Même Gandhi pourrait comprendre la violence des Palestiniens  


Gideon Levy • Haaretz • 8 octobre 2015 •

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Camouflés derrière une brume de l’argumentaire de l’auto-défense, de la propagande médiatique, de l’incitation, du lavage de cerveau et de l’a victimisation de ces derniers jours, la seule question qui s’impose est celle -ci : Qui a raison?

Il ne reste plus aucun argument justifiable dans l’arsenal d’Israël, recevable par une personne normale. Même Mahatma Gandhi aurait compris les raisons de cette explosion de violence palestinienne. Même ceux qui redoutent la violence, qui la considèrent comme immorale et inutile, ne n’y peuvent rien : ils comprennent très bien pourquoi ça explose périodiquement. La question serait même : pourquoi ça n’arrive pas plus souvent.

De la question :  » qui a commencé » à la question « qui est à blâmer », la réponse est évidente : Israël, et seulement Israël. Ça ne veut pas dire que les Palestiniens sont irréprochables, mais il faut blâmer avant tout Israël. Tant qu’Israël ne prend pas conscience de cette responsabilité qui est la sienne, le pays n’a aucun fondement pour exiger la moindre chose des Palestiniens. Tout le reste est propagande de bas étage.

Hanan Ashrawi, ancienne militante et représentante du peuple palestinien a écrit récemment : les Palestiniens sont le seul peuple sur terre à qui on demande de garantir la sécurité de l’occupant, alors que l’état d’Israël est le seul pays à exiger d’être protégé des victimes qu’il cause . Alors, que répondre ?

Ainsi que le président palestinien Mahmoud Abbas l’a demandé dans une interview à Haaretz, « Comment voulez-vous que la rue palestinienne réagisse après la mort de l’adolescent Mohammed Abu Khdeir brûlé vif, après l’incendie provoqué  par les colons de la maison de Dawabsheh  sous les yeux des soldats israéliens qui n’ont pas bougé ?  » Et comment répondre ?

Aux 100 ans de la dépossession de l’état de la Palestine, ainsi qu’aux 50 ans d’oppression, il faut ajouter les années les plus récentes, si imprégnées de l’arrogance israélienne que ça nous explose une fois de plus à la figure.

Ce sont les années pendant lesquelles Israël pensait qu’il pouvait faire n’importe quoi et n’en payer aucun prix. On pensait que le ministre de la défense pouvait se vanter de connaître l’identité des meurtriers de Dawabsheh et ne pas les arrêter, et que les Palestiniens se retiendraient. On pensait aussi qu’il pouvait y avoir, presque chaque semaine un garçon ou un adolescent  tués par des soldats, et que les Palestiniens resteraient calmes.

On pensait que dirigeants militaires et politiques pouvaient soutenir les crimes sans que personne ne soit poursuivi. On pensait que les maisons pourraient être détruites, les bergers expulsés, que les Palestiniens accepteraient tout humblement. On pensait que ces colons-voyous pourraient endommager, brûler et agir comme si les biens palestiniens étaient les leurs et que les Palestiniens s’inclineraient.

On pensait que les soldats israéliens pouvaient débouler dans les foyers palestiniens toutes les nuits et semer la terreur, humilier et arrêter des gens. Que l’on pouvait arrêter des centaines de Palestiniens sans procès. Que le service de sécurité du Shin Bet pourrait reprendre la torture de « suspects » avec des méthodes quasi sataniques.

On pensait que les grévistes de la faim et les prisonniers libérés pourraient être de nouveau arrêtés, souvent sans aucune raison. Qu’Israël pourrait détruire Gaza une fois tous les deux à trois ans et que Gaza abandonnerait et que la Cisjordanie resterait calme. Que l’opinion publique israélienne acclamerait tout cela et demander toujours plus de sang palestinien, avec une soif difficile à comprendre. Et que les Palestiniens pardonneraient.

Cela pourrait durer encore pendant de nombreuses années. Pourquoi? Parce qu’Israël est plus forte que jamais et l’Occident indifférent à cette sauvagerie. Les Palestiniens, de leur côté, sont fragilisés divisés, isolés et souffrent comme ils n’ont pas souffert depuis la Nakba.
Donc, ça pourrait durer longtemps tant qu’Israël le pourra et le voudra. Personne ne va essayer de l’arrêter sauf l’opinion publique internationale, qu’Israël rejette en l’accusant d’antisémitisme ou de haine du Juif.

Et en plus, rien n’a été dit sur l’occupation elle-même et l’incapacité à y mettre fin. Nous sommes fatigués. Rien n’a été dit au sujet de l’injustice de 1948, qui aurait dû s’arrêter là mais qui a repris avec encore plus de vigueur en 1967 et continue sans aucune issue en vue. Nous n’avons pas parlé du droit international, de la justice et de la morale humaine, qui ne peut accepter cela en aucune façon.

Que des jeunes gens tuent les colons, jettent des cocktails Molotov sur des soldats ou lancent des pierres sur les Israéliens, cela n’est que l’arrière-plan. Il faut énormément de stupidité, d’ignorance, de nationalisme et d’arrogance – en plus de tout ce qui précède – pour ignorer la situation telle qu’elle se pose.

 

http://stopwar.org.uk/index.php/news/even-gandhi-would-understand-the-reasons-for-this-outburst-of-palestinian-violence

http://www.haaretz.com/opinion/.premium-1.679268 traduction CL  pour le CSPRN
(comité Solidarité Palestine Région Nazairienne)

Chaîne humaine de solidarité avec la Palestine ce dimanche


A L’APPEL DE L’ASSOCIATION BELGO-PALESTINIENNE ET DE NOMBREUSES ASSOCIATIONS DONT L’UPJB

CE dimanche, réunissons-nous dans le centre ville de Bruxelles pour manifester notre opposition à la répression israélienne.

Depuis la fin du mois de septembre, l’armée d’occupation israélienne a lancé une vague de répression sans précédent contre les Palestiniens de Gaza et Cisjordanie. On déplore plusieurs morts et des dizaines de blessés.
Nous invitons tous les citoyens à se réunir en face de la Bourse de Bruxelles pour former une chaîne humaine symbolisant la chaîne de solidarité permanente et incassable que nos voulons maintenir !
Les autorités belges doivent sans plus attendre couper toute collaboration avec l’Etat israélien dirigé par un gouvernement d’extrême droite, un gouvernement qui accélère la colonisation de la Palestine et réprime sa population.
Rendez-vous ce dimanche 18 octobre a 15h00 face a la Bourse de Bruxelles

dim

Opération César, lire un must


Garance Le Caisne

Garance Le Caisne

 

 

alireAujourd’hui sur nos épaules, leur souffrance

« Quand je regardais les photos, elles me parlaient. Beaucoup de victimes sur les photos savaient qu’elles allaient mourir. Elle avaient le doigt levé comme lorsque on va mourir et qu’on dit la shahada. Elles avaient la bouche ouverte de douleur et on sentait l’humiliation qu’elles avaient subie.

Chaque fois que je regardais ces visages je ne pouvais les enlever de ma mémoire.Elles ont crié leur douleur pour qu’on les sauve mais personne ne les a sauvés, personne ne les a écoutés. Elles demandaient des choses mais personne ne les a entendus.Tous les jours, j’entendais la voix des victimes qui criaient leur grande douleur, pour dire ce qui se passe dans les prisons et les centres de détention. Personne n’était là pour témoigner, personne ne répondait.

Ces victimes ont mis sur mes épaules la responsabilité de témoigner des tortures qu’on leur a infligées, auprès de leurs familles, de l’humanité et du monde libre.Je suis sorti de Syrie avec des intentions pures, sincères. Il y a plusieurs dossiers sur les crimes du régime : le chimique, les meurtres de masse, les détenus. Tous ces dossiers vont s’ouvrir et apporter des preuves contre Bachar el-Assad. Quand et comment ? Je ne sais pas.La vérité amènera la victoire.

Un proverbe dit : « un droit ne se perd pas tant qu’une personne est derrière pour le demander. » César, photographe au sein de la police militaire du régime syrien de Bachar el-Assad » Avril 2015. Extrait de « L’opération César. Au cœur de la machine de mort syrienne ». Garance Le Caisne Stock Octobre 2015

Theo Jansen : strandbeest


[youtube https://youtu.be/MYGJ9jrbpvg?]

musique :   « Spartacus_Ballet Suite No. 2: Adagio » de Royal Philharmonic Orchestra/Yuri Temirkanov/John Fraser (Google PlayiTunes)

Theo Jansen et  ses sculptures vivantes, construites de tubes et de film plastique, de bouteilles vides et de cordelettes. Cette sculpture se nomme « Animaris umerus ». La voile sur le dessus capte le vent et ondule, l’énergie ainsi captée est stockée sous forme de pression dans les bouteilles qui la restitue aux pattes et permet à l’ensemble de bouger.

Avec Wissam, réfugié syrien, sur la route de Hama à Oslo


Il lui aura fallu un mois et trois jours pour rejoindre la Norvège depuis la Syrie. Wissam, un enseignant qui a fui la guerre, a raconté son périple à Mediapart. Aujourd’hui en sécurité, sa priorité est de retrouver sa femme et ses enfants restés derrière lui à Hama.

Wissam a été convaincu qu’il n’avait plus d’avenir en Syrie et qu’il ne lui restait plus qu’à partir. En quatre ans, depuis le début de la guerre, il s’était retrouvé plusieurs fois en danger de mort. Sa maison avait été détruite, il avait perdu son emploi.

Seul ou en famille, il n’a pas hésité : sa femme, enceinte d’un quatrième enfant, ne supporterait pas le voyage, pas plus que sa fille de six ans, née avec une malformation au cœur. Pour ne pas inquiéter ses proches, il a tardé à évoquer ses projets d’Europe. Quelques heures à peine après la naissance du bébé, ce père de 37 ans a quitté le foyer. C’était le 13 août. Il est sorti de chez lui avec pour tout bagage un sac à dos rempli de quelques affaires de rechange. Dans ses poches, son passeport et son argent. Cap à l’ouest, il vise l’Allemagne, la Suède ou la Norvège, il ne sait pas encore précisément. Il n’a qu’une idée en tête : rester en vie.

Cet homme en quête de protection a documenté son périple et accepté que Mediapart le raconte en publiant ses photos et vidéos. Le contact a été établi grâce à l’association Nazra, fondée en janvier 2013 et animée par un réseau d’amis européens, qui se sont donné pour mission de venir en aide à des familles syriennes restées en Syrie.

Wissam n’est pas son nom. Il préfère, comme beaucoup de réfugiés syriens terrorisés pour leur famille restée au pays, ne pas le donner, de peur des mesures de rétorsion. Il quitte sa ville, Hama (530 000 habitants avant le conflit), située à l’est de la Syrie, alors que Daech s’installe à ses portes et que les bombardements s’intensifient. Ce professeur d’anglais n’aurait jamais pensé voyager clandestinement s’il n’y avait pas été forcé par la guerre. Impossible de faire autrement : les ambassades occidentales sont fermées ; dans les pays limitrophes, elles limitent drastiquement la délivrance de visas humanitaires. Comme tous ses compatriotes, en l’absence de solutions alternatives, il est contraint de s’en aller par ses propres moyens et de s’en remettre à des trafiquants au péril de sa vie.

Wissam à son arrivée à Kos en Grèce le 1er septembre 2015.Wissam à son arrivée à Kos en Grèce le 1er septembre 2015.

La discussion s’engage sur WhatsApp, la messagerie gratuite qu’utilisent les migrants pour leurs communications longue distance, puis sur Viber, pour échanger de vive voix.

Après avoir traversé la Grèce, pays par lequel il est entré dans l’Union européenne (avant d’en ressortir puis d’y rentrer en Hongrie), la Macédoine et la Serbie, il se trouve en transit à Budapest, la capitale hongroise, le 12 septembre, lors de notre premier entretien. Ces frontières qui se sont toutes ou presque fermées les unes après les autres à partir de la mi-septembre étaient encore franchissables. Non sans mal. Le passage de la Serbie à la Hongrie est son pire souvenir. « Je vais bien », répète-t-il avec pudeur, avant d’avouer qu’il est « épuisé, complètement épuisé ».

Pour fuir sa terre natale, qui fut l’un des centres des manifestations contre le régime de Bachar al-Assad en 2011, il se dirige vers le port de Tripoli au Liban, à 140 kilomètres de chez lui. Muni d’un billet de transport, il monte dans l’un des ferrys reliant Mersin au sud-est de la Turquie, là même d’où sont partis l’hiver dernier plusieurs cargos-épaves abandonnés par leur équipage à proximité des côtes italiennes. Dans leurs cales, des centaines de familles syriennes venaient de vivre l’horreur, assoiffées, affamées et entassées dans des conditions inhumaines.

Les douaniers turcs ayant été rappelés à l’ordre par les autorités européennes, les trafiquants ont cessé d’utiliser ces bétaillères en fin de vie et repris une route rodée de longue date, sur des canots pneumatiques de type Zodiac plus difficiles à détecter, partant des plages de l’ouest de la Turquie pour rejoindre les îles grecques de la mer Égée. Sous la pression des contrôles policiers, les passeurs tergiversent. Wissam est conduit de Marmaris à Izmir puis Bodrum, ces villes balnéaires devenues des plaques tournantes migratoires. Ses économies fondent. Pour financer les 1 400 euros que lui coûte la traversée, il décide de dormir dehors et ne mange plus qu’une fois par jour. Après trois semaines d’attente éprouvantes, son tour arrive. Direction Kos. Des dizaines de bateaux de ligne effectuent cette liaison tous les jours, pour 15 euros l’aller-simple. Mais les réfugiés n’y ont pas accès : ils n’ont pas les papiers les autorisant à entrer dans l’espace Schengen de l’Union européenne.

Le départ de Turquie est fixé au 31 août à 20 heures. Dans l’embarcation de fortune, la nuit est cauchemardesque. Une quarantaine de personnes – des hommes, des femmes, des enfants, Syriens, Irakiens, Afghans, Pakistanais, Ghanéens – se serrent les unes contre les autres. Un réfugié sans expérience particulière de navigation est désigné pour tenir la barre. Il s’oriente à l’aide du GPS d’un téléphone portable en prenant comme repère les lumières des côtes turques et grecques. Celles-ci sont peu éloignées (une vingtaine de kilomètres), mais la mer est connue pour être périlleuse. Tous les passagers le savent : des centaines de personnes ont péri dans ces eaux ces dernières semaines.

Sur l'île grecque de Kos, Wissam s'est acheté une tente pour dormir sur la plage en attendant d'obtenir son laissez-passer.
Sur l’île grecque de Kos, Wissam s’est acheté une tente pour dormir sur la plage en attendant d’obtenir son laissez-passer.

À bord, personne ne bouge, personne ne parle. Wissam aimerait prendre des photos, pour documenter ce moment, mais il renonce à le faire car le flash risquerait d’attirer l’attention. « Nous avons tous eu très peur. Ça a duré douze heures. » Wissam en tremble encore lorsque le bateau touche terre. Pas le temps de reprendre ses esprits : à peine débarrassé de son gilet de sauvetage, il se retrouve avec un couteau dans la main à détruire l’embarcation pour éviter que les gardes-côtes grecs ne renvoient les passagers en Turquie.

À Kos, Wissam s’offre une nuit d’hôtel pour essayer de se reposer. Le lendemain, il apprend qu’un naufrage a eu lieu sur la route qu’il vient d’emprunter. Une douzaine de personnes ont perdu la vie. Parmi eux, Aylan et Galip Kurdi, deux enfants syriens de trois et cinq ans, et leur mère Rehan. « À un jour près, nous aurions pu nous retrouver dans le même bateau. Ils n’ont pas eu notre chance. J’ai tant de peine pour eux. »Comme tout le monde, il voit la photo du plus petit des deux frères s’afficher en une des journaux.

« À Hambourg et à Malmö, on m’a recommandé d’aller plus loin »

« Je suis à la frontière hongroise. Non entre la Grèce et la Macédoine. Jeudi 10 septembre. »

Il passe neuf jours sur l’île à « attendre le papier », c’est-à-dire l’autorisation de présence sur le territoire, valable six mois pour les Syriens, 30 jours pour les autres, censée donner le temps à chacun de demander l’asile, et sans laquelle il n’est pas autorisé à se déplacer sur le continent. En l’absence de perspectives économiques, rares sont les réfugiés à envisager de rester en Grèce. Ses premiers pas dans l’Union européenne se passent mal. Il s’achète une tente pour dormir sur la plage. « Nous étions très nombreux, les conditions étaient mauvaises, les gens ont commencé à protester, à manifester leur colère. Les policiers leur ont tapé dessus. Les habitants, eux, étaient accueillants, les touristes aussi. Ils apportaient des bouteilles d’eau, de la nourriture, des habits, des jouets pour les enfants. Il y avait beaucoup de journalistes. » Le 9 septembre, muni de son laissez-passer, il monte dans un ferry qui l’emmène à Athènes. Aussitôt, il prend un bus pour la frontière gréco-macédonienne. Il longe à pied une voie ferrée sous la pluie battante pendant dix kilomètres. La traversée des Balkans commence. « Jusqu’à la Hongrie, tout est allé vite et s’est relativement bien passé. »

« Un train passe. Nous sommes à la frontière entre la Macédoine et la Serbie. Il est minuit. »

La frontière serbo-hongroise s’avère particulièrement coriace. « Il faisait nuit, nous étions dans la forêt, on ne voyait rien, on ne savait pas où on posait les pieds, c’était effrayant. En plus, les policiers nous pourchassaient, on avait peur d’être perdus. Il n’arrêtait pas de pleuvoir, nous étions complètement trempés. » Il finit par sortir de cette « jungle » dont il garde un « souvenir horrible ». Pour 150 euros, un taxi le conduit à Budapest. « La traversée de la Hongrie a été pénible. Il y avait des policiers partout. »

« Je traverse la frontière entre la Serbie et la Hongrie sur la voie ferrée. Nous sommes vendredi soir. »

Dans la capitale hongroise, il prend un train pour Vienne en Autriche, où il change pour Munich puis Stuttgart. L’Allemagne, enfin. « Je me sens soulagé, mais je suis vraiment épuisé, je ne sais pas exactement où je vais aller, dit-il le 13 septembre. Mes amis me conseillent de continuer au nord. Il y a trop de réfugiés ici. Peut-être Hambourg. Je vais juste me reposer une journée ou deux, je ne l’ai pas encore fait depuis mon départ de Syrie. »

Wissam est passé de justesse. Le lendemain de son arrivée, Berlin annonce que les contrôles aux frontières sont rétablis. Les liaisons ferroviaires sont interrompues quelques heures. Lors des semaines précédentes, les réfugiés ont été accueillis à bras ouverts, les bénévoles allemands les applaudissant à leur arrivée sur les quais des gares. En quinze jours, 63 000 personnes ont franchi la frontière, débordant les capacités des structures d’accueil.

Dans son élan, Wissam poursuit sa route. Le 14 septembre, il laisse Hambourg derrière lui pour se rendre à Malmö en Suède. Le 16, il part pour Oslo en Norvège. « À Hambourg et à Malmö, on m’a recommandé d’aller plus loin, de trouver un endroit où il y ait moins de réfugiés. À cause des demandes, les délais des procédures d’asile ont augmenté en Allemagne et en Suède. » Quelques jours plus tard, il se retrouve logé au milieu des forêts de sapins, dans un village montagneux du nom de Hemsedal, connu selon les sites touristiques pour ses « bonnes conditions de ski » et les « possibilités de pêche à la mouche ». Sa photo d’avatar sur WhatsApp le présente debout à côté d’une rivière tourbillonnante, emmitouflé dans un anorak et un pantalon de pluie. Il a l’air reposé, mais soucieux. Au total, il a dépensé environ 3 000 euros pour arriver là.

La prise en charge est « parfaite », dit-il à propos de l’« hôtel » dans lequel il réside avec 220 autres réfugiés. Repas, vêtements, soins, aide juridique : rien ne manque. « Je n’ai pas attendu pour avoir un logement. La ville est fantastique et les gens ici sont très amicaux », affirme-t-il. Une excursion pour découvrir la nature environnante a été organisée. « On est allés respirer l’air frais », s’amuse-t-il. Les cours de norvégien sont sur le point de débuter. Des conseils sur les coutumes du pays sont prodigués. Par chance, il se retrouve seul dans une chambre. Sa connaissance de l’anglais est mise à contribution par l’équipe gérant le centre d’hébergement. « Je donne un coup de main à la réception [où les demandes sont centralisées] pour faire le traducteur. »

Wissam a trouvé refuge à Hemsedal en Norvège.Wissam a trouvé refuge à Hemsedal en Norvège.

Entre réfugiés, les discussions tournent autour du périple. « Chacun raconte les péripéties auxquelles il a été confronté : comment il a traversé la mer, comment il a échappé aux policiers. »Tout le monde se pose des questions sur l’avenir : quand seront-ils fixés sur leur sort, quand pourront-ils faire venir leur famille, que se passera-t-il si leur demande est rejetée, quand pourront-ils travailler ? Mais leur préoccupation principale reste la situation de leurs proches en Syrie.« Nous nous inquiétons pour eux, nous échangeons les nouvelles dont nous disposons. Chacun appelle sa famille, cherche des informations sur Internet. Nous nous faisons du souci. »

Ses empreintes digitales ont été enregistrées dès son arrivée : Wissam ne peut pas aller plus loin, c’est ici que sa demande d’asile va être examinée. La procédure a commencé, mais il s’inquiète des temps d’attente : jusqu’à cinq mois avant d’avoir la réponse, puis six à neuf mois supplémentaires pour obtenir la réunification de sa famille. Or retrouver sa femme et ses enfants est sa priorité. « Ils me manquent. J’ai à peine vu mon bébé. » Les journées paraissent interminables. « On a tendance à s’ennuyer », admet-il. Les effets de l’exil se font sentir. Il commence à douter : « Ma demande sera-t-elle acceptée ? Ça me fait peur d’imaginer un refus. » « Je me sens désormais en sécurité, dit-il. Mais tant que ma famille ne sera pas avec moi, je ne me sentirai pas totalement en paix. »

source

10 PRÉJUGÉS SUR LES MIGRANTS ET COMMENT Y RÉPONDRE


PETIT LEXIQUE

UN MIGRANT est une personne qui quitte son pays pour aller vivre sur un autre territoire pour de multiples raisons, et ce de façon temporaire ou permanente. Certains migrants se déplacent de leur propre gré, d’autres y sont forcés notamment en raison d’une guerre ou de persécutions.

UN DEMANDEUR D’ASILE est une personne qui a quitté son pays en quête d’une protection internationale, mais qui n’a pas encore obtenu le statut de réfugié. Il ne peut pas être renvoyé de force dans son pays pendant la procédure d’examen de sa demande d’asile. De plus, une personne ne peut être renvoyée de force dans son pays si sa vie ou sa liberté y est menacée
(principe de non-refoulement).

UN RÉFUGIÉ est une personne qui a fui son pays parce qu’elle craint avec raison d’y être persécutée en cas de retour, du fait de son identité (son origine ethnique, sa nationalité, son appartenance à un certain groupe social), de ses convictions religieuses ou de ses opinions politiques et dont le
gouvernement ne peut ou ne veut assurer la protection. À la différence d’un demandeur d’asile, le statut de réfugié lui a été reconnu.(HCR)

[2]

 1.«  Il y a une explosion des arrivées de migrants en Europe ! »

FAUX

Malgré ce que peuvent laisser croire les images montrant des arrivées massives de migrants, la réalité est tout autre et les chiffres parlent d’eux-mêmes.
La majorité des migrants se trouvent dans les pays du Sud. Ceux qui fuient des conflits se trouvent en grande partie dans les pays limitrophes, lesquels ont des ressources souvent très limitées. Pour ne citer qu’un exemple, 4 millions de réfugiés syriens se trouvent dans des pays voisins (et 7,6 sont des déplacés internes). Le Liban accueille près de 1,2 million de réfugiés venant de Syrie, ce qui représente environ une personne sur cinq dans le pays.
L’Union européenne (UE) propose quant à elle de réinstaller à peine 22.504 réfugiés en deux ans. C’est une goutte d’eau dans la mer ! Les Nations unies ont estimé que 1,2 million de réfugiés (à travers le monde) devaient être réinstallés de toute urgence, soit 300.000 personnes chaque année durant les cinq prochaines années.
Par ailleurs, le nombre de demandes d’asile de personnes déjà arrivées en Italie, en Grèce et en Hongrie à examiner est maintenant de 160.000 (septembre 2015). La Belgique devra, elle, en accueillir un peu moins de 6.000, soit à peine un peu plus du dixième du Stade Roi Baudouin. [3]

Témoignage
Majid Hussein, Nigérian, 22 ans
« Les Européens pensent que nous sommes ici pour leur prendre quelque chose, mais ce n’est pas vrai. Beaucoup d’entre nous sont des étudiants, des médecins ; nous avons tout perdu et jamais nous ne retrouverons ce que nous avions. Les migrants en Italie sont livrés à eux-mêmes, sans pouvoir se laver, sans manger sauf s’ils parviennent à entrer en contact avec des associations. Si vraiment l’Europe prône les valeurs inscrites dans la Déclaration des droits de l’homme, alors cela devrait concerner tout le monde de façon équitable. Moi, j’ai eu de la chance, j’ai obtenu des papiers, je travaille, je parle italien ; je m’intègre au fur et à mesure et je mélange finalement les cultures. C’est ce que nous devons partager, nos cultures. »

 2.« Ils viennent pour toucher nos allocations et pour prendre notre travail !  »

FAUX

Aucune aide n’est accordée du simple fait d’être un étranger. Les personnes en séjour irrégulier (donc sans papiers) n’ont droit qu’à l’aide médicale urgente à l’exception du cas d’un mineur en état de besoin. Seul le statut de réfugié (ou autre protection) donne droit au revenu d’intégration sociale. Pendant la période d’analyse de la demande d’asile, le demandeur d’asile n’a droit qu’à une aide matérielle, à savoir l’hébergement, la nourriture et l’accompagnement. Et à moins que cette période n’excède les six mois, il n’a pas d’accès légal au marché du travail.
Notons par ailleurs que les migrants occupent très souvent des emplois peu qualifiés et pénibles laissés vacants par les Belges. Même avec un diplôme, il leur est difficile d’accéder à un métier qui correspond à leurs spécialités et ils sont encore trop souvent victimes de discrimination ou d’exploitation.
Lorsqu’ils sont au travail, ils représentent une réelle plus-value pour notre économie. Non seulement ils injectent de l’argent dans notre économie en payant des impôts, mais ils pallient aussi au vieillissement de notre population. [4]

 3.« L’immigration ruine les finances publiques ! »

FAUX

Au contraire, d’après un rapport de l’OCDE, l’immigration « rapporterait » en moyenne près de 3.500 euros de rentrées fiscales par individu par an. En cotisant, en consommant et en payant des impôts, les migrants contribuent donc à l’activité économique et aux finances publiques qui, à défaut, subiraient des pertes [5].
Par ailleurs, en 2014, la part du budget réservé à l’Agence fédérale pour l’accueil des demandeurs d’asile (Fedasil) s’élevait seulement à 0,15 % des dépenses totales de l’administration belge. L’accueil d’un demandeur d’asile coûte entre 37,7 et 40 euros [6] . Une grande partie de ces frais est réinvestie dans notre économie grâce à la création de plusieurs centaines d’emplois créés pour assurer l’accueil de ces personnes.
N’oublions pas que les tentatives de bloquer nos frontières coûtent cher à nos pays, notamment l’édification des murs avec du matériel de surveillance de pointe. Entre 2007 et 2013, l’UE a alloué près de 4 milliards d’euros aux politiques migratoires (y compris le renvoi de ressortissants de pays tiers et le contrôle des frontières). À peine 17 % (soit 700 millions d’€) ont été consacrés aux procédures d’asile. [7]

 4. « On va être envahi par des criminels et des terroristes ! »

FAUX

La mise en place d’une opération de recherche et de sauvetage permettra d’enregistrer les arrivées et de procéder à une identification des personnes au moment opportun. Cependant, les personnes qui montent à bord de ces embarcations de fortune sont des hommes, des femmes et des enfants qui fuient pour sauver leur vie ou trouver une vie meilleure pour eux et leurs familles. Ce ne sont pas des terroristes. Ces derniers voyagent comme tout le monde, notamment par avion, si nécessaire avec de faux papiers. Mais ils sont aussi recrutés sur le territoire européen.
Trop souvent un amalgame est fait entre musulmans et intégristes, généralisant ainsi une peur du musulman. Or les intégristes ne représentant qu’une infime minorité des musulmans.

 5.«  L’Europe est une passoire ! »

FAUX

Bien au contraire, l’Europe est une véritable forteresse. Aux frontières de l’Europe, des murs s’érigent un peu partout, notamment entre la Turquie et la Grèce, ou encore autour des enclaves espagnoles au Maroc, et plus récemment entre la Serbie et la Hongrie. Barbelés, barrières de dissuasion, radars, diffuseurs de gaz lacrymogènes, détecteurs de mouvements : des systèmes de surveillance sophistiqués et des dispositifs militaires sont mis au service de la protection des frontières. Paradoxalement, ce sont ces moyens de surveillance qui entraînent les migrants à entrer clandestinement, mais on ne peut pas dire que l’Europe soit une passoire.
Par ailleurs, entrer et s’établir en Europe est un véritable parcours du combattant. Tout migrant doit en effet obtenir un visa ; or l’attente est souvent très longue et les conditions d’obtention des papiers ont été durcies aussi bien pour les migrants que pour les réfugiés. Les procédures de demande d’asile sont devenues tellement restrictives qu’elles ne permettent pas toujours aux individus exposés aux conflits d’obtenir le statut de réfugié.

 6. « L’Europe doit renforcer ses frontières pour éviter l’immigration et les morts ! »

FAUX

L’édification de murs et de clôtures ne diminuera pas les arrivées de migrants, mais causera davantage de morts en mer. Les personnes qui fuient des conflits ou des guerres tenteront toujours de sauver leur vie, s’il le faut en empruntant des voies périlleuses. Même lorsqu’un terme a été mis à l’opération italienne de recherche et de sauvetage Mare Nostrum, les migrants et réfugiés ont continué d’arriver en plus grand nombre.
Le renforcement de ces mesures est à l’origine de nombreuses souffrances et de pertes humaines. Compte tenu des clôtures qui ferment les routes les plus sûres, du durcissement de la surveillance et du déploiement des forces de sécurité, les migrants sont contraints de suivre des voies encore plus dangereuses, parfois avec des conséquences tragiques. Des femmes, des hommes et des enfants se noient en mer ou étouffent dans des camions. C’est donc justement la politique de l’UE qui est à l’origine des morts en mer. Bien que l’UE ait renforcé son opération de sauvetage, le manque de voies sûres et légales continuera de forcer les migrants et les réfugiés à emprunter des chemins dangereux pour sauver leur vie…

 7. « Les migrants et réfugiés entreprennent des voyages dangereux par choix et ou par inconscience ! »

FAUX

Les migrants et les réfugiés sont contraints de fuir leur pays d’origine pour sauver leur vie. Par manque de voies sûres et légales pour rejoindre l’Europe, ils sont contraints d’emprunter des chemins dangereux pour assurer leur survie et celle de leur famille.
Selon les statistiques, une majorité de ceux qui arrivent par la mer fuit la guerre, un conflit, des persécutions, la torture ou des menaces de mort. En 2013, 63 % de personnes arrivées de manière irrégulière par voie maritime en Europe venaient de Syrie, d’Érythrée, d’Afghanistan et de Somalie, des pays ravagés par des conflits et des violations massives des droits humains. En 2014, les Syriens et Érythréens représentaient plus de la moitié des quelque 170.000 personnes qui sont arrivées en
Italie par la mer. Le même constat a été dressé pour les premiers mois de 2015.

 8. « Le renforcement des opérations de secours et de sauvetage va inciter d’avantage de personnes à entreprendre la traversée et créer un appel d’air »

FAUX

Rien ne permet d’étayer cette hypothèse. En fait, le nombre de réfugiés et de migrants prenant la
route de la mer s’est accru depuis que l’Italie a mis fin à l’opération de sauvetage Mare Nostrum, en
octobre 2014, et donc lorsque les risques étaient plus élevés. Plus de 41 470 personnes étaient déjà arrivées en Italie par la mer entre janvier et mai 2015. La plupart des personnes cherchent tout simplement à fuir à tout prix une situation extrêmement difficile, même au péril de leur vie. Beaucoup n’ont pas d’autre choix que de prendre la mer pour essayer de trouver la sécurité.

 9. « La destruction des navires est une bonne chose ! »

FAUX

On ne voit pas très bien comment les gouvernements pourront détruire les navires avant qu’ils ne soient utilisés par les passeurs sans mettre en danger les réfugiés et les migrants. Des dizaines de milliers de migrants et de réfugiés pourraient ainsi se retrouver pris au piège dans une zone de conflit violent. Ces actions risquent aussi de mobiliser des navires et des avions de l’UE qui seraient autrement utilisés pour sauver des personnes en mer. Et tout cela pourrait pousser les populations
migrantes à utiliser des moyens plus dangereux encore pour tenter de pénétrer dans la forteresse Europe.
Des situations similaires (boat-people en Asie à la fin de la guerre du Viêt Nam) ont montré que les passeurs répondaient à la destruction de bateaux par la construction d’esquifs encore plus dangereux…

 10. « De toute façon, je ne peux rien faire ! »

FAUX

Vous pouvez signer nos pétitions sur notre site www.amnesty.be et les relayer largement via
vos réseaux sociaux. Ensemble, nous pouvons prouver que les Européens ne sauraient en aucun cas tolérer que la Méditerranée devienne un cimetière. Nous avons déjà obtenu le renforcement du budget et des dispositifs d’intervention de Frontex ainsi que l’extension de sa zone d’intervention, ce sont des mesures encourageantes, mais ce n’est pas suffisant.
Nous continuerons à faire pression sur les dirigeants européens pour qu’ils mettent un terme à cette
situation dans laquelle des gens souffrent et meurent devant leur porte – en mer ou sur la terre ferme.

 Commandez-le !

Attention, les envois ne se font que vers la Belgique. Mais vous pouvez toujours le télécharger.

 

Documents joints

 

Notes

[1] Les chiffres cités dans cet argumentaire sont tirés de nos différents rapports publiés depuis 20102 ici : SOS europe – nos rapports

[2] Sources : http://www.unhcr.fr/55e45d87c.html

[3] Sources : Nos rapports sur SOS Europe : www.amnesty.be/soseurope et le HCR : http://www.unhcr.org/pages/4aae621d3b0.html(« Personnes déplacées internes »), http://www.unhcr.fr/55e0a7afc.html (« Plus de 300 000 traversées clandestines en Méditerranée pour 2015, dont 200 000 arrivants en Grèce »), http://www.unhcr.org/55f2dafc6.html (« UNHCR urges full and swift implementation of European Commission proposals on refugee crisis »), http://unhcr.org/556725e69.html (« Rapport Le monde en guerre »)

[4] Sources : CIRE et Fédasil

[5] Voir aussi l’étude de Xavier Chojnicki

[6] CIRE

[7] Voir nos rapports sur www.amnesty.be/soseurope

TUNISIE – Pour votre sécurité…


TUNISIE – Loi antiterroriste | The Maghreb and Orient Courier

By on September, 2015 Tunisia

« Pour votre sécurité, vous n’aurez plus de liberté ! » C’est le slogan qui s’affiche ici et là, à Tunis et dans les grandes villes du pays, depuis que la loi « antiterroriste », la loi n°26 votée par le parlement tunisien ce 7 août 2015, relative à la lutte contre les infractions terroristes et la répression du blanchiment d’argent, est venue résumer à elle seule les contradictions qui écartèlent désormais la Tunisie. Si la nouvelle loi génère le débat, c’est du fait de la légitime peur qu’elle suscite, la peur que le gouvernement puisse à travers son application porter atteinte aux acquis de la révolution de 2011, en termes de droits et de libertés encore très fragiles, qui n’ont même pas encore été concrétisés dans des lois d’application abolissant les textes liberticides de la législation de la dictature, dont l’essentiel reste en vigueur.

 

Supposée assurer son salut, la protégeant du péril terroriste tout en promouvant la culture du respect des Droits de l’Homme, acquis majeur de sa révolution, la « loi antiterroriste » traduit l échec de la société tunisienne à relever le défi de la liberté et de la démocratie.

Un texte politiquement contesté

Produit en parallèle à la législation de droit commun et y dérogeant, la loi traduit de toute évidence les velléités répressives des autorités.

Elle a été adoptée selon une procédure d’urgence, se passant de la nécessaire consultation des diverses parties concernées, comme les juges, les avocats, les associations des Droits de l’Homme… bref de la société civile tunisienne, pourtant très active en ce domaine.

Le texte du projet de loi n’a même pas été publié sur le site de l’Assemblée des Représentants du Peuple (l’ARP, le parlement tunisien), contrairement à la norme en matière de projets en discussion. De plus, les autorités ont fait le choix délibéré de ne pas soumettre la loi à l’examen de sa conformité à la Constitution par la commission provisoire habilitée.

D’où un texte imparfait juridiquement sur nombre de points, faisant d’ores et déjà l’objet de contestations pour de flagrantes lacunes et aberrations, laissant supposer d’inévitables difficultés d’application, voire, surtout… des dérives liberticides.

Au reste, ce sera lors de la mise en œuvre de la loi que se vérifiera le degré de solidité des fondamentaux de la nouvelle république tunisienne, quant au respect des valeurs humanistes et des principes des Droits de l’Homme.

Dans un communiqué officiel publié à la suite d’un colloque consacré à la loi et organisé à l’occasion de l’ouverture de l’année judiciaire, la très active Association des magistrats Tunisiens (AMT) a déjà fait état de la détermination des juges de se conformer, dans son application, moins aux dispositions de la nouvelle loi « antiterroriste » qu’à celles de la Constitution et des droits et libertés nouveaux que la loi violerait délibérément. Émettant un certain nombre de réserves, l’AMT propose ainsi quelques mesures de corrections estimées indispensables (cfr. Addenda ci-dessous).

Les assises d’un État qui se veut « de droit » ne peuvent être bancales ; or, cette importante loi ne satisfait pas à une telle évidence, ayant dès le départ choisi de violer, au nom de l’urgence, le critère premier de l’État de droit, à savoir la soumission du travail législatif au contrôle juridictionnel de sa constitutionnalité.

Il reste à relever que la loi n’est pas encore entrée en vigueur, puisqu’elle n’a pas été publiée à ce jour au Journal officiel de la République tunisienne. Aussi n’est-il pas exclu qu’il y ait encore des rebondissements, eu égard à l’opposition qu’elle suscite qui, si elle est fondée d’un point de vue de pur droit sur nombre de dispositions de la loi, n’est pas moins à forte teneur politique.

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«Le régime profite des atrocités de Daesh»


Il vient de Raqqa, le quartier général de l’Etat islamique, dans l’est syrien. Il gère avec quelques amis un réseau d’information sur sa ville. Rencontre avec un rebelle dont l’arme est la plume. 

Abdalaziz Alhamza a 24 ans, mais un passé déjà chargé. Il est originaire de Raqqa, le chef-lieu de la province syrienne la plus orientale, devenu célèbre depuis que l’Etat islamique (ou Daesh) en a fait sa capitale de facto. Le jeune homme a dû fuir la ville en 2014. De Turquie, il a créé avec quelques amis exilés un réseau, « Raqqa is being slaughtered silentely » (Raqqa est massacrée en silence), qui donne des nouvelles fraîches de la ville grâce à un réseau d’informateurs sur place. Désormais en Allemagne, nous l’avons rencontré lors de son passage à Bruxelles à l’occasion de la sortie d’un livre (1).

En 2011, Raqqa fut parmi les premières villes à lancer la contestation.

Oui, à l’époque, il n’existait aucune liberté de parole, la moindre parole déplacée pouvait mener en prison. Et les murs avaient des oreilles ! Le gouvernement contrôlait tout et tout le monde. Le mouvement est parti d’une ville du Sud, Deraa, où ils ont torturé des enfants qui avaient écrit des slogans sur des murs. Les manifestations ont fait boule de neige. On réclamait juste un peu de liberté. Je fus arrêté en mars pendant 40 jours et torturé. A la fin je leur aurais avoué n’importe quoi, c’est ce qui est arrivé à un ami qui a même confessé avoir tué Ben Laden pour arrêter la torture!

Il y a eu une amnistie qui a aussi bénéficié aux djihadistes que le régime détenait…

Ceux-là étaient dans des prisons spéciales ; ils ont été libérés dans le but évident de participer à la radicalisation de la contestation qui devenait une révolution. Des centaines, peut-être plus, d’extrémistes ont été remis en liberté : il fallait que le régime montre qu’il combattait des « terroristes ».

Mais Raqqa s’est d’abord libérée seule…

En mars 2013, des forces proches de l’Armée syrienne libre (ASL) ont réussi à chasser les forces du régime. Moi je n’ai pas voulu porter les armes, je suis devenu un «media activist», je filmais les combats. Ce fut une belle époque. Puis les djihadistes de Daesh ont commencé à arriver, pas nombreux d’abord, puis de plus en plus et les clashes ont débuté entre eux et nous. En janvier 2014, ils ont pris le dessus. Ils ont perquisitionné chez mes parents, à ma recherche. J’ai alors pris la décision de fuir en Turquie. Comme, avec quatre amis, nous continuions à prendre par internet des nouvelles quotidiennes de nos proches à Raqqa, nous avons décidé de fonder notre réseau, pour témoigner. Ainsi, nous avons documenté le « règne » de l’Etat islamique : les arrestations, les exécutions, l’interdiction du tabac et de l’alcool, l’obligation des prières quotidiennes et fermeture des commerces pendant celles-ci, l’obligation faite aux femmes de se couvrir le corps intégralement, l’imposition d’un système d’éducation qui lave le cerveau des enfants, etc.

Comment Daesh a-t-il réagi à votre campagne sur facebook, twitter et bientôt votre site web?

On a commencé en avril 2014. Deux ou trois semaines plus tard, un de leurs imams importants a expliqué un vendredi lors d’un prêche dans la plus grande mosquée que ceux qui collaboreraient avec nous seraient exécutés. En mai, un de nos amis, Ibrahim, s’est fait arrêter alors qu’il tentait de quitter la ville. Le contenu de son ordinateur et de son smartphone l’a trahi. Il avait 21 ans. Ils l’ont exécuté en place publique. Ils ont aussi assassiné le père d’un autre activiste. Mais, après nous être posé la question, nous avons continué. Nous avons réussi des « coups ». Nous avons révélé en septembre 2014 l’échec d’une opération américaine pour libérer un otage près de Raqqa. Nous avons donné les premiers la nouvelle de l’assassinat par le feu du pilote militaire jordanien en janvier dernier.

Avez-vous des nouvelles du père Paolo, ce jésuite devenu plus syrien qu’italien, qui a disparu en juillet 2013 alors qu’il était allé au QG de Daesh à Raqqa pour faire libérer des otages?

Oui. Je le connais, je suis d’ailleurs le dernier à l’avoir interviewé avant sa disparition. Une personnalité remarquable! Il s’était rendu deux fois au QG de Daesh, il voulait rencontrer Abou Baqr Al-Baghdadi, leur chef. La troisième fois, ils ne l’ont plus laissé partir. Nous savons qu’il est vivant, et qu’il n’a pas été torturé. Il est détenu quelque part dans la campagne près d’Alep. Je tiens ces informations d’un combattant de l’Etat islamique. J’ignore cependant ce qu’ils entendent faire de lui.

Le régime et ses alliés, comme la Russie, aiment présenter le conflit de manière binaire, il y a eux et les terroristes, cela vous fait quoi?

Je veux dire quelque chose d’important : si l’Etat islamique a pu s’installer en Syrie c’est parce que la communauté internationale s’est contentée de promesses envers la rébellion. Que le régime n’affronte que des djihadistes – ou des « terroristes » – n’est pas une vérité, c’est juste de la propagande, je passe mon temps à devoir expliquer cela. Mais les rebelles, l’ASL et autres, doivent se battre sur de multiples fronts, contre le régime, contre Daesh, contre Nosra (Al-Qaïda), et cela avec des moyens très faibles. La propagande du régime tire un parti énorme des images de massacres, de décapitations, envoyées par Daesh sur les réseaux sociaux. En outre, il est très significatif que le régime n’a jamais bombardé les centres de direction de Daesh, pourtant faciles à identifier à Raqqa, il se contente de bombarder de temps à autre la population et de faire des centaines de morts.

Et les Russes, qui s’y mettent aussi…

Les Russes, visiblement, se sont donné pour mission de détruire la rébellion (non djihadiste) puisqu’ils ne s’en prennent pas aux terroristes, nous le savons grâce à nos contacts sur place. Mais, en revanche, l’implication russe, qui ne leur fera pas gagner cette guerre, va galvaniser les djihadistes, et surtout leur composante tchétchène et caucasienne.

Vous comprenez l’exil des réfugiés?

Vous savez, ils croyaient que quelques mois plus tard, ils pourraient réintégrer leurs foyers. Ils ne pensaient qu’à cela. Puis, peu à peu, tout le monde a dû intégrer le fait que cela prenait du temps, que le combat serait long et incertain, que les conditions de vie dans les camps étaient précaires, que l’argent se faisait rare, que l’avenir des enfants devenait noir. L’obsession devenait la survie : avoir de quoi se nourrir, s’abriter, se chauffer en hiver, au jour le jour. Voilà pourquoi ils partent.

Vous gardez espoir?

Oui, mais nous avons besoin d’aide. Pas des camps d’entraînement comme les Américains s’échinent en vain à faire, non : de bonnes armes efficaces, des médicaments, de l’argent et une couverture aérienne sous la forme d’une zone d’interdiction aérienne. Malgré quoi, il faudrait encore plusieurs années pour arriver à vaincre le régime et Daesh.

Propos recueillis par Baudouin Loos

(1) Abdalaziz Elhamza fait partie des 14 écrivains réunis dans un livre publié par les éditions Ker, Le Peuple des lumières. Son témoignage est factuel, alors que les autres auteurs, belge, français, algérien, tunisien, marocain, iranien, ont produit des textes de fiction. Un outil de réflexion dont l’idée a germé dans l’esprit de l’éditeur après le drame de Charlie-Hebdo en janvier dernier.

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