Syrie : continuer l’« irresponsabilité exemplaire » ? BAUDOUIN LOOS



lundi 30 juillet 2012, 07:41

Jamais le différentiel de traitement entre la Libye et la Syrie n’a sauté aux yeux comme ces derniers jours. Une partie de la communauté internationale, dont l’Europe et les Etats-Unis, s’était portée au secours de Benghazi en mars 2011, alors que la ville entrée en rébellion armée se voyait menacer de massacre par la soldatesque loyale à Mouammar Kadhafi. Le massacre avait été empêché par l’intervention énergique décisive des aviations alliées. En Syrie, Damas puis Alep se sont insurgées contre l’oppression d’un régime sans scrupules. L’armée de ce régime a contre-attaqué. Elle a vaincu, pour le moment, dans la capitale. Et Alep, sous les bombes et les mitraillages, risque le pire.

Les alliés en question, embarrassés, multiplient les condamnations… rhétoriques. Même les armes légères n’arrivent qu’au compte-gouttes, quand elles arrivent, jusqu’aux rebelles. Les témoignages abondent en ce sens.

Les insurgés ont pour eux une foi inébranlable en la justesse de leur cause et en face on peut parier que d’aucuns renâclent à tirer sur le peuple dont ils sont issus. Mais le combat reste très inégal : les unités d’élite loyales disposent de chars d’assaut, d’hélicoptères de combat et n’ont sans doute pas encore utilisé toute la puissance de feu de leur artillerie et de leur aviation (pour ne pas évoquer les armes chimiques).

L’ampleur de la répression, les bombardements, les tueries, ne trompent pas. Comme le dit le Belge Thomas Pierret, spécialiste de la Syrie, « le régime a été forcé de tomber le masque et de révéler sa vraie nature : il n’est ni un Etat ni un gouvernement mais une force d’occupation militaire dont la survie repose sur la seule force brute ».

Alors, que faire ? La communauté internationale va-t-elle continuer à faire preuve, comme le note avec rancœur le père Paolo, ce jésuite expulsé de Syrie il y a deux mois, d’« une irresponsabilité exemplaire dans cette guerre entre le régime et son peuple » ?

L’Occident, dont Israël, craint que les « djihadistes », certes présents en Syrie mais très minoritaires, ne tirent les marrons du feu et ne s’emparent d’armes qu’ils retourneraient ensuite contre lui. Sans doute. Mais laisser le peuple mourir sous les bombes et les balles ne constitue pas la meilleure réponse à ce danger.

Les perspectives d’« après-Assad » demeurent floues et inquiétantes, mais le devoir des démocraties, si elles chérissent encore des valeurs morales, est d’aider une population agressée par un régime sans foi ni loi
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Chroniques de la révolution syrienne


samedi 28 juillet 2012, 17:48

Pierre Piccinin, jeune historien et politologue belge avait défrayé la chronique en mai quand il avait été arrêté en Syrie, torturé puis expulsé alors qu’il voyageait sans animosité envers le régime en place. Aujourd’hui, il continue ses « missions d’observation » en Syrie et il livre une chronique au Soir.

Chroniques de la révolution syrienne© AFP

Pierre Piccinin retourne en Syrie. Depuis les incidents de mai dernier, il pense fermement que le régime ne peut se réformer. Il a conservé ses contacts parmi l’opposition syrienne et a décidé d’y retourner, pour continuer ses « missions d’observation », comme il dit. « Le Soir » publiera ses chroniques en exclusivité. Voici la première livraison, envoyée samedi de Turquie.

I. La « Mère de toutes les batailles »

Antakya, Turquie (26 au 28 juillet 2012) – À l’annonce des événements qui se préparaient en Syrie, je me suis mis en route, tout droit de Tunis à Adana, dans l’est de la Turquie. De là, par la route, j’ai gagné Antakya, aux confins du pays.

Il ne reste rien de l’antique Antioche, mère des Églises chrétiennes d’Orient ; dans la province turque du Hatay, le Sandjak d’Alexandrette, arraché à la Syrie par la Turquie, en 1939, avec la complicité du Protectorat français, la vie paisible et morne des paysans suit son cours, pas même perturbée par les drames effroyables qui se jouent à quelques kilomètres de là, derrière la frontière syrienne.

Je devais y retrouver Manhal, un de mes contacts, rencontré à Hama en décembre 2011.

Il y coordonnait les manifestations et m’avait permis de visiter les dispensaires clandestins où les contestataires soignaient leurs blessés. Recherché en tant qu’activiste, sa vie était en grand danger et, fin juin, il avait été exfiltré vers la Turquie.

Depuis le début des événements, en mars 2011, Hama a été l’un des fiefs de la rébellion. Pendant des mois, ses habitants ont manifesté de manière pacifique ; beaucoup d’entre eux croyaient dur comme fer aux promesses de réformes du président Bachar al-Assad et condamnaient sévèrement les premiers signes de militarisation de la révolution, que j’avais déjà constatés lors de mon premier séjour d’observation, en juillet de la même année, à Homs notamment.

Mais, aujourd’hui, même à Hama, on espère l’arrivée de l’Armée syrienne libre (ASL) et, même à Hama, on prie pour une intervention occidentale. Parce que, aujourd’hui, Hama est sous le feu des snipers du gouvernement, qui empêchent tout rassemblement ; et l’armée occupe places et boulevards.

Et aussi, en mai, il y a eu les élections, ces « élections libres et ouvertes à l’opposition » promises par Bachar al-Assad. Oui, mais, voilà : les partis d’opposition ont été qualifiés de « mouvements terroristes » ; ils n’ont pas été autorisés à présenter leurs candidats. Et seule l’opposition « officielle », au service du régime, a pu participer au scrutin.

Depuis lors, les citoyens ont perdu toute confiance ; ils ne croient plus aux promesses. Et les autorités n’osent plus organiser les manifestations fleuves en soutien au président, qui inondaient de monde les rues de Damas ou d’Alep, comme j’avais pu le constater en janvier encore. Le gouvernement a peur, à présent, de voir cette foule se cabrer brusquement et hurler au départ de Bachar, à la fin de la dictature, et devenir incontrôlable.

Et le régime ne veut plus d’observateurs indépendants sur le sol syrien, aucun témoin. Même ceux qui ne lui étaient pas d’emblée défavorables et cherchaient à comprendre la réalité du conflit sont devenus persona non grata. J’en ai fait l’expérience en mai, lorsque, entré en Syrie par la frontière libanaise, pourtant muni d’un visa en règle, j’avais été arrêté par les moukhabarat, les services secrets, après seulement quelques jours : dans l’enfer de leur centrale de Homs, ils m’avaient administré une sévère correction, avant de m’expulser six jours plus tard ; le message était clair : je n’avais plus rien à faire là.

C’est que le régime, sûr de la protection que lui garantissent la Chine et la Russie, ne fait plus preuve d’aucune modération : depuis la mi-mai, l’armée bombarde massivement toutes les villes insurgées, sans plus se soucier des observateurs de l’ONU déployés en Syrie dans le cadre du Plan Annan ; et les services secrets arrêtent, tuent et torturent les manifestants. Ils ne s’en cachent plus ; ils ne se sont pas privés de me le faire savoir, lorsque j’étais en prison : j’ai tout vu, et on m’a cependant laissé partir.

Un an et quatre mois après le début des troubles, le gouvernement de Bachar al-Assad n’a plus aucune légitimité. Mais il tient toujours, grâce à l’inertie de l’Occident – qui n’a pas même accepté de donner des armes aux insurgés –, et il pourrait tenir encore longtemps et réussir à écraser la révolution.

C’est pourquoi plus de cent mille Syriens ont fui les zones des combats et s’entassent dans des villes de tentes, derrière les frontières d’Irak, de Jordanie, du Liban et de Turquie. L’affolement de ces dernières semaines en a précipités plus encore ; et il est temps que les Nations unies mobilisent les moyens nécessaires pour répondre à ce qui se dessine sous les traits d’une crise humanitaire.

C’est dans un des camps de réfugiés de la province de Hatay que je devais retrouver Manhal. Nous nous y étions donné rendez-vous. Mais, quand j’y suis arrivé, il était déjà reparti. Il m’avait laissé un message : « Je ne peux pas rester là, sans rien faire ; je ne veux pas finir comme les Palestiniens, qui vivent dans des camps depuis soixante ans ; ma maison est à Hama, c’est là que je veux vivre ; c’est chez moi ; tant pis pour les risques ; je pars au combat ».

J’ai en revanche retrouvé des habitants de Tal-Biseh, une petite ville au nord de Homs. Le 16 mai, la veille de mon arrestation, j’y avais rencontré l’ASL, qui tenait la ville ; j’étais le seul observateur sur place, et ils m’avaient fait toute une fête. Quelques jours après mon retour en Belgique, j’avais appris que Tal-Biseh était soumise à d’intenses bombardements. Mes contacts à l’intérieur de la ville m’avaient informé que plus de 80 % de la population avaient fui. Peu après, j’avais reçu leur dernier message : « L’armée est dans la ville ; nous sommes tout seuls ; personne ne nous aide ; mais souviens-toi de nous ». Je me souviens d’eux…

Ces gens, démunis, qui vivent sous les tentes de l’armée turque, sans même savoir si leur maison est encore debout, n’ont pas pu me dire si Tal-Biseh tenait encore ou si l’ASL y avait été vaincue.

Il n’est pas aisé d’accéder aux camps de réfugiés : l’ambassade de Turquie à Bruxelles m’en avait refusé l’autorisation, « par respect pour l’intimité des personnes réfugiées » (sic) et, sur place, la procédure demande plusieurs jours d’attente, pour obtenir une réponse souvent négative. Les hôtels d’Antakya sont emplis de journalistes qui attendent en vain. Les autorités turques ne souhaitent pas la présence d’observateurs étrangers, et pour cause…

Alors que la Turquie entend gérer seule l’afflux de réfugiés qui arrivent sur son sol, refusant l’aide proposée par d’autres États, les conditions de vie dans la dizaine de camps établis tout le long de la frontière sont proprement effarantes. C’est du moins ce que j’ai pu constater au camp d’Altinózü, au sud d’Antakya, l’un des trois sites d’accueil de la province de Hatay ; et ce n’est pourtant pas le pire, à en croire les contacts qui m’ont permis d’y pénétrer.

Les barbelés qui entourent le camp ne sont en effet pas partout infranchissables : un menuisier, voisin du camp qui jouxte la bourgade, nous a laissé monter sur le toit de sa maison, depuis lequel il est possible, le soir tombé, de se laisser glisser dans le camp à l’aide de cordages…

Tout de même mieux organisé que les camps de réfugiés au Liban, dont celui de Wadi Khaled, que j’avais visité en mai dans les mêmes conditions, le camp d’Altinózü se compose de vastes hangars de tôle, auxquels ont été ajoutées quelques files de tentes juxtaposées, à l’enseigne du Croissant-Rouge turc. Pas une herbe, pas un arbre. Par 42ºC à l’ombre.

Le manque de place est tel que chaque tente abrite deux et parfois même trois familles, entassées dans l’air suffoquant et moite qui accable la province de Hatay tout l’été durant, tandis que de nouveaux réfugiés arrivent tous les jours.

L’eau potable manque. Les sanitaires sont insuffisants et les toilettes débordent. Et les denrées se vendent à prix d’or, en fonction d’un marché noir et d’une pénurie cyniquement entretenus par les gardiens du camp eux-mêmes, qui trouvent dans le malheur des familles réfugiées une manne inespérée… Dès lors, la nourriture fait parfois défaut, car, coupées de leurs parentèle et sans revenus, ces familles n’ont pas toutes la possibilité de s’approvisionner régulièrement.

« Nous sommes reconnaissants au gouvernement turc de nous donner l’asile », m’a confié Samou, un jeune chrétien, arrivé au camp début juin. « Mais les policiers ne nous aiment pas ; ils n’aiment pas les Syriens et ils exploitent notre malheur tous les jours ; ils n’ont aucune pitié : moi, je préférerais être dans ma maison, avec mes sœurs, et boire le vin frais sous la treille du jardin, mais vous savez bien ce qui se passe, chez nous ; ici, parfois, on n’a même pas d’eau pour se laver. »

Aussi, les coups de colère sont presque quotidiens. Les pauvres gens sont à bout et certains ont déjà décidé de prendre le risque de retourner vivre dans ce qui reste de leur village. « Ils ne veulent pas de nous, ici, m’a lancé une vielle femme. C’est pour cela qu’ils ne nous donnent rien à manger ; pour qu’on s’en aille et qu’on les laisse tranquilles. »

Mais la plupart n’a pas le choix : ce sont les familles des combattants de l’ASL, qui les ont mises ici à l’abri. En Syrie, ils sont connus ; c’est principalement le cas des déserteurs. Et la vie de leurs proches est dès lors menacée par les représailles du régime, qui veut faire des exemples pour dissuader d’autres militaires d’abandonner l’armée régulière. Mais, sachant leur famille à l’abri, les hommes peuvent aller se battre pour renverser la dictature : « Pourquoi je me bats ? », m’a répondu Mounir, quarante-deux ans, sunnite. « Vous ne savez pas, vous, en Europe, ce que c’est d’être humilié tout le temps : il faut payer des pots-de-vin pour tout ; il faut payer la police ; ils peuvent prendre votre maison, s’ils veulent. On a pris l’appartement de mon cousin ; un homme qu’il ne connaît pas s’est installé chez lui ; il a demandé des comptes au gouvernorat, et on l’a arrêté : les policiers l’ont frappé en prison pendant trois jours ; je n’ai pas reconnu sa figure quand il est sorti, sauf ses yeux. Moi, je ne veux rien que vivre avec ma femme et mes enfants ; c’est tout. On a une chance de pouvoir changer ça ; c’est pour ça que je me bats ».

Ce samedi soir, je rejoindrai une unité de l’ASL. Les hommes m’attendent à la frontière, dont ils contrôlent plusieurs postes douaniers ; nous avons rendez-vous à Gaziantep, une petite ville, à un long jet de pierre de la Syrie.

Avant d’entrer à nouveau en Syrie, j’ai demandé que l’on m’apprenne à utiliser correctement une Kalachnikov, la seule arme à disposition des rebelles. Si nous rencontrions un problème… Je ne veux en effet en aucun cas retomber dans les griffes des services secrets.

On peut bien sûr être très critique concernant la révolution syrienne. Je l’ai été, je le suis encore, et j’estime qu’il s’agit là d’une saine démarche. Mais il ne faut pas perdre de vue qu’elle se débat dans des conditions extrêmes, sans aide extérieure et face à la machine de guerre d’un régime politique impitoyable, qui lui fait payer un lourd tribut en victimes civiles plus encore que militaires.

Il ne faut donc pas se laisser distraire par des constatations certes pertinentes, mais secondaires, et oublier que les revendications des insurgés sont honnêtes et légitimes…

J’entrerai avec ces hommes dans un pays en guerre, dont le gouvernement menace maintenant d’utiliser des armes chimiques.

Depuis le vendredi 20 juillet, l’ASL a déclenché une vaste offensive dans cette région, autour d’Alep (dans le nord de la Syrie). Les massacres se sont succédé depuis deux mois, et il n’est plus temps de tergiverser : « Il faut gagner ou mourir », m’a écrit Manhal.

Peu avant, elle avait lancé la « Bataille de libération de Damas ». Ce fut un échec… Faute d’un soutien des démocraties occidentales, toujours imperturbables face à l’assassinat du peuple syrien par l’arsenal militaire du régime baathiste, l’ASL a dû reculer devant les compagnies de chars d’assaut et le déploiement d’hélicoptères de combats dans le ciel de la capitale.

Et les quartiers insurgés ont été « nettoyés » des « terroristes », selon le jargon de la propagande mise en œuvre par la télévision d’État.

Le président Assad l’avait annoncé : désormais, c’est dans le nord, le long de la frontière turque, que l’armée régulière va concentrer ses efforts. C’est sur Alep, Idlib, Hama, Rastan, Tal-Biseh, Homs… qu’est menée une contre-offensive d’envergure, dont l’objectif est l’élimination totale de la résistance à la dictature.

Avec les soldats de l’ASL, nous marchons en direction de cette contre-offensive, qui a commencé ce matin et dont les mouvements les plus décisifs sont pour les prochains jours…

Car ce n’est plus de Damas qu’il s’agit aujourd’hui. Aujourd’hui, c’est ici, à Alep, que va se jouer la « Mère des Batailles », selon les termes du président Assad ; c’est maintenant l’heure de la Bataille de Syrie.

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A la veille des Jeux olympiques, l’impossible neutralité des sportifs syriens


A 10 jours de l’ouverture des 37e Jeux olympiques d’été, il semble acquis que le président de l’Union générale des sports en Syrie, qui est également le chef du Comité olympique syrien, ne sera pas présent à Londres. Considérant que Mouwaffaq Joumaa, général à la retraite, est trop étroitement lié à la personne et au régime de Bachar Al-Assad, engagé dans une entreprise inacceptable de répression de sa population, les autorités britanniques ont refusé de lui adresser une invitation. Il s’agit là d’un revirement et d’une prise de conscience notable : à la mi-mars dernier, ces mêmes autorités avaient convié l’intéressé et une demi-douzaine d’autres membres du Comité olympique syrien, parmi lesquels des militaires, à une cérémonie préliminaire qui avait provoqué le mécontentement de l’opposition.

Mouwaffaq Joumaa

Originaire du village de Houch Arab, une petite agglomération située sur la route qui mène de Rankous à Yabroud, en surplombant le village de Maaloula, le général Joumaa appartient à une famille sunnite qui jouit dans la région d’une réputation d’honorabilité. Lui-même est un homme respecté, et son action à la tête de l’Union générale des sports, où il a été nommé en février 2010 après avoir assumé la responsabilité de l’éducation physique au sein des forces armées syriennes, était unanimement saluée. Dans le cadre de la lutte contre la corruption, il n’avait pas hésité à s’en prendre à la fédération syrienne de football et à traîner ses dirigeants en justice.

Mais avec la révolution, les choses ont changé. Certes, retiré de la vie militaire active, il n’a pas participé directement à la répression. Mais, d’une part, il n’a jamais condamné les représailles exercées par ses anciens camarades contre la population syrienne, assimilées par les organisations de défense des droits de l’homme à des crimes contre l’humanité. Il a personnellement avalisé, d’autre part, le renvoi de plusieurs sportifs dans diverses disciplines, coupables d’avoir exprimé à haute voix des critiques sur la politique du régime en place. Enfin, il ne s’est pas opposé à la mise à disposition des forces dites « de maintien de l’ordre » d’un certain nombre de membres de clubs sportifs n’ayant pas précisément pour vocation de servir de supplétifs à un pouvoir quelconque…

Coordination de Houch Arab et Asal al Ward

Certains déplorent pourtant la décision des autorités. D’abord parce qu’ils trouvent à Mouwaffaq Joumaa des excuses. N’étant « que » sunnite, bien que général – et bien que installé à la tête des sports en Syrie… qui n’a plus depuis longtemps de ministre en charge de la jeunesse et des sports – il ne dispose guère de plus d’autorité dans ses nouvelles fonctions qu’il n’en avait dans ses responsabilités précédentes. Ensuite, parce qu’ayant perdu plusieurs membres de sa famille lors des opérations menées par l’armée contre les villages en révolte de Rankus, Asal al Ward et Houch Arab, au cours du mois de février 2012, il aurait pu – c’est du moins ce qu’ils espéraient – profiter de l’occasion de sa présence à Londres pour faire à son tour défection et annoncer son ralliement à la révolution et à l’Armée syrienne libre.

Les athlètes syriens ne seront pas pour autant laissés à eux-mêmes. Alors que la Syrie a sélectionné une dizaine de compétiteurs (deux en athlétisme, en natation et en haltérophilie, et un en équitation, au tir, à la boxe et en cyclisme), la délégation officielle comprendra cinq personnalités : Firas Moalla (secrétaire général du Comité olympique syrien), Maher Khayyata (vice-président de l’Union générale des sports), Kamel Chbib (président de l’Union syrienne de boxe), Mohsen Al Abbas (président de l’Union syrienne d’athlétisme) et Ziyad Hadid (président de l’Union syrienne de natation). Avec un cadre pour deux athlètes, le ratio correspond davantage à un comité de surveillance qu’à un encadrement. Surtout s’agissant d’obligés du régime comme Maher Khayata, qui est député à l’Assemblée du peuple, neveu par sa mère de l’ancien premier ministre Mohammed Naji Otri… et parent par alliance de l’ancien chef des moukhabarat de la Sécurité d’Etat à Alep durant les années 1980, le général Omar Hamida…

En revanche, certains Syriens se sont émus de l’autorisation accordée par les autorités britanniques à la participation du cavalier Ahmed Hamcho (19 ans). Il bénéficie de moyens financiers hors du commun, mais ses qualités sportives sont indéniables. En dépit de son jeune âge, il a démontré sur nombre de terrains et à de multiples occasions, lors de concours d’équitation dans divers pays arabes, une grande maîtrise dans sa discipline. Si sa présence apparaît discutable, ce n’est pas parce qu’il est le fils du richissime homme d’affaires Mohammed Hamcho, proche associé de Maher Al-Assad, propagandiste du régime via sa participation à la chaîne de télévision privée Al Dounia et co-financier des chabbiha, désormais universellement connus pour la cruauté dont ils font montre dans le « rétablissement de l’ordre ». C’est parce qu’il a clairement déclaré, au Times londonien, à l’approche du rendez-vous olympique, qu’il « apporte son soutien constant au gouvernement syrien conduit par le président Bachar Al-Assad », qui ne « commet aucune faute lorsqu’il lutte contre la violence croissante en Syrie ».

Selon lui, le gouvernement syrien « protège uniquement les gens contre les hommes armés et les terroristes qui bombardent les civils », et il « espère qu’il en viendra à bout ». Pour faire bonne mesure, il a ajouté que, « lors des Jeux, il se considèrerait comme le représentant non seulement du peuple syrien, mais également du président Al-Assad ». Ces propos ont paru inadmissibles à certains de ses compatriotes, qui savent que le chef de l’Etat syrien n’est plus le bienvenu dans l’ensemble des pays de l’Union européenne. Considérant qu’il y avait d’autres endroits pour faire de la politique et assurer la promotion de la « sagesse présidentielle », ils ont soumis à signature une pétition destinée à interdire la participation aux Jeux du jeune homme. A la date de ce jour, elle reste ouverte…

Ahmed Hamcho

Un autre mini-scandale entoure la présence, au sein de la délégation syrienne, d’un oncle maternel du jeune cavalier, qui répond au nom de Fadi Al-Dabbas. Il est présenté sur la liste officielle de la délégation comme « cadre administratif » de l’équitation. Or, s’il est exact que l’intéressé est le frère de Rania Al-Dabbas, femme de Mohammed Hamcho, il n’a rien à voir avec l’équitation. Sa présence a tout simplement été imposée par l’un de ces décideurs de l’ombre qui font en Syrie la pluie et le beau temps, en échange, souvent si ce n’est toujours, d’avantages et de rémunérations.

A la veille de l’ouverture des Jeux, on rappellera que, en Syrie, des dizaines de sportifs ont été tués (23), blessés (6) ou emprisonnés (38) depuis le 15 mars 2011, parce qu’ils estimaient, à l’inverse du jeune Ahmed Hamcho, que la politique de leur gouvernement était inadmissible et que, puisque Bachar Al-Assad ne pouvait pas ou ne voulait pas traduire ses promesses de réformes en actes, il devait s’en aller et laisser la place. Certains, comme le gardien de l’équipe nationale espoir de football, Abdel-Baset Sarout, ont pris des risques considérables et joué un rôle remarquable dans l’animation de la protestation.

Abdel-Baset Sarout

On indiquera également que, pour marquer leur distance avec les structures étatiques et pour souligner l’apport des sportifs syriens à la révolution, une Ligue des sportifs syriens libres a été créée, quelques mois après le début de la contestation. Elle fournit, sur la page Facebook qu’elle a ouverte le 5 janvier 2012, des chiffres et des informations. On y apprend que, le 15 juillet 2012, alors que les sportifs représentant la Syrie s’apprêtaient à partir pour Londres, les services de sécurité ont arrêté à son domicile de Lattaquié et remis aux moukhabarat de l’armée de l’air Moustapha Chakouch, gardien de but de l’équipe nationale de football et du club de Tichrin. Ils n’ont évidemment fourni aucune explication sur les raisons de cette mise en détention. L’intéressé n’avait aucune activité politique connue.

Mais, comme les témoignages d’écrivains et d’artistes en ont précédemment fourni de multiples illustrations, en Syrie, l’absence d’activité ne préserve nullement ceux dont le régime attend qu’ils « renvoient l’ascenseur ». Puisqu’il les a laissés libres de travailler et d’acquérir une réputation, ce qui est déjà beaucoup, ils doivent désormais mettre leur image et leur popularité au service de sa politique et de sa propagande. Ceux qui hésitent ou s’y refusent sont considérés comme des traîtres. Et ils ne doivent pas s’étonner d’en subir les conséquences…

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VIncent Geisser, « Mouloud Aounit, une marche pour l’égalité »


Le 93 au cœur de la république d’Aubervilliers appelle à soutenir le film de Vincent Geisser et Jean-Michel Riera sur Mouloud Aounit.

Pourquoi soutenir ce film? Ce film propose de retracer un parcours militant, celui de Mouloud Aounit, enfant d’Algérie, « fils de bougnoule » et d’Aubervilliers, formé à l’éducation populaire dans les « banlieues rouges » de la France des années 60 et de leur forte culture ouvrière, puis devenu le président d’une des principales organisations françaises de défense des droits de l’Homme.  Cette histoire se confond avec celle de tous les grands combats pour l’égalité et contre tous les racismes des trente dernières années.

Nous allons aussi vous raconter une histoire de l’immigration en France, principalement algérienne, mais pas n’importe quelle histoire : une histoire politique de cette immigration où de jeunes militants qui, en détruisant les rêves de leurs pères accrochés au mythe du retour, ont revendiqué avec force les valeurs républicaines et leur appartenance à la communauté nationale.

Comment soutenir le film ?

« On a été seuls si longtemps à Alep… »


Le Monde.fr | 26.07.2012 à 10h44 • Mis à jour le 26.07.2012 à 14h32

Par Florence Aubenas

Le poste de police de Shahar, à Alep, est tombé aux mains de l'Armée syrienne libre au terme d'une journée de combat.

A Alep, on venait de loin – et jusque des villes alentours – pour acheter des légumes au marché de Shahar. En cette saison, la rue principale aurait été rouge de tomates, rangées dans des centaines de casiers en bois sur le seuil des boutiques. Depuis le début de la révolte contre le régime de Bachar Al-Assad, il y a quinze mois, il n’y a plus ni marché, ni tomates, ni trottoir rempli de monde. Plus rien, sauf le commissariat, adossé au cimetière. Par crainte d’une attaque, la police avait annexé la plus grande partie de la rue.

Mercredi après-midi, le poste principal de Shahar est encerclé par les troupes de l’Armée syrienne libre (ASL), entrées en force dans Alep depuis trois jours. Dans un pays tenu par la peur depuis plus de quarante ans, l’opération représente bien plus que la prise d’un simple commissariat de quartier. « Entrer en vainqueur et voir enfin ce qu’il y a là-dedans : c’est un fantasme total, quelque chose que je n’aurais jamais imaginé il y a encore six mois », dit un officier de l’armée libre.

Des sacs de sable et une guérite vide – ornée d’un portrait de Bachar Al-Assad assez grand pour être visible de loin – gardent des portes en fer fermées. Derrière, il y aurait « une vingtaine de policiers embusqués », croit savoir un policier, et dans la cave, des prisonniers, arrêtés dans le cadre de l’insurrection. Ces prisonniers-là ont eu de la chance, explique, de son côté, un étudiant en médecine de la faculté d’Alep. Il raconte le campus de l’université envahi par des chabihas – les hommes de main du régime – le lendemain d’une manifestation, ses copains qu’il a vu jetés par la fenêtre du cinquième étage de la cité universitaire, d’autres découpés au sabre, une vingtaine en tout, selon lui. « Les chabihas n’ont même pas cherché à arrêter les meneurs, se souvient l’étudiant. Ils tuaient qui était là. »

C’était quand ? L’étudiant se trouble. Il y a deux mois, peut-être. Il ne sait plus. On dirait qu’il ne veut plus se souvenir, qu’il va pleurer. C’est la première fois qu’il raconte ça. « On a été seuls si longtemps à Alep, pas d’ONG, pas d’observateurs internationaux, pas de journalistes, dit-il. Même avec des gens de la ville, on n’osait pas en parler, de peur d’être accusé de terrorisme. » Il a 21 ans et tient un des centres médicaux de la ville, tout seul. « Aucun autre docteur ne veut plus venir depuis que trois autres ont été brûlés vifs. »

Devant le commissariat, les soldats des Forces armées libres sont embusqués chez un vendeur de sandwiches. Ils fabriquent des bombes avec toutes les bouteilles de Butagaz du quartier, des cocktails Molotov avec ce qu’ils trouvent. Toujours ce problème d’armement. Ils ont bien reçu des munitions et des kalachnikovs, mais rien d’autre. Un avion de chasse passe au-dessus des têtes, puis un hélicoptère qui tiraille.

Tout à coup, quatre types sortent en courant du commissariat, criant qu’ils se rendent. Ils sont alignés, bras en l’air. Ça crie dans tous les sens. Ils tremblent.

A qui peut bien parler le petit gros, qui a quand même trouvé le moyen de baisser un de ses bras pour répondre au téléphone? C’est lui que désigne soudain un soldat insurgé : il doit aller décrocher le portrait de Bachar Al-Assad sur la guérite. Le jeter à terre. Le piétiner avec ses trois autres collègues. Et ils le font. Dans la rue, une foule crie « Allah akbar! », tandis que, ici et là, de petits groupes restent silencieux.

BANALITÉ EFFRAYANTE

Vers 18 heures mercredi, le commissariat est pris d’assaut: 7 morts au moins, 13 prisonniers dont le chef de police. On pousse la porte. Tout le monde se bouscule pour voir enfin à quoi ça ressemble. Et on entre dans des locaux d’une banalité effrayante, avec des jeux de cartes, des théières, tout le petit bazar de la vie de bureau.

Chez le chef, un coffre-fort est forcé à grands coups de pied. Il s’ouvre enfin sur un bric-à-brac de rapines, des cigarettes de luxe à bout doré, un phare antibrouillard, des collections de clés USB, une casquette « I love New York City ». Dans la cave, un prisonnier – le seul – est aussitôt libéré sans aucune question. Les hommes de l’ASL sont déjà en train d’embarquer les armes, les matraques, les munitions, les voitures.

Les casiers de fer, où les policiers rangeaient leurs affaires, sont grands ouverts. A l’intérieur, là où tous les policiers du monde collent des photos de charme ou celle de leur famille, ceux-là ont fait de petits autels à la dévotion du président Al-Assad : des images découpées dans les journaux, soigneusement collées sur les parois de métal avec des enjolivements et des coquetteries représentent Bachar à la plage, Bachar soldat, Bachar en famille.

Quelqu’un demande: « Mais il n’y a pas un endroit où on torturait? » Et un soldat: « Un endroit spécial ? Non, c’est partout. »

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