Ali n’écrira pas car Ali n’existe pas!


Au Maroc, on a trouvé un moyen original pour empêcher un journaliste de (re)lancer son journal: le priver de papiers d’identité. C’est l’aventure vécue par Ali Lmrabet, poil-à-gratter du régime. Un régime qui ne raffole pas vraiment des voix libres… 

«Alors, que fait-on avec cet Ali?» On imagine bien les têtes pensantes – l’expression est certes un peu flatteuse – réunies dans un bureau du palais royal à Rabat. Tous se regardent d’un air tout à la fois las et embarrassé. Comment, en effet, faire taire ce journaliste, Ali Lmrabet, qui déclenche si facilement le royal courroux? Le problème prend une acuité particulière ces jours-ci: l’énergumène a retrouvé le 11 avril sa pleine liberté de manœuvre, c’est-à-dire que, vu du palais, le pire est à craindre. En 2005, en effet, la «justice» marocaine avait inventé pour lui une peine ne figurant pas dans l’arsenal pénal, une interdiction de profession pendant dix ans, et voilà que ces dix ans ont pris fin. Pire: la rumeur dit que ce cuistre s’apprête à relancer un journal!

Alors, quelqu’un a eu une idée. Et les têtes pensantes s’y sont ralliées. Faute de mieux, car il s’agit d’un pis-aller de piètre facture morale. Mais la morale, parfois… Bref: on va priver l’intéressé de tout papier, comme cela il sera bien en peine d’obtenir une autorisation pour lancer un journal. On pourrait appeler ça un sabotage administratif. C’est moins spectaculaire que des poursuites judiciaires qui pourraient encore susciter à l’étranger des articles au ton désobligeant et, au fond, c’est tout aussi efficace.

Voilà le plan: on s’est arrangé pour qu’il doive renouveler sa carte d’identité (et son passeport est bientôt périmé). Quelle sera la faille? Son domicile, pardi! Il prétend habiter chez son père à Tétouan? Eh bien! on va dire qu’il s’agit d’un mensonge et lui refuser le renouvellement de ses papiers. Et des papiers, il en a besoin depuis que des agresseurs non identifiés (mais tellement reconnaissables…) les lui ont volés d’une manière violente.

Peu importe si un fonctionnaire de police qu’on avait oublié de mettre au parfum lui a délivré un certificat de résidence l’autre jour. Ce pauvre policier est allé pleurnicher chez Ali en disant qu’on le menaçait des plus graves ennuis s’il ne lui rendait pas le document, ce qu’Ali, bonne âme, accepta de faire (non sans en avoir fait quelques copies, histoire de pouvoir les exhiber à qui veut entendre son histoire). En quelque sorte, désormais, Ali Lmrabet n’existe plus. Pas de papiers, pas d’Ali Lmrabet et pas de journal créé par Ali Lmrabet! Le tour est joué, il suffisait d’y penser. Les têtes pensantes y ont donc pensé. On imagine sans peine leur soulagement un peu veule…

Mais, au fond, pourquoi ce collègue est-il tant craint? Ce journaliste met-il à lui tout seul le royaume en péril? Serait-il proche des djihadistes nihilistes prêts à faire tout sauter? Non, pas du tout. En fait, le bougre s’est taillé une fameuse (mais aussi fâcheuse) réputation depuis qu’il a quitté la diplomatie marocaine pour se lancer dans le journalisme. Voilà en effet un type qui estime que le journalisme consiste à ne pas se contenter de l’avis officiel, qui croit que tenter de voir ce qui se cache sous les cartes peut servir l’intérêt général. Quelle outrecuidance!

Cet Ali Lmrabet n’a jamais cessé d’enquiquiner son monde. Au sommet de l’Etat, surtout. Comme rédacteur en chef du Journal hebdomadaire (un organe iconoclaste que le régime a écrasé par des mesures judiciaires qui ont eu sa peau en 2010), comme propriétaire d’un autre hebdo, Demain (et sa version arabe), fermé en 2005, qui avait le toupet non seulement de voguer sur le mode ironique mais aussi de transgresser quelques tabous locaux tel que désigner les Sahraouis qui vivent à Tindouf, en Algérie, par le terme de «réfugiés» au lieu de l’appellation contrôlée et imposée d’en haut, les fameux «séquestrés du Polisario» (le mouvement indépendantiste sahraoui).

Le vrai-faux SDF n’a pas perdu la main: pendant qu’il purgeait sa peine, il a bossé pour des journaux espagnols. Et, surtout, il a depuis longtemps créé un journal en ligne, demainonline.com, hébergé à l’étranger, que le pouvoir exècre pour l’excellente raison que ce site refuse évidemment de respecter les intouchables «lignes rouges» (le roi, l’islam, l’armée, les «provinces du sud», à savoir la sacro-sainte «marocanité» du Sahara occidental).

Ali Lmrabet n’est pas seul dans son cas au Maroc. Dans ce pays où le décor démocratique ne trompe plus depuis des lunes les sujets de Sa Majesté, tout est fait pour que les journaleux les plus courageux finissent par choisir un autre métier ou… l’exil. Des journalistes sont d’ailleurs en prison ou attendent leur procès, des sites ont dû fermer, tous exemples qui illustrent l’inflexibilité absolue de ce souverain absolu. Le Maroc idéal des têtes pensantes susmentionnées? C’est «Circulez, y a rien à lire!».

BAUDOUIN LOOS

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EN ISRAEL : LE TEMPS DES PRESSIONS A SONNE


UNE DONNE CLAIRE

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Il faut se rendre à l’évidence au lendemain de la claire victoire de Binyamin Netanyahou, le Premier ministre israélien sortant, aux élections législatives anticipées qu’il avait provoquées : ce triomphe a été obtenu après avoir mené une campagne destinée à attiser les peurs du public israélien et aussi, alors que les derniers sondages lui étaient plutôt défavorables, en proclamant lundi haut et fort que s’il était réélu à la tête du pays il n’y aurait jamais d’Etat palestinien.
Selon toute vraisemblance, « Bibi » Netanyahou sera donc encore le Premier ministre de l’Etat d’Israël dans les prochaines années. Il n’y a guère de doutes qu’il entend respecter sa promesse de dernière minute concernant les Palestiniens puisqu’elle correspond à son intime conviction depuis toujours. Peu lui chaut que cela contredise sa « conversion » de 2009 en faveur de la solution des deux Etats, Israël-Palestine, à laquelle peu d’observateurs avaient accordé un réel crédit. Que voulez-vous, clame-t-il, nous sommes entourés d’ennemis mortels, l’Iran, le Hezbollah, le Hamas, l’Etat islamique…
Netanyahou a jeté bas le masque, du moins pour les derniers naïfs qui voyaient en lui un homme capable de faire la paix. Qu’offre-t-il comme perspectives aux Palestiniens ? Au mieux, peut-être, se risquera-t-il à affiner un statut d’autonomie qu’ils auraient tôt fait d’assimiler – à raison – à des « bantoustans » de funeste mémoire sud-africaine.
Comme l’écrit sur le site 972mag.com le journaliste israélien indépendant Noam Sheizaf, « Netanyahou ne pourra pas blâmer l’Autorité palestinienne pour l’échec du processus de paix qui n’en finit pas alors qu’il proclame que, quoi que fassent les Palestiniens, ils n’obtiendront jamais leur indépendance ».
En outre, il faut ajouter que la colonisation des territoires palestiniens occupés, en développement permanent, va encore s’accélérer en même temps que le désespoir des Palestiniens…
Ces Palestiniens vont maintenant se tourner vers la communauté internationale et lui demander quelle suite elle compte donner aux événements. Le monde entier et le droit international donnent raison aux Palestiniens dans leur aspiration nationale. Désormais, le « niet » israélien est officiel. Le temps des pressions a sonné. Du moins est-ce la logique qui s’impose quand la donne politique prend les allures d’une équation sans inconnue.
Dans toutes les capitales où siègent les décideurs, de Washington à Moscou en passant par Londres, Paris, Bruxelles, Pékin ou Tokyo, tout le monde sait cela. Encore faudrait-il que les décideurs se décident à décider. Et que, donc, l’immunité totale d’Israël vis-à-vis du droit international soit levée.
Baudouin Loos
Le Soir du 18 mars 2015

Leila Shahid: «Je pars avec tristesse et colère»


 leila

Leila Shahid n’est plus l’ambassadeur de la Palestine à Bruxelles auprès de l’Union européenne, de la Belgique et du Grand Duché du Luxembourg. Son départ, à 65 ans, est irrévocable. Les efforts du président palestinien Mahmoud Abbas pour la retenir auront été vains. Diplomate hors pair, elle prend une retraite qui sera peut-être interrompue par l’une ou l’autre mission ponctuelle pour la Palestine. Pour Le Soir, la célèbre diplomate palestinienne a accepté d’expliquer les raisons de son départ et de revenir sur son bilan et ses frustrations, en ce compris son opinion, nuancée, sur les institutions européennes qu’elle a fréquentées pendant dix ans.
Les amis de la Palestine en Europe disent qu’ils la regrettent déjà. C’est que Leila Shahid a toujours fait montre de telles qualités diplomatiques offensives que ses ennemis la craignent autant que ses amis l’adulent. Ses combativité et pugnacité ont fait les beaux jours des plateaux télévisés français dont les débats sur le Proche-Orient ont perdu beaucoup de leur sel quand, en 2005, elle choisit Bruxelles et surtout l’Europe, pour représenter son pays en devenir.
Née en 1949 à Beyrouth dans une famille aux riches racines palestiniennes, dont par sa mère la prestigieuse famille Husseini, de Jérusalem, Leila Shahid n’a jamais vécu en Palestine mais «la cause» a marqué sa vie depuis toujours et pour toujours.

Lire l’article ici

Bachar, un moindre mal, vraiment?


Publié le 17 juin 2014 par Baudouin Loos

 

Les exactions des djihadistes en Syrie et en Irak soulèvent le cœur. D’aucuns en déduisent que le régime de Bachar el-Assad, tout compte fait, incarne la moins mauvaise solution dans un conflit inextricable devenu transfrontalier sinon, à terme, mondial. Sauf que les apparences sont parfois trompeuses…
Et si l’on s’était trompé? Oui, au vu du développement des événements en Syrie et maintenant en Irak, ne faut-il pas battre sa coulpe et avouer une grave erreur de jugement? Plus précisément énoncé, le régime de Bachar el-Assad, malgré ses turpitudes, son mépris pour les droits de l’homme, ne constitue-t-il pas en fin de compte un moindre mal par rapport à l’alternative qui se profile dont ces «barbares» de l’Etat islamique d’Irak et du Levant (EIIL) donnent tous les jours une hideuse image?
Voilà une interrogation qui se répandrait ces derniers temps au sein des chancelleries occidentales. Sans réponses claires pour le moment, il est vrai. Les massacres dont l’EIIL se serait rendu coupable en Irak du côté de Tikrit il y a quelques jours, ses méthodes brutales pour appliquer la charia dans les zones qu’il contrôle en Syrie (crucifixions, décapitations, etc.) font en effet froid dans le dos, pour rester dans l’euphémisme.
Bachar el-Assad lui-même s’est récemment réjoui de l’évolution des analyses en Occident, à lire ses propos reproduits le 11 juin par le quotidien libanais Al Akhbar proche de son régime. «Les Etats-Unis et l’Occident commencent à envoyer des signaux de changement. Le terrorisme est désormais sur leur sol. Vous avez un Américain qui s’est fait exploser sur le territoire syrien et un Français d’origine maghrébine qui a tué des juifs à Bruxelles. (…) Des responsables américains actuels et anciens essaient d’entrer en contact avec nous, mais ils n’osent pas en raison des puissants lobbies qui font pression sur eux».
Dans un article publié sur le site Orientxxi.info, l’ancien diplomate néerlandais arabisant Nikolaos Van Dam admet que «plus le temps passe, plus les factions radicales islamistes se renforcent et plus le régime de Bachar el-Assad apparaît dans l’immédiat comme un moindre mal». Il y fait aussi un autre constat: «Dans la conviction que l’opposition serait préférable à Assad, il a été également négligé que ce dernier est soutenu par une partie non négligeable de la population syrienne. Peut-être 30%, dont une partie des minorités (alaouites, chrétiens, Druzes). Ce soutien ne doit pas être interprété comme une réelle sympathie pour le régime, mais plutôt comme le sentiment qu’un nouveau régime pourrait être encore pire».
L’autoflagellation ainsi pratiquée pour la plus grande joie de Bachar et ses disciples n’est pas partagée par tout le monde, loin de là. Et des experts se sont mis en devoir de contester les arguments avancés par les partisans d’une révision des analyses dénigrant le régime syrien.
Ainsi en est-il par exemple du Belge Thomas Pierret, chercheur associé à l’Institut Medea, maître de conférence à l’Université d’Edimbourg qui a vécu des années à Damas. «Une réconciliation avec Assad serait immorale parce qu’elle reviendrait à récompenser l’une des pires campagnes de meurtre de masse de l’après-Guerre froide, écrit-il sur le site Medea.be. Si l’opposition a elle aussi commis des crimes, ces derniers ne se prêtent à aucune comparaison avec ceux du régime en termes de responsabilité politique et surtout d’ordre de grandeur.»
Il n’est bien sûr pas question d’exonérer un groupe comme l’EIIL de la responsabilité de ses crimes immondes perpétrés au nom d’Allah en Syrie comme en Irak (même si l’authenticité des documents photographiques qui «vantent» ses massacres du côté de Tikrit n’a pas encore été validée). Les méthodes de l’EIIL sont avérées. Mais comment ne pas observer que, étrangement, elles font le jeu de Bachar el-Assad?
«Durant de longs mois, écrit Pierre Coopman sur son blog sur le site de la Revue nouvelle, les autorités à Damas n’ont pas cherché à inquiéter l’EIIL alors qu’elles continuaient à s’affronter aux groupes directement issus de l’opposition syrienne. Au regard de ce qui se passe à la mi-juin 2014 en Irak, on est même en droit d’avancer que l’EIIL a trouvé un sanctuaire en Syrie grâce à une certaine complaisance de la part de Damas.»
Cette complaisance pouvait même être comparée à de la complicité. Ce n’est que depuis ce 15 juin que des bombardements de l’aviation militaire syrienne contre les repaires de l’EIIL à Raqqa, ville de l’est syrien contrôlée par les djihadistes depuis 2012, ont été signalés. Comme si les Iraniens, inquiets des succès impressionnants de l’EIIL en Irak qui menacent le pouvoir chiite à Bagdad, s’étaient enfin décidés à exiger de leur allié syrien qu’il cesse d’épargner l’EIIL.
Car, comme poursuivait Thomas Pierret dans l’analyse susmentionnée, «la réalité est qu’Assad a besoin des jihadistes pour survivre: sans eux, il ne serait pas perçu comme un partenaire potentiel des démocraties occidentales mais, de manière unanime, comme l’un des grands criminels de ce siècle; la simple présence de groupes rebelles radicaux dissuade les Occidentaux d’appuyer l’opposition de manière plus vigoureuse; les groupes extrémistes comme l’EIIL ne reçoivent pas de soutien étatique (ils dénoncent ouvertement les monarques du Golfe comme des apostats) et n’obtiendront donc jamais les armes sophistiquées nécessaires pour vaincre le régime; ces mêmes extrémistes déploient davantage d’énergie au combat contre les autres rebelles qu’à la lutte contre le régime, un curieux sens des priorités qui a alimenté les rumeurs de manipulation de ces éléments par les services d’Assad». CQFD.

Bachar, l’homme qui affame les villes qu’il assiège, l’homme qui bombarde les civils avec des tonneaux bourrés de TNT, l’homme qui a attaqué 150 fois des structures médicales et tués 468 médecins et infirmiers en trois ans, l’homme dont le régime est fondé depuis plus de quarante ans sur la torture généralisée, cet homme-là ne peut être celui qui débarrassera la région des extrémistes sunnites qu’il a d’ailleurs lui-même contribué à créer.
Après l’invasion américaine de l’Irak en 2003, c’est lui qui permit aux djihadistes sans frontières de passer par chez lui pour harceler les Américains. «C’est Assad qui a créé l’EIIL, va même jusqu’à dire Koert Debeuf, longtemps représentant des libéraux européens au Caire. Il est bien connu que c’était Assad qui a entraîné dans des camps pas loin de Damas des centaines de djihadistes irakiens en 2003 pour combattre les Américains en Iraq. Ainsi il a aidé à créer cette milice».

Et, dès mars 2011, il se disait attaqué par des djihadistes – qui n’arrivèrent que de longs mois plus tard – car il connaissait déjà le scénario pour l’avoir concocté. La communautarisation du conflit l’assurait du soutien iranien (et donc du Hezbollah) dont il savait avoir cruellement besoin.

Le politologue français spécialiste de l’islamisme François Burgat va plus loin dans l’analyse. «Plutôt que de lire la poussée djihadiste seulement comme une poussée “anti-occidentale” ou “anti-chiite”, estime-t-il, il faut d’abord prendre le temps de la considérer comme une poussée “pro-sunnite”. Une poussée certes radicale et sectaire et à ce titre hautement condamnable mais qui signale néanmoins des déséquilibres politiques bien réels, en Syrie et également en Irak. Le régime de Bachar el-Assad ne peut pas être un élément de régulation de la poussée djihadiste parce que, en tant que régime particulièrement autoritaire d’abord, en tant que régime très largement sectaire ensuite, il est doublement partie prenante au processus de radicalisation de pans entiers de la communauté sunnite qui est au coeur de la poussée djihadiste.»
Que faut-il faire, alors? Il n’y a plus de bonne solution depuis longtemps, encore moins de choix simple. Jean-Pierre Filiu, chercheur français, le souligne sur le site Rue89 dans un article sur l’Irak: «Il convient d’agir sans tarder sur le terrain en Syrie même, car c’est là, et seulement là, qu’une force largement sunnite a pu s’opposer à l’EIIL et refouler ses commandos: il s’agit de la coalition révolutionnaire qui a déclenché en janvier dernier sa «deuxième révolution» contre Al-Qaïda et est parvenue à expulser les djihadistes hors des zones «libérées» des provinces d’Alep et d’Idlib».
Aider les «bons» rebelles, fussent-ils islamistes mais pas djihadistes? «Les seuls qui combattent l’EIIL sont les rebelles modérés», rappelle Koert Debeuf. Pas simple, en effet. Mais existe-t-il un autre choix sensé?
BAUDOUIN LOOS

Une version plus courte de cet article a été publiée dans Le Soir du 18 juin 2014.

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Les sidérants déboires du meilleur spécialiste du Maroc


Un journaliste espagnol compétent qui se voit retirer la couverture du dossier, le Maroc, dont il est sans doute le plus grand spécialiste au monde: une affaire atypique où se cachent sous couvert de «terrorisme» de sournoises influences politiques…

Une information sidérante. Voilà comment on a envie de commenter la mésaventure subie par notre confrère espagnol Ignacio Cembrero au sein de la rédaction du quotidien El Pais. Cet éminent spécialiste du Maroc s’est vu retirer brutalement en février la couverture de ce dossier qu’il couvrait depuis une vingtaine d’années. Il est dorénavant rattaché à l’équipe du dimanche au journal. Mais pourquoi ? La direction du journal répond de manière laconique qu’il s’agit d’«une décision interne» qu’elle n’a pas à commenter, «un changement normal, pas étrange».

Vraiment? C’est se moquer du monde. Le contexte de l’affaire suggère en effet plutôt des explications d’ordre politique: El Pais aurait en l’occurrence retiré la couverture marocaine à Cembrero à la suite de la plainte, bien établie celle-là, du gouvernement du Maroc contre le directeur d’El Pais et contre ce journaliste. La plainte a été déposée le 20 décembre dernier à Madrid pour la diffusion sur le site internet du quotidien – en fait sur le blog de Cembrero, «Orilla Sur» – d’une vidéo intitulée «Maroc, Royaume de corruption et de despotisme». Le parquet espagnol précise que la plainte se réfère au titre du deuxième paragraphe de l’article 579.1 du code pénal espagnol relatif au délit «d’apologie du terrorisme». Diantre!

Cette vidéo a en réalité déjà fait couler beaucoup d’encre. Elle a été en effet postée le 12 septembre 2013 sur internet par Al-Andalous, un site proche d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi). Comme l’explique le remuant site marocain, Demainonline, dans cette vidéo d’une quarantaine de minutes, «Aqmi reprend une série d’informations publiées par des médias relatives à la corruption du régime marocain, de la monarchie et de son entourage en particulier, avant d’appeler les jeunes musulmans marocains au djihad contre le régime».

A l’époque, Ali Anouzla, le directeur de la partie arabe d’un journal en ligne marocain, Lakome, également connu pour son indépendance et son esprit critique, avait parlé de cette vidéo dans un article qui donnait en hyperlien un article du blog d’Ignacio Cembrero, sur le site d’El Pais, lequel article donnait en hyperlien la fameuse vidéo des terroristes d’Aqmi.

Anouzla et Lakome ont payé cher ce papier. Le site a été fermé d’autorité et le journaliste a été emprisonné pendant cinq semaines puis libéré, son procès pour «assistance matérielle au terrorisme», «apologie du terrorisme» et «incitation à l’exécution d’actes terroriste» aura en principe lieu le 20 mai. Il risque gros et se tait dans toutes les langues depuis lors.

Curieusement, alors qu’Anouzla n’avait fait que renvoyer au blog de Cembrero, son confrère Aboubakr Jamaï, directeur de la partie francophone de Lakome, n’a jamais été poursuivi par la justice de son pays alors qu’il a fait pire, de son côté, puisqu’il a mis directement la vidéo controversée en hyperlien internet dans un article consacré au sujet.

Ajoutons que Cembrero, Anouzla et Jamaï, quand ils ont parlé de la vidéo d’Aqmi, ont tous trois bien précisé qu’il s’agissait d’une vidéo de propagande.

Alors pourquoi le gouvernement marocain attaque-t-il El Pais et à Cembrero (et pas à d’autres sites dans le monde spécialisés dans les affaires de terrorisme et qui reprennent la vidéo litigieuse)? Seule explication plausible: parce que Cembrero n’est pas un journaliste comme les autres. «C’est le meilleur spécialiste du Maroc dans le monde !, s’exclame Ali Lmrabet, notre confrère marocain qui a lancé Demainonline, contacté à Tétouan. C’est un véritable puits d’informations sur mon pays, il ne rate jamais une info et il en sait bien plus que nous les Marocains car lui jouit – faut-il dire «jouissait?» – de la liberté de la presse dans son pays. Il n’empêche, je n’en reviens pas qu’El Pais ait cédé aux pressions et lui ait retiré la couverture du Maroc. »

On peut comprendre l’hostilité qu’Ignacio Cembrero suscite en haut lieu à Rabat. C’est lui, par exemple, qui a éventé l’information l’été dernier, de la libération et du transfert vers l’Espagne du pédophile espagnol Daniel Galvan, condamné au Maroc à 30 ans de prison pour le viol de onze enfants. Il avait bénéficié d’une grâce royale, une bourde monumentale qui avait indigné tous les Marocains et obligé le palais à faire – trop tard – machine arrière. Cette affaire porte désormais le nom de «Danielgate».

Expliquer l’inimitié du régime marocain pour un journaliste de cette trempe est donc chose aisée. Ce qui l’est bien moins, c’est de trouver une explication au sort funeste subi par ledit journaliste au sein même de sa rédaction. Contacté par Le Monde cette semaine, Ignacio Cembrero n’a pas souhaité réagir. Mais, dès le 22 février, Demainonline, qui avait révélé ses ennuis à El Pais, lançait des pistes: «Apparemment, le Makhzen – le pouvoir marocain, NDLR – a réussi à convaincre les principaux dirigeants du journal, surtout Juan Luis Cebrian, le président de Prisa, la maison mère du journal, qui se trouve être un ami personnel de Felipe Gonzalez, l’ancien président du gouvernement espagnol devenu cette dernière décennie le plus efficace lobbyiste du Maroc en Espagne.» Filipe Gonzalez est un membre éminent du parti socialiste espagnol bien en cour à Rabat et El Pais un journal de gauche.

Le Monde a diffusé ce 18 mars un extrait d’une lettre qu’Ignacio Cembrero a adressée à ses amis marocains, dans laquelle il les remercie pour «toutes les infos, les impressions et les réflexions, émaillées de thé ou de couscous, que vous m’avez transmises tout au long de ces années et qui m’ont tant aidé à faire mon boulot de journaliste».

Le journaliste a été sanctionné par sa direction mais il n’est pas encore condamné en justice. «L’Audience nationale (parquet général) étudie la plainte marocaine, constate Ali Lmrabet, mais elle n’a pas encore décidé si elle poursuivra le journal et le journaliste. Et même si c’était le cas, rien ne dit que la justice espagnole les condamnera.»

BAUDOUIN LOOS

ADDENDUM du 3 mai 2014

Ignacio Cembrero a finalement quitté El Pais. Il a diffusé ce communiqué le 3 mai 2014: “Après plus de trois décennies de travail à El Pais je quitte le journal suite à des désaccords avec la direction. Je n’ai pas été soutenu par la direction depuis que le premier ministre du Maroc a porté en Espagne plainte contre moi pour apologie du terrorisme. La plainte sera probablement classée sous peu.” Il y a ajouté une revue de presse qui débute par l’article de ce blog ci-dessus.

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Moncef Marzouki : «On aurait souhaité plus d’appui de l’Europe!»


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Le président de la république tunisienne tire le bilan de l’expérience post-dictature pour Le Soir. Il regrette qu’on n’ait pas pris la question de la corruption à bras-le-corps en Tunisie, demande plus aux Européens et… répond “oui et non!” à la question de savoir s’il veut rempiler.
Moncef Marzouki, l’un des plus célèbres opposants au régime de Ben Ali, dort au palais de Carthage depuis le 13 décembre 2011, onze mois exactement après la fuite du dictateur. De passage à Bruxelles pour le sommet UE-Afrique, il s’est confié au Soir.

Pouvez-vous tirer un bilan provisoire de votre présidence?

Je préfère parler de la Tunisie en général. Qui a eu trois crises à affronter en même temps: politique, sécuritaire et économique. On peut dire que nous avons surmonté le volet politique, avec l’adoption d’une constitution et la tenue d’élections avant la fin de cette année. Pour la sécurité, nous sommes tombés au mauvais moment, entre la révolte libyenne, égyptienne, syrienne, etc. Nous avons dû faire face à des actes terroristes, mais nous avons éradiqué le phénomène et la Tunisie est sûre maintenant. Quant à l’économie, elle a pris un sérieux coup avec la révolution qui a affecté les revenus du tourisme, mobilisé les revendications salariales, suscité des grèves et fait refluer les investissements étrangers. Avec ces trois crises concomitantes, le pays a pu parfois donner l’impression de chavirer, de sombrer dans le chaos.

L’expérience politique unique de la «troïka» (la coalition gouvernementale entre décembre 2011 et janvier 2014 emmenée par les islamistes d’Ennahda avec deux partis laïcs, dont le CPR fondé par Moncef Marzouki, NDLR) a constitué une approche pragmatique qui a consisté pour nous, paradoxe apparent, à travailler à une construction démocratique avec Ennahda pour dépasser la bipolarisation islamistes-laïques. Elle a permis la rédaction et l’adoption non sans difficultés d’une constitution consensuelle votée en janvier par 200 députés sur 217. Tout cela me porte à l’optimisme. Notre pays a souvent été près du gouffre mais il a tenu bon. Notamment grâce à notre très forte société civile et au fait que nous sommes un peuple homogène.

Avez-vous de regrets, pensez-vous à des erreurs commises?

Bien sûr. La plus grande erreur, stratégique, a été le fait du premier gouvernement de la troïka, sous Hamadi Jebali. Elle a consisté à chercher un modus vivendi avec ceux de l’ancien régime, à ne pas mettre en œuvre une lutte efficace contre la corruption et à faire attendre le lancement de la nécessaire justice transitionnelle. Cela a indigné les Tunisiens qui ont continué à voir les mêmes corrompus parader. Je le dis: il ne peut y avoir d’impunité et l’argent volé doit être rendu aux Tunisiens.

On voit en effet des anciens caciques du RCD au pouvoir sous la dictature se balader sur les plateaux de télévision, cela vous choque?

Et comment! Leur arrogance, leur mépris, leur faconde! Mais c’est illusoire, je crois: les électeurs sauront s’en souvenir.

A propos d’élections, votre parti qui avait terminé second pour la constituante en 2011 paraît moins fringant, craignez-vous pour lui?

J’en suis le fondateur mais n’en suis plus membre depuis que je suis président de la république. Je reste proche de ses idées et je rappelle qu’on ne donnait pas cher de sa peau à l’élection de 2011. La Tunisie a besoin d’un rassemblement de partis innovants, dans un spectre assez large, allant dans le sens de la révolution pour faire face à la contre-révolution, coupant tous les ponts avec l’ancien régime, comme un front patriotique.

Vous-mêmes avez accepté une présidence de la république amputée d’une bonne partie de ses prérogatives, à part la défense et les affaires étrangères, n’en concevez-vous pas de la frustration?

C’est moi qui ai théorisé le système. Le partage des pouvoirs entre le président et le Premier ministre a pour but d’éviter les tentations dictatoriales grâce à ce régime mixte, bicéphale. Ainsi le président contrôle l’armée, le Premier ministre la police. C’est certes un peu frustrant mais cela reste le meilleur moyen de consolider la démocratie pendant les prochaines années.

Pourtant, un de vos proches, Aziz Krichen, dit qu’Ennahda avait succombé à «la tentation hégémonique» et avait traité ses partenaires comme votre parti comme des «larbins»…

Je ne cautionne pas ce dernier mot mais tentation hégémonique il y a eu. C’est pourquoi j’ai poursuivi la stratégie d’union, pour dépasser le clivage islamistes/laïques.

Avez-vous envie de rempiler?

Oui et non! Oui car il reste beaucoup à faire, et non car c’est le métier le plus difficile au monde. Je me prononcerai un mois avant l’élection, qui doit avoir lieu avant la fin de cette année selon la Constitution. En attendant, je continue à travailler tous les jours pour contribuer à amener le bateau Tunisie à quai.

L’Union européenne était proche du dictateur, comment jugez-vous son action actuellement?

Le passé est le passé. Après le départ de Ben Ali, on aurait souhaité plus d’appui. Certes, nous sommes mal tombés, il y avait la Grèce, maintenant l’Ukraine. L’Europe a toujours plus regardé vers l’est que vers le sud. Elle n’a pas porté assez de considération aux printemps arabes, or ce séisme va se prolonger pendant des décennies, porteur de chances et de dangers. J’ai l’impression que l’Europe n’a pas de vision stratégique vis-à-vis du monde arabe. Exemple simple: il n’y a jamais de sommet UE-monde arabe. Or si nous basculons dans le chaos, comment l’Europe pourrait-elle s’en protéger?

Qu’attendez-vous, de l’argent?

Surtout des investissements. Et cette idée que j’ai lancée de transformer la dette en projets: nous payons notre dette en faisant travailler vos entreprises à des projets de développement chez nous. Tout le monde s’y retrouve. Le service de notre dette nous coûte 4 milliards de dinars par an (1,8 milliard d’euros), avec ma suggestion on pourrait doubler l’investissement régional.

Que vous répond-on en Europe?

Je n’ai qu’un faible écho jusqu’à présent. J’espère pouvoir capitaliser des soutiens venant des sociétés civiles et des partis politiques.

Un mot sur la Syrie, où le carnage continue?

C’est un cauchemar pour moi. Au sommet arabe il y a quelques jours, j’ai fait un appel de médecin à médecin (Moncef Marzouki est médecin et Bachar el-Assad ophtalmologue de formation, NDLR) et j’ai proposé qu’on envoie des médecins arabes au camp palestinien de Yarmouk à Damas. Je n’ai pas eu de réponse. Cet homme et son système sont psychotiques. Il n’y a rien à espérer d’eux. Ils sont insensibles à la cruauté. C’est un univers mental qui me dépasse. Le seul espoir qu’on peut entretenir repose sur un sursaut éventuel d’hommes de raison chez les Iraniens et chez les Russes. Sinon, ils détruiront la région.
Propos recueillis
par BAUDOUIN LOOS

Une version légèrement plus courte a été publiée dans les colonnes du Soir le jeudi 3 avril 2014.

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Egypte : Verdict de mort pour les Frères


La scène se passe dans une salle de tribunal à Minya, en Moyenne-Egypte, à quelque 250 km au sud du Caire. Mille deux cents accusés, dont une bonne partie sont absents car en fuite, y sont poursuivis pour divers crimes dont un meurtre, celui d’un officier de police de la localité en août dernier. En deux jours, le juge – qui n’a pas pris le temps d’écouter les avocats – annonce son verdict pour 546 accusés. Parmi eux, 529 sont condamnés à mort, les 17 autres sont acquittés. Un verdict sans précédent dans l’histoire du pays.

Les condamnés ne sont pas près d’être exécutés. Ils ont le droit à un appel (ceux condamnés par contumace seront par ailleurs rejugés s’ils comparaissent) et le grand mufti, représentant de l’islam auprès de l’Etat, doit encore avaliser ou non la sentence. Au reste, les exécutions capitales ne sont mises en œuvre que de manière rarissime depuis des décennies en Egypte.

Il n’empêche: le malaise est immense. Les conditions de ce procès – qualifié d’«expéditif» par une Agence France Presse qui n’a pourtant guère l’habitude de mêler le commentaire au factuel – se révèlent stupéfiantes puisque les accusés n’ont eu aucune chance de défendre leur cause. «Ce verdict est une catastrophe, une mascarade et un scandale qui aura des conséquences pour l’Egypte pendant des années», a déploré pour l’AFP Gamal Eid, expert juridique au Réseau arabe pour l’information sur les droits de l’homme. «Grotesque», a jouté Amnesty International.

Pour choquante qu’elle soit, cette condamnation à mort massive se situe dans la droite ligne de la répression féroce et tous azimuts menée par les autorités égyptiennes contre la mouvance des Frères musulmans depuis près de neuf mois. Après la chute de la dictature de Hosni Moubarak (1981-2011) provoquée par la révolte des Egyptiens il y a trois ans, les Frères musulmans, bien mieux organisés que les autres formations politiques, forts de leur statut de victimes de la dictature, et populaires pour leurs efficaces et déjà anciens réseaux sociaux, ont remporté tous les scrutins (législatives, présidentielles et référendum constitutionnel). Mais leur court règne, sous l’égide du président Mohamed Morsi (de juin 2012 à juillet 2013), se révélera calamiteux: sectaires, incompétents, intolérants, les Frères seront en outre victimes de «l’Etat profond» (armée, police, justice, etc.) qui n’a eu de cesse de les saboter. Avec l’appui de nombre d’hommes d’affaires et d’une presse quasi unanime, les ennemis des Frères réussiront donc à catalyser la colère populaire contre eux et à aboutir à un coup d’Etat, le 3 juillet dernier, appuyé par une majorité de la population.

Mais, depuis lors, c’est l’hystérie. Les tentatives de «résistance» des Frères – manifestations, occupation de places au Caire – ont rapidement été réprimées par la force (certains militants fréristes ont ensuite réagi avec violence, s’en prenant notamment à la minorité chrétienne copte). Dont coût, selon Amnesty International: 1.400 sympathisants islamistes tués, comme des dizaines de policiers et de civils. Depuis lors aussi, la confrérie dans son ensemble a été déclarée «terroriste» et il ne fait plus bon arborer ses couleurs en Egypte, où ses partisans sont harcelés, pourchassés. Citant des chiffres recueillis à des sources officielles, l’Associated Press évoque un total de 16.000 arrestations, on sait aussi que quelque 2.000 cadres, dont les «têtes» de la confrérie, figurent parmi les détenus.

Dès le 19 août 2013, soit cinq jours après le sanglant «nettoyage» des deux places occupées depuis le 3juillet par les Frères musulmans au Caire, un général de police confiait au journal « Le Monde » la stratégie des nouvelles autorités au Caire: «Nous sommes quatre-vingt-dix millions d’Égyptiens et il n’y a que trois millions de Frères musulmans. Il nous faut six mois pour les liquider ou les emprisonner tous. Ce n’est pas un problème, nous l’avons déjà fait dans les années 1990.»

L’Egypte des putschistes s’inspire des néoconservateurs à la George W.Bush cuvée 2001: on est avec elle ou contre elle, il n’y a pas d’autres postures…

BAUDOUIN LOOS

« Le Soir » du 25 mars 2104