Pourquoi un soldat israélien a-t-il assassiné Yaser Murtaja?


Pourquoi Yaser Murtaja est-il mort ce 6 avril à Gaza ? Une question qui restera sans doute sans réponse, à jamais.
Une histoire banale pour Gaza. Triste, terrible. Révoltante pour beaucoup.

Baudouin Loos, Le Soir du 7/4/18

Yaser Murtaja, 30 ans, travaillait depuis quelques années comme journaliste à Gaza. Avec des amis, il avait créé une petite agence indépendante, Ain Media, qui, entre autres, aide les confrères étrangers lorsqu’ils s’aventurent dans le petit territoire palestinien sous blocus.

Il y a un an, Yaser m’avait été d’une aide précieuse pour entrer à Gaza, il s’était porté garant auprès des autorités du Hamas pour m’obtenir un laissez-passer. Je ne le connaissais pas, mais il connaissait une de mes amies à Gaza. Sur place, il m’avait ouvert les portes des partis politiques locaux, il m’avait aussi conseillé certains sites à voir, certaines familles à visiter.

Très fier, il m’avait montré les locaux de son agence dans le centre, il avait insisté pour que je visionne les vidéos de 2014, lors de la meurtrière offensive israélienne sur Gaza. Du travail de pro, sans conteste. Efficace et impressionnant.

Ce 6 avril, Yaser faisait son boulot. Il était avec les manifestants à la frontière israélienne. Avec son t-shirt imprimé en lettres capitales « PRESS », il photographiait les gens lorsque la balle de guerre d’un sniper l’a frappé à l’abdomen de plein fouet. Pourquoi l’a-t-on visé ? Pourquoi l’a-t-on tué ? Menaçait-il quelqu’un ? L’armée israélienne répondra-t-elle à ces questions ?

Il avait un jour publié sur le compte Facebook de son agence une belle photo aérienne du port de Gaza prise avec un petit drone, avec ces mots : « J’espère un jour pouvoir prendre cette photo d’un avion. Je m’appelle Yaser Murtaja et je n’ai jamais voyagé ». Une dernière phrase que pourrait prononcer l’immense majorité des jeunes Gazaouis.

La nouvelle de sa mort a bouleversé la ville de Gaza d’où il était originaire. Yaser était connu et apprécié. Il avait 30 ans, il était marié et avait un enfant.

 

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Assad massacre et le monde observe


Bienvenue dans le monde selon Trump


©AFP

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Bienvenue dans un nouveau monde. Un monde dont le nouveau chef a conquis le leadership en violentant les principes élémentaires de la décence, de même que les idéaux et les valeurs de base de la démocratie. Donald Trump a été élu mardi à l’issue d’une journée – la nuit en Europe – qui avait commencé par donner Hillary Clinton gagnante à 82 %, pour finir par accorder au Newyorkais son bail de quatre ans à la Maison blanche. Et cela, en dépit d’une différence minime en termes de nombre de voix… en faveur de la candidate démocrate.

Les fifrelins de voix qui, dans quelques États clés comme la Floride ou l’Ohio, ont donné la victoire à Trump peuvent produire de véritables raz-de-marée. Et celui qui vient de se produire outre Atlantique résulte d’un séisme sans précédent. Pourquoi ? Parce que comme dans le référendum britannique qui a décidé du Brexit, comme dans d’autres victoires électorales qu’il est convenu de qualifier de « populistes » la victoire des uns est perçue par les perdants comme un danger existentiel. C’est-à-dire comme la négation des valeurs qui jusque-là semblaient partagées et permettaient à tous, gagnants et perdants, d’envisager la poursuite d’un destin commun sur une embarcation commune. Paul Krugman, prix Nobel d’économie et grande voix de la gauche américaine, avouait son angoisse mardi soir dans un premier billet pour le New York Times, et sa « peur pour mon pays et son unité ». Quelques heures plus tard, dans son texte suivant, Krugman se demandait déjà si « l’Amérique est un état et une société faillis ». Rien de moins.

On peut aborder par tous les bouts possibles l’élection à la présidence américaine de cette star de la téléréalité qu’est Trump. Par la colère des oubliés, par la revanche des blancs, l’une et l’autre supposément activées par les effets de la mondialisation et la peur de l’immigration. Ou encore par la faiblesse de la candidature de Hillary Clinton. L’ex-première dame, sénatrice et secrétaire d’État a finalement perdu en finale en 2016 comme elle avait perdu face à Obama dans les primaires en 2008 : contre des adversaires qui ont su encapsuler en de formules porteuses les raisons d’être de leurs candidatures, tandis qu’elle n’a jamais été capable de motiver de façon convaincante la sienne, qui avait besoin d’un programme de l’épaisseur d’une thèse universitaire.

La démocratie libérale ébranlée

Une chose est sûre : la victoire de Trump est un Brexit à la puissance mille, qui fait trembler sur ses bases la démocratie libérale à l’occidentale, et la pratique politique qui en organisait la dynamique. Bienvenue donc dans ce monde nouveau où sont considérés comme des faiblesses le respect de l’adversaire, la recherche du compromis, la séparation et l’équilibre des pouvoirs, et enfin le droit des minorités, qu’elles soient politiques, ethniques, religieuses ou sexuelles. (On espère bien sûr voir Donald Trump démentir par sa pratique de président ce qu’il a donné à voir de lui comme candidat, et oublier toutes ses promesses farfelues ou inquiétantes. Mais l’espoir est ténu.)

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Les libertés qu’a prises le candidat Trump avec tous les principes évoqués plus haut – on n’en rappellera pas les occurrences, sinon qu’il n’avait accepté de reconnaître le résultat de l’élection que s’il la remportait – n’étaient-elles que postures de campagne et moulinets de bagarreur de préau ? On est bien obligés de craindre le contraire.

D’abord parce que cet homme inculte, fantasque et infantile aura son doigt sur le bouton du plus important arsenal nucléaire au monde. C’est proprement terrifiant. Il est désormais le dirigeant du pays – on aime ou on n’aime pas – qui se considère et est considéré par beaucoup comme le point focal du monde démocratique. Mais de quoi les États-Unis de Trump seront-ils le modèle ? D’un coup, d’un seul, la défaite de Clinton a propulsé la démocratie trumpienne en partenaire, parrain ou caution morale de régimes qui sont des mutants de la démocratie. Soit qu’ils aient dévié – déraillé ? – d’une route qui devait les y mener à partir de régimes dictatoriaux, comme la Russie de Poutine et la Turquie d’Erdogan. Soit qu’ils aient tout simplement entamé une marche arrière une fois arrivés à destination démocratique, au sein même de l’Union européenne, comme la Hongrie d’Orban et la Pologne de Kaczynski. (Nombre d’entre eux, auxquels on peut aussi ajouter l’Israélien Benyamin Netanyahou, se voient déjà comme de futurs grands amis du président Trump. Cela en dit aussi long sur eux que sur lui.

Enfin, sans verser ce pays dans les catégories précédentes, comment ne pas questionner les étranges phénomènes à l’œuvre au Royaume-Uni ? Ses nouveaux dirigeants obsédés comme leurs électeurs par l’immigration ont brièvement envisagé, il y a quelques semaines, de forcer les entreprises à publier leurs nombres de travailleurs étrangers. Et la semaine passée, la décision de trois juges de rappeler aux politiques que les lois qu’ils ont eux-mêmes votées doivent s’appliquer – en l’occurrence, l’obligation pour le gouvernement de consulter le parlement au sujet du Brexit – a été saluée par leur désignation à la vindicte populaire comme « ennemis du peuple » (sic).

Un modèle mutant de démocratie

Et ce n’est peut-être pas fini en Europe. En mars, les Néerlandais pourraient porter au pouvoir l’extrême droite de Geert Wilders, tandis que nombre d’observateurs européens, stupéfiés par l’élection de Trump, envisagent maintenant sérieusement que Marine Le Pen en France pourrait constituer la prochaine grande surprise… Le constat est terrible : celui d’un modèle mutant de démocratie qui s’installe et progresse au cœur même de l’UE.

À quoi cette tentation de « démocratie illibérale » – monstrueuse appellation popularisée par Viktor Orban – apporte-t-elle une réponse ? Par-delà les différences transatlantiques, le choc de l’élection de Trump fait la démonstration ultime des béances qui ont sapé le contrat social de nos démocraties : l’accroissement des inégalités et les effets pervers d’une mondialisation érigée en religion. Ces facteurs sont pour beaucoup dans le fait que nombre de citoyens de nos démocraties n’aiment plus le monde dans lequel ils vivent. C’est, pour reprendre une description chère à Herman Van Rompuy, notre ex-Premier ministre et ex-président du Conseil européen, l’écartèlement et la perte de repères entre le besoin d’une « place » (le chez soi), et « l’espace », vertigineux mais insécurisant, de la globalisation.

Aux angoisses de larges pans insécurisés de nos sociétés, voire d’autres catégories qui l’étaient moins mais sont de plus en plus insatisfaites à leur tour, quelle réponse a-t-on apporté ces deux dernières décennies ? Celle, invariable, du « Tina » : « There is no alternative » (il n’y a pas d’alternative). Une réponse correspondant à des politiques pratiquées invariablement par les gouvernements européens de gauche (ou démocrates aux États-Unis) et de droite (ou républicains), par des personnels politiques perçus comme de plus en plus interchangeables et uniformisés, et de plus en plus discrédités. Surtout lorsqu’ils vont richement discourir (Hillary Clinton) ou s’embaucher (Barroso) chez Goldman Sachs, après avoir prétendu sauver le monde ou ses plus faibles, et sans que le reste des classes politiques ne s’en émeuve.

« Trump, tu es un idiot » ©EPA

Après s’être fait servir la « pensée unique » sous ses différentes variantes, une partie des citoyens a donc finalement décidé de tester l’autre offre politique, développée à mesure que la première décevait. Celle des nationaux-populistes. On peut aujourd’hui sans hésiter y assimiler Donald Trump. Ils arrivent avec des solutions qui bien sûr n’en sont pas. Cela s’explique d’abord par l’absurdité que souvent ils incarnent. Comment peut-on croire la promesse d’un milliardaire comme Trump, ou d’un rejeton de la haute société britannique comme Boris Johnson, d’être « la voix des oubliés », comme Trump l’a encore dit mardi soir lors de son premier discours de président élu ? Trump arrive avec les idées de sa classe (réductions d’impôts, donc des dépenses publiques, abaissement des contraintes pour les entreprises, marche arrière sur l’Obamacare…), tout en promettant déjà d’investir lourdement dans les infrastructures : en augmentant le déficit et la dette ? Ça promet chez les républicains…

Par ailleurs, le recentrage sur les « solutions nationales », il faudrait dire solutions chauvines (notre intérêt d’abord, celui de nos éventuels alliés après), couplées à la désignation d’ennemis extérieurs, ne peut que déboucher in fine sur la collision avec d’autres « intérêts nationaux ». L’histoire du 20ème siècle en a fourni les exemples tragiques que l’on sait. Et tout récemment, les accès russe et turc de prurits nationalistes, que ce soit entre eux ou avec des pays tiers, nous ont rafraîchi la mémoire en la matière.

Réinventer le pacte social

L’élection de Donald Trump est une ultime alerte. Le « business as usual » n’est plus acceptable, pas plus dans le chef des élites politiques, intellectuelles que médiatiques. (Oui bien sûr, nous nous incluons là-dedans.) Face aux effets pervers d’une mondialisation débridée, à l’approfondissement des inégalités, face au chômage de masse, au vieillissement, aux angoisses des oubliés ou d’autres qui le sont moins, les réponses politiques apportées à ce jour, que ce soient les technocratiques ou les populistes, sont les réponses d’un système qui s’est épuisé, et qui s’écroule sous nos yeux. Ce serait une erreur tragique en Europe que de penser que le coup porté par Donald Trump ne l’est qu’à l’édifice américain.

Le système économique et social – l’État providence – mis en place en Europe au lendemain de la Seconde Guerre l’a été sur la base d’un contrat social fondamental entre l’État, les entrepreneurs et les travailleurs. C’est aussi sur ce pacte social qu’ont pu être jetées les fondations d’un autre pacte, celui de la construction européenne. Ce fut un pacte moral et historique, à défaut d’un pacte social, qui a fondé la grande adhésion à l’UE des pays de l’ancien bloc soviétique. Ces pactes ont volé en éclat. Il faut les réinventer, et reconstruire avec eux une nouvelle promesse à des sociétés partiellement ou totalement déboussolées.

Il faut aussi réactualiser la pratique politique. La politique de papa, déconsidérée aux yeux des citoyens, n’est plus acceptable. Mais celle proposée désormais par Trump et ses semblables européens ne l’est évidemment pas plus. Eux retournent successivement la table dans chacun des pays où ils arrivent au pouvoir. Mais ce ne sont pas eux qui doivent retourner la table : ce sont les politiques et les citoyens conscients de l’urgence absolue de sauver nos systèmes et nos démocraties, en les remettant au service d’une prospérité partagée à retrouver. Il faut sauver, et relégitimer nos démocraties, avant qu’elles ne finissent pas s’autodétruire définitivement, en se vengeant d’elles-mêmes. Voilà la leçon historique à tirer du séisme que représente l’élection de Donald Trump.

 

Sousse, le plus difficile: dépasser le dégoût et l’abattement


Baudouin Loos
Mis en ligne vendredi 26 juin 2015, 21h48

L’attentat de Sousse, en Tunisie, a fait 37 morts ce vendredi. Dans la rue, la colère gronde.

Comment ne pas être envahi, submergé, par un puissant sentiment de dégoût mêlé d’abattement ? Ces tueries qui s’accumulent. Au nom, soi-disant, d’une religion, cet islam qui a bon dos…

Il n’y a plus de lieu sûr. Cela s’est passé hier à Sousse, à Koweït-City et près de Lyon, mais cela pourrait être demain – à nouveau – à Bruxelles, à Miami, à Bangkok ou ailleurs. A la veille des vacances pour la majorité des gens. Dégoût et abattement, oui.

Pour la Tunisie, c’est une catastrophe d’ampleur nationale. « Si tu ne viens plus, les terroristes ont gagné », nous disait au téléphone un ami qui habite Sousse où il est né. Il a raison. En même temps, ceux qui ont annulé, qui annulent et qui vont annuler leurs réservations ont de bonnes raisons aussi, hélas !

Les nombreux appels à la solidarité façon « Je vais en Tunisie » qui avaient fleuri sur les réseaux sociaux après l’attentat déjà sanglant du Musée du Bardo à Tunis le 18 mars dernier vont-ils résister à ce nouvel assaut fanatique ? On peut en douter.

Un tweet relevé par notre confrère français Pierre Haski, du site Rue89, en dit long.« Après 4 ans de sacrifices et d’énergie dépensée, le terrorisme va réussir à nous ramener au régime policier  », lâchait Farah Hached, présidente du Labo démocratique, une ONG tunisienne. Oui, car la Tunisie, quatre ans après sa révolution et toutes les autres de ce qu’on osa appeler « les printemps arabes », restait seule au firmament des réussites potentielles. Grâce à la vigueur d’une société civile tunisienne mature, décidée et combative.

Il n’existe pas de recette toute faite pour vaincre l’extrémisme religieux. Ni dans le monde musulman ni chez nous. Mais les autorités tunisiennes, par laxisme sinon parfois par complaisance, n’ont pas pris la mesure du danger après la révolution. Les signes n’ont cependant pas manqué. Attentats sanglants contre policiers et soldats perpétrés par des terroristes passés dans le maquis, nombre record de jeunes perdus dans les chimères djihadistes en Syrie : des marqueurs clairs qui auraient dû secouer les décideurs…

Les marges de manœuvre, certes, semblent étriquées. Transition démocratique et préservation des droits et libertés de chacun riment mal avec discriminations régionales et injustices sociales.

Plus globalement, convoquer l’amalgame et le manichéisme sont autant de postures funestes et erronées que les terroristes espèrent imposer par l’effroi. Toutes leurs cibles, à Tunis, Bruxelles et partout ailleurs, sont prévenues.

source

EN ISRAEL : LE TEMPS DES PRESSIONS A SONNE


UNE DONNE CLAIRE

loos

Il faut se rendre à l’évidence au lendemain de la claire victoire de Binyamin Netanyahou, le Premier ministre israélien sortant, aux élections législatives anticipées qu’il avait provoquées : ce triomphe a été obtenu après avoir mené une campagne destinée à attiser les peurs du public israélien et aussi, alors que les derniers sondages lui étaient plutôt défavorables, en proclamant lundi haut et fort que s’il était réélu à la tête du pays il n’y aurait jamais d’Etat palestinien.
Selon toute vraisemblance, « Bibi » Netanyahou sera donc encore le Premier ministre de l’Etat d’Israël dans les prochaines années. Il n’y a guère de doutes qu’il entend respecter sa promesse de dernière minute concernant les Palestiniens puisqu’elle correspond à son intime conviction depuis toujours. Peu lui chaut que cela contredise sa « conversion » de 2009 en faveur de la solution des deux Etats, Israël-Palestine, à laquelle peu d’observateurs avaient accordé un réel crédit. Que voulez-vous, clame-t-il, nous sommes entourés d’ennemis mortels, l’Iran, le Hezbollah, le Hamas, l’Etat islamique…
Netanyahou a jeté bas le masque, du moins pour les derniers naïfs qui voyaient en lui un homme capable de faire la paix. Qu’offre-t-il comme perspectives aux Palestiniens ? Au mieux, peut-être, se risquera-t-il à affiner un statut d’autonomie qu’ils auraient tôt fait d’assimiler – à raison – à des « bantoustans » de funeste mémoire sud-africaine.
Comme l’écrit sur le site 972mag.com le journaliste israélien indépendant Noam Sheizaf, « Netanyahou ne pourra pas blâmer l’Autorité palestinienne pour l’échec du processus de paix qui n’en finit pas alors qu’il proclame que, quoi que fassent les Palestiniens, ils n’obtiendront jamais leur indépendance ».
En outre, il faut ajouter que la colonisation des territoires palestiniens occupés, en développement permanent, va encore s’accélérer en même temps que le désespoir des Palestiniens…
Ces Palestiniens vont maintenant se tourner vers la communauté internationale et lui demander quelle suite elle compte donner aux événements. Le monde entier et le droit international donnent raison aux Palestiniens dans leur aspiration nationale. Désormais, le « niet » israélien est officiel. Le temps des pressions a sonné. Du moins est-ce la logique qui s’impose quand la donne politique prend les allures d’une équation sans inconnue.
Dans toutes les capitales où siègent les décideurs, de Washington à Moscou en passant par Londres, Paris, Bruxelles, Pékin ou Tokyo, tout le monde sait cela. Encore faudrait-il que les décideurs se décident à décider. Et que, donc, l’immunité totale d’Israël vis-à-vis du droit international soit levée.
Baudouin Loos
Le Soir du 18 mars 2015

Moncef Marzouki : «On aurait souhaité plus d’appui de l’Europe!»


marzouki

Le président de la république tunisienne tire le bilan de l’expérience post-dictature pour Le Soir. Il regrette qu’on n’ait pas pris la question de la corruption à bras-le-corps en Tunisie, demande plus aux Européens et… répond “oui et non!” à la question de savoir s’il veut rempiler.
Moncef Marzouki, l’un des plus célèbres opposants au régime de Ben Ali, dort au palais de Carthage depuis le 13 décembre 2011, onze mois exactement après la fuite du dictateur. De passage à Bruxelles pour le sommet UE-Afrique, il s’est confié au Soir.

Pouvez-vous tirer un bilan provisoire de votre présidence?

Je préfère parler de la Tunisie en général. Qui a eu trois crises à affronter en même temps: politique, sécuritaire et économique. On peut dire que nous avons surmonté le volet politique, avec l’adoption d’une constitution et la tenue d’élections avant la fin de cette année. Pour la sécurité, nous sommes tombés au mauvais moment, entre la révolte libyenne, égyptienne, syrienne, etc. Nous avons dû faire face à des actes terroristes, mais nous avons éradiqué le phénomène et la Tunisie est sûre maintenant. Quant à l’économie, elle a pris un sérieux coup avec la révolution qui a affecté les revenus du tourisme, mobilisé les revendications salariales, suscité des grèves et fait refluer les investissements étrangers. Avec ces trois crises concomitantes, le pays a pu parfois donner l’impression de chavirer, de sombrer dans le chaos.

L’expérience politique unique de la «troïka» (la coalition gouvernementale entre décembre 2011 et janvier 2014 emmenée par les islamistes d’Ennahda avec deux partis laïcs, dont le CPR fondé par Moncef Marzouki, NDLR) a constitué une approche pragmatique qui a consisté pour nous, paradoxe apparent, à travailler à une construction démocratique avec Ennahda pour dépasser la bipolarisation islamistes-laïques. Elle a permis la rédaction et l’adoption non sans difficultés d’une constitution consensuelle votée en janvier par 200 députés sur 217. Tout cela me porte à l’optimisme. Notre pays a souvent été près du gouffre mais il a tenu bon. Notamment grâce à notre très forte société civile et au fait que nous sommes un peuple homogène.

Avez-vous de regrets, pensez-vous à des erreurs commises?

Bien sûr. La plus grande erreur, stratégique, a été le fait du premier gouvernement de la troïka, sous Hamadi Jebali. Elle a consisté à chercher un modus vivendi avec ceux de l’ancien régime, à ne pas mettre en œuvre une lutte efficace contre la corruption et à faire attendre le lancement de la nécessaire justice transitionnelle. Cela a indigné les Tunisiens qui ont continué à voir les mêmes corrompus parader. Je le dis: il ne peut y avoir d’impunité et l’argent volé doit être rendu aux Tunisiens.

On voit en effet des anciens caciques du RCD au pouvoir sous la dictature se balader sur les plateaux de télévision, cela vous choque?

Et comment! Leur arrogance, leur mépris, leur faconde! Mais c’est illusoire, je crois: les électeurs sauront s’en souvenir.

A propos d’élections, votre parti qui avait terminé second pour la constituante en 2011 paraît moins fringant, craignez-vous pour lui?

J’en suis le fondateur mais n’en suis plus membre depuis que je suis président de la république. Je reste proche de ses idées et je rappelle qu’on ne donnait pas cher de sa peau à l’élection de 2011. La Tunisie a besoin d’un rassemblement de partis innovants, dans un spectre assez large, allant dans le sens de la révolution pour faire face à la contre-révolution, coupant tous les ponts avec l’ancien régime, comme un front patriotique.

Vous-mêmes avez accepté une présidence de la république amputée d’une bonne partie de ses prérogatives, à part la défense et les affaires étrangères, n’en concevez-vous pas de la frustration?

C’est moi qui ai théorisé le système. Le partage des pouvoirs entre le président et le Premier ministre a pour but d’éviter les tentations dictatoriales grâce à ce régime mixte, bicéphale. Ainsi le président contrôle l’armée, le Premier ministre la police. C’est certes un peu frustrant mais cela reste le meilleur moyen de consolider la démocratie pendant les prochaines années.

Pourtant, un de vos proches, Aziz Krichen, dit qu’Ennahda avait succombé à «la tentation hégémonique» et avait traité ses partenaires comme votre parti comme des «larbins»…

Je ne cautionne pas ce dernier mot mais tentation hégémonique il y a eu. C’est pourquoi j’ai poursuivi la stratégie d’union, pour dépasser le clivage islamistes/laïques.

Avez-vous envie de rempiler?

Oui et non! Oui car il reste beaucoup à faire, et non car c’est le métier le plus difficile au monde. Je me prononcerai un mois avant l’élection, qui doit avoir lieu avant la fin de cette année selon la Constitution. En attendant, je continue à travailler tous les jours pour contribuer à amener le bateau Tunisie à quai.

L’Union européenne était proche du dictateur, comment jugez-vous son action actuellement?

Le passé est le passé. Après le départ de Ben Ali, on aurait souhaité plus d’appui. Certes, nous sommes mal tombés, il y avait la Grèce, maintenant l’Ukraine. L’Europe a toujours plus regardé vers l’est que vers le sud. Elle n’a pas porté assez de considération aux printemps arabes, or ce séisme va se prolonger pendant des décennies, porteur de chances et de dangers. J’ai l’impression que l’Europe n’a pas de vision stratégique vis-à-vis du monde arabe. Exemple simple: il n’y a jamais de sommet UE-monde arabe. Or si nous basculons dans le chaos, comment l’Europe pourrait-elle s’en protéger?

Qu’attendez-vous, de l’argent?

Surtout des investissements. Et cette idée que j’ai lancée de transformer la dette en projets: nous payons notre dette en faisant travailler vos entreprises à des projets de développement chez nous. Tout le monde s’y retrouve. Le service de notre dette nous coûte 4 milliards de dinars par an (1,8 milliard d’euros), avec ma suggestion on pourrait doubler l’investissement régional.

Que vous répond-on en Europe?

Je n’ai qu’un faible écho jusqu’à présent. J’espère pouvoir capitaliser des soutiens venant des sociétés civiles et des partis politiques.

Un mot sur la Syrie, où le carnage continue?

C’est un cauchemar pour moi. Au sommet arabe il y a quelques jours, j’ai fait un appel de médecin à médecin (Moncef Marzouki est médecin et Bachar el-Assad ophtalmologue de formation, NDLR) et j’ai proposé qu’on envoie des médecins arabes au camp palestinien de Yarmouk à Damas. Je n’ai pas eu de réponse. Cet homme et son système sont psychotiques. Il n’y a rien à espérer d’eux. Ils sont insensibles à la cruauté. C’est un univers mental qui me dépasse. Le seul espoir qu’on peut entretenir repose sur un sursaut éventuel d’hommes de raison chez les Iraniens et chez les Russes. Sinon, ils détruiront la région.
Propos recueillis
par BAUDOUIN LOOS

Une version légèrement plus courte a été publiée dans les colonnes du Soir le jeudi 3 avril 2014.

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L’impasse syrienne


Sale temps pour la révolution syrienne. Rien ne va plus, ou presque. Des manifestations populaires contre le régime de 2011, il n’est plus guère question. Le stratagème de Bachar el-Assad, la communautarisation et la montée des haines, a fonctionné. Et comment ! Pourtant, rien n’est gagné, pour personne…

Qu’on se souvienne : dès avril 2011, le « raïs » s’était écrié que la Syrie faisait face à des terroristes djihadistes. Mais ceux-ci n’ont vraiment commencé à entrer en scène qu’en 2012. Notamment les centaines d’entre eux que le régime, curieusement, venait de… libérer. Sur le terrain, les rebelles, dont l’Armée syrienne libre, qui ne sont pas une armée mais une myriade de groupes hétéroclites sans commandement uni, ont quand même réussi à conquérir du terrain, dans les campagnes surtout, une moitié du pays au moins.

Mais en 2013, les choses sont allées de mal en pis. Les méthodes du régime – bombardements massifs de la population, arrestations, tortures, exécutions – ont rendu aiguë la problématique des réfugiés, qui sont environ sept millions (un tiers de la population syrienne !), dont plus de deux millions au Liban, en Turquie et en Jordanie, où ils vivent dans des conditions très précaires et passent un hiver actuellement dantesque.

On a pu croire que le déséquilibre des forces – et surtout le très létal monopole des airs du régime – allait être remis en cause par une intervention militaire, aérienne aussi, de la part des Américains et des Français, très remontés après des attaques chimiques le 21 août dernier dans des banlieues de Damas sous contrôle rebelles.

L’origine de ces attaques reste controversé, mais les menaces américaines ont tôt fait de convaincre Bachar et les siens de capituler sur ce point : en quelques semaines, l’affaire était entendue, les armes chimiques du régime vont être neutralisées, et tant pis pour l’orgueil de son chef, trop content de sauver sa peau et son aviation.

Barack Obama s’est donc résolu à annuler les frappes aériennes préparées. Au grand dam des Syriens sous les bombes et des rebelles. Ceux-ci se divisent désormais en de très nombreux camps : les débris de l’ASL (quand ils n’ont pas pris le chemin du grand banditisme), les nombreuses katiba (brigades) islamistes, les deux grands mouvements qui se réclament d’al-Qaïda (dont l’un, l’Etat islamique d’Irak et du Levant, multiplie les horreurs sans subir les foudres du régime) et enfin les Kurdes, qui consolident leur autonomie dans le nord-est du pays.

Alors, non seulement on reparle de diplomatie – une grande conférence devrait avoir lieu en Suisse en janvier – mais le pire, pour les rebelles, paraît acquis : la communauté internationale, face aux exactions hideuses des djihadistes, paraît même prête à réhabiliter Bachar, comme s’il représentait un moindre mal, lui qui n’hésite jamais – au grand jamais ! – à bombarder les hôpitaux, les boulangeries, enfin toute cible qui peut faire très mal à ces misérables qui ont osé défier l’autorité de son régime mafieux.

Personne ne semble capable de remporter une victoire définitive, même pas ce régime qui reçoit bien plus d’aide que le camp rebelle, lui qui dispose à loisir des armes russes, des conseillers iraniens, des miliciens chiites irakiens et des combattants du Hezbollah libanais.

Tout se passe comme si un conflit de longue durée, d’une âpreté inouïe, s’était engagé, dans lequel les acteurs régionaux, l’Iran, la Turquie, les pétromonarchies du Golfe sans parler des grandes puissances, sont impliqués à des degrés divers. Avec un perdant, déjà : le peuple syrien.

BAUDOUIN LOOS

LE SOIR – Samedi 28 décembre