Parcours du combattant pour une nouvelle jambe

L’article qui suit a été publié par Radio Rozana. Ahmed, un jeune syrien ayant rejoint l’Armée Libre au début de la révolte, a payé ce choix au prix fort. Ayant perdu sa jambe, suite à une grave blessure au combat, il a entamé il y a près de deux ans un autre long combat pour avoir une prothèse. La journaliste Céline Ahmed l’a rencontré, à Istanbul, en juin 2014. Toujours installé en Turquie, Ahmed poursuit sa lutte, en vain jusqu’ici.
« Oui, j’ai vu l’injustice de mes propres yeux », dit Ahmed. « J’avais pris part à une manifestation pacifique. Je portais des rameaux d’olivier en signe de paix. Mais les forces de sécurité ont tiré sur nous, à balles réelles. C’est ce qui m’a incité à rejoindre les rangs de l’Armée Syrienne Libre et à leur faire parvenir de nombreux équipements ».
Ahmed n’oubliera jamais l’instant de sa blessure: celle-ci a failli lui coûter la vie. 12 heures d’hémorragie, une attente interminable. Il avait été impossible de le transporter à l’hôpital. Poursuivi par les forces de sécurité, il a survécu aux cinq balles qui lui avaient transpercé la jambe. Il lui a fallu alors parcourir une très longue distance, en se traînant au sol, tenant la jambe blessée dans sa main.
Les habitants du quartier n’ont pas osé prêter assistance à Ahmed. Ils se sont contentés de le suivre des yeux, derrière leurs fenêtres. « Tout ce que j’ai pu faire à ce moment-là, ça a été de me cacher sous un véhicule. J’y suis resté une dizaine de minutes. Et puis, une femme m’a vu. Elle m’a tiré de là, m’a emmené dans un endroit plus sûr, d’où l’on a ensuite pu me transporter vers un hôpital de campagne ».
C’est depuis un véritable parcours du combattant qu’Ahmed a entamé, à la recherche d’une nouvelle jambe. Il a choisi de se rendre en Turquie dans l’espoir de réaliser de grands rêves. Car, oui, ce jeune homme a encore la volonté de mener une vie normale. Il a cru que la chance lui avait souri, début 2014, lorsqu’un organisme français d’aide aux Syriens a pu lui fournir une prothèse. Mais il a fallu ensuite subir une première chirurgie qui a échoué. Une seconde chirurgie a alors suivi, et fût un second échec. La prothèse n’était simplement pas compatible avec sa blessure et avec le reste de sa jambe. Ahmed a donc décidé de s’adresser au Conseil National Syrien, puis à la Coalition Nationale de l’opposition, mais toutes ses tentatives sont restées sans succès. « J’ai consacré ma vie à la Révolution », dit Ahmed. « Et je ne vais pas m’arrêter aujourd’hui. Je ne demande d’argent à personne. Tout ce que je veux, c’est un traitement durable pour ma blessure ».
Dans cette souffrance, Ahmed garde toujours le sourire. Il reconnaît, toutefois, que cette blessure l’a transformé. Autrefois, il avait peur de la mort. Aujourd’hui, il a peur de la vie, et de l’inconnu.
Lancée en 2013, Radio Rozana est diffusée à partir de Paris et de la ville de Gaziantep proche de la frontière syrienne (en Turquie). Cette radio est apolitique et areligieuse, et s’efforce de représenter une variété d’opinions, de sensibilités et de communautés en Syrie. Elle est diffusée à l’intérieur de la Syrie sur les ondes FM et sur internet. Hors de Syrie, cette radio est accessible sur internet
Marie Peltier
Pourquoi paradoxalement la terrible « crise » actuelle me donne de l’espoir pour les Syriens? Car ceux-ci ont enfin la parole. Toutes les personnes qui recueillent les réfugiés après leur traversée de la Méditerranée en témoignent: les réfugiés syriens dans leur immense majorité disent fuir les bombardements du régime. Le signe le plus révélateur que le vent peut tourner? Observer comment toute la nébuleuse pro-Assad et conspi est en train de s’agiter pour tenter de semer la confusion sur les réfugiés. En parlant d’infiltration de jihadistes parmi eux; en faisant passer le père du petit Aylan – qui a subi la répression du régime – pour un passeur; en faisant croire que le père syrien à qui la journaliste hongroise a fait un croche-pieds – lui aussi a été emprisonné et torturé par Assad – est un « ancien jihadiste ». (Voire même désormais en parlant de « mises en scène », allons-y carrément). La propagande et la terreur marchent sur la loi du silence et sur la déshumanisation. Je pense qu’il y a quelque chose de cette loi-là qui est en train de tomber.
Marie Peltier
Syrie / Migrants: Il y a à la fois, si l’on regarde « froidement » la « crise » actuelle, une évolution positive pour les Syriens, mais aussi un écueil auquel il faut être vigilant.
L’évolution positive, c’est qu’on voit enfin les Syriens considérés comme des humains. Cette réhumanisation est très frappante pour les militants de la cause syrienne, qui ont souvent eu l’impression que la figure du « Syrien », en tant que personne à part entière et digne de considération, était absente des considérations et des débats.
Ici, par leur exil, tout se passe comme si ces femmes et ces hommes avaient à nouveau un visage, une histoire, une parole même. Et ça, c’est un vrai changement dans le bon sens. Parce que c’est sur la déshumanisation que la propagande d’Assad (et de l’EI) prospère.
L’écueil à éviter en la matière est de rendre exclusivement humanitaire une question qui est avant tout politique. Si l’accueil des réfugiés syriens (et autres) est fondamental, il doit être combiné avec une lucidité sur les causes de leur départ, et surtout une action conséquente de nos gouvernements pour mettre fin au désastre.
Le but ultime étant de toutes façons la fin de la violence, puisque c’est bien elle que tous ces citoyens fuient. En la matière, s’il semble y avoir – c’est aussi à souligner – une prise de conscience chez certains acteurs, celle-ci reste largement insuffisante et souvent borgne. L’EI n’étant pas la matrice du mal, mais bien l’arbre qui cache la forêt (Assad et ses alliés), c’est à cette dernière qu’il faudra se confronter. C’est en tout cas la condition pour ouvrir une véritable nouvelle perspective. Et j’ai le pressentiment qu’il faudra encore beaucoup le répéter…
Comment aider les réfugiés de Bruxelles ?

Facebook, le meilleur relais!
Avec les jours qui passent, l’aide s’organise et les pages Facebook s’imposent comme le meilleur point d’informations et de relais. En suivant les pages Point d’infos : aide aux réfugiés et Plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés Bruxelles vous serez alertés en temps réel des besoins du camp.
Une attente longue et pénible qui est rendue moins pénible par des nombreuses aides. Des aides qui doivent être canalisées sous peine d’être inutiles…Par la voix de son attachée de presse, la Croix Rouge a confirmé qu’elle n’avait plus besoin de dons matériels. Celà ne veut pas pour autant dire que les réfugiés n’ont plus besoin d’aide. Sur les réseaux sociaux, les appels se multiplient et les forces vives se mobilisent. La page Facebook Point d’infos : aide aux réfugiés relaie un autre son de cloche…
Collectes
Le Réseau ADES organise une collecte du 1er au 5 septembre tandis que Bruxelles Solidaire met en place un calendrier de distribution de nourriture.
Bénévolat
A côté des récoltes matérielles, l’apport humain n’en est pas moins indispensable. Les pages d’aide aux réfugiés fleurissent sur Facebook depuis maintenant plusieurs semaines pour appeler à la solidarité de chacun. Les pages Point d’infos : aide aux réfugiés et la Plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés Bruxelles sont d’excellents relais pour suivre les besoins en matériel et en « homme » heure par heure.
De son côté, Collectactif annonce la mise en place d’une cuisine mobile au parc Maximilien pour éviter le gaspillage alimentaire et attendant vos messages si vous avez un peu de temps et beaucoup d’énergier à donner.
Pour devenir bénévole vous pouvez vous adresser à Caritas ou simplement vous retrouver sur place, chaussée d’Anvers, pour déposer vos dons et accéder à cette ambiance précaire mais sans animosité et riche en échanges.
Sport
Les sportifs aussi sont solidaires! Samedi, l’ASBL Karousel organisera un tournoi de foot mixant réfugiés et Bruxellois!
Et si la générosité devait dépasser les attentes, les associations ont d’ors et déjà prévus des plans B. Le Réseau ADES envisage notamment de faire parvenir certains dons vers Calais et sa tristement célèbre jungle.
Alexander De Croo: «Il faut évacuer le Parc Maximilien»
Le vice-Premier VLD défend l’action du gouvernement et enjoint la Ville de Bruxelles, « qui est responsable de l’ordre public », d’évacuer le camp de réfugiés du parc Maximilien. Entretien.
Le vice-Premier ministre libéral flamand se positionne à son tour dans la crise des réfugiés, défend catégoriquement l’action du gouvernement fédéral, préserve Theo Francken et la N-VA, et… cible la Ville de Bruxelles. Polémique devant !
Certains reprochent au gouvernement fédéral de courir après les faits, de ne pas anticiper…
Ce n’est pas correct. En août, quand beaucoup de politiques étaient en vacances, Theo Francken avait commencé à augmenter la capacité de certains centres d’accueil. Il n’a pas dit : « On verra bien, attendons ». On ouvre 1.000 places par semaine ! Comparez avec les crises précédentes, beaucoup de gens restaient sans hébergement, ce n’est pas le cas cette fois, chaque réfugié peut trouver une place à l’intérieur, dans un bâtiment, sous un toit. Alors, certains font le choix de ne pas utiliser cette possibilité, c’est toute la discussion sur le parc Maximilien à Bruxelles, devant l’Office des étrangers, mais l’accueil au sein de bâtiments mis à disposition est assuré. D’ailleurs, le patron de la Croix rouge l’a souligné jeudi à la télévision flamande : la Belgique gère assez bien la crise actuelle.
Mais dans le bâtiment III du WTC, parc Maximilien, il n’y a pas des structures sanitaires, pas de douches…
Ce n’est pas vrai. Il y a tout cela. Il y a des douches dans les caves. Mais, en définitive, c’est une responsabilité conjointe : le fédéral, Fedasil, et Théo Francken, mettent à disposition un endroit où des gens peuvent loger, 500 personnes environ, et après cela, gérer l’ordre public, c’est une compétence de la Ville de Bruxelles. C’est à elle d’agir. Et je commence à me poser des questions. La Ville de Bruxelles ne devrait-elle pas se montrer plus active ?, et dire : « Ceci est un espace public ». Si j’étais bourgmestre, je ne tolérerais jamais que, dans ma commune, s’il y a une alternative, un espace public, un parc public, soit ainsi occupé, avec ce qui est à la fois un camping, un marché, presque un festival de musique. Non, quand il y a une alternative…
Lire aussi: Le nouveau centre de nuit à Bruxelles n’a accueilli que 14 demandeurs d’asile
Mais c’est au fédéral d’agir.
Mais non ! L’ordre public, c’est la ville. Et, honnêtement, on commence à être dans une situation où c’est un peu faire honte à Bruxelles comme capitale de l’Europe. J’espère que l’on va se rattraper.
C’est mauvais pour l’image de Bruxelles ?
Tout à fait, c’est clair. Tous les médias du monde sont ici, et on est en train d’essayer de montrer que l’on ne gère pas la crise, alors que c’est le contraire, on la gère, la capacité de logement est là. Mais à un moment donné, la Ville de Bruxelles doit dire que c’est un parc public, et qu’on ne loge pas comme ça dans un parc public.
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Yvan Mayeur, lui, bourgmestre de Bruxelles, met en cause l’Etat, qui est absent soutient-il…
Moi, pour l’instant, j’ai l’impression qu’il n’y a plus de gestion de l’ordre public à Bruxelles. Honnêtement, je ne peux pas penser que quelqu’un joue un jeu politique sur des questions humanitaires comme celles-ci, avec des gens qui viennent chez nous après un parcours souvent dramatique, qui ont perdu toute perspective, et choisissent l’Europe, où l’on doit les accueillir.
Vous renversez totalement l’argumentation de vos détracteurs : à la Ville de Bruxelles, ils vous reprochent précisément de ne pas gérer l’urgence au parc Maximilien…
Mais qui est responsable de l’ordre public ? S’il n’y avait pas d’alternative, je pourrais comprendre, mais ce n’est pas le cas, il y a un bâtiment avec 500 places.
Deux grands arguments vous sont opposés : 1. le gouvernement ne prévoit pas un plan de répartition entre les communes en Belgique, comme le fait l’Allemagne. Deux : il faut dépasser la barre des 250 dossiers traités chaque jour par l’Office des étrangers.
Ce n’est pas correct. Le système de pré-accueil, comme au WTC, cela ne s’était jamais fait auparavant. Et au-delà du pré-accueil, nous ouvrons 1.000 places par semaine pour les demandeurs d’asile enregistrés dans le système. Non, simplement, à un moment donné, la Ville de Bruxelles doit dire : « Nous n’autorisons plus ce campement un peu clandestin au centre de Bruxelles, vous devez rejoindre le bâtiment qui est mis à votre disposition ». A 100 mètres du parc !
Il faudrait faire évacuer le camp ?
Honnêtement, oui, quand il y a une alternative, ça me paraît assez logique.
Quant au plafond des 250 dossiers…
C’est la limite administrativement, et comme l’a dit Charles Michel, c’est la limite « aujourd’hui »… Est-ce qu’un jour on fera moins, ou bien davantage, on verra. Il faut des examens sérieux des demandes, au point de vue sécurité, médical, etc., et 250 dossiers, c’est notre capacité actuelle pour traiter les dossiers correctement.
Il y a une parfaite cohésion dans la coalition sur ce dossier ?
Une crise de l’immigration, ce n’est jamais facile à gérer, mais je regarde juste les faits, je vous l’ai expliqué, l’on peut dire que l’on travaille bien. J’ajoute qu’avec les Pays-Bas, la Belgique joue un rôle de leader européen en termes d’aide humanitaire et de coopération.
Les déclarations de Bart De Wever ? La Belgique est un « aimant » pour les réfugiés, il faut un « statut spécial » pour les demandeurs d’asile…
Chaque parti a son discours, c’est normal. Moi, je ne suis pas d’accord avec certaines idées avancées par De Wever : un statut spécial avec des droits sociaux réduits, la volonté de refouler les réfugiés aux frontières en Turquie… Tout cela, je suis contre. Je le dis. Ce qui compte, c’est ce que fait le gouvernement en définitive.
Lire aussi: Charles Michel: «Non à un statut spécial pour les réfugiés»
Comment expliquer l’élan de solidarité exprimé par les patrons dans un domaine où ils interviennent généralement peu ? Les réfugiés qui arrivent sont une opportunité pour les employeurs ?
Certainement. Cette crise de l’immigration est assez différente des précédentes. Les gens qui viennent ici, surtout provenant de Syrie et d’Irak, ont une formation technique assez bonne, apprennent bien les langues, ont beaucoup de connaissances. Toute cette solidarité aujourd’hui, c’est un élément fragile, qu’il faut gérer de la bonne manière. Parce qu’on pourrait très rapidement perdre cette solidarité. Ce que nous disons, c’est que nous voulons donner une opportunité honnête aux gens qui viennent ici. Et l’opportunité honnête, c’est vraiment de pouvoir venir ici et construire leur vie. Cela veut dire qu’on leur donne l’opportunité d’apprendre la langue, d’avoir un boulot, pour pouvoir vraiment s’intégrer dans notre société. Si c’est ça qu’on veut faire, on peut le faire, mais pas pour tout le monde. On peut le faire, mais pour un nombre défini. Et il faut que chacun en Europe fasse l’effort. En ce sens, la perspective du patronat est la bonne. Le VLD la partage.
On ne va pas donner aux réfugiés des emplois précaires, dont aucun belge ne veut ?
Y a-t-il en Belgique des emplois qui ne font pas partie des législations du travail ? Non. Je pense que le premier souci, pour les gens qui viennent ici, c’est d’avoir de l’aide. Après ça, on leur donne une opportunité. Ce qu’ils recherchent, c’est le respect humain. Là-bas, ils avaient une vie, un boulot. Personne ne quitte son pays pour le plaisir. Ils veulent être respectés et faire partie de la société. C’est ça qu’on doit leur donner. Du respect, pas seulement à manger et une allocation. Mais du boulot, une école pour les enfants…
Extrait du film « Polisse »
[youtube https://youtu.be/-zdPnbmc5uQ?]
c’est tiré d’un film
Stromae – Ave Cesaria (Live on KEXP)
[youtube https://youtu.be/g8CBwEotTQ0?]
http://KEXP.ORG presents Stromae performing « Ave Cesaria » live in the KEXP studio. Recorded April 6, 2015.
Host: Darek Mazzone
Audio Engineer: Kevin Suggs
Cameras: Jim Beckmann, Scott Holpainen & Justin Wilmore
Editor: Scott Holpainen
Quand la RTBF perd toute décence journalistique 2 – La suite
Suite à la publication de cet article la semaine dernière, les réactions suscitées m’ont poussé à revenir sur le sujet dans un second article et explorer la suite des événements.
La publication de mon article a connu une diffusion que je n’avais absolument pas anticipée. Cela a permis que celui-ci trouve son chemin jusqu’à la rédaction de La Première. Des connaissances au sein de celle-ci m’ont rapporté qu’il y avait clairement eu un malaise suite aux critiques à leur endroit. Le reste des reportages faits durant le voyage en Syrie devait maintenant comprendre plus de « précautions » dans leur formulation.
Nouveau reportage, la désinformation continue
Mais le 8 septembre, rebelote, Matin Première nous sert à nouveau un reportage issu du même voyage, reportage ne comprenant aucune précaution journalistique une nouvelle fois.
Jean-Paul Marthoz, Professeur de journalisme et membre du CPJ (Comittee to Protect Journalists) que j’interrogeais sur la question du journalisme embedded en Syrie m’a répondu ceci : « Ce type de voyage est par définition un piège. Le premier critère est d’indiquer qui a invité et les conditions de l’invitation. Le deuxième est de savoir qu’un régime cherche d’abord à montrer qu’il est acceptable et donc visitable. Et qu’aucune mise en scène ne devrait être tolérée. Enfin, tous les constats doivent être relativisés, c’est-à-dire mis dans un contexte. Les Syriens ont peur de parler et se référer à leur opinion n’a aucun sens. Je pense que sur ce conflit, la rigueur doit être absolue car il se prête à toutes les peurs et à tous les clichés. »
Aucun des trois critères minimaux à mettre en place selon-lui ne sont d’après moi respectés dans ce nouveau reportage. Des témoignages sont livrés bruts, souvent de manière difficilement compréhensible, même pour un expert de la Syrie. Le premier témoignage par exemple, comprend cette allégation « les voisins les ont vu décapiter un bébé ». Premier élément intéressant, tous les témoignages parlent en « ils » sans jamais citer personne. Donc on ne sait pas qui est « ils » mais on nous dit qu’ils ont « décapité un bébé » soit le genre d’histoires dont les sites d’hoax raffolent. Pour le moment, la seule image que l’on a d’un enfant décapité en Syrie est celle évoquée dans le point 2 de cet article du Monde. Cela a eu lieu à l’occasion d’un bombardement du régime.
Que les témoignages soient dans l’émotif et parfois loin du réel, cela peut se comprendre. Charge aux journalistes de replacer dans le contexte et d’établir les faits. Là encore c’est raté. Lors d’une rare précision sur un témoignage, Françoise Wallemacq explique que la personne interrogée vient d’Idlib récemment « tombée aux mains de Daesh ». On a une nouvelle fois du mal à comprendre comment la RTBF peut envoyer sur un terrain aussi complexe que la Syrie quelqu’un qui semble avoir si peu connaissance de celui-ci. Idlib n’est pas tombée aux mains de Daesh, mais a été reprise par une coalition appelée « l’armée de la conquête » dont Daesh est absent et qu’il combat vigoureusement. Si cette coalition est loin de rassembler majoritairement des modérés, elle est malgré tout relativement plurielle. Lors de la prise d’Idlib, des exactions ont bien été commises mais cela est resté très marginal. Par contre, dès le lendemain de la perte de la ville, l’aviation de Bachar Al-Assad a commencé le largage de barils de TNT sur Idlib. En tout depuis lors, les bombardements du régime ont tué 2382 civils (chiffre à la fin août). On voit bien ici la différence d’échelle entre les horreurs des uns et des autres. Un rapport complet sur la situation à Idlib est disponible ici, il est édité par une association qui documente les atteintes aux droits humains dans le conflit syrien.
Conclusion : aucune prise en compte des critiques dans les reportages suivants
Le résultat, il fallait s’y attendre : la RTBF servant la propagande assadienne sur un plateau, les grands adeptes de celle-ci commencent à diffuser les reportages de notre chaîne publique. Qui sont-ils? Les représentants de tout ce que le web compte de sites web conspirationnistes reprennent les podcasts de la rtbf et les diffusent: arretsurinfo, le comité Valmy, l’axe de la résistance, et d’autres encore (ici et ici par exemple).
Cela me pousse à interpeller à nouveau la chaîne publique, qui me répond alors ceci dans un post facebook:
Cette semaine, la RTBF a diffusé plusieurs reportages réalisés par nos envoyés spéciaux en Syrie. Il nous semble utile de préciser Dans quelles conditions notre équipe est-elle partie en Syrie ? Un préalable : partir en reportage en Syrie est devenu pratiquement impossible pour les journalistes. Les zones tenues par les rebelles ou l’Etat islamique sont devenues des zones de « non-droit », où tout étranger prend le risque d’être tué ou pris en otage. Ces zones sont de facto inaccessibles depuis plus d’un an. Le seul endroit où les journalistes peuvent travailler en jouissant d’un minimum de sécurité sont donc les zones contrôlées par le gouvernement. Damas délivre difficilement des visas aux journalistes occidentaux. Cela fait deux ans que la RTBF en a fait la demande. Après mûre réflexion sur les conditions de sécurité de notre équipe, nous sommes partis à l’invitation de la communauté arménienne de Syrie. c’est une minorité chrétienne qui redoute une nouvelle émigration, 100 ans après le génocide qui a chassé les Arméniens de Turquie, qui les a poussés à se réfugier notamment en Syrie. Durant son séjour en Syrie, notre équipe a pu se rendre a Damas, Lattaquié et Kessab, a la frontière turque. 3 zones sous contrôle de l’armée syrienne. Elle était accompagnée d’un employé du ministère de l’Information, chargé de faciliter le passage des checks points , et de veiller à ce que l’on ne prenne aucune photo d’objectif militaire. Comme dans tout pays en guerre, chaque déplacement doit faire l’objet d’une autorisation préalable. Ce qui n’a pas empêché l’équipe de modifier son programme quand elle le souhaitait, soit pour réaliser des interviews , soit par mesure de sécurité. Le seul contact avec des officiels a été une rencontre avec le gouverneur de Lattaquié. Ce genre de visite de « courtoisie » n’a rien d’inhabituel lors de reportages à l’étranger. Le but de nos journalistes était de rendre compte du vécu de la population. Certaines rencontres avec des familles ont été organisées au préalable, d’autres ont été fortuites, au hasard des rencontres dans certains quartiers. Notre équipe a été témoin de bombardements sur des quartiers de Damas occupés par l’opposition syrienne, comme Douma ou Adra, sans pouvoir rendre compte de la situation sur place, toujours pour des raisons de sécurité. Côté gouvernemental, certains quartiers de Damas ont aussi été la cible de dizaines de roquettes, et deux véhicules piégés ont explosé à Lattaquié durant notre reportage.
Francoise Wallemacq Direction journaliste Journal parlé
Il est intéressant de voir que la RTBF décrit les conditions de ses reportages (un des trois critères émis par Jean-Paul Marthoz): à savoir qu’ils étaient accompagnés en permanence d’un membre du ministère de l’information et n’étaient pas libres de leurs mouvements. Mais ce descriptif ne m’est adressé qu’à moi seul. Pourquoi n’accompagne-t-il pas d’office tous les fragments de reportage? Ce n’est pas à moi qu’il faut expliquer cela (je le savais déjà) mais bien au grand public. [edit: depuis la fin de la rédaction de ce billet, un article de la RTBF sur leur périple en Syriementionne le texte ci-dessus. Cela ne change pas pour autant la donne]
Ensuite, vu les conditions décrites, il devient vraiment surréaliste de diffuser après des « témoignages ». Connaissez-vous un tout petit peu la Syrie? Vous croyez que quiconque va tenir autre chose qu’un discours pro-régime dans ces conditions? Je me permets ici de reprendre les mots du journaliste Pascal Fenaux qui dans unrécent article pour la Revue Nouvelle affirmait ceci à cet égard: « si la situation n’était à ce point insoutenable et si les rapports relatifs aux exactions de masse commises par le régime n’étaient à ce point terrifiants, cette dernière précision aurait de quoi provoquer un fou rire nerveux. Mais il n’y a pas de quoi rire. »
Second élément, la RTBF semble justifier le bien fondé de son invitation en jouant sur la carte arménienne. Or comme déjà expliqué dans mon article précédent quand un représentant d’une communauté invite des journalistes en Syrie, c’est toujours sous demande du régime. Feindre de l’ignorer ne grandit pas la RTBF. Le président du Comité de défense de la cause arménienne de Belgique, Peter Petrossian, qui a accompagné la « délégation belge », n’a jamais montré une analyse très critique du conflit syrien. Si je respecte et soutiens sans réserve son combat pour la reconnaissance du génocide arménien, je ne peux en dire de même de son traitement de la crise syrienne. Si la RTBF avait vérifié préalablement son « accompagnateur », elle aurait vu que les sources que M. Petrossian consulte et diffuse sur le conflit syrien s’appellent Michel Collon, Pierre Piccinin ou Bahar Kimyongür. Soit ce que l’on peut qualifier de sources belges les moins fiables sur le sujet.
Enfin ce qui est frappant dans ce texte, c’est que la RTBF ne fait à aucun moment un aveu, même partiel, d’erreur. Cela l’aurait sorti grandie. Comme je le disais dans mon article précédent, je ne pense pas qu’il y ait eu intention de mal faire à aucun moment. Mais lorsque l’on est mis face à ses erreurs, les reconnaître excuse déjà beaucoup.
Au contraire, chaque jour amène son nouveau fragment de reportage et demain (samedi 12 septembre), une émission entière devrait être consacrée au voyage en Syrie de Françoise Wallemacq. Autant dire qu’au vu de ce qui a été fait précédemment, le pire est à craindre.
Camp de Röszke 09092015
[youtube https://youtu.be/bRbmFYYbcyw?]
Une vidéo filmée clandestinement à l’intérieur du plus grand camp de migrants en Hongrie, à la frontière de la Serbie, montre les conditions « inhumaines » dans lesquelles la nourriture est distribuée.
Cette vidéo, filmée en secret par une bénévole australienne qui s’est rendue mercredi au camp de Roszke, montre quelque 150 migrants rassemblés dans un enclos à l’intérieur d’une grande salle et se bousculant pour tenter d’attraper des sacs de sandwiches que leurs lancent des policiers hongrois portant des casques et des masques hygiéniques.
Des femmes et des enfants sont dans cette foule mouvante et chaotique, tentant d’attraper le pain volant dans les airs, tandis que ceux qui sont au fond escaladent la barrière de l’enclos pour tenter d’attirer l’attention de ceux qui distribuent la nourriture.
« C’était comme de nourrir des animaux enfermés dans un enclos, comme un Guantanamo en Europe« , a déclaré Alexander Spritzendorfer, dont la femme Michaela a filmé la séquence, diffusée sur YouTube jeudi soir.
Le couple, avec d’autres bénévoles, était venu apporter de la nourriture, des vêtements et des médicaments.
Mardi, l’agence de l’ONU pour les réfugiés avait critiqué les conditions très dures au camp de Roszke, alors que la Hongrie se débat pour tenter de faire face à l’afflux record de migrants qui traversent ses frontières pour tenter d’atteindre l’Europe occidentale.
Le gouvernement de droite avait fini fin août de construire une barrière de barbelés le long de sa frontière de 175 km avec la Serbie, mais celle-ci ne semble pas être un obstacle à l’arrivée des migrants.
Une nouvelle barrière, de quatre mètres de haut, est en construction et devrait être achevée fin octobre ou début novembre.

