Bachar, un moindre mal, vraiment?


Publié le 17 juin 2014 par Baudouin Loos

 

Les exactions des djihadistes en Syrie et en Irak soulèvent le cœur. D’aucuns en déduisent que le régime de Bachar el-Assad, tout compte fait, incarne la moins mauvaise solution dans un conflit inextricable devenu transfrontalier sinon, à terme, mondial. Sauf que les apparences sont parfois trompeuses…
Et si l’on s’était trompé? Oui, au vu du développement des événements en Syrie et maintenant en Irak, ne faut-il pas battre sa coulpe et avouer une grave erreur de jugement? Plus précisément énoncé, le régime de Bachar el-Assad, malgré ses turpitudes, son mépris pour les droits de l’homme, ne constitue-t-il pas en fin de compte un moindre mal par rapport à l’alternative qui se profile dont ces «barbares» de l’Etat islamique d’Irak et du Levant (EIIL) donnent tous les jours une hideuse image?
Voilà une interrogation qui se répandrait ces derniers temps au sein des chancelleries occidentales. Sans réponses claires pour le moment, il est vrai. Les massacres dont l’EIIL se serait rendu coupable en Irak du côté de Tikrit il y a quelques jours, ses méthodes brutales pour appliquer la charia dans les zones qu’il contrôle en Syrie (crucifixions, décapitations, etc.) font en effet froid dans le dos, pour rester dans l’euphémisme.
Bachar el-Assad lui-même s’est récemment réjoui de l’évolution des analyses en Occident, à lire ses propos reproduits le 11 juin par le quotidien libanais Al Akhbar proche de son régime. «Les Etats-Unis et l’Occident commencent à envoyer des signaux de changement. Le terrorisme est désormais sur leur sol. Vous avez un Américain qui s’est fait exploser sur le territoire syrien et un Français d’origine maghrébine qui a tué des juifs à Bruxelles. (…) Des responsables américains actuels et anciens essaient d’entrer en contact avec nous, mais ils n’osent pas en raison des puissants lobbies qui font pression sur eux».
Dans un article publié sur le site Orientxxi.info, l’ancien diplomate néerlandais arabisant Nikolaos Van Dam admet que «plus le temps passe, plus les factions radicales islamistes se renforcent et plus le régime de Bachar el-Assad apparaît dans l’immédiat comme un moindre mal». Il y fait aussi un autre constat: «Dans la conviction que l’opposition serait préférable à Assad, il a été également négligé que ce dernier est soutenu par une partie non négligeable de la population syrienne. Peut-être 30%, dont une partie des minorités (alaouites, chrétiens, Druzes). Ce soutien ne doit pas être interprété comme une réelle sympathie pour le régime, mais plutôt comme le sentiment qu’un nouveau régime pourrait être encore pire».
L’autoflagellation ainsi pratiquée pour la plus grande joie de Bachar et ses disciples n’est pas partagée par tout le monde, loin de là. Et des experts se sont mis en devoir de contester les arguments avancés par les partisans d’une révision des analyses dénigrant le régime syrien.
Ainsi en est-il par exemple du Belge Thomas Pierret, chercheur associé à l’Institut Medea, maître de conférence à l’Université d’Edimbourg qui a vécu des années à Damas. «Une réconciliation avec Assad serait immorale parce qu’elle reviendrait à récompenser l’une des pires campagnes de meurtre de masse de l’après-Guerre froide, écrit-il sur le site Medea.be. Si l’opposition a elle aussi commis des crimes, ces derniers ne se prêtent à aucune comparaison avec ceux du régime en termes de responsabilité politique et surtout d’ordre de grandeur.»
Il n’est bien sûr pas question d’exonérer un groupe comme l’EIIL de la responsabilité de ses crimes immondes perpétrés au nom d’Allah en Syrie comme en Irak (même si l’authenticité des documents photographiques qui «vantent» ses massacres du côté de Tikrit n’a pas encore été validée). Les méthodes de l’EIIL sont avérées. Mais comment ne pas observer que, étrangement, elles font le jeu de Bachar el-Assad?
«Durant de longs mois, écrit Pierre Coopman sur son blog sur le site de la Revue nouvelle, les autorités à Damas n’ont pas cherché à inquiéter l’EIIL alors qu’elles continuaient à s’affronter aux groupes directement issus de l’opposition syrienne. Au regard de ce qui se passe à la mi-juin 2014 en Irak, on est même en droit d’avancer que l’EIIL a trouvé un sanctuaire en Syrie grâce à une certaine complaisance de la part de Damas.»
Cette complaisance pouvait même être comparée à de la complicité. Ce n’est que depuis ce 15 juin que des bombardements de l’aviation militaire syrienne contre les repaires de l’EIIL à Raqqa, ville de l’est syrien contrôlée par les djihadistes depuis 2012, ont été signalés. Comme si les Iraniens, inquiets des succès impressionnants de l’EIIL en Irak qui menacent le pouvoir chiite à Bagdad, s’étaient enfin décidés à exiger de leur allié syrien qu’il cesse d’épargner l’EIIL.
Car, comme poursuivait Thomas Pierret dans l’analyse susmentionnée, «la réalité est qu’Assad a besoin des jihadistes pour survivre: sans eux, il ne serait pas perçu comme un partenaire potentiel des démocraties occidentales mais, de manière unanime, comme l’un des grands criminels de ce siècle; la simple présence de groupes rebelles radicaux dissuade les Occidentaux d’appuyer l’opposition de manière plus vigoureuse; les groupes extrémistes comme l’EIIL ne reçoivent pas de soutien étatique (ils dénoncent ouvertement les monarques du Golfe comme des apostats) et n’obtiendront donc jamais les armes sophistiquées nécessaires pour vaincre le régime; ces mêmes extrémistes déploient davantage d’énergie au combat contre les autres rebelles qu’à la lutte contre le régime, un curieux sens des priorités qui a alimenté les rumeurs de manipulation de ces éléments par les services d’Assad». CQFD.

Bachar, l’homme qui affame les villes qu’il assiège, l’homme qui bombarde les civils avec des tonneaux bourrés de TNT, l’homme qui a attaqué 150 fois des structures médicales et tués 468 médecins et infirmiers en trois ans, l’homme dont le régime est fondé depuis plus de quarante ans sur la torture généralisée, cet homme-là ne peut être celui qui débarrassera la région des extrémistes sunnites qu’il a d’ailleurs lui-même contribué à créer.
Après l’invasion américaine de l’Irak en 2003, c’est lui qui permit aux djihadistes sans frontières de passer par chez lui pour harceler les Américains. «C’est Assad qui a créé l’EIIL, va même jusqu’à dire Koert Debeuf, longtemps représentant des libéraux européens au Caire. Il est bien connu que c’était Assad qui a entraîné dans des camps pas loin de Damas des centaines de djihadistes irakiens en 2003 pour combattre les Américains en Iraq. Ainsi il a aidé à créer cette milice».

Et, dès mars 2011, il se disait attaqué par des djihadistes – qui n’arrivèrent que de longs mois plus tard – car il connaissait déjà le scénario pour l’avoir concocté. La communautarisation du conflit l’assurait du soutien iranien (et donc du Hezbollah) dont il savait avoir cruellement besoin.

Le politologue français spécialiste de l’islamisme François Burgat va plus loin dans l’analyse. «Plutôt que de lire la poussée djihadiste seulement comme une poussée “anti-occidentale” ou “anti-chiite”, estime-t-il, il faut d’abord prendre le temps de la considérer comme une poussée “pro-sunnite”. Une poussée certes radicale et sectaire et à ce titre hautement condamnable mais qui signale néanmoins des déséquilibres politiques bien réels, en Syrie et également en Irak. Le régime de Bachar el-Assad ne peut pas être un élément de régulation de la poussée djihadiste parce que, en tant que régime particulièrement autoritaire d’abord, en tant que régime très largement sectaire ensuite, il est doublement partie prenante au processus de radicalisation de pans entiers de la communauté sunnite qui est au coeur de la poussée djihadiste.»
Que faut-il faire, alors? Il n’y a plus de bonne solution depuis longtemps, encore moins de choix simple. Jean-Pierre Filiu, chercheur français, le souligne sur le site Rue89 dans un article sur l’Irak: «Il convient d’agir sans tarder sur le terrain en Syrie même, car c’est là, et seulement là, qu’une force largement sunnite a pu s’opposer à l’EIIL et refouler ses commandos: il s’agit de la coalition révolutionnaire qui a déclenché en janvier dernier sa «deuxième révolution» contre Al-Qaïda et est parvenue à expulser les djihadistes hors des zones «libérées» des provinces d’Alep et d’Idlib».
Aider les «bons» rebelles, fussent-ils islamistes mais pas djihadistes? «Les seuls qui combattent l’EIIL sont les rebelles modérés», rappelle Koert Debeuf. Pas simple, en effet. Mais existe-t-il un autre choix sensé?
BAUDOUIN LOOS

Une version plus courte de cet article a été publiée dans Le Soir du 18 juin 2014.

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4 réflexions sur “Bachar, un moindre mal, vraiment?

  1. Cette analyse est partiale, et se trahit plus dans les choses tues que dans les révélations (poncifs).
    Parmi les assertions choquantes, je suis ébahi par celles-ci :
    « « al Assad (…) a attaqué 150 fois des structures médicales et tués 468 médecins et infirmiers… » »
    Quelle idée d’attribuer toutes les exactions commises au seul régime ? Si vous suivez le conflit autrement que via TF1, vous savez sûrement que les rebelles ont revendiqué un certain nombre d’assassinats et de bombardements et d’attentats. L’OSDH lui-même a attribué des destructions d’hôpitaux et centres de santé (parmi d’autres bâtiments publics) aux groupes armés.

    « « les groupes extrémistes comme l’EIIL (…) n’obtiendront donc jamais les armes sophistiquées nécessaires pour vaincre le régime » »
    L’expédition EIIL de ces jours-ci vers l’Irak a changé le tableau. Vous ne le saviez pas le 17 juin ? Vous n’avez eu connaissance d’aucun butin, ni des dépôts d’armes, hélico, missiles divers, ni des milliards confisqués à Mossoul ??

    « « 30 % de la population syrienne soutiendrait le régime » », d’après les « experts » obtus que vous citez. Le déroulement des élections présidentielles (notamment parmi les réfugiés à Beyrouth) et leur résultat ne sont pas parvenus aux oreilles de vos experts ? La « farce » électorale en Syrie s »est déroulée dans des conditions pas pires que le « légitime scrutin démocratique » en Ukraine, pourtant.

    « « Les méthodes de l’EIIL sont avérées. Mais comment ne pas observer que, étrangement, elles font le jeu de Bachar el-Assad ? » »
    Comment pouvez-vous cacher que depuis trois ans, les bandes sectaires subventionnées font surtout le jeu des ennemis de la Syrie (dits « Amis du peuple syrien », qui souhaitent ouvertement son démantèlement, et empêchent toute négociation de paix entre belligérants ?

    Par ailleurs, je trouve votre approche du conflit syrien peu cohérente avec votre soutien des palestiniens.

  2. Sur le commentaire très curieux de chb :
    « Par ailleurs, je trouve votre approche du conflit syrien peu cohérente avec votre soutien des palestiniens. »

    Les Syriens subissent le même sort que les palestiniens. Soutenir le droit des palestiniens à s’administrer eux-mêmes, ressort sur le fond de la même chose que ce qui a motivé le soulèvement populaire syrien contre le boucher Assad.
    Les Syriens subissent le même sort que les palestiniens en plus violent en ce moment. Vouloir les opposer n ‘est pas terrible comme explication.
    Je soutiens le soulèvement palestinien, et je soutiens le soulèvement syrien, je ne prends pas les généraux égyptiens pour des libérateurs mais pour des canailles qui cherchent à défendre leurs possessions et leur domination dictatoriale, je ne prends pas les généraux algériens qui participent à l’entreprise impérialiste US dans l’ouest libyen pour des libérateurs des peuples de la région.
    Personne n’est dupe sur les pas de deux des américains et leurs deals avec la Russie, comme leurs deals avec les régimes d’oppression sanglante sur la région depuis des dizaines d’années, leur intervention en Irak et la catastrophe qui a eut lieu à cause d’elle.

    Mais en Irak il n’y avait pas de soulèvement populaire contre Sadam et les soutiens populaires aux US ont été inexistants ou squelettiques .
    Ce qui n’a rien à voir avec la Syrie, l’Égypte, la Libye et la Tunisie où les soulèvements ont été massifs et énormes. Ce n’est qu’après que les puissances US et européennes ont tenté de se glisser dans ces affrontements sans vraiment d’ailleurs y jouer un grand rôle sauf en Libye (et où ils continuent en s’alliant aux généraux corrompus et félons algériens).

    Retour donc sur la Syrie et oui l’essentiel de la tragédie que subissent nos ami syriens est le fruit de l’appareil militaro-policier de Assad, surarmé par la Russie. Il n’y a aucune solution politique pour les peuples de Syrie qui passe par le maintien du boucher aux affaires.
    Les groupes les plus réactionnaires parmi les islamistes, l’EIIL, ont bien profité d’une attitude étrange de Assad , les mêmes groupes de l’EIIL étant étranges aussi en concentrant leurs efforts pour se saisir des zones libérées par le peuple syrien et évitant autant que possible les affrontements avec le régime syrien.
    Quand à l’assertion sur le côté populaire du vote pour Assad au Liban, tourné en boucle par pas mal de médias, il faut rappeler que le vote de quelques milliers d’envoyés syriens transformé en chorégraphie ne remplace pas les 1 million 500 000 réfugiés syriens au Liban qui eux n’avaient pas droit de vote.

    Mais les soutiens des dictateurs de la région se retrouvent avec les soutiens efficaces des fascistes européens qui, eux, aiment bien les « arabes », mais écrasés et maltraités…

  3. Je crains que vous n’enjoliviez, Ismir, la « révolution populaire réprimée dans le sang par le dictateur ». Rien que l’emploi du poncif « boucher » à propos du fils al Assad dénote un penchant pour la propagande otanienne, à point pour minimiser les exactions des alliés et mercenaires de la diplomatie (?) F-UK-US + CCG contre la Syrie.
    Ainsi entérinait-on entre autres les rumeurs de massacres par Bachar, juste avant des réunions cruciales, ou les bobards sur les armes chimiques soit-disant utilisées par l’armée syrienne,( lesquelles n’y avaient aucun intérêt sinon dans l’esprit tordu des tenants de la ligne rouge)…
    Nos formateurs militaires en Jordanie et au Liban ont-ils seulement appris aux rebelles à faire des bisous et à démonter des usines ? Les processus de déstabilisation un peu partout dans le monde n’auraient là qu’un rôle mineur, alors que les enjeux stratégiques sont avérés, notamment pour l’énergie ?
    En ce qui concerne les réfugiés au Liban qui n’ont pas eu le droit de voter, que pensez-vous des syriens exilés en France, Turquie, Australie etc. à qui nous avons interdit de participer au scrutin, dénoncé comme « mascarade » par les occidentaux qui ont adoubé les Maïdan et leur chocolatier oligarque complaisant ?
    Je ne connaissais guère al Assad avant 2011, mais je suis persuadé qu’il est effectivement « un moindre mal » au regard de la démocratie charia qu’on lui oppose. Parmi les cibles de ces dernières années, l’assassinat de Kadhafi n’a pas servi son peuple, dont le bien-être matériel et social a été anéanti par nos bonnes oeuvres : à Alep, Homs ou Damas, bis repetita non placent.

  4. Témoignages en anglais d’observateurs internationaux sur le scrutin du 3 juin en Syrie.
    Syrian Elections Observers report to UN

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