A la veille des Jeux olympiques, l’impossible neutralité des sportifs syriens


A 10 jours de l’ouverture des 37e Jeux olympiques d’été, il semble acquis que le président de l’Union générale des sports en Syrie, qui est également le chef du Comité olympique syrien, ne sera pas présent à Londres. Considérant que Mouwaffaq Joumaa, général à la retraite, est trop étroitement lié à la personne et au régime de Bachar Al-Assad, engagé dans une entreprise inacceptable de répression de sa population, les autorités britanniques ont refusé de lui adresser une invitation. Il s’agit là d’un revirement et d’une prise de conscience notable : à la mi-mars dernier, ces mêmes autorités avaient convié l’intéressé et une demi-douzaine d’autres membres du Comité olympique syrien, parmi lesquels des militaires, à une cérémonie préliminaire qui avait provoqué le mécontentement de l’opposition.

Mouwaffaq Joumaa

Originaire du village de Houch Arab, une petite agglomération située sur la route qui mène de Rankous à Yabroud, en surplombant le village de Maaloula, le général Joumaa appartient à une famille sunnite qui jouit dans la région d’une réputation d’honorabilité. Lui-même est un homme respecté, et son action à la tête de l’Union générale des sports, où il a été nommé en février 2010 après avoir assumé la responsabilité de l’éducation physique au sein des forces armées syriennes, était unanimement saluée. Dans le cadre de la lutte contre la corruption, il n’avait pas hésité à s’en prendre à la fédération syrienne de football et à traîner ses dirigeants en justice.

Mais avec la révolution, les choses ont changé. Certes, retiré de la vie militaire active, il n’a pas participé directement à la répression. Mais, d’une part, il n’a jamais condamné les représailles exercées par ses anciens camarades contre la population syrienne, assimilées par les organisations de défense des droits de l’homme à des crimes contre l’humanité. Il a personnellement avalisé, d’autre part, le renvoi de plusieurs sportifs dans diverses disciplines, coupables d’avoir exprimé à haute voix des critiques sur la politique du régime en place. Enfin, il ne s’est pas opposé à la mise à disposition des forces dites « de maintien de l’ordre » d’un certain nombre de membres de clubs sportifs n’ayant pas précisément pour vocation de servir de supplétifs à un pouvoir quelconque…

Coordination de Houch Arab et Asal al Ward

Certains déplorent pourtant la décision des autorités. D’abord parce qu’ils trouvent à Mouwaffaq Joumaa des excuses. N’étant « que » sunnite, bien que général – et bien que installé à la tête des sports en Syrie… qui n’a plus depuis longtemps de ministre en charge de la jeunesse et des sports – il ne dispose guère de plus d’autorité dans ses nouvelles fonctions qu’il n’en avait dans ses responsabilités précédentes. Ensuite, parce qu’ayant perdu plusieurs membres de sa famille lors des opérations menées par l’armée contre les villages en révolte de Rankus, Asal al Ward et Houch Arab, au cours du mois de février 2012, il aurait pu – c’est du moins ce qu’ils espéraient – profiter de l’occasion de sa présence à Londres pour faire à son tour défection et annoncer son ralliement à la révolution et à l’Armée syrienne libre.

Les athlètes syriens ne seront pas pour autant laissés à eux-mêmes. Alors que la Syrie a sélectionné une dizaine de compétiteurs (deux en athlétisme, en natation et en haltérophilie, et un en équitation, au tir, à la boxe et en cyclisme), la délégation officielle comprendra cinq personnalités : Firas Moalla (secrétaire général du Comité olympique syrien), Maher Khayyata (vice-président de l’Union générale des sports), Kamel Chbib (président de l’Union syrienne de boxe), Mohsen Al Abbas (président de l’Union syrienne d’athlétisme) et Ziyad Hadid (président de l’Union syrienne de natation). Avec un cadre pour deux athlètes, le ratio correspond davantage à un comité de surveillance qu’à un encadrement. Surtout s’agissant d’obligés du régime comme Maher Khayata, qui est député à l’Assemblée du peuple, neveu par sa mère de l’ancien premier ministre Mohammed Naji Otri… et parent par alliance de l’ancien chef des moukhabarat de la Sécurité d’Etat à Alep durant les années 1980, le général Omar Hamida…

En revanche, certains Syriens se sont émus de l’autorisation accordée par les autorités britanniques à la participation du cavalier Ahmed Hamcho (19 ans). Il bénéficie de moyens financiers hors du commun, mais ses qualités sportives sont indéniables. En dépit de son jeune âge, il a démontré sur nombre de terrains et à de multiples occasions, lors de concours d’équitation dans divers pays arabes, une grande maîtrise dans sa discipline. Si sa présence apparaît discutable, ce n’est pas parce qu’il est le fils du richissime homme d’affaires Mohammed Hamcho, proche associé de Maher Al-Assad, propagandiste du régime via sa participation à la chaîne de télévision privée Al Dounia et co-financier des chabbiha, désormais universellement connus pour la cruauté dont ils font montre dans le « rétablissement de l’ordre ». C’est parce qu’il a clairement déclaré, au Times londonien, à l’approche du rendez-vous olympique, qu’il « apporte son soutien constant au gouvernement syrien conduit par le président Bachar Al-Assad », qui ne « commet aucune faute lorsqu’il lutte contre la violence croissante en Syrie ».

Selon lui, le gouvernement syrien « protège uniquement les gens contre les hommes armés et les terroristes qui bombardent les civils », et il « espère qu’il en viendra à bout ». Pour faire bonne mesure, il a ajouté que, « lors des Jeux, il se considèrerait comme le représentant non seulement du peuple syrien, mais également du président Al-Assad ». Ces propos ont paru inadmissibles à certains de ses compatriotes, qui savent que le chef de l’Etat syrien n’est plus le bienvenu dans l’ensemble des pays de l’Union européenne. Considérant qu’il y avait d’autres endroits pour faire de la politique et assurer la promotion de la « sagesse présidentielle », ils ont soumis à signature une pétition destinée à interdire la participation aux Jeux du jeune homme. A la date de ce jour, elle reste ouverte…

Ahmed Hamcho

Un autre mini-scandale entoure la présence, au sein de la délégation syrienne, d’un oncle maternel du jeune cavalier, qui répond au nom de Fadi Al-Dabbas. Il est présenté sur la liste officielle de la délégation comme « cadre administratif » de l’équitation. Or, s’il est exact que l’intéressé est le frère de Rania Al-Dabbas, femme de Mohammed Hamcho, il n’a rien à voir avec l’équitation. Sa présence a tout simplement été imposée par l’un de ces décideurs de l’ombre qui font en Syrie la pluie et le beau temps, en échange, souvent si ce n’est toujours, d’avantages et de rémunérations.

A la veille de l’ouverture des Jeux, on rappellera que, en Syrie, des dizaines de sportifs ont été tués (23), blessés (6) ou emprisonnés (38) depuis le 15 mars 2011, parce qu’ils estimaient, à l’inverse du jeune Ahmed Hamcho, que la politique de leur gouvernement était inadmissible et que, puisque Bachar Al-Assad ne pouvait pas ou ne voulait pas traduire ses promesses de réformes en actes, il devait s’en aller et laisser la place. Certains, comme le gardien de l’équipe nationale espoir de football, Abdel-Baset Sarout, ont pris des risques considérables et joué un rôle remarquable dans l’animation de la protestation.

Abdel-Baset Sarout

On indiquera également que, pour marquer leur distance avec les structures étatiques et pour souligner l’apport des sportifs syriens à la révolution, une Ligue des sportifs syriens libres a été créée, quelques mois après le début de la contestation. Elle fournit, sur la page Facebook qu’elle a ouverte le 5 janvier 2012, des chiffres et des informations. On y apprend que, le 15 juillet 2012, alors que les sportifs représentant la Syrie s’apprêtaient à partir pour Londres, les services de sécurité ont arrêté à son domicile de Lattaquié et remis aux moukhabarat de l’armée de l’air Moustapha Chakouch, gardien de but de l’équipe nationale de football et du club de Tichrin. Ils n’ont évidemment fourni aucune explication sur les raisons de cette mise en détention. L’intéressé n’avait aucune activité politique connue.

Mais, comme les témoignages d’écrivains et d’artistes en ont précédemment fourni de multiples illustrations, en Syrie, l’absence d’activité ne préserve nullement ceux dont le régime attend qu’ils « renvoient l’ascenseur ». Puisqu’il les a laissés libres de travailler et d’acquérir une réputation, ce qui est déjà beaucoup, ils doivent désormais mettre leur image et leur popularité au service de sa politique et de sa propagande. Ceux qui hésitent ou s’y refusent sont considérés comme des traîtres. Et ils ne doivent pas s’étonner d’en subir les conséquences…

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