

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

Nous vous proposons cet article afin d’élargir votre champ de réflexion. Cela ne signifie pas forcément que nous approuvions la vision développée ici. Dans tous les cas, notre responsabilité s’arrête aux propos que nous reportons ici. [Lire plus]Nous ne sommes nullement engagés par les propos que l’auteur aurait pu tenir par ailleurs – et encore moins par ceux qu’il pourrait tenir dans le futur. Merci cependant de nous signaler par le formulaire de contact toute information concernant l’auteur qui pourrait nuire à sa réputation. 

Joe Kennedy III, l’héritier discret et pas pressé


 

  • 31 janvier 2018 18:34

Petit-neveu de JFK, le député Joe Kennedy III s’est jusqu’à présent montré discret. Hier, il a répondu, au nom des démocrates, au discours sur l’état de l’Union du président Trump, dénonçant avec vigueur le virage identitaire du successeur de Barack Obama.

C’est Joe Kennedy III, le petit-fils de Robert Kennedy et le petit-neveu de John F. Kennedy, qui a prononcé hier soir la réponse des démocrates au discours sur l’état de l’Union du président Trump. Rejetant l’idée selon laquelle les tensions de l’année écoulée résultaient du jeu politique traditionnel, Kennedy a dénoncé avec force une administration « qui ne s’attaque pas seulement aux lois qui nous protègent mais aussi à l’idée même que nous sommes tous dignes de protection ».

Le contraste n’aurait pas pu être plus symbolique. Et c’est sans doute ce qui a poussé Nancy Pelosi, la chef de file de la minorité démocrate de la Chambre, à désigner l’un des nombreux héritiers du président et du sénateur assassinés pour ce rôle.

Dans le même temps, il n’y avait pas de garantie de résultat. S’il y a bien quelque chose d’aléatoire en génétique, c’est la transmission des caractères héréditaires.

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Honneur à Londres aux mamans courage de Belgique


Nadine Rosa-Rosso

Par l’intermédiaire de Nadia Fadil, que je remercie ici, j’ai été invitée à livrer mon témoignage lors d’un séminaire de deux jours à Londres, consacré aux droits de l’homme dans le cadre de la lutte contre le terrorisme et de sa prévention par les campagnes de déradicalisation. Ce séminaire était organisé par Rights Watch (UK), avec le soutien de Chatham House. Mon intervention devait se situer dans la partie du colloque consacrée au gendre. Suite à cette intervention, que je vous livre ici dans son intégralité, des participants ont manifesté leur souhait d’éditer les deux livres en anglais.

Je tiens à vous remercier pour cette invitation qui me donne l’occasion de témoigner du courage extraordinaire d’un groupe de femmes belges. Comme je l’ai dit aux organisateurs, je ne suis pas spécialiste du genre mais j’ai eu l’immense chance de rencontrer des femmes très spéciales, qui ont affronté les pires difficultés de notre temps, la lutte contre le terrorisme.

Elles ont fait face à des situations terribles parce qu’elles sont mères. L’amour de leur enfant leur a donné la force d’affronter la discrimination, la violence policière, la haine médiatique, l’isolement, la suspicion, les lois antiterroristes et la justice.

En avril 2013, un professeur me téléphone. Elle est en larmes parce qu’un de ses élèves, âgé de 15 ans, n’est pas retourné à l’école après les vacances de Pâques. Il est parti pour la Syrie, avec un ami âgé de 16 ans. Leurs deux mamans cherchent de l’aide et cette enseignante nous met en contact…

Cinq années de combats ininterrompus

Ce fut le début d’une longue lutte, rejointe par de nombreuses mamans. Une longue lutte contre les autorités, l’opinion publique, la justice, les médias …

J’ai été tellement impressionnée par la force de leurs mots et j’ai tellement appris sur la réalité de ces familles que j’ai suggéré aux mamans d’organiser un atelier d’écriture.

Les mamans étaient étonnées, elles ne croyaient pas pouvoir écrire un livre mais, en même temps, elles étaient enthousiastes et, surtout, fermement décidées à défendre leur enfant, leurs enfants.

Je n’avais absolument aucune idée sur la façon de faire. Lors de la première rencontre, j’ai tout de suite compris qu’il était totalement impossible de demander aux femmes d’écrire, là, dans l’environnement immédiat du groupe.

Elles avaient terriblement besoin de parler. Elles avaient besoin de pleurer, de rire, de manger toutes sortes de pâtisseries, de se préparer un bon repas et de le partager. Elles avaient besoin de se poser mutuellement des questions, de comprendre et d’être comprises.

J’ai décidé de prendre quelques notes, d’écrire certains de leurs mots. Après la réunion, j’ai tapé mes notes et je les ai renvoyées à chaque mère individuellement, pour lui restituer ce qu’elle avait dit dans le feu de la conversation.

À chacune séparément, parce qu’elles ont immédiatement décidé, d’un commun accord et spontanément, de ne pas partager leur travail tant que leur livre ne serait pas complètement terminé et publié.

Pourquoi? Je suppose qu’elles étaient trop timides, trop incertaines de leur propre capacité à écrire. Six des mamans ont commencé à écrire. À chaque réunion avec tout le groupe, certaines me donnaient quelques feuillets, arrachés d’un cahier d’écolier. Tout était écrit à la main.

J’ai commencé à taper le premier livre, le livre de Samira. Je n’ai fait aucun commentaire sur son travail, je n’ai donné aucun conseil, j’ai juste tapé et corrigé des fautes d’orthographe. Et je lui ai juste dit : « Continue, c’est tellement beau, tu fais un superbe travail pour ta fille ».  « Vraiment ? – Oui, Samira, vraiment, c’est vraiment magnifique ».

Et ce l’était. Et je savais que la moindre critique aurait pu l’arrêter car, de l’école primaire à la vie active, les travailleurs sont déclarés incapables d’écrire. Écrire des livres, c’est quelque chose pour l’élite…

Dès le début de notre atelier, j’ai expliqué aux femmes que nous n’avions qu’une très petite maison d’édition ; elles devraient financer les frais d’impression et vendre le livre dans leurs propres réseaux pour récupérer l’argent. J’ai souligné le fait qu’il est très difficile de vendre des livres si vous n’avez pas le soutien d’une grande maison d’édition. Mais, d’un autre côté, au moins, vous avez la liberté de dire ce que vous voulez vraiment dire et de décider comment l’exprimer.

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Quel culot ! Pourquoi la gifle d’Ahed Tamimi rend les Israéliens furieux


 

Gideon Levy جدعون ليفي גדעון לוי 
Traduit par  Jean-Marie Flémal

 

Mardi dernier, les Forces de défense d’Israël ont abattu Hamed al-Masri, 15 ans, d’une balle dans la tête, blessant grièvement l’adolescent de Salfit qui, par ailleurs, ne portait pas d’arme. Vendredi, les militaires ont fait de même avec Mohammed Tamimi, de Nabi Saleh, sans arme lui aussi, le blessant tout aussi grièvement à la tête. Vendredi encore, les militaires ont tué – toujours d’une balle dans la tête – Ibrahim Abou Thuraya, amputé des deux jambes. Et, le même jour, Ahed Tamimi était dans la cour de sa maison avec une amie et a giflé un homme des FDI qui avait fait irruption chez elle.

Ahed Tamimi, center, and her cousin Nour Tamimi, left, and a Palestinian woman pushing and hitting Israeli soldiers in a screen grab from a video that has gone viral, December 15, 2017.

Ahed Tamimi, au centre, sa cousine Nour Tamimi, à gauche, et une femme palestinienne repoussant et frappant des soldats israéliens. Capture d’écran d’une vidéo qui a fait le buzz le 15 décembre 2017. Facebook

Du coup, Israël est sorti furieux de sa torpeur : mais comment ose-t-elle ? Les trois victimes de cette fusillade barbare n’intéressent pas les Israéliens et les médias ne prennent même pas la peine d’en parler. Mais la gifle – et le coup de pied – d’Ahed Tamimi ont déclenché une colère furieuse. Comment peut-on oser gifler un soldat des FDI ? Un soldat dont les amis giflent, tabassent, kidnappent et – bien sûr – abattent presque quotidiennement des Palestiniens ?

Vraiment, elle a tous les toupets, la Tamimi. Elle a violé les règles. Gifler n’est permis que de la part des soldats. C’est elle, la véritable provocation, et non pas le soldat qui a fait irruption dans sa maison. Elle, qui a eu trois proches parents tués par l’occupation, elle dont les parents ont été arrêtés d’innombrables fois et dont le père a été condamné à quatre mois de prison pour avoir participé à une manifestation à l’entrée d’une épicerie – et c’est elle qui a osé résister à un soldat ! Voilà le culot des Palestiniens. Tamimi était censée tomber amoureuse du soldat qui avait forcé la porte de sa maison et, ingrate qu’elle a été, elle l’a récompensé d’une gifle. Tout cela, à cause de« l’incitation à la violence ». Sans quoi, elle n’aurait certainement pas manifesté cette haine à l’égard de son conquérant.

Mais cette pulsion de revanche à l’égard de Tamimi a d’autres sources (Le ministre de l’Éducation, Naftali Bennett a déclaré : « Elle devrait finir ses jours en prison. »). La fille de Nabi Saleh a fait éclater plusieurs mythes chers aux Israéliens. Le pire de tout, elle a osé détériorer le mythe israélien de la masculinité. Brusquement, il se fait que le soldat héroïque, qui veille sur nous jour et nuit avec audace et courage, se fait vilainement contrer par une fille aux mains nues. Que va-t-il advenir de notre machisme, si Hamimi le met en pièces si facilement, et de notre testostérone ?

Tout d’un coup, les Israéliens ont vu l’ennemi cruel et dangereux auquel ils sont confrontés : une gamine bouclée de 16 ans. Toute la diabolisation et la déshumanisation des médias flagorneurs ont volé en éclats d’un seul coup en étant brusquement confrontées à une gamine vêtue d’un sweater bleu.

Les Israéliens ont perdu la tête. Ce n’est pas ce qu’on leur a raconté. Ils sont habitués à entendre parler de terroristes et de terrorisme et de comportement criminel. Il est difficile d’accuser Ahed Tamimi de tout cela ; elle n’avait même pas de ciseaux en main. Où est la cruauté des Palestiniens ? Où est le danger ? Où est le mal ? On en perdrait la tête. Brusquement, toutes les cartes ont été rebattues : Pendant un rare instant, l’ennemi avait l’air si humain. Bien sûr, on peut compter sur la machine israélienne de propagande et de lavage de cerveau, si efficace, pour assassiner sans attendre le personnage de Tamimi. Elle aussi se verra coller l’étiquette de terroriste née pour tuer ; on dira alors qu’elle n’avait pas de motifs justifiables et qu’il n’y a pas de contexte pour expliquer son comportement.

Ahed Tamimi est une héroïne, une héroïne palestinienne. Elle est parvenue à rendre dingues les Israéliens. Que diront les correspondants militaires, les incitateurs de droite et les experts de la sécurité ? Quelle est l’efficience de 8200, Oketz, Duvdevan, Kfir et toutes ces autres unités spéciales si, à la fin de la journée, les FDI sont confrontées à une population civile désemparée, fatiguée de l’occupation et incarnée par une jeune fille portant un keffieh sur l’épaule ?

Si seulement il y en avait bien davantage comme elle ! Peut-être des filles comme elle seraient-elles en mesure de secouer les Israéliens. Peut-être l’intifada des gifles réussira-t-elle là où toutes les autres méthodes de résistance, violente ou non violente, ont échoué.

Dans l’intervalle, Israël a réagi de la seule façon qu’il connaît : un enlèvement nocturne de son domicile et son arrestation ainsi que celle de sa mère. Mais, dans le fond de son cœur, tout Israélien décent sait sans doute non seulement qui a raison ou qui n’a pas raison, mais aussi qui est fort et qui est faible. Le soldat armé de pied en cap qui fait irruption dans une maison qui ne lui appartient pas, ou la gamine sans armes qui défend sa maison et son honneur perdu à mains nues, par une gifle ?

 



Merci à Pour la Palestine
Source: https://www.haaretz.com/opinion/.premium-1.830229
Date de parution de l’article original: 21/12/2017
URL de cette page: http://www.tlaxcala-int.org/article.asp?reference=22320 


Libellés: Ahed Tamimi | Résistance palestinienne | Occupation sioniste | Palestine/Israël