Du nouveau, enfin, pour Ali Aarrass ?


La Cour de cassation marocaine examinera le dossier Ali Aarrass le 29 mars (« Le Soir » du 23 mars 2017)

Du nouveau, enfin, pour Ali Aarrass ? Le cas de ce Belgo-Marocain condamné à 12 ans de prison en appel au Maroc en 2012 pour terrorisme après des aveux extorqués sous la torture (dénoncée par des experts de l’ONU) sera examiné ce 29 mars par la Cour de cassation du royaume du Maroc. Une échéance longtemps espérée par le détenu et ses proches qui se matérialise enfin.

Comme dans nombre d’Etat européens, la Cour de cassation ne jugera pas les faits mais contrôlera la légalité de la décision de la Cour d’appel. « Nous avons déposé de longues conclusions, nous explique Me Nicolas Cohen, qui fait partie des avocats qui défendent Ali Aarrass et qui se rendra au Maroc pour assister aux débats. Parmi nos arguments, il y a la violation de la Convention contre la torture. Il faut savoir que les aveux arrachés sous la torture constituent la seule preuve de l’accusation contre Ali. »

Des éléments de procédure seront également plaidés. « Initialement le Maroc a dénoncé Ali Aarrass à l’Espagne comme l’auteur d’un trafic d’armes. Il a été laissé libre et fait l’objet d’une enquête de deux ans par le célèbre juge Garzon. Le juge espagnol avait conclu sur un non-lieu, n’ayant rien trouvé qui corroborerait l’accusation. C’est alors que le Maroc a demandé l’extradition d’Ali sur la base d’un autre chef d’accusation, celui d’avoir voulu organiser des camps d’entraînement en Algérie destinés à préparer des attentats au Maroc. Mais, dans ce pays, il a été condamné pour le trafic d’armes initialement invoqué. Le Maroc a donc violé une règle de base de droit international en le jugeant à propos d’une autre accusation que celle fondant son extradition.»

Il est évidemment impossible de prévoir comment réagira la Cour de cassation d’un pays, le Maroc, où les juges d’instance ont ostensiblement ignoré les faits de torture subis par Ali Aarrass qui l’ont amené à signer des aveux dans une langue arabe qu’il ne maîtrise pas.

Neuf ans de prison, en Espagne puis au Maroc

Le cas d’Ali Aarrass défraie la chronique depuis près d’une décennie. C’est le 1er avril 2008 que l’Espagne arrête ce Belgo-Marocain né à Melilla en 1961. Après un an d’enquête, il est blanchi par le juge Baltazar Garzon mais extradé au Maroc le 14 décembre 2010. Torturé pendant douze jours, il finit par signer les aveux qu’on lui présente. Condamné en première instance (16 ans) puis en appel (12 ans) en 2011 puis 2012, il n’a cessé de récuser ces aveux obtenus sous la torture, celle-ci ayant d’ailleurs été constatée par un rapporteur du Haut-Commissariat de l’ONU aux droits de l’homme en 2012.

Longtemps emprisonné à Salé, Ali Aarrass a fait plusieurs grèves de la faim, notamment pour que cessent des traitements dégradants. Il a été transféré en octobre 2016 dans la prison de Tiflet, sise au milieu de nulle part à 45 km de Salé. Il y reçoit un traitement extrêmement dur. A l’isolement total avec une heure de promenade (seul aussi), il dort sur un bloc de béton, sans matelas ; il a droit à une douche par semaine et à un coup de téléphone de 5 minutes par semaine. Il a perdu 18 kg depuis qu’il se trouve incarcéré à Tiflet.

Sa sœur Farida, bruxelloise, le soutient avec ténacité depuis le début de ses tourments. Elle est à la base de la création d’un comité de soutien (1). Elle est allée autant que possible lui rendre visite en prison. Sa dernière visite date du 26 février. Plus que jamais, la courte entrevue de 25 minutes fut très émouvante, selon son récit. Parmi les mots de son frère que Farida a rapportés, il y avait ceux-ci : « Il n’y a rien de pire que d’être privé de tout contact humain. Farida, je ne sais combien de temps je vais pouvoir tenir ainsi… ».

BAUDOUIN LOOS

(1) De nombreux éléments d’informations se trouvent sur le site http://freeali.eu

Visite de son épouse à Ali Aarrass


 

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Houria El Ouazghari, épouse d’Ali Aarrass

Mardi 8 novembre 2016

Compte rendu de ma visite à mon époux Ali Aarrass :

Salam Farida Aarrass, je te résume la situation dans laquelle est Ali à l’heure actuelle. Il m’a demandé à ce que je t’en parle, mais insiste pour que tu ne t’inquiètes pas pour lui.
Il est enfermé dans cellule 23h/24 dans un long couloir où il y a plus de 30 cellules, toutes vides. Son lit est en béton. On lui a remis 2 couvertures militaires toutes fines. Celles qu’il avait avant, il a du me les remettre car interdites, ainsi que les draps et tous les objets qui lui servait pour cuisiner. Ainsi que les réserves qu’il avait encore en pâtes, café, infusions,…….
En plus de ça tout ce que je lui ai apporté, lui a été interdit, ils me l’ont donc rendu. Exception faite des fruits, des cahiers et bics.
Dans cette prison le régime est très stricte, l’unique chose que peuvent apporter les familles est la nourriture préparée et les fruits. C’est apparemment la même chose pour tous les détenus dans cette prison. C’est du moins ce qu’ils disent.
J’ai demandé à un fonctionnaire comment était ce possible et il m’a répondu que tout ce que nous apportons peux être acheté dans le magasin qu’ils ont à l’intérieur de la prison. Je ne sais pas s’il faut vraiment croire cela, j’ignore à quel moment Ali pourrait s’acheter quoi que ce soit alors qu’il est enfermé 23h/24.
Mais nous veillerons à renflouer autant que possible en argent, son compte à l’économat de la prison.
Il a droit à 1 heure de promenade toujours tout seul. Il en profite pour faire un peu de sport, pour se maintenir tant bien que mal, en forme.
Il a demandé au directeur la raison de son transfert à cette prison. Il a répondu que l’ordre vient du chef pénitentiaire. Mais dès qu’il a eu l’opportunité, il a posé la même question à un coordinateur qui lui répond que l’ordre vient de plus haut.
Ali dit ne pas savoir qui croire ????

Il a demandé combien de temps va durer cette situation inhumaine. Combien de temps il va encore être ainsi traité ?
Nourriture abjecte fournie sans échange, pas le moindre mot. Privation de tout contact humain et cela même lors de son heure de préau !
Tout est fait de façon à ce qu’il se retrouve tout le temps seul !
De quoi le rendre fou !
Dès qu’il a eu l’occasion, il leur a fait savoir que s’il lui arrivait quoi que ce soit, ils seraient responsables.
Dans la nuit du vendredi à samedi, il a été pris de sueurs froides, chaudes et lorsqu’il s’est levé a été pris de vertiges et a vomis du blanc. Il a paniqué et a crié de toutes ses forces pour alerter le garde, qui étant trop loin ne l’entendait pas.
Ces derniers temps (cela avait déjà commencé à Salé 2) il est souvent pris de vertiges et il lui arrive de perdre conscience. Il leur a fait comprendre qu’il a souvent des vertiges et qu il tombe, mais aucun retour. A Salé il a déjà vu un médecin pour cela : vertige, vomissements, du mal à uriner. Il m’a dit que c’est probablement la prostate. Il l’a fait savoir au médecin dans la prison actuelle.
D’ailleurs la nuit du vendredi à samedi il est tombé, il n’a pas arrêté de crier pour qu’on vienne le voir, sans réponse. Il est resté un long moment espérant qu’on vienne. Il a crié encore et encore de toutes ses forces et enfin est apparu un gardien qui l’a emmené à l’infirmerie.
C’est suite à cela qui s’est plaint des conditions dans lesquelles il est. Il avait demandé à voir le directeur cette semaine on va voir s’il va le recevoir.

Ali demande qu’un Comité des droits de l’homme vienne le voir et raconter sa situation alarmante avant que son état n’empire.
Il continue à espérer la visite du consul belge. Je lui est dit qu’il y a une pétition qui circule pour récolter le maximum de signatures pour qu’il puisse avoir une visite consulaire.
Depuis qu il est là, il y a eu 4 fouilles !!!! Des fouilles inutiles pour lui puisqu’il n’a aucun contact et donc jamais ils n’auraient à trouver quoi que ce soit de nouveau !!!!
Sa condition est pénible, insupportable… Ali leur a fait également savoir qu’il veut voir un ophtalmologue car sa vue à baissé, il devrait changer de lunettes. On ne lui a pas encore répondu.

En ce qui concerne la visite même, la prison est en dehors de la ville. Il y en a 2 Tiflet 1 et Tiflet 2..
Elles sont l’une à côté de l autre.
Pour y accéder on a du laisser la voiture assez loin et marcher une belle trotte avant d’y arriver.
Il n’y avait pas d’autres familles à ce moment là.
J’ai frappé au portail et un fonctionnaire est sorti aussitôt. Après lui avoir dit qu’on venait pour rendre visite à un détenu. Il nous a fait savoir que seulement 2 personnes pouvaient rentrer donc je suis rentrée moi et ton frère Musti.
Malheureusement Famma l’épouse de ton père a du rester dehors . On est rentrés directement après la vérification des paperasses. On est passé par le contrôle des affaires qu’on a apportées, qui finalement ont toutes été refusées exception faite des fruits.
Après la fouille corporelle très minutieuse, on nous a indiqué la salle de visite. Nous sommes passés par un grand couloir avant d’arriver à cette salle qui m’a paru très grande par rapport celle de Salé. Il y avait au moins 10 tables avec des chaises autour d’elles.
Trois gardiens se tenaient assis là à proximité pour la surveillance. A part nous il y avait 2 autres familles qui attendaient un proche. Ali est apparu le premier.
Dès qu il nous a vus, un grand sourire est apparu sur son visage qui s’est illuminé. Ton frère Musti lui a fait cette remarque :  » Que guapo estas hermano » (que tu es beau mon frère) Ali a éclaté de rire. Cela faisait plaisir de le voir ainsi rire. Il nous a serrés très fort dans ses bras, il ne nous lâchait plus…. puis a immédiatement demandé des nouvelles de tout le monde.
Mais juste après ça il a repris son air sérieux et a commencé à nous raconter toute la situation dégradante dans laquelle il est..

Il parlait vite et regardait souvent sa montre, comme s’il avait peur d’oublier quelque chose…pour ne rien oublier. Il nous a dit qu’on n’avait qu’à une demi heure de visite !!!! J’étais choquée, mais je n’ai pas voulu rajouter une couche supplémentaire à ce désastre dévastateur. Mais je me disais en mon fort intérieur : Mais c’est trop court !!!!! On l’a laissé parler sans l’interrompre.

Farida, il faut absolument le faire sortir de cette condition inhumain. Moi je reste sans voix face à sa force morale. Il m’a fait savoir qu’il n’arriveront pas à le briser. Mais je suis morte d’inquiétude, je senes qu’il ne tiendra pas, c’est trop !!!!

Il dit puiser sa force dans sa foi en Dieu, mais aussi en pensant beaucoup à sa famille et grâce à tout le soutien qu’il a à l’extérieur.

Un petit détail que j’ai oublié. Il n a droit qu a une seule douche par semaine. Lui ce qu’il fait c’est prendre deux bouteilles d’eau il les mets avec lui pour dormir, au matin elles sont tièdes et se lave avec.

Je te précise qu’ils ne lui on pas remis ses couvertures, j’ai du les reprendre avec.. Il met pour dormir sur une des couvertures fines des vêtements à lui pour amortir la dureté du béton

Lui pour l’instant il veut juste que s’améliorent ses conditions de détention.

 

Merci d’envoyer cette lettre à Monsieur Didier Reynders : Ali Aarrass a besoin de protection ! Maintenant !


 

Publié le 10 août 2016 dans LA PRISON AU MAROC/Lettres/Letters/Brieven par

FountainMonsieur le Ministre, Monsieur Reynders,

Vous n’êtes pas sans savoir que notre concitoyen, Ali Aarrass, est emprisonné injustement à la prison de Salé II au Maroc depuis de trop nombreuses années.

Alors qu’il y subit régulièrement tortures et maltraitances diverses, ses conditions de détention semblent s’être dégradées de manière inquiètante depuis l’arrivée du nouveau directeur du centre pénitentiaire il y a quelques mois.

Pas plus tard que ce lundi 8 août, il a subi une terrible agression physique à la suite de laquelle son dos et ses membres ont été profondément meurtris. Cette agression a été menée par un autre détenu et a probablement été orchestrée par des membres du personnel de la prison.

Ali Aarrass est en effet soupçonné d’être à l’origine de plusieurs vidéos dénonçant les conditions déplorables de détention à Salé II, chose qu’il nie.

Ce matin, il a été invité à se présenter devant le Procureur général à la suite de cette agression. Alors qu’il a demandé à ce que le procureur ait accès aux vidéos de surveillance ayant filmé la scène de l’agression, sa requête n’a pas été prise en compte.

Les enregistrements permettraient pourtant de visionner la scène et d’identifier les témoins qui pourraient alors attester de ce qu’ils ont vu. Il a également demandé à ce que le rapport médical attestant des lésions soit joint à son PV.

Une fois encore, sa requête est restée lettre morte. Ali Aarrass n’a plus de répit. Il n’a aucune confiance en les agents pénitentiaires et ne se sent plus en sécurité parmi ses co-détenus. Nombreux parmi eux souffrent de toxicomanie et sont de ce fait facilement manipulables par des membres du personnel de la prison qui chercheraient, pour l’une ou l’autre raison, à se venger de lui. Il craint très clairement pour son intégrité physique et même pour sa vie.

La pression sur sa personne n’a jamais été aussi forte qu’aujourd’hui.

C’est pourquoi, je vous demande, Monsieur le Ministre, d’intervenir incessament sous peu pour assurer une protection digne de ce nom à votre concitoyen, plus en danger que jamais. S’il devait lui arriver malheur, votre responsabilité serait directement engagée.

Cette lettre est un appel à votre bonne foi et l’occasion pour vous de démontrer votre engagement sincère en faveur des droits humains.

En espérant que vous entendrez le cri de désespoir de votre concitoyen, Ali Aarrass, je vous prie de croire, Monsieur le Ministre, en mes salutations distinguées. »

Khadija Senhadji pour le Comité Free Ali

Merci de copier cette lettre et de l’envoyer en votre nom à

contact.reynders@diplobel.fed.be

 Marc.Pecsteen@diplobel.fed.be

 

L’affaire Ali Aarrass après les attentats de Paris


Le problème serait la radicalisation. L’intégration ratée des jeunes dans nos valeurs démocratiques. Et s’il s’agissait plutôt du retour violent du boomerang ? Le boomerang des guerres interminables menées ailleurs et qui nous revient ? Oui, je me répète. Je l’ai écrit après chaque attentat qui a frappé l’Europe ces dernières années. Dans « The making of Anders B.Breivik ». Dans « D’Oslo-Utoya à Toulouse-Montauban : l’horreur de la guerre gagne l’Europe ». Dans le chapitre de « Guantanamo chez nous ? », à propos des volontaires pour l’Afghanistan, l’Irak et la Syrie.

Les barbaries commises à Paris ce 13 novembre s’ajoutent à la liste macabre. Pour ces actes, il n’y a aucune justification, ni humaine, ni politique, ni religieuse.

Parfois, seules les larmes peuvent encore parler. Des larmes qui deviennent un acte politique.

Pleurer les victimes des attentats et leurs familles, aussi bien celles des tués que des tueurs. Les victimes de Paris, mais aussi celles de Beyrouth ou de Gaza. Pleurer tous ces milliers d’hommes, de femmes et d’enfants innocents, victimes de drones et de bombes soi-disant chirurgicales. Pleurer ce monde laissé à nos enfants, aussi bien aux jeunes tueurs qu’à leurs jeunes victimes. Ce monde injuste, ce monde d’inégalités criantes et révoltantes, mis à feu et à sang depuis un quart de siècle par des guerres sans fin.

Après chaque attentat, la réaction de nos gouvernants est identique. Augmenter d’un cran la guerre, l’esprit de revanche, la répression, les contrôles, les murs, l’islamophobie, la mise en observation et l’état d’exception pour les communautés d’origine immigrée, stigmatisées comme cinquième colonne.

Jamais la paix. Jamais plus de justice. Jamais la conciliation et le dialogue.

Nous assistons à la chasse à l’homme, 24 heures sur 24, en live sur nos écrans de télévision. A une occupation policière et médiatique de la commune de Molenbeek, taxée dorénavant « commune terroriste » dans le monde entier. Jan Jambon, le ministre de l’Intérieur belge, déclare qu’il va « personnellement nettoyer cette commune ». Dans ce climat, Eric Zemmour peut ajouter tranquillement sur RTL que « la France devait bombarder Molenbeek ».

Et puis, il y aura les victimes collatérales de ce choc médiatique mondial. Les réfugiés, à qui on refusera l’accès. Les détenus, victimes innocentes des frappes antiterroristes dans des pays partout dans le monde, à qui on refuse une libération, un traitement humain ou un procès équitable.

Une des victimes du terrorisme d’État s’appelle Ali Aarrass, dont la presse marocaine rappelle déjà qu’il est « le libraire du quartier bruxellois de Molenbeek ». Qu’Ali Aarrass est aussi catastrophé que nous, qu’il a toujours condamné fermement tout attentat, d’où qu’il vienne, qu’il soit perpétré à Casablanca, à Madrid, à Bruxelles ou à Paris contre des hommes, femmes et enfants innocents, n’a pas d’importance. L’opération des autorités marocaines pour lier sa cause aux attentats terroristes est déjà en cours. Avec le soutien de certains politiciens belges.

Ali Aarrass, un homme innocent et torturé : un rappel des faits

Des membres de la Brigade nationale de la Police judiciaire (BNPJ) ont torturé Ali Aarrass pendant les 10 jours de sa détention en garde à vue, en décembre 2010, c’est un fait établi et confirmé. C’est en effet à ce moment-là, et à ce moment seulement, que l’homme qui clame son innocence depuis le premier jour de son arrestation, qui a été innocenté en 2009 par Baltazar Garzon, le juge antiterroriste le plus sévère de l’Europe, a craqué et a paraphé l’acte d’accusation de la police. Ce qui va servir comme unique preuve pendant tout le procès Ali Aarrass.

Pour Human Rights Watch (HRW), il s’agit là d’une méthode systématique que l’organisation a dénoncée en 2013 dans un rapport de 137 pages sous le titre éloquent : « Tu signes ici, c’est tout : Procès injustes au Maroc fondés sur des aveux à la police ». Human Rights Watch est arrivé à cette conclusion après son analyse de « six affaires politiquement sensibles, jugées entre 2008 et 2013 ». HRW y dénonce le fait que les 84 personnes inculpées dans ces six affaires ont été condamnées sur base des aveux « extorqués sous la torture ou par d’autres méthodes illégales » ou sur base de « témoignages, sans que les témoins aient dû témoigner devant le tribunal ».

Si ce rapport sur les méthodes « antiterroristes » marocaines ne suffit pas, prenez n’importe quel document sur Guantanamo. Vous y verrez que le Maroc a servi de base de transfert et de torture de détenus, sur la route de l’Afghanistan ou du Pakistan vers Guantanamo.

Les faits de torture d’Ali Aarrass ont été confirmés tout d’abord par Juan Mendez, rapporteur de l’ONU sur la torture, dans son rapport sur Ali Aarrass en septembre 2012. Ensuite, en septembre 2013, par le Comité de l’ONU contre la détention arbitraire, qui demandait sa libération immédiate. En mai 2014, un autre Comité de l’ONU, le Comité contre la torture, a condamné la Maroc pour avoir violé la règle absolue de l’interdiction de la torture, pour ne pas avoir mené une enquête sérieuse sur sa torture, et pour avoir condamné Ali Aarrass sur base de preuves tronquées. Le Comité a exigé une enquête impartiale et approfondie, incluant un examen médical conforme aux standards internationaux.

En août 2014, le Comité des droits de l’homme des Nations unies condamne l’Espagne pour avoir extradé Ali Aarrass au Maroc alors qu’il existait un risque sérieux de torture, comme le même comité l’avait signalé en extrême urgence quatre ans auparavant. Le Comité impose à l’Espagne d’offrir une compensation adéquate à Ali Aarrass pour les souffrances encourues et d’assurer un suivi efficace quant au traitement d’Ali Aarrass.

En février 2014, puis en appel en septembre 2014, la Belgique est condamnée par deux Cours de justice belges à « requérir de l’État du Maroc de permettre aux autorités consulaires au Maroc de rendre hebdomadairement visite à Ali Aarrass pendant une période de six mois », et à payer « une astreinte de 100 euros par jour de retard si elle n’adresse pas cette demande dans le mois de la signification de l’arrêt », si elle ne réagit pas à l’urgence signalée par la Cour de Bruxelles. Pour la Cour, « des indications sérieuses tendent à démontrer que l’intimé (Ali Aarrass) a subi des traitements inhumains et dégradants dans les prisons marocaines afin de lui arracher des aveux. » La Cour critique « le silence persistant conservé par les autorités marocaines aux demandes d’information », « la manière dont elles tendent à minimiser les plaintes de l’intimé ». Pour la Cour, il est clair qu’ « Ali Aarrass subit encore à ce jour des atteintes graves à son intégrité physique et à son intégrité morale.. »

En mai 2014, Ali Aarrass devient une des cinq personnes emblématiques de la campagne mondiale contre la torture d’Amnesty international. En octobre 2015, le Comité Free Ali, la Ligue des Droits de l’Homme et le MRAX rendent publique une video d’Ali Aarrass faite à la prison de Salé II. La vidéo a été réalisée suite aux maltraitances qu’Ali a subies après son témoignage à Juan Mendez en 2012. Elle constitue une preuve – cette fois visible -, qui s’ajoute au dossier accablant sur ses tortures.

Le silence assourdissant du Maroc

Comme le constate la Cour de Bruxelles, le silence des autorités marocaines a été leur principale réponse. Silence quant à la demande, datant de 2012, de recevoir un oui ou un non pour un procès en cassation. A la demande, datant de septembre 2014, d’obtenir la permission d’une visite consulaire belge à Ali Aarrass. A la demande de faire un examen sur la torture d’Ali Aarrass conforme aux règles établies par le Protocol d’Istanbul. A la demande des Comités onusiens pour la mise en liberté immédiate d’Ali Aarrass.

Si les autorités marocaines ne donnent aucune des réponses qu’on attend d’elles, elles se lancent par contre dans des articles incendiaires dans la presse du régime, aidées par des rédacteurs complices. Par la voie de la MAP (Maghreb arabe presse), ou en publiant sur les sites de 360M, Opinion et autres. Les tortionnaires – qui portent la responsabilité du drame Ali Aarrass pour lequel ils devront rendre des comptes tôt ou tard -, s’y déchaînent tout en aggravant leur cas.

Guilty by association – coupable par association : Ali Aarrass et Charlie Hebdo

J’ai assisté à toutes les audiences du procès d’Ali Aarrass, aussi bien en première instance qu’en appel. À aucun moment je n’ai vu l’accusation apporter une seule preuve matérielle de son accusation. Ni entendu un seul témoin venir témoigner pour ou contre Ali. Ni assisté à une confrontation avec ceux qui, selon l’accusation, l’auraient accusé de faire partie d’un complot terroriste.

Toutes ces demandes de la défense ont été rejetées. La seule et unique « preuve » présentée au tribunal étant l’accusation de la police, paraphée par Ali Aarrass, rédigée en arabe, langue qu’Ali Aarrass ne maîtrise pas. Les tortionnaires savent que la base de condamnation d’Ali Aarrass est à ce point inexistante qu’il ne leur reste que le déni systématique et son association à des affaires terroristes qui font trembler l’Europe.

Ainsi, le 24 janvier 2015, après les attentats à Paris contre Charlie Hebdo, un certain Abdelkader El-Aine publie un article dans le 360M sous le titre : « Attentats de Paris : la piste des réseaux d’Ali Aarrass ». Avec comme sous-titre : « Les armes ayant servi aux attentats de Paris pourraient avoir été fournies par des réseaux proches d’Ali Aarrass, détenu au Maroc depuis 2010 ». « Pourraient avoir été fournies »… Preuve apportée par ce journaliste du Mahzen ? Aucune. Il lui suffit de suggérer des liens. Pour faire taire les critiques et les condamnations, il lui suffit de semer la peur et le doute en liant Ali Aarrass aux attaques contre Charlie Hebdo, un magazine dont Ali Aarrass n’a probablement jamais entendu parler dans sa cellule marocaine. Voyez-vous, écrit le journaliste, comme certaines armes utilisées par les auteurs des attentats contre Charlie Hebo proviendraient de la Belgique, le lien avec l’affaire du Belge Ali Aarrass n’est-il pas évident ? Puisque lui aussi est accusé d’être le responsable logistique d’un trafic d’armes ? Ce que ce journaliste ne réalise pas, c’est qu’en nous proposant sa conception délirante de justice et de droit, il met à nu l’inexistence d’un état de droit marocain.

Guilty by association – coupable par association : Ali Aarrass et ISIS

Ce qui est particulièrement inquiétant, c’est que Didier Reynders, le ministre belge des Affaires étrangères, se prête au même jeu honteux que le Mahzen marocain. Ainsi, dans l’émission de la RTBF (« Jeudi en Prime », 5 novembre 2015), pour se justifier de sa non-intervention pour un concitoyen torturé au Maroc, Reynders appelle à la prudence et s’oppose à la demande de libération en suggérant un lien entre Ali Aarrass et l’Etat islamique en Syrie. Cela n’a pas échappé au MAP et au 360M qui ont sauté sur cette occasion dans un article publié le jour même des attentats à Paris sous le titre : « Le cas Ali Aarrass : halte aux surenchères politiques ! ». En voici un large extrait : « Côté belge, une récente réaction médiatique inédite du ministre des Affaires étrangères Didier Reynders, visiblement lassé d’être interpellé pour une affaire qui prend son cours normal par la justice marocaine et les autorités compétentes, est venue tirer les choses au clair. Au journaliste qui l’interrogeait sur le sujet il a répondu : « J’ai entendu des abominations (…). Quand on ne connaît pas le dossier, il ne faut pas s’exprimer. C’est un dossier lié au terrorisme (…). Dans le cadre de mes responsabilités, j’ai interrogé les services de renseignements belges qui me disent que depuis le début des années 2000, il est suivi pour ce genre de faits ».

L’article continue : « Et Reynders de souligner que s’il y a un doute à ce sujet, il y a des procédures au Maroc. Dans le climat que nous vivons, a encore dit Reynders, je viens de réunir à Bruxelles, la coalition de lutte en Irak et en Syrie contre le terrorisme et le djihadisme, il faut être prudent. Pour lui, on peut demander des conditions de traitement correctes, à mettre fin à une grève de la faim pour réintégrer la prison dans de bonnes conditions, mais dire qu’il faut le libérer, je n’irais pas jusque-là. Ce sont des propos d’autant plus sages et circonspects que la justice marocaine est plus que jamais souveraine. Le ministre belge a également confirmé qu’Ali Aarrass bénéficie de ses droits aux visites, notamment de membres de sa famille, du CNDH et des services consulaires belges. Ceux qui avaient suivi les péripéties du procès du réseau Belliraj se souviennent bien d’Ali Aarrass, le libraire du quartier bruxellois Molenbeek ». Fin de citation.

Reynders, qui a toujours affirmé que le dossier Ali Aarrass était une affaire exclusivement marocaine, qui ne concernait en rien la Belgique, lance une véritable bombe. Pour suggérer la culpabilité d’Ali Aarrass. Reynders déclare à la télévision nationale, déclaration reprise par la presse marocaine : « Les services secrets belges suivent Ali Aarrass pour des affaires de terrorisme depuis 2000 » ! Fait, jusqu’à présent inconnu de la défense. Fait inconnu de son prédécesseur Van Ackere, de De Clercq ou Turtelboom, les ministres de la Justice belge pourtant maintes fois sollicités dans ce dossier. Fait jamais mentionné depuis le début du dossier en 2008. Cette affirmation mérite une interpellation parlementaire.

Trois remarques à ce propos. D’abord, l’information est invérifiable, puisqu’il s’agit sans doute d’informations secrètes, dont on a l’habitude dans les dossiers antiterroristes. Deux. Reynders ne mentionne pas le résultat de ce « suivi ». Ali Aarrass étant toujours en possession d’un casier judiciaire vierge, quel en a été le résultat ? Trois. Reynders est-il en train de dire que les services secrets belges étaient directement impliqués dans l’arrestation d’Ali Aarrass ? Dans ce cas, tout ce dossier prendrait un autre tournant, mettant à mal toutes les déclarations de non-ingérence de la Belgique dans ce dossier.

Pour suggérer la culpabilité d’Ali Aarrass, Reynders parle de la réunion de la coalition contre l’État islamique et Daesch en Syrie et en Irak, toutefois sans donner aucune information ou preuve sur l’implication d’Ali. Un procédé pervers à la marocaine où on voit que certains politiciens ne reculent devant rien quand ils sont, comme Reynders, acculés à la défensive. Quant à « la prudence » à laquelle appelle Reynders, ce sont plutôt le Maroc et la Belgique qui auraient intérêt à l’être. Au procès des recruteurs de jeunes pour la Syrie actuellement en cours à Bruxelles, le nom d’un informateur/infiltrant de nationalité marocaine, disposant d’une carte de presse marocaine, travaillant pour les services secrets belges et espagnols, vient d’être cité comme étant un des principaux recruteurs de jeunes envoyés au combat en Syrie. Une affaire à suivre.

Après le 13 novembre : Ali Aarrass, le Molenbeekois ?

Molenbeek après les attentats de Paris du 13-11-15

Plus généralement, que peut-on encore attendre des autorités marocaines et belges qui, face aux piles de rapports nationaux et internationaux condamnant la Maroc dans l’affaire Ali Aarrass, continuent à réfuter l’irréfutable ?

Après les attentats du 13 novembre à Paris, nous pouvons nous attendre avec certitude à de nouveaux articles du même genre. Cette fois liant Ali Aarrass à Molenbeek où il a été libraire. Le climat actuel s’y prête. Dans la répression qui s’abat en France et à Bruxelles, on ne parle plus d’individus. On met toutes les « affaires » d’aujourd’hui et du passé dans le même sac terroriste, sans distinction, sans contexte, sans histoire, sans se soucier de l’innocence ou de la culpabilité. Aujourd’hui, nous assistons à la stigmatisation de toute une commune, Molenbeek, une des plus pauvres de Belgique, peuplée d’une communauté issue majoritairement de l’immigration marocaine, comme étant le nid des terroristes.

La piste est très glissante et dangereuse. Non seulement pour la cause d’Ali Aarrass et celle de tous les autres détenus politiques au Maroc. Mais, de plus en plus, pour une communauté tout entière. Une situation qui rappelle l’internement de la population catholique en 1971 pendant la guerre contre les Britanniques en Irlande du Nord. Ou l’internement des Américains d’origine japonaise pendant la deuxième guerre mondiale. Jusqu’où ira-t-on ? Ce qui est certain, c’est qu’à partir de 2016 la police marocaine apparaîtra dans les rues de Molenbeek. Ce qui est certain, c’est que tous les habitants de Molenbeek devront dorénavant faire attention. Non seulement en Belgique, mais surtout au Maroc. Parce que, pour le Mahzen et les tortionnaires de la BNPJ, ils viennent d’une commune qui héberge des terroristes. Et au Maroc, vous l’avez compris, ça suffira comme preuve.

Mais la criminalisation d’une commune et d’une communauté entière aura aussi comme conséquence que plus de personnes se joindront à la défense d’Ali Aarrass. « Ali Aarrass est un héros », a dit le député bruxellois socialiste Jamal Ikazban à la soirée d’Amnesty international à l’ULB à Bruxelles.

Oui, Ali Aarrass deviendra de plus en plus le symbole de la lutte pour les droits égaux des citoyens de seconde zone dans ce pays. Il deviendra le symbole de la lutte contre l’étoile jaune des temps modernes : contre l’étiquette de terroriste collée injustement à ces milliers de familles, hommes, femmes et enfants, vivant à Molenbeek et ailleurs.

Luk Vervaet

Source :Site de Luk Vervaet

Invitation à la conférence de presse du mardi 10 novembre au camp de la grève de la faim pour Ali Aarrass (Place Poelaert 12h)


La Ligue des Droits de l’Homme, le MRAX, le bureau d’avocats Juscogens, Farida Aarrass, Zoé Genot et Jamal Ikazban ont l’honneur de vous inviter à une conférence de presse sur l’affaire Ali Aarrass :

« ALI AARRASS : QUELLES SUITES AU BRAS DE FER AVEC LE MINISTRE REYNDERS ? »

Ce mardi 10 novembre 2015 à 12 heures
Au camp de la grève de la faim tournante pour Ali Aarrass,
Place Poelaert, en face du Palais de Justice de Bruxelles

Intervenants
Farida Aarrass, sœur d’Ali Aarrass, Comité Free Ali
Alexis Deswaef, président de la Ligue des Droits de l’Homme
Carlos Crespo, président du MRAX
Dounia Alamat et Nicolas Cohen, avocats d’Ali Aarrass
Zoé Genot et Jamal Ikazban, deux des 19 députés bruxellois soutenant Ali Aarrass

Modératrice : Julie Jaroszewski (www.freeali.eu)
Les intervenant(e)s seront à votre disposition pour des interviews individuelles.
Nous vous remercions d’avance pour votre présence.

Le Comité Free Ali

Réponse aux contrevérités de Didier Reynders dans le dossier Ali Aarrass !


ali

Suite au « Jeudi en Prime » de  la RTBf du 6 novembre 2015
​ -Luk Vervaet​


Interrogé dans Jeudi en Prime sur sa non-assistance au Belgo-Marocain Ali Aarrass, le ministre Reynders commence par s’en prendre aux associations et à la députée Zoé Genot qui, ne connaissant pas le dossier, feraient mieux de se taire. Après cette introduction hautaine, Reynders, bien préparé sur l’affaire Ali Aarrass qui le poursuit désormais partout, continue à ressasser trois contrevérités.



Première contrevérité

Ali Aarrass étant belgo-marocain, il est normal que la Belgique abandonne son citoyen au Maroc.

La thèse de Reynders est qu’Ali Aarrass est jugé et condamné au Maroc, il est en prison au Maroc, après avoir été extradé par l’Espagne. Il est donc « évidemment » considéré par le Maroc comme marocain,  sous-entendant qu’à partir de ce moment la Belgique n’a plus rien à voir avec ce Belge. Ce serait différent, dit encore monsieur Reynders,  s’il était incarcéré dans un pays tiers.



Reynders ment quand il dit qu’Ali Aarrass aurait été protégé par la Belgique s’il se trouvait dans un pays tiers. La vérité est que la Belgique a refusé de venir à l’aide à Ali Aarrass quand il était en Espagne, « pays tiers », où il a été incarcéré à la demande du Maroc.



Ainsi, pendant 2 ans et demi, la famille, les avocats, Zoé Genot ont demandé à Monsieur Vanackere, le prédécesseur de Reynders, d’assurer à Ali une protection consulaire. Ce qui lui a été refusé. Le 29 novembre 2010 à la Chambre, à une interpellation de la députée Zoé Genot, le ministre Vanackere répondait : «  Pour ce qui concerne votre question relative à une visite du consul, l’assistance aux Belges détenus à l’étranger ne prévoit pas l’organisation de visites consulaires dans les pays de l’Union européenne.. » La Belgique a fait savoir à maintes reprises qu’elle  « n’évoquerait ce dossier ni avec l’Espagne, ni avec le Maroc ». Dans sa réponse à Zoé Genot, le 29 novembre, le ministre se défend de ne pas avoir pris contact avec l’Espagne pour s’opposer à une éventuelle extradition d’un Belge : « Je n’ai pas évoqué le dossier d’extradition avec mon collègue espagnol car il n’est pas d’usage que la Belgique intervienne dans une procédure d’extradition entre pays tiers même lorsque cette dernière concerne un ressortissant national. De plus, j’ai entière confiance dans les garanties que le système judiciaire espagnol offre au niveau des procédures d’extradition et du respect des droits de l’homme. Il prévoit, en effet, des possibilités d’appel et ce, jusqu’au niveau de la Cour européenne des droits de l’homme en cas de non-respect de la Convention européenne des droits de l’homme. Vu ce qui précède, je n’entreprendrai pas de démarche qui pourrait être interprétée par mon collègue espagnol comme une ingérence dans des affaires internes et surtout comme un manque de confiance dans le système judiciaire espagnol ».

Le résultat de l’attitude belge de non-défense, de non-assistance, de désintérêt total par rapport  à son citoyen « dans un pays tiers » a été que l’Espagne a extradé le Belge Ali Aarrass le 14 décembre 2010 sans aucun état d’âme. Et ce contre l’avis du Haut-Commissariat aux Droits de l’homme des Nations Unies à Genève qui avait pris une mesure provisoire le 26 novembre 2010, demandant à l’Espagne de ne pas extrader Ali Aarrass avant que le Haut-Commissariat ait entendu et donné son avis sur les arguments des deux parties. Et après son extradition, la position devient officielle : Ali Aarrass n’est plus considéré comme étant belge. En réponse à la demande de s’informer auprès des autorités marocaines sur la disparition de son frère pendant ses 10 jours en garde à vue au Maroc : «  Comme votre frère est considéré comme de nationalité marocaine par les autorités marocaines, nos services ne les contacteront donc pas pour votre frère » (Message du 20 décembre 2010 du ministère des Affaires étrangères à Farida Aarrass) .



La thèse de Reynders que le Belgo-Marocain Ali Aarrass, jugé et incarcéré au Maroc, est « évidemment » considéré comme marocain par le Maroc, sous-entendant qu’à partir de ce moment la Belgique n’a plus rien à voir avec ce Belge, est contredite tant par la pratique d’autres pays européens, que par les jugements contre la Belgique par diverses Cours de justice.



Différents pays européens accordent en effet une assistance consulaire à leurs citoyens détenus binationaux au Maroc et les assistent même en leur attribuant une petite somme mensuelle pour survivre. Ainsi les détenus néerlandais ayant la double nationalité marocaine reçoivent la visite de leur consulat et reçoivent 60€ par mois; même chose pour les Franco-Marocains qui reçoivent des livres et des vivres de leur consulat ; même chose pour les détenus germano-marocains qui reçoivent 1200 dirham (120 euros) et des livres de leur consulat. Ces détenus binationaux reçoivent une vraie assistance. Rien de tout cela de la part de la Belgique.

De même, suite à l’arrestation de Faouzi Yuba Zalen (un Néerlando-Marocain) lors d’une manifestation à Beni Bouayach dans le Rif en mars 2012 , le parlement néerlandais, suivi par le gouvernement, a exercé une pression et a obtenu sa libération.



En outre, l’État belge et son ministre des Affaires étrangères, Didier Reynders, ont été condamnés à assurer une assistance consulaire à Ali Aarass le 3 février 2014, par décision du tribunal de première instance à Bruxelles. Reynders aurait pu se soumettre à cette décision. Mais il s’y est opposé et a fait appel. Huit mois plus tard, le 11 septembre 2014, la 3e Chambre de la cour d’Appel de Bruxelles a rejeté son appel. Le premier jugement a été confirmé, cette fois, sous peine d’une astreinte de cent euros par jour de retard dans le mois suivant le prononcé de l’arrêt. Mais rien n’arrête Reynders dans son refus d’assurer une assistance consulaire aux binationaux : il s’est pourvu en cassation contre ces jugements !



Deuxième contrevérité

Reynders affirme qu’il est malgré tout intervenu pour Ali Aarrass. Il dit ceci : Bien sûr que nous agissons ! En 2013, j’ai déjà demandé à plusieurs reprises des visites consulaires, nous avons obtenu que le Conseil National des droits de l’homme marocain (CNDH) aille le voir… François De Brigode : (l’interrompt) …Et ils ont pu le voir ? Didier Reynders : « Oui et ça a mis fin… Il a d’ailleurs accepté à cette époque-là de mettre fin à une première grève de la faim. En 2014, nous avons recommencé : au moins 4 demandes de visites consulaires, et j’avais écrit à mon collègue marocain, je lui ai encore réécrit cette année ; je l’ai contacté, il y a maintenant… fin du mois d’octobre, le contact a été pris par téléphone, on a fait la même demande : que le CNDH le rencontre. Ce qui a été fait : trois personnes dont un médecin. Nous avons d’ailleurs demandé aussi que sa sœur puisse lui rendre visite : c’est l’ambassadeur qui a fait ça sur place auprès des Marocains. Et donc tout cela se passe pour des raisons humanitaires et, je tiens à le dire, pour des raisons consulaires puisque la Justice nous demande de jouer un rôle consulaire… ».



S’il y a eu réaction de la part de Monsieur Reynders, elle a eu lieu uniquement sous la pression d’une grève de la faim d’Ali et d’une mobilisation militante, médiatique et parlementaire. Il dit qu’il est intervenu pour assurer « une assistance consulaire en 2013 », ce qui est faux. Puisqu’il a seulement été condamné à le faire en septembre 2014. Il dit que le mérite de la visite de la CNDH à Ali lui revient. C’est faux. Il est possible que la Belgique ait faite cette demande, mais le CNDH visite régulièrement les prisons et les prisonniers, qui y sont en détresse ou en grève de la faim, sans avoir besoin d’une demande belge ou autre. Reynders dit qu’il a écrit quatre notes : c’est faux. Dans sa lettre à son homologue marocain, il parle de deux notes : une note verbale et une note écrite. Dans cette même lettre du 6 octobre 2015 il écrit : « La famille a obtenu une décision de la Cour d’appel de Bruxelles qui ordonne au gouvernement belge de requérir de votre Etat de permettre aux autorités consulaires belges au Maroc de rendre hebdomadairement visite à Monsieur Aarrass et de s’entretenir avec lui à la prison où il purge sa peine. » Mais suit la phrase qui montre clairement que la Belgique n’a aucune volonté, ni l’intention, ni l’envie de se rendre chez Monsieur Aarrass : « Cette décision est exécutoire, même si un pourvoi en cassation a été introduit par le gouvernement belge. » Le message de la Belgique peut être compris par les autorités marocaines comme suit : tenez bon dans votre refus de nous accorder l’accès, nous, de notre côté, sommes en train d’essayer de casser ce jugement !

Reynders affirme également que c’est grâce à ses interventions que Farida a pu rendre visite à son frère. Depuis quand un ministre devrait-il intervenir pour cela ?



Troisième contrevérité

La troisième contrevérité concerne l’accusation de terrorisme et le refus de demander la libération d’Ali Aarrass. Il est particulièrement honteux que Monsieur Reynders ne mentionne même pas la vidéo-choc présentant Ali Aarrass torturé, visionnée plus de 100.000 fois sur les réseaux sociaux. Ni un de ces nombreux rapports internationaux sur l’affaire Ali Aarrass. Ni la campagne d’Amnesty international pour la libération d’Ali Aarrass. Mais qu’il reprenne tout simplement les arguments des autorités marocaines. En agitant la peur du terrorisme, Reynders espère regagner du terrain face à la sympathie grandissante pour la cause d’Ali Aarrass et calmer l’indignation à son propre égard : « Mais la troisième chose que je veux dire : dans le climat actuel, c’est un dossier lié au terrorisme….Dans le climat que nous vivons, je viens de réunir à Bruxelles la coalition de lutte en Irak et en Syrie contre le terrorisme, contre le djihadisme, il faut être prudent… Et donc demander des conditions de traitement correct ; la lutte contre la torture : la Belgique est en première ligne ! Demander qu’on mette fin à une grève de la faim pour qu’on puisse réintégrer la prison dans de bonnes conditions, oui ! Dire : « il faut le libérer » : je n’irai  pas jusque-là ».



Si Reynders veut traiter du terrorisme, voici les seuls éléments réels dans ce dossier.

Concernant les accusations de terrorisme contre Ali Aarrass, il existe un jugement, rapporté par l’article du Soir du 21 avril 2011, qui ne provient pas moins que du juge espagnol Baltasar Garzon, spécialiste de l’antiterrorisme. « Selon les avocats d’Ali Aarrass, la seule enquête sérieuse menée sur Ali Aarrass a été faite en Espagne. Au bout de trois ans d’écoutes téléphoniques, de perquisitions, d’analyses ADN, le célèbre juge Baltasar Garzón, l’homme qui s’était attaqué à l’ex-dictateur chilien Pinochet, a été contraint de prononcer un non-lieu en mars 2009. Ce qui n’a pas empêché le Conseil des ministres espagnol d’accéder finalement à la demande du Maroc, en extradant le prisonnier le 14 décembre dernier. »

Le deuxième élément découle de ce qui précède. En décembre 2013, le Groupe de travail des Nations unies sur la détention arbitraire a publié un communiqué de presse déclarant : « C’est sur la base d’aveux obtenus sous la torture que M. Ali Aarrass […] a été condamné en novembre 2011 à 15 ans de prison ferme ».

Cette déclaration sera confirmée par un avis officiel des experts de ce même Groupe de travail onusien, qui demande sa libération immédiate !

source par courrier



 

L’ultime combat d’Ali Aarrass, communiqué de presse du Cabinet d’avocats Jus Cogens et le Comité Free Ali


ali Aarrass

15 septembre 2015

Communiqué de presse du Cabinet d’avocats Jus Cogens et du Comité Free Ali

L’ultime combat d’Ali Aarrass

Ali Aarrass, citoyen belge ayant la double nationalité, dont le cas est devenu tristement célèbre dans beaucoup de pays par la campagne contre la torture d’Amnesty international, est en grève de la faim depuis le 25 août 2015 à la prison de Salée II, au Maroc.

« La grève de la faim est devenue le seul moyen de me faire entendre », a écrit Ali Aarrass, le 27 août, dans une lettre au Ministre de la Justice et des Libertés du Maroc (www.freeali.eu/?p=5727)

Aujourd’hui, suite à 22 jours de grève de la faim, son état de santé devient de plus en plus préoccupant. Ali a maigri de 12kg. Il souffre de migraines et d’insomnies. Il a de fortes douleurs aux articulations. Il a des difficultés à parler et à se tenir debout.

Néanmoins, Ali Aarrass est décidé de continuer sa grève de la faim jusqu’à ce que les autorités marocaines répondent à ses cinq demandes.

  1. Arrêt des maltraitances et de l’arbitraire à la prison de Salé II.

Certains responsables et gardiens dans la prison, comme le chef de quartier Ben Ali Hicham, qui créent un climat de tension constante par des provocations, des humiliations, des menaces et des insultes, doivent être expulsés de leur fonction. Les droits élémentaires des détenus doivent être respectés.

  1. Communication des résultats de l’examen sur la plainte contre la torture, résultats attendus depuis septembre 2014

Le 27 mai 2014, le Comité contre la torture de l’ONU avait donné 90 jours (3 mois) au Maroc pour réaliser une enquête impartiale et approfondie sur la torture d’Ali Aarrass, incluant un examen médical conforme aux standards internationaux. Une instruction a été rouverte, mais 17 mois après la demande du Comité contre la torture de l’ONU, il n’y a toujours pas de rapport ou de conclusions disponibles.

  1. Une réponse à la demande de cassation, réponse attendue depuis 2012

Il y a 3 ans, suite à la condamnation d’Ali Aarrass en appel, une demande de cassation a été introduite par la défense, immédiatement après le verdict et dans les délais prévus par la loi. Les autorités marocaines n’ont jamais répondu à cette demande. Ce qui veut dire que le procès d’Ali Aarrass est toujours inachevé, qu’il est toujours en détention provisoire, que des demandes de transferts restent bloquées etc.

  1. Autorisation de la visite consulaire de la Belgique, réponse attendue depuis septembre 2014

Depuis septembre 2014, le Ministère des Affaires étrangères a demandé à maintes reprises aux autorités marocaines de pouvoir rendre visite à Ali Aarrass. Cette information nous a été confirmée par une lettre de Monsieur Reynders du 9 Septembre 2015 qui dit : «  Afin de pouvoir rendre visite à un prisonnier, quel qu’il soit, une Ambassade doit toujours solliciter l’autorisation d’effectuer la visite auprès des autorités du pays où la personne est détenue. La demande de pouvoir visiter Monsieur Aarrass a bien été introduite auprès des autorités marocaines. » Depuis un an les autorités marocaines refusent de répondre à cette demande, interdisant le consul belge de rendre visite à un Belge, violant ainsi le droit international.

  1. La mise en liberté immédiate.

Ali Aarrass n’est toujours pas définitivement jugé ou condamné et sa détention provisoire dépasse aujourd’hui tout délai raisonnable prévu par la loi. L’article 546 du code de la procédure pénale marocain précise que « la cour de cassation est tenue de statuer d’urgence et par priorité sur les pourvois formés par les détenus dans un délai maximum de trois mois de la date de la réception du dossier ». Sa mise en liberté immédiate après bientôt 8 ans de détention provisoire est la moindre des choses en attendant la réouverture d’un procès équitable.

Le Groupe de travail onusien sur la détention arbitraire, dans son Avis du 21 octobre 2013, a d’ailleurs demandé aux autorités marocaines « la libération immédiate et l’indemnisation d’Ali Aarrass ». (http://fr.alkarama.org/documents/WGAD_Opinion-25-2013_Ali-Aarrass_FR.pdf)

Contact

Christophe Marchand, Avocat, Avocat spécialisé en droit pénal, Master en droit international, Associate Researcher Vrije Universiteit Brussel (Fundamental Rights and Constitutionalism), cm@juscogens.be, +32 (0)486 32 22 88

Luk Vervaet (vervaetluk@gmail.com 0478653378)  et Farida Aarrass (aarrassfarida65@gmail.com 0486703215) pour le Comité Free Aliwww.freeali.eu