Farouk, un assiégé comme moi (2016) –


Hier a eu lieu la projection du Film « Un assiégé comme moi » de Hala Alabdalla qui inscrit -si je puis dire- la petite histoire de Farouk Mardam Bey dans la grande histoire du peuple syrien.
Comme toi Hala, je ne cache pas mon désarroi lorsque la première question dans la salle après la projection d’un film d’une telle richesse, concerne les « islamistes ». Comme toi je ne peux désormais entendre un public de gauche engagé dans la cause palestinienne émettre des doutes sur la légitimité d’un soulèvement populaire contre un despote. Pour moi l’éthique politique ne peut pas être à géométrie variable. Un peuple oppressé que ce soit du fait d’un occupant ou d’un despote sanguinaire mérite notre solidarité.
Elias Sanbar, Ambassadeur de Palestine aurpès de l’UNESCO et amis intime de Farouk Mardam Bey a tenu les propos suivants durant le débat:
« Ce que les syriens ont vécu en 5 années dépasse en horreur ce que les palestiniens ont vécu en un siècle.
Nous les palestiniens n’avons pas été à la hauteur. Vous syriens étiez là pour nous, et nous n’étions pas au rendez-vous ».

Pour ma part, pour avoir connu ce peuple syrien merveilleux, éblouissant de dignité et de courage, un peuple qui s’est soulevé contre la tyrannie et qui force l’admiration, je soutiendrai toujours la révolution syrienne.
Pour avoir cotoyé des êtres de chair, de sang, de culture et d’émotions, je soutiendrai la révolution pour que le despotisme qui les broie tombe.
Pour avoir connu les syriens avant la Syrie, je soutiendrai leur révolution afin que Samir Kassir repose en paix et que Farouk Mardam Bey puisse déambuler librement dans sa ville bien aimée: Damas.

QUELLE UTILISATION DE CES VIDÉOS ?


«L’IDÉE DE MÉMOIRE COLLECTIVE N’EST PAS QUELQUE CHOSE D’ÉVIDENT EN SYRIE»

Et maintenant ? Que faire de toutes ces vidéos ? En 2011, le réseau Shaam News en comptait 700 000 sur sa chaîne YouTube. Plus encore l’année suivante. Il est impossible de savoir avec précision combien ont été mises en ligne ces cinq dernières années. Certaines ont été supprimées par leurs auteurs, d’autres par l’armée électronique de Bachar al-Assad, qui sévit depuis mai 2011. Facebook et YouTube procèdent également à la suspension de pages au contenu trop violent. Hadi s’insurge, huit des siennes ont été fermées par Facebook.

Parce que ces vidéos disparaissent, les hackers du collectif Telecomix ont décidé, dès 2011, de les télécharger pour les archiver et les rendre accessibles à tous. «Au fur et à mesure, nous avons amélioré l’outil, récupéré automatiquement des vidéos, mis en ligne le site broadcast.telecomix.org [qui n’est plus fonctionnel] en essayant d’indexer le contenu par jour et par localisation», explique par mail Okhin, l’un des membres de l’opération #OpSyria menée en Syrie pour contourner la censure. Telecomix aide également les internautes syriens en leur envoyant des guides de connexion traduits en arabe ou en court-circuitant une partie de l’Internet domestique pour les rediriger sur une page qui donne des conseils pratiques. Lassés par la durée de la crise, les hackers de Telecomix ont mis fin à leur opération : «Le site n’est plus maintenu depuis plus d’un an maintenant, essentiellement par manque d’espace disque et de temps. Comme nous préservions les URL d’origine, il devrait cependant être possible de récupérer une grande partie des données assez facilement pour reconstruire ce site si quelqu’un veut s’en donner la peine.»

MANQUE DE MOYENS

Peut-on dire pour autant qu’Internet ou YouTube est une archive ?«Je dirais plutôt qu’il s’agit d’un ensemble de documents, explique Ulrike Riboni, attachée temporaire d’enseignement et de recherche à l’université Paris-VIII. Le document, c’est l’objet brut, et l’archive, c’est ce qui a été hiérarchisé, annoté, classé, réemployé.» «Une vidéo n’est jamais qu’un document parmi beaucoup d’autres qu’il faut contextualiser», complète Barbie Zelizer, responsable de la revueJournalism : Theory, Practice and Criticism. Or de nombreuses vidéos syriennes sont anonymes, il est donc impossible de savoir quelles sont les personnes apparaissant à l’image, qui a filmé et qui a procédé à la mise en ligne.

Des initiatives individuelles essayent de recontextualiser ces vidéos avant de les archiver, comme le site internet la Mémoire créative de la révolution syrienne, fondé en mai 2013 par Sana Yazigi. Elle archive, avec une poignée d’autres, le contenu artistique de la révolution (vidéos, photos, peintures, dessins, graffitis…). Ils cherchent, trient et traduisent (en arabe, français et anglais) ces contenus. «Pour chaque événement – un état de siège, un bombardement par baril… –, on va chercher comment les Syriens et les Syriennes se sont exprimés dessus et on rassemble les documents.» A terme, Sana aimerait ouvrir complètement sa plateforme pour que tous les internautes puissent participer, mais elle manque de moyens.

Le manque de moyens, c’est l’éternel problème des différents projets d’archivage numérique. En 2013, Ulrike Riboni voulait monter un projet pour indexer et archiver les vidéos des mouvements protestataires dans le monde : «Il s’agissait d’un projet collaboratif avec une part de sélection et d’analyse manuelle, et une part d’archivage automatique assistée par ordinateur. On avait même pensé à un développement basé sur la reconnaissance d’images pour permettre une indexation visuelle et non textuelle.» Faute d’argent, son projet n’a jamais vu le jour. Chamsy Sarkis, fondateur de Smart, se bat actuellement pour les mêmes raisons. Smart News Media travaille depuis l’été 2015 à la création d’un lexique sémantique pour un moteur de recherche : «L’idée, c’est de travailler avec les synonymes. Si par exemple l’internaute cherche “Daech”, toutes les occurrences comme “Etat islamique” s’afficheront également car tous les journaux arabes n’utilisent pas tous les mêmes dénominations.» Plus spécifiquement, ce module ne concerne que la Syrie. «Si bien que si l’on cherche “régime”, le moteur va savoir qu’il s’agit du régime syrien.» Pour l’instant, la start-up a répertorié entre 8 000 et 9 000 mots-clés en arabe et croise plus de 600 références (pages Facebook, Twitter, sites internet). Chamsy Sarkis se donne deux ans pour développer son projet s’il ne trouve pas de financements supplémentaires d’ici là.

MÉMOIRE COLLECTIVE

Reste la question épineuse du droit. «Pour l’instant, on ne fait que copier une matière dans un but de préservation. On reproduit le contenu et son contexte (date de production, de reproduction, les liens trouvés) mais on ne peut pas réellement l’utiliser», explique Sana Yazigi. Storyful affirme demander l’autorisation des auteurs mais ne les paie pas. Le rédacteur en chef dit ne faire que «vérifier des histoires et les montrer au monde. Quand les « casques blancs »[les secours] font une vidéo, ils la font dans un but de communication publique, on ne fait que relayer».

 

«La mémoire collective a besoin d’expériences partagées intenses,explique Barbie Zelizer. Et la guerre est l’expérience la plus intense. C’est physique, c’est douloureux, c’est lié à l’émotion.» Reste à savoir quelle mémoire collective les Syriens garderont de cette révolution. Ceux de Damas n’auront pas la même que ceux d’Alep ou de Madaya, ville assiégée et affamée«A la différence de l’histoire, la mémoire collective, elle, n’est jamais stable, jamais distante, et encore moins objective.» Elle est le fruit d’un souvenir, d’un passé subjectif qu’on ressasse. «Elle se transmet même à travers des personnes qui n’ont pas directement vécu les événements», complète Jill Edy, spécialiste des médias et de la politique à l’université d’Oklahoma. YouTube risque de changer notre rapport à cette mémoire. «La préservation des vidéos par YouTube va peut-être réduire le pouvoir social des autorités à créer une histoire qui leur convient. Pour autant, cela ne veut pas dire que la mémoire collective sera plus représentative pour “le peuple”. Elle est souvent influencée par la “fin de l’histoire”. Dans le contexte syrien, si le régime de Bachar al-Assad survit, l’histoire se souviendra de comment il a survécu. Si un nouveau gouvernement le remplace, c’est son arrivée au pouvoir qu’on gardera en mémoire.»

Pendant des décennies, le régime syrien s’est attaché à détruire ou à dissimuler les archives afin de réécrire sa propre histoire. «L’idée de mémoire collective n’est donc pas quelque chose d’évident en Syrie,explique Chamsy Sarkis. Elle est beaucoup plus développée en Occident parce qu’il y a eu un vrai travail dessus après la Seconde Guerre mondiale. En Syrie, à part les intellectuels et quelques activistes, peu de personnes se soucient de l’importance de la mémoire, or ce sont les ruraux et non les intellectuels qui constituent le cœur du milieu révolutionnaire.» Alors que la guerre bat son plein, la question peut aussi paraître prématurée. «On ne sent pas forcément la nécessité de construire une mémoire avant de commencer à oublier.» Mais au lendemain de la guerre, ces vidéos, si elles sont archivées et contextualisées, seront une des pièces essentielles pour permettre aux Syriens de s’approprier l’histoire de leur révolution.

Texte Fanny Arlandis (à Beyrouth)
Production Libé Six Plus

source

Othman, Yasser, Khaled, Mountazer, quatre destins bouleversés par la guerre en Syrie


RTL INFO

La guerre en Syrie qui entre mardi dans sa sixième année a bouleversé la vie de millions de personnes dont celles d’un écolier qui aimait les mathématiques, d’un luthier talentueux, d’un marchand d’étoffes épris de liberté et d’un ouvrier. Le conflit a débuté en mars 2011 après la répression sanglante par le régime de Bachar al-Assad de manifestations réclamant réformes et liberté. Il a tué au moins 270.000 personnes et forcé plus de la moitié de la population à fuir. L’AFP raconte quatre de ces destins brisés.

Othman, l’écolier qui aimait les mathématiques

Couvert de graisse et d’huile, Othman al-Najjar, 12 ans, s’extrait des entrailles de la voiture qu’il répare dans un garage du sud de Damas. Depuis que sa famille a dû fuir une banlieue de la capitale ravagée par les combats, il travaille ici, avec son frère Rached, pour 4,5 euros par semaine. Sans leur salaire, la famille ne pourrait pas survivre car leur père, malade, ne peut pas travailler. Othman rêvait d’une autre vie, avec des jouets plutôt que des pièces détachées, mais la guerre en a décidé autrement.

« Avant que tout n’éclate, je passais mon temps à étudier et à jouer. Maintenant mon visage est constamment collé contre le moteur des voitures et couvert de graisse et d’huile. C’est ma vie et je ne peux rien changer », confie-t-il le coeur gros. « J’aurais préféré étudier pour devenir architecte. J’aimais beaucoup les maths à l’école et j’aurais vraiment aimé pouvoir finir mes études », poursuit l’adolescent au corps maigre avant de repartir sous la voiture qu’il répare.

Yasser, le marchand d’étoffes assoiffé de liberté

Avec précaution, Yasser Nabhan, 38 ans, remet son treillis sur la prothèse qui lui sert de jambe droite. « Avant, je vendais des étoffes dans le souk d’Alep, un des plus vieux du monde », se souvient cet homme qui habite aujourd’hui dans une ville divisée entre quartiers rebelles et prorégime. Il se rappelle de ces jours paisibles avec sa femme et ses quatre filles comme « les plus beaux » de sa vie.
Quand les manifestations antirégime ont commencé, Yasser a rejoint les cortèges même s’il savait « que le prix à payer pour la liberté serait très élevé ». Puis il a pris les armes. La journée, il vendait des étoffes au souk et le soir il se transformait en redoutable franc-tireur visant les partisans du régime. Puis la vie bascula en 2013. « J’ai été blessé par une mine posée en bord de route. J’ai perdu ma jambe et je suis devenu handicapé ».

Il y a quelques mois, face à l’offensive du régime et de l’armée russe sur Alep, sa femme et ses enfants ont fui vers la Turquie. Lui est resté, et malgré la solitude, il se sent libre dans la zone où il vit et travaille comme assistant administratif pour les rebelles. « Je ne pourrai jamais quitter ma ville. Tout ce que j’ai sacrifié n’est rien comparé à la liberté, la justice et l’égalité. »

Khaled, le luthier exilé
Visage doux, Khaled Halabi, 31 ans, reçoit dans la petite pièce d’un sous-sol qui lui sert d’atelier dans un pays, le Liban, qui n’est pas le sien. Face aux combats qui ravagent sa Syrie natale, il n’a eu d’autre choix que l’exil avec sa femme et sa fille, laissant derrière lui tout ce que sa famille avait bâti au fil des générations. Les Halabi fabriquent des ouds, ces luth orientaux, depuis 120 ans. L’un de ces instruments fabriqués par le grand-père de Khaled fut même offert à la diva Oum Kalthoum et gardé dans une collection privée du Caire.

« Notre usine était à Daraya (près de Damas) mais lorsque la guerre a éclaté nous n’avons plus pu nous y rendre », raconte Khaled. « La guerre nous a endurcis. Nous avions tout en Syrie, je ne savais pas ce que cela voulait dire de payer un loyer, ma maison était à moi, mon usine était à moi… Ici, je dois courir tout le temps pour juste arriver à payer le loyer ». Khaled fabrique 10 ouds par mois avec l’aide de son ami Khalil, un Syrien d’Alep. Même si son atelier n’est plus qu’une fraction de ce qu’il avait en Syrie, il se réjouit de continuer la tradition familiale.

Mountazer, l’ouvrier devenu photographe
Mountazer, 25 ans, est assis le regard rivé sur l’écran de son ordinateur portable où il télécharge les photos qu’il vient de prendre sur le front, aux côtés de l’armée. « Je travaillais comme ouvrier dans la construction dans mon village de Zahra, près d’Alep. Mais avec la guerre, il n’y avait plus de travail car mon village a été assiégé (par les rebelles) ». Il décide alors de faire de la photo et suit ses amis qui se battent avec le régime. « Je gagne aujourd’hui bien plus que ce que je gagnais comme ouvrier dans la construction et pourtant, j’espère de tout mon coeur que cette guerre va se terminer ».

 

N’a pas un œil sur la Syrie qui veut – Analyse d’Un Œil sur la Planète du 18/02/2016  


Par Cédric Mas

La diffusion par France 2 d’un numéro de l’émission « Un Œil sur la Planète », le 18 février 2016, n’en finit pas de déclencher des réactions (ou encore ici). « D’où nous vient donc cette légère impression de nous être fait avoir ? », se demande-t-on en référence à une autre polémique audiovisuelle récente.

Intitulé « le Grand aveuglement », ce magazine à l’apparence classique, avec ses successions de reportages et d’interviews, ambitionnait de remettre en perspective le positionnement – ou ici « l’aveuglement » – occidental, et plus particulièrement français, quant à la nature réelle des rebelles syriens opposés au régime de Bachar Al-Assad depuis cinq ans.

L’intention était louable tant la diplomatie française s’est parfois laissée aveugler et a fait preuve de lâcheté et d’incohérence dans ses choix, au point que l’on peut douter de l’existence même d’une réelle stratégie sur le dossier syrien.

Toutefois, nous avons été nombreux à déplorer que ce qui se présentait comme une dénonciation du caractère jihadiste de certains groupes rebelles, se soit transformé en séquence de propagande épousant les arguments, discours et délires du régime de Damas.

Au-delà de la légitime émotion de voir ainsi la télévision publique se fourvoyer au service de la propagande d’une des dictatures les plus sanguinaires de la planète, une analyse plus approfondie de l’émission montre une volonté – assez éloignée du sujet principal – de faire passer sur nos écrans un message plus sournois et à bien des égards « subliminal ».

Nous sommes en présence d’un cas d’école de propagande et de manipulation médiatique, frisant avec une véritable opération psychologique, n’hésitant pas à prendre l’apparence d’un pamphlet politique et militant, loin des canons professionnels du journalisme.

1. Présentation de l’émission

L’émission d’1h25 consiste en une succession de sujets, liés entre eux par un commentaire qui porte les messages principaux. La structure est la suivante :

  • L’introduction s’installe avec des premiers contacts en Grèce avec des réfugiés syriens, donnant lieu à un moment prometteur lorsqu’un réfugié annonce (01’08 ») « on cherche juste la liberté« . Malheureusement ce propos qui aurait pu être une critique du régime restera sans suite.
  • « La passion du jihad » (18′) : Reportage impressionnant tourné à Alep au sein d’une milice rebelle jihadiste. Une première confusion apparaît pour qui sait se repérer dans l’échiquier complexe des groupes armés. On présente ainsi un chef rebelle, du nom de Toufiq Shihab al-Din, fondateur de la brigade islamiste Nur Al-Din Al-Zinqi. Ce groupe s’est fait remarquer après avoir participé à la constitution d’une faction rassemblant diverses brigades de même obédience : le Jeish al-Mujahidin. C’est cette faction qui a chassé l’Etat islamique de la province d’Alep en janvier 2014. Mais par la suite, le reportage affirme suivre le groupe Ansar Al-Aqida, les « Partisan de la Foi » (8’40 »), un groupe authentiquement jihadiste, sans lien – si ce n’est géographique – avec le groupe cité plus haut et mené par Toufiq Shihab Al-Din. Une première confusion, somme toute déjà problématique.

Logo du mouvement Nur al-Din al-Zinki

Logo du mouvement Nur Al-Din Al-Zinki

Logo d'Ansar al-Aqida.

Logo d’Ansar Al-Aqida.

  • Interview d’Adeline Chenon Ramlat (7’26 ») : Il s’agit d’une bloggeuse, ancienne journaliste au Monde, qui a vécu quelques années en Syrie avant la guerre, et qui est devenue une des figures de proue des soutiens francophones au régime syrien. La défense de Bachar Al-Assad et de ses alliés (Russie et Iran) et la critique des Occidentaux prend chez elle un ton passionnel, reposant sur une vision idéalisée d’une Syrie « mythique » d’avant 2011.
  • « L’engrenage infernal » (32’34 ») : C’est le gros morceau de l’émission, qui cherche à décrire le déroulement des événements depuis 2011, mélangeant habilement des faits réels, des éléments peu connus et des mensonges. On trouve dans cette partie des interventions de Ma’an Aqel, Alain Chouet, Khaled Sid Mohand, Frédéric Pichon, Georges Malbrunot, Burhan Ghalioun et Randa Kassis. Notons un morceau de bravoure : la journaliste en charge de la présentation de l’ensemble de cette émission, Samah Soula, étant intervenue lors d’une conférence de presse de Staffan de Mistura, le représentant de l’ONU, à Genève en janvier 2016 (à partir de 59’45 »).
  • « Les dessous d’un conflit » (6’22 ») : Cette partie est la plus contestable, puisqu’elle prétend présenter les « raisons cachées moins avouables » (1h01’25 ») du conflit, à savoir les ressources énergétiques. Est mis au centre du développement la compétition entre le Golfe et l’Iran au sujet de la construction d’un gazoduc en Syrie. Pour faire court, nous sommes là en présence d’un des arguments majeurs du régime de Damas visant à attester d’un complot international dont l’objectif serait de s’accaparer les ressources ou le positionnement stratégique de la Syrie. Une théorie qui ne tient pas la route puisque s’agissant du projet de gazoduc Iran-Irak-Syrie annoncé en juillet 2011, la réalité du projet est fortement remise en cause. Interviennent dans cette partie de l’émission : David Amsellem, Alain Juillet et Rob Taylor. Cette partie très contestable mériterait à elle seule de longs développements tant les faits y sont biaisés et manipulés. Je ne résiste pas au plaisir de partager ici les premières secondes : images de camions citernes en flamme dans le désert avec une musique dramatique et le commentaire suivant « c’est la cible privilégiée des avions russes et de ceux de la coalition… »(1h01’45 »). Des déformations aussi grossières des faits qui transforment l’exercice d’analyse de cette émission, indigne du service public, en épreuve pour la courtoisie et la tempérance de tout esprit censé[i].
  • « La vie et rien d’autre » (8’35) : Dans le droit fil du précédent, ce reportage s’ouvre sur l’accroche suivante (1h09’04 ») : « Alors comment les Syriens font-ils pour tenir le coup ou pour survivre ? Comment la vie s’organise malgré tout ? Nos équipes se sont rendues en différents points du territoire syrien pour aller à leur rencontre… » Les « différents points du territoire syrien » se résument toutefois à Damas (3’42 ») et Alep (3’25 »), la partie contrôlée par les rebelles d’Alep ayant droit à 40 secondes. On se limite donc aux deux plus grandes villes du pays, 82,9% du temps étant consacré aux zones tenues par le régime. Il est très probable que la partie la plus importante, tournée à Damas, l’ait été sous un étroit encadrement du régime, ce que la voix-off n’évoque pas. Les lieux visités – notamment une échoppe vendant divers objet (chopes, pin’s…) à l’effigie de Bachar Al-Assad, de Hassan Nasrallah (seule apparition du Hezbollah durant toute la durée de l’émission), le tournage dans une école, l’apparition des mêmes « témoins » (le prof de français), tout rappelle les méthodes habituelles d’un tournage sous supervision des services d’une dictature. Le déséquilibre est total. Il permet de compenser les effets d’un commentaire en apparence objectif. Il aura fallu 1h1 minutes et 34 secondes d’émission pour entendre :  » pour reprendre ces quartiers perdus il y a parfois des années, l’armée syrienne ne fait pas dans le détail. Les zones rebelles d’Alep sont régulièrement pilonnées par les hélicoptères et avions du pouvoir…« . On voit même fugacement les célèbrescasques blancs, sauveteurs syriens (1h16’45 »). Cette partie se clôt sur « l’arme de la faim », avec des images de Madaya et l’évocation de toutes les enclaves encerclées et affamées par les belligérants, mis ici dos à dos.
  • Conclusion de l’émission auprès de réfugiés syriens (6’50 ») : Il s’agit ici d’une série d’interviews menés directement par Samah Soula auprès de réfugiés en Grèce et cherchant à franchir les frontières européennes.

Cette construction n’est pas uniquement destinée à répondre à la question posée au début de l’émission – à savoir le rapport, « l’aveuglement » des Occidentaux avec la rébellion – mais bien à préparer les téléspectateurs à intégrer un message subtilement dissimulé dans tout le fil des reportages.

Le dosage est efficace : On commence par des images « chocs » et rares, qui permettent d’asseoir la crédibilité de la suite du propos.

Puis vient l’invitée principale, sur laquelle nous reviendrons, qui porte de nombreuses affirmations, destinées à valoriser le régime en défendant une Syrie « idéalisée », et à décrédibiliser la sincérité de l’engagement des rebelles, présentés comme se vendant au plus offrant.

La partie essentielle suit un format très classique, alternant interventions d’experts, de témoins et d’acteurs, images d’archives, discours officiels et même documents inédits. Comme cela a été relevé, la présentation des faits est biaisée, parfois à l’extrême, mais l’objectif est surtout d’installer une « réalité » favorable à la diffusion d’un message plus conséquent que les concepteurs de cette émission veulent faire passer.

La partie suivante, sur les « raisons cachées moins avouables » du conflit (les ressources énergétiques), n’a aucune justification si l’on s’en tient au sujet de l’émission (liens Occident/France – rébellion). L’idée que la guerre civile syrienne serait un conflit post-colonial motivé par une géopolitique simpliste et réduite à une mono-dimension « énergétique » ne résiste pas à l’épreuve des faits. Il ne s’agit que d’une dimension d’un conflit que l’émission a cherché à simplifier à l’extrême, adoptant un point de vue souvent déterministe. Le jeu des tensions régionales (Golfe/Iran, chiites/wahhabites…) a disparu, tout comme les ambitions des puissances voisines (Turquie, Israël, Arabie Saoudite et Iran) et les intérêts russes en Syrie, qui sont soigneusement passés sous silence. Un exemple précis du biais des informations : la Syrie a bien rejeté l’offre du gazoduc du Qatar, mais le commentaire se garde de préciser les raisons de ce refus, qui aurait pu s’avérer avantageux pour Damas : la décision a été prise dans l’unique but de préserver les intérêts de ses alliés russes et iraniens. De plus, ce refus date de 2009, soit plus de deux ans avant les premières manifestations, ce que l’émission ne prend pas la peine de préciser.…

Enfin, la fin de l’émission insiste sur des images émotionnelles, afin de toucher l’affect, avec des gros plans sur les visages d’enfants syriens foulant une Europe qu’ils espèrent plus apaisée que la Syrie. C’est à l’issue de cette partie que Samah Soula nous délivre une partie essentielle du message que l’émission compte en fin de compte diffuser.

2. Les méthodes employées durant l’émission

Plutôt que de nous lancer dans une contradiction détaillée des éléments avancés par l’émission au service d’une certaine forme de propagande, il nous a semblé plus intéressant de dévoiler les méthodes employées pour rendre cet argumentaire le moins visible possible. Pour cela, l’émission s’appuie sur 4 outils majeurs :

  • Un choix d’intervenants exclusivement orienté vers le message à faire passer :

Dans une émission de ce type, le choix des intervenants repose souvent sur des mises en contact successives, « en chaîne ». Les intervenants recommandés étant souvent de la même orientation ou école, il est du devoir du journaliste de multiplier les contacts, de diversifier ses sources, afin de présenter un reportage offrant la plus grande objectivité possible par l’apport de la contradiction.

On constate toutefois rapidement que les intervenants choisis sont tous connus pour défendre une version similaire des événements syriens :

Une « propagandiste affirmée » de la cause de Damas : Adeline Chenon Ramlat, qui soutient publiquement les frappes aériennes russes en Syrie, qui à ses yeux « sauvent des vies humaines ». A aucun moment, le commentaire ne précise le soutien total et passionné de cette intervenante vis-à-vis du régime de Damas. Avec un minimum de recul, on se rend compte facilement que son discours se limite à des généralités, voire des rumeurs sans aucun fondement. Une interview qui recèle de poncifs, à l’image de celui cherchant à vanter une Syrie laïque, sans nuance, aucune ; celui tendant à imposer une dichotomie entre une rébellion qui ne peut être « modérée » car armée – les anciens résistants français, eux même qualifiés de terroristes à l’époque apprécieront – et une opposition extérieure déconnectée de la réalité, oubliant ainsi volontairement les milliers d’activistes pacifiques détenus ou tués par le régime. L’imprécision de la devise utilisée pour verser des « salaires » prétendument payés (€ ? $ ? Livre syrienne ? ce n’est pas pareil) (26’03 ») suffit à disqualifier l’ensemble[ii]. Pourtant, l’émission lui consacre une séquence importante, bien paradoxale au vu de la pertinence des propos tenus. Séquence plus longue même que celle consacrée aux réfugiés syriens fuyant la guerre en fin d’émission.

Ensuite des intervenants présentés comme des experts, en apparence plus légitimes, mais en réalité propageant une vision similaire des événements : nous citerons ici Alain Chouet (6 interventions pour environ 2’08 »), Georges Malbrunot (5/ environ 1’40 »), Alain Juillet (1 pour environ 45 »). Chacun de ces intervenants mériteraient de longs développements pour démontrer à quel point la teneur de leurs propos se rapproche de la rhétorique du régime syrien. Certains, à l’image d’Alain Chouet continuent par ailleurs à plaquer des grilles de lecture dépassées, voyant la main des Frères musulmans derrière tous les événements qui contrarient le régime syrien. Pourquoi aucun autre intervenant n’a été convié pour modérer, apporter la contradiction à ces discours unanimement défavorables à la révolte du peuple syrien et à la rébellion qui a suivi ? Ce ne sont pas les intervenants pertinents qui manquent ! Citons par exemple Pierre-Jean Luizard, Jean-Pierre Filiu, Myriam Benraad ou Thomas Pierret, pour ne citer que des francophones. Leur discours serait pourtant en mesure d’apporter aux téléspectateurs une vision plus scientifique de la complexité syrienne.

Viennent ensuite d’autres intervenants, tenant plus du registre universitaire, mais dont les propos sont mis au service du message global que l’émission cherche à transmettre : Frédéric Pichon (4/environ 1’01 »), David Amsellem (3/ environ 1’12 ») et Rob Taylor ((1 pour 30′). Le premier est parfaitement dans le sujet « officiel » et annoncé de l’émission, même si là encore il aurait été judicieux d’apporter des points de vue différents sur une vision épousant complètement le discours du régime, y compris dans ses raccourcis propagandistes : en présentant par exemple les manifestations de 2011 comme un phénomène rural et péri-urbain contre les « classes moyennes » des villes (ce qui est faux, les grandes villes, y compris alaouites ayant connu dès mars-avril 2011 des manifestations violemment réprimées). Pour le deuxième, spécialiste du grand jeu pétrolier en Israël, il semble plus victime de sa spécialisation, qui lui enlève toute vision d’ensemble sur la complexité du conflit, qui ne peut être réduite à une histoire de gazoduc. Enfin le dernier, officier de l’US Army, traite des relations israélo-américaines, ce qui est fort éloigné de la question de la rébellion syrienne.

Enfin, nous avons les témoins et les acteurs : Ma’an Aqel, Khaled Sid Mohand, Burhan Ghalioun et Randa Kassis. Il s’agit des interventions les plus intéressantes, car issues de personnes ayant directement vécu les événements, qu’il s’agisse du soulèvement populaire du printemps 2011 comme de l’influence grandissante des islamistes (salafistes ou Frères musulmans) au sein du CNS (premier organe d’opposition syrienne à apparaître en 2011). La véracité d’un témoignage direct étant difficile à contredire, ces interventions permettent au téléspectateur d’effleurer une possible responsabilité du régime de Bachar Al-Assad dans le déchaînement de violence. Ma’an Aqel précise ainsi que les revendications initiales étaient pacifiques et légitimes (29’53 »), qu’il n’y avait pas d’armes (29’58 »). Khaled Sid Mohand tient lui des propos très durs envers le régime : « ce qui est à l’origine de la révolte… de la révolution syrienne, c’est pas tant le peuple que la paranoïa du régime…  » (32’19 »). Nous verrons que par un habile montage, les concepteurs de l’émission vont chercher à enlever tout impact à ces témoignages, comme le journaliste l’a indiqué dans un message posté sur son compte Facebook :

Post de Khaled Sid Mohand suite à la diffusion de l'émission

Post de Khaled Sid Mohand suite à la diffusion de l’émission

  • La contextualisation défaillante ou biaisée d’informations réelles ou inédites :

Tout l’art du propagandiste est, plutôt que de mentir ouvertement, de biaiser les faits ou de les sortir de leur contexte. La contextualisation orientée des informations permet ainsi de les relativiser, ou de les « retourner » en faveur du discours défendu. Les exemples sont très nombreux  :

– Durant toute l’émission est entretenue la confusion entre islamiste et jihadiste. Tout combattant pratiquant l’islam sunnite, et criant pendant les combats « Allah Akbar » n’est pas nécessairement un jihadiste dont le projet idéologique réside dans l’imposition d’un régime totalitaire fondé sur la Charia. Dans l’énorme diversité des groupes rebelles, il existe ainsi entre les unités ouvertement démocrates (qui sont rares) et l’EI, toute une gradation de « nuances ». Certains groupes jihadistes défendant une idéologie identique à celle de l’EI s’opposent à ce dernier pour des questions de personnalités. D’autres groupes professant un islam sunnite plus ou moins rigoriste, rejettent quant à eux le projet totalitaire défendu par les jihadistes, tout en défendant une vision confessionnelle. Affirmer qu’ils composent un bloc homogène relève soit de la mauvaise foi, soit d’une vision essentialiste du monde qui n’a rien à lui envier. Par exemple, dès le début, en assimilant des groupes sunnites islamistes à d’autres jihadistes, l’émission créée un amalgame alors que les réalités du terrain montrent que les différences sont réelles : lorsque le leader du groupe Nur al-Din al-Zinqi affirme vouloir un « Etat islamique » en Syrie, ce n’est certainement pas le même que celui de l’EI, qu’il a contribué à chasser de sa ville, ou celui des jihadistes que son groupe n’a pas rejoint. Nuance que l’émission n’a pas saisi, ou n’a pas voulu saisir. Cela est également perceptible à l’évocation du « drapeau du groupe Etat islamique » (11′) situé à l’entrée du quartier général du groupe Ansar al-Aqida. Ce drapeau n’est toutefois pas l’attribut du seul groupe EI. Il est utilisé dans unprocessus d’appropriation de l’histoire islamique par le groupe djihadiste, mais ne lui est en rien propre. Il remontrait au VIIIe siècle, ayant pour une partie des islamistes une symbolique importante : il comporte la shahada – la profession de foi islamique – et le sceau supposé du prophète. Et c’est bien pour cette symbolique que l’EI l’utilise.

– Lorsque l’émission annonce que le régime fait libérer les détenus jihadistes ou islamistes, elle prétend que c’est « pour calmer la révolte » (33’38 »). En réalité l’amnistie de mars 2011 a remis en liberté les détenus les plus radicalisés,rassemblés à la prison de Sednayya, et elle a permis au régime « d’islamiser » la révolte qu’il ne parvenait pas à juguler, malgré une répression féroce, à peine évoquée. Ce que réclamaient avant tout les manifestants, c’était la libération des activistes civils, qu’ils n’obtiendront pas. C’est donc dans une politique délibérée de laisser le chaos s’instaurer que Damas a libéré ces détenus, contribuant à la confessionnalisation de la révolte et à sa « jihadisation ».

– L’émission insiste également à plusieurs reprises sur le tribut payé par les forces de sécurité syrienne, en diffusant un film amateur montrant un massacre de policiers à Hama (34’30 »). L’idée est de montrer que dès le début la rébellion est violente. Or, le déséquilibre entre le temps consacré aux pertes du régime et celui consacré aux crimes du régime est énorme : très peu d’images des exactions et crimes commis par les forces pro-Assad (les massacres tels que ceux de Houla (articles détaillant ce massacre : 1,2,3,4), Treimseh, Qoueïq… sont passés sous silence). En près d’une heure et demi d’émission, le commentaire réalise même la performance de ne pas même prononcer les noms de chabiha ou de moukhabarat, milices de volontaires pro-régime destinés à réprimer les manifestations et services de sécurité, qui continuent encore aujourd’hui leurs exactions : enlèvements, viols et tortures (au passage les salaires dans ces groupes sont très attractifs et participent au problème de recrutement de l’armée et des unités d’autodéfense – autre point « aveugle » de l’intervention d’Adeline Chenon Ramlat).

Houla, par Fares Cachoux

Houla, par Fares Cachoux

– L’émission insiste sur les revendications confessionnelles des premiers manifestants, telle que celle d’autoriser le port du niqab pour les enseignantes (30’18 »), en oubliant de préciser que le régime l’avait interdit en juillet 2010 (soit seulement 9 mois avant le début des manifestations), privant les enseignantes concernées de tout travail. Le reportage oublie également de préciser que, dès le 6 avril 2011, Damas cède sur cette revendication, cherchant à accentuer le poids des revendications confessionnelles sur celles portées par la majorité des manifestants, réclamant leur liberté et leur dignité. Aux premiers est accordée la satisfaction des exigences, renforçant leur poids, et aux seconds est imposée une répression généralisée.

– La mise en parallèle des manifestations contre le régime syrien avec celles en faveur de Bachar Al-Assad est également problématique. Là encore, le régime a joué dès mars 2011 sur la confessionnalisation des tensions, et sur le complot étranger – Bachar Al-Assad dénonce un complot étranger dès le 30 mars devant l’Assemblée du Peuple. La réalité est que tout le pays est coupé en deux dès le printemps 2011, les manifestations d’opposants ne se limitant pas à Dera’a mais s’étendant à tout le pays, y compris les régions alaouites comme Lattaquié (ci-dessous, manifestation du 25 mars 2011) ou Tartous. Ce fut par exemple le cas lors du « grand vendredi » du 22 avril 2011, qui voit des manifestations monstres réprimées dans le sang.

– Ce n’est pas toujours le manque ou les erreurs de contextualisation qui surprennent mais également l’absence de faits avérés, passés sous silence afin de permettre le développement sans encombre du message diffus tout au long de l’émission. Ainsi, rien n’est dit concernant les liens ambigus entre le régime de Damas et les mouvements jihadistes avant le début de la révolte. Si la Syrie se présente et est présentée durant l’émission comme un pays laïc – ce qui est factuellement faux : qui irait prétendre que son principal allié régional, le Hezbollah, est un mouvement laïc ? –, cela ne l’a jamais privé d’offrir protection, logistique et couverture à de nombreux jihadistes désireux de combattre en Irak ou au Liban. Le mouvement d’Abou Musab al-Zarqawi, qui n’était à l’époque de l’invasion américaine qu’un groupe jihadiste parmi tant d’autre et deviendra l’Etat islamique à la faveur du récent conflit, disposait ainsi d’un soutien de Damas, Abu Ghadiya, responsable de la logistique du mouvement, ayant séjourné librement à Damas avant d’être tué lors d’un raid américain au nord-est de l’Irak le 28 octobre 2008. Ce n’est ici qu’un exemple. Un très grand nombre des jihadistes étrangers ayant rejoint l’insurrection anti-américaine en Irak sont passés par le sol syrien, la plupart du temps au vu et au su des services de renseignement de Bachar Al-Assad.

– Evoquer la révolte syrienne à partir de 2011 impose nécessairement d’aborder la crise économique qui frappe le pays et qui a provoqué d’importants déplacements de population dus à la sécheresse et à la chute de la production agricole. Forcés de quitter leurs terres à l’Est du pays, les Syriens appauvris se regroupent autour des grandes métropoles, dont Dara’a. Les liens sociaux qui les unissaient face aux difficultés (tribus, famille, quartiers) se sont distendus, remplacés peu à peu par une pratique religieuse productrice de nouveaux liens sociaux. C’est dans ce contexte économique et social précaire que les manifestations se multiplient. Dès le 26 janvier 2011, à Hassaké, un jeune syrien s’immole par le feu. Les manifestations sporadiques et spontanées se multiplient dans tout le pays, comme au Souq Hamadiyya à Damas, le 17 février. Lorsque débutent les événements de Dera’a le 6 mars 2011, la situation est donc explosive. Des éclairages qui auraient été judicieux mais qu’on ne trouvera pas dans cette émission…

– Traiter de la radicalisation des groupes de la rébellion[iii], comme de l’afflux de combattants étrangers, passe de manière indispensable par l’examen des relations de solidarité tribale qui existent pour une partie de la population syrienne (y compris dans les grandes villes du fait de l’exode rural). Les frontières tracées à travers le désert entre les différents pays ne tiennent aucun compte des réalités humaines et sociologiques. Les tribus présentes dans le sud du pays, à Dera’a, disposent ainsi d’un fort contingent en Jordanie et en Arabie Saoudite. Là où la propagande du régime ne voit qu’un complot et des opérations de déstabilisation organisées par les Etats hostiles, la fameuse « main de l’étranger », il n’y a souvent au début que des réactions de solidarité tribale, les jeunes saoudiens, jordaniens ou irakiens venant aider financièrement ou par les armes leurs cousins syriens massacrés par les troupes du régime.

– Le fait que les groupes jihadistes supplantent les groupes rebelles modérés n’a pas ou peu à voir avec la question des salaires – un kamikaze ne se soucie guère de savoir s’il va toucher 200 ou 1200 euros/dollars pour son opération suicide ou par l’obtention du martyre tant espéré par certains. Il s’agit d’un phénomène lié à trois facteurs : la popularité au combat des jihadistes – motivation, organisation, discipline, efficacité –, la corruption de certains groupes rebelles et surtout l’inaction occidentale face aux bombardements aériens. L’absence de réaction suite à l’attaque à l’arme chimique de la Ghouta orientale le 21 août 2013 marque ainsi un tournant qui va affaiblir la rébellion au profit des groupes plus extrémistes. Là encore, le commentaire n’en fera pas état alors que ce tournant de 2013 est essentiel pour traiter sérieusement de la rébellion syrienne.

– Enfin, l’émission insiste sur les désertions de soldats syriens qui intègrent la rébellion et leur médiatisation (35’13 »), mais rien n’est dit sur les raisons de ces désertions, essentiellement motivées par les ordres criminels de répression aveugle donnés par le régime à ses troupes. Ces raisons sont pourtant documentées dès 2012 par des études de terrain. En ce qui concerne les conditions financières de certains ralliements, elles sont bien en deçà des chiffres annoncés. De plus, la rébellion et le régime se livrent à une véritable surenchère, Damas augmentant par exemple trois fois les soldes depuis 2011. Et comment ne pas évoquer les salaires que proposent les différentes milices pro-gouvernementales et les « conditions de travail » plus avantageuse : armement, localisation dans la région d’origine, blanc-seing sur les exactions…

Si beaucoup d’informations sont exactes mais mal contextualisées, l’émission comporte aussi son lot d’informations fausses.

  • La diffusion d’informations erronées :

Là encore, le nombre d’informations fausses est important, nous citerons :

– Les salaires faramineux annoncés pour les combattants jihadistes par Adeline Chenon Ramlat.

– La nature laïque de la Syrie alors même que le régime a fait des tensions confessionnelles permanentes un outil justifiant sa domination, au motif de préserver l’ordre et la sécurité.

– Le slogan « les chrétiens à Beyrouth, les alaouites au tombeau » (24′) soit disant proféré durant les premières manifestations, n’est – jusqu’à preuve du contraire – qu’une invention du régime, destinée à diaboliser des manifestations qui l’ont déstabilisé justement par leur nature citoyenne et pacifique.

– L’annonce qui prétend que les 15 jeunes arrêtés et torturés par le régime à Dera’a – à l’origine de l’explosion de colère de la population – avaient « incendié une guérite de police » (28’29 »), alors que leur seul « crime » est d’avoir peint un slogan anti-régime sur un mur.

– Le massacre de Hama de 1982, qui serait dû à la mort de 300 soldats et policiers, tués par les Frères musulmans, provoquant une réaction du régime qui aurait conduit à la disparition de « 5000 islamistes » (32’35 »). En réalité ce massacre marque le point final d’une guerre civile de quatre ans entre le régime et les Frères musulmans, dont l’appartenance est interdite sous peine de condamnation à mort en vertu de la loi n° 49 de 1980. Outre le fait que l’insurrection de Hama soit le fait d’une dissidence des Frères musulmans – l’Avant-garde combattante –, le bilan de la répression s’élèverait au moins au double du chiffre annoncé. Et la majorité des victimes ne seraient en rien des « islamistes » mais tout simplement des civils. Il suffit de se référer aux quelques images disponibles pour se rendre compte qu’il s’agissait – déjà – d’une politique de punition collective.

Hama (1982)

Hama (1982)

– Les missiles antichars Milan de fabrication française n’ont en rien été livrés directement à la rébellion par la France. De nombreux pays du Moyen-Orient en sont équipés depuis les années 1970, y compris la Syrie et le Liban. Ces armes filmées en possession des rebelles sont la conséquence des captures de stocks de l’armée syrienne (voir ici, ici et ici).

– L’attaque de la Ghouta orientale à l’arme chimique : le reportage affirme que le rapport de l’ONU n’établit aucune responsabilité des bombardements au gaz (54’22 ») sans préciser que les Russes s’étaient opposés à ce que la mission d’enquête de l’ONU se prononce justement sur cette question des responsabilités, pour ne se consacrer qu’à établir la réalité d’une attaque dont Moscou et Damas contestaient alors la véracité.

– Toujours sur l’attaque au gaz de la Ghouta orientale, l’émission fait grand cas d’un rapport du M.I.T. (54’25 ») qui « démontre scientifiquement » que les tirs viennent de positions rebelles (qui se seraient donc tirés sur eux-mêmes au gaz). Ce rapport diligenté par les Russes et réalisé par Richard Lloyd et Theodor Postol s’est basé sur une carte des positions erronées et un rayon d’action réduit de 20% des roquettes Volcano utilisées (voir ici et ici).

– Georges Malbrunot affirme qu’un enquêteur de l’ONU à Damas aurait conclu que l’attaque au gaz de Khan-Assal aurait été perpétrée par al-Nosra (53’16 »). Laconsultation des rapports d’enquête de l’ONU contredit cette affirmation.

  • Un montage biaisé mettant en valeur les éléments du message

C’est l’outil le plus fin pour orienter le public à tirer les conclusions que l’on veut qu’il tire. Il s’agit là de travailler sur le montage, qu’il s’agisse de la répartition des temps consacrés aux informations, de leur ordonnancement et de leurs enchaînements. Là encore quelques exemples suffisent à réaliser la profondeur du biais des concepteurs de cette émission :

– Lorsque Khaled Sid Mohamed affirme que la guerre est causée par la paranoïa du régime, l’émission, sans transition (32’32 »), comme pour l’excuser d’être paranoïaque, présente sa propre version du massacre de Hama de 1982, simple opération de répression liée aux actions des islamistes de l’époque. Khaled Sid Mohand dénonce lui-même le montage que l’émission a réalisé autour de ses propos.

– L’émission enchaîne ensuite sur le discours de Bachar Al-Assad, dénonçant un complot étranger ; viennent ensuite les crimes commis par les rebelles contre les policiers, vidéos à l’appui. La répression terrible du régime, avec disparitions, torture de masse à une échelle quasi-industrielle, viols, et assassinats est complètement passée sous silence. En revanche le commentaire insiste sur la radicalisation et l’infiltration par les jihadistes des groupes rebelles.

Le rapport César et la torture ? Certainement un "détail".

Le rapport César et la torture ? Certainement un « détail ».

– Le montage de l’émission est ensuite plus curieux, puisqu’il mélange les sanctions occidentales, la révolte armée, les manifestations pro-Assad, puis les critiques du CNS. Bref rien ne décrit l’évolution sur le terrain, pourtant très mouvante, entre répression violente et soulèvements armés.

– Lorsque le commentaire en termine pour l’année 2011, le discours se limite à « les atrocités se multiplient » (45’14 »), en précisant bien que cela concerne le côté gouvernemental comme le camp des rebelles « qui n’hésitent plus à filmer… » Pourtant les vidéos des exactions de l’armée sont nombreuses et décisives dans l’alimentation des soulèvements : par exemple celle de l’imam Oussama al-Rifai, attaqué par les moukhabarat dans sa mosquée de Kfar Sousseh, à Damas ; la vidéo présentant le corps torturé et émasculé de Hamza al-Khatib

– Pour l’année 2012, l’émission met en parallèle l’ascendant des jihadistes, le soutien occidental et les exactions, toujours du côté rebelle – avec la séquence montrant un rebelle mutilant le corps d’un soldat pour en sortir un organe et mordre dedans (acte horrible et d’ailleurs désavoué par la rébellion). Aucune séquence équivalente du côté du régime, alors que les vidéos de crimes, de décapitations et de tortures sont tout aussi fréquentes et disponibles sur la toile (et celles-là ne sont aucunement désavouées par le régime ou ses alliés). Le montage, et la répartition des images, laisse clairement penser, au-delà d’un commentaire de pure forme, que les crimes sont l’œuvre des seuls rebelles, évidemment soutenus et armés par la France.

– Il faut attendre la 55ème minutes (54’54 ») pour voir aborder la question des tortures commises en masse par le régime et les méthodes de l’armée syrienne dénoncées par les opposants. Contrairement aux exactions de la rébellion, le commentaire prend ses distances avec ces crimes, puisqu’il s’agit de « dénonciations » par les rebelles et non de descriptions factuelles du commentateur lui-même.

– Alors que le bombardement de zones civiles est abordé, le montage donne lieu à un basculement étonnant : les Occidentaux exigent le départ de Bachar Al-Assad, et les Russes et Iraniens refusent de le lâcher, estimant « que c’est au peuple syrien de choisir son président » (55’45 »). Une telle présentation donne ainsi toute légitimité à la position des Russes, malgré les images terribles diffusées juste avant.

Putin assad titanic– Le montage a tendance à présenter la Russie comme l’acteur rationnel et modéré face à des Occidentaux obstinés. Le commentaire oppose le soutien russe qui sauve le régime syrien à l’acharnement occidental à le faire tomber « qui transforme le conflit syrien en bourbier international » (58’25 »). Il est curieux que l’on fasse abstraction non seulement de l’engagement iranien, mais aussi des frappes aveugles russes.

– Sur sa partie « énergétique », l’émission procède à un glissement : partant de la Syrie pour évoluer vers le Golan et Israël, elle arrive dans la conclusion de ce reportage à faire peser le risque de basculement à une « guerre mondiale ».

– La partie sur la vie quotidienne présente des populations pacifiques dans les zones contrôlées par le régime, et haineuses dans la seule région rebelle présentée (1h17’01 »).

– Enfin, l’émission ne pouvait passer sous silence les enclaves assiégées et affamées. Après avoir brièvement évoqué Madaya, le commentaire renvoie à nouveau dos à dos les deux camps, « les insurgés eux aussi » encerclent et affament. Il ne précisera pas que ces derniers n’ont pas d’aviation à leur disposition pour y parachuter des vivres et que ce n’est qu’au prix des lentes mobilisations des sociétés civiles que l’aide alimentaire parvient – parfois – dans les localités qu’ils tiennent.

On constate ainsi que ces divers outils permettent aux concepteurs de l’émission de fausser complètement la perception de la situation syrienne. Mais dans quel but ?

3. Le véritable message de cette émission

Le thème annoncé de l’émission était de dénoncer les erreurs et l’aveuglement des dirigeants occidentaux, et notamment français, dans leur soutien à une rébellion qui serait en réalité criminelle et fondamentalement jihadiste. Dans l’absolu, la position occidentale, mélange d’imprudence et d’atermoiements peut prêter à la critique. Toutefois, plusieurs éléments de l’émission ne cadrent pas avec cette intention :

– L’insistance pour écarter toute critique de la Russie. Les seuls bombardements aériens évoqués à l’encontre des civils étant ceux des hélicoptères et avions du régime syrien. La Russie reste présentée tout le long de l’émission comme un pays « responsable », soutenant seul le régime face aux jihadistes armés avec beaucoup de « légèreté » et « d’aveuglement » par les Occidentaux.

– Le renvoi systématique des horreurs de la guerre dans les deux camps, sans peser les responsabilités réciproques. Avec une insistance particulière sur les crimes et la barbarie, les questions de Samah Soula en fin d’émission ramènent constamment les réfugiés sur ce « tous pareils« .

– La référence permanente à une extension du conflit. Le commentaire, comme les questions de Samah Soula, font plusieurs fois référence à une « guerre mondiale » ou à un risque d’embrassement, comme lorsque qu’est évoqué le risque de redécoupage des frontières, à l’initiative d’Israël, pour l’accaparement du pétrole du Golan occupé.

– La référence récurrente à une Syrie rêvée et mythique, celle « d’avant« . Il suffit de lire La Coquille de Mustafa Khalifé pour constater à quel point la Syrie de certains ne ressemble pas à celle que la plupart des Syriens ont vécu.

la coquilleIl en ressort que l’émission ne cherche pas réellement à critiquer le soutien diplomatique et matériel français aux rebelles syriens. En revanche, le message caché plus ou moins habilement tout au long de l’émission se révèle à l’aune de ces éléments mis ensemble :

  • Il faut impérativement mettre fin à la guerre en Syrie, pour faire cesser le flot des réfugiés qui déstabilise l’Europe et supprimer tout risque d’embrasement, soit du fait du redécoupage des frontières ou à cause du pétrole (et/ou Israël).
  • Et le seul moyen de mettre fin rapidement à cette guerre, c’est de soutenir la Russie, et de maintenir Bachar Al-Assad au pouvoir, la dictature de Damas n’étant ni pire, ni meilleur que des rebelles qui sont de toutes façons jihadistes/islamistes et barbares.

La conclusion finale de Samah SoulaSamah Soula est éloquente : en mettant fin à cette guerre (donc en défendant la dictature de Bachar Al-Assad si l’on a bien suivi), c’est son identité et sa liberté que l’Europe sauvera (sic).

Conclusion : un cas d’école de propagande télévisuelle et contre-exemple remarquable de journalisme

Cette émission n’aurait pu être qu’une émission à des fins de propagande, comme il y en a souvent.

Mais en analysant sa structure, le choix des intervenants, les commentaires des images et leur montage, on découvre qu’elle recèle un message qui dépasse son but informatif déclaré. Un message qui se voudrait presque « subliminal », progressivement énoncé par touches successives tout au long de ces 85 minutes avec, il faut l’admettre, une cohérence et une efficacité remarquable.

C’est avant tout cela que nous souhaitions dénoncer, en espérant qu’à l’occasion de ce long billet, les lecteurs auront découvert toute la complexité de la situation syrienne, qui ne se satisfait ni des visions binaires ou intéressées, ni des explications simples et univoques. Enfin, il nous est impossible de ne pas évoquer lorsque l’on parle de la Syrie sur France2, la mort de Gilles Jacquier, journaliste de talent de la chaîne. Le fait que sa mémoire ne soit pas une seule fois évoquée, si ce n’est dans le générique final, achève de rendre ce magazine inacceptable sur cette grande chaîne publique.

Gilles Jacquier

Mise à jour le 23/02/2016 à 16h suite aux remarques d’un lecteur : la question du drapeau de l’Etat islamique sur le QG du groupe Ansar al-Aqida ; la propagation du faux-slogan « les chrétiens à Beyrouth, les alaouites au tombeau » par Adeline Chenon Ramlat


[i] En réalité, jusqu’au moins de novembre 2015, les convois de camions citernes transportant le pétrole vers la Turquie n’ont été la cible « privilégiée » ni des frappes russes (d’abord dirigées contre les installations, y compris civiles comme les hôpitaux, écoles ou boulangeries, des provinces rebelles), ni des frappes de la coalition (cherchant d’abord à détruire les forces armées de l’EI).

[ii] Au-delà du caractère délirant d’un salaire à priori mensuel (la précision n’est pas apportée mais un salaire est mensuel en France depuis 1978, et les concepteurs de l’émission ne peuvent l’ignorer) à 1200 $ pour un combattant de l’EI « avec les avantages en nature » (sûrement une fine allusion aux esclaves sexuelles ?), l’émission oublie la réalité des mouvements clandestins dans un pays en plein soulèvement : La fonction principale de Jean Moulin, héros de la résistance, a été de distribuer en France occupée des « enveloppes » aux différents mouvements afin de les fédérer.

[iii] Le lien entre structure tribal et sensibilité au radicalisme islamique sont connus, voir par exemple des études déjà anciennes qui identifiaient la Syrie comme un pays très sensible à ces phénomène.Tumblr

Pourquoi la Syrie m’obsède ?


VINCE REMOS•DIMANCHE 21 FÉVRIER 2016

Après tout je ne suis pas syrien, encore moins musulman, je vis loin de là bas et leurs malheurs, même s’ils sont grands, me touchent peu directement. Bon, il y bien quelques « migrants » qui débarquent çà et là dans ma ville mais pas vraiment l’invasion fantasmée par d’aucun. Les Syriens ne sont pas le seuls peuples « à problème » citons pèle-mêle, les rohingas, les ouïgours, les papous, les tibétains, les palestiniens, les habitants du kivu…bref, ce ne sont pas les « nobles causes » qui manquent.

Pourquoi donc un tel privilège en faveur des Syriens ?

Par esprit de contradiction sans doute, une grande part de la gauche radicale partage les thèses de l’extrême droite sur ce sujet et soutient Bashar Al Assad et Vladimir Poutine sans complexe…moins par « anti-impérialisme » que par connerie !

Mais bon la connerie à gauche est au moins aussi répandue qu’à droite et depuis bien longtemps. On ne reviendra pas ici sur les justifications aussi diverses et improbables des goulags, de la politique agraire de Pol-Pot et autres « erreurs » comme dernièrement le soutien à PTB-« GO » émoticône smile

Ce qu’il y a donc de si spécial dans cette « Crise syrienne », mis à part le niveau de violence records du régime et de ces alliés et la spectacularisation morbide des crimes de Daesh, c’est qu’elle continue d’exister malgré 5 ans de répressions atroces de la part du régime et de ces alliés.

Ajoutons à cela l’exode massif de la population, l’émergence et la consolidation de Daesh, la politique opportuniste du PKK/PYD, la radicalisation islamiste de beaucoup et l’offensive aérienne massive de l’armée russe…le fait qu’il existe toujours une Syrie libre qui s’organise pour déblayer les décombres, soigner les blesser, distribuer le peu de vivres, régler les litiges et maintenir une cohésion sociale là où tout appelle le chaos est ce qui devrait surprendre les observateurs éclairés de la « la crise syrienne » bien plus que « l’islamisme ».

Certains y verront « la preuve » du soutien sans faille du complot americano-sioniste et des ses alliés truco-saoudiens qui comme chacun le sait gouvernent le monde au nom des illuminatis-reptiliens du groupe bildergerg… mais d’autres, moins savants, y verront peut-être autre chose :
Personnellement, j’y vois l’émergence d’un peuple là où l’on ne voulait voir chez « les arabes » qu’une masse informe tout juste bonne à vivre soumise sous la botte des divers services de sécurité d’une dictature.

Ce sont ces gens là que j’appelle « le peuple syrien » au delà sa diversité religieuse et ethnique.
– C’est ce peuple qui a décidé de dire non à Bashar Al Assad sans pour autant dire oui à Daesh. – C’est ce peuple qui sent pertinemment bien que Daesh ne fait que reprendre la place de tyran laissée libre par le régime. – C’est ce peuple là et sa révolution, au sens propre du terme, qui est actuellement l’enjeu des combats actuels.

Certes ce n’est pas le seul peuple en lutte, ni même le plus sympathique ou le plus vertueux mais sans doute celui dont l’autonomie et la liberté est le plus nié.

« Le monde » semble prêt à tout accepter plutôt que de prendre cette révolution au sérieux. Tout est mis à contribution pour lui dénier le droit à faire la révolution :
– la référence à l’islam de beaucoup de combattants, tous islamistes pour Moscou et bien d’autres – sa faible maîtrise du français de l’anglais et des langues « civilisées » au profit de l’arabe – le caractères banlieusard voir rural de ce derniers opposés aux manières bourgeoise « occidentalisée » du maître de Damas – ses prétendus soutiens étrangers réels ou fantasmés négligeable pourtant en regard des soutiens internationaux avérés du régime et des moyens engagés par ces derniers – les équilibres géopolitiques bien que ces derniers soient actuellement plus que mis à mal par la fuite en avant opérée par le régime et ses alliés russes et iraniens – la mort du colonel kadhafi et l’échec relatif de la révolution libyenne – le soutien de Bernard-Henri Levy a sa cause…

Bref, ce peuple syrien qu’on s’acharne à écraser a déjà réussi à démontrer au monde que le peuple a toujours raison de se révolter et de désobéir à ses maîtres…sans avoir besoin pour cela d’un parti, d’une ligne idéologique juste, d’une force armée préalablement organisée, de conditions historiques favorables…Simplement un jour il a pris la rue pour dire non a l’oppression malgré la menace claire : « Bashar ou on brûle le pays » disait le régime au début de la révolution, force est de reconnaître qu’il a tenu parole…pourtant 5 ans après, malgré tout les efforts du régime et de ses alliés et l’absence coupable des démocraties, ce peuple n’est toujours pas vaincu.

C’est sans doutes cela qu’on ne lui pardonne pas, spécialement à gauche, et c’est celà qui me plaît tant chez lui !
Vive le peuple syrien et sa révolution !

source

SYRIE: Raphaël Pitti est « pour un devoir d’ingérence humanitaire »


Le professeur messin Raphaël Pitti a ouvert à Bab el Awoua, au nord d’Alep, un centre de formation à la médecine de guerre. 7 000 médecins et soignants ont pu ainsi sauver des milliers de vies. Le secteur est soumis aux raids russes.

18/02/2016 à 12:00, actualisé à 11:12

Les hôpitaux sont visés par l’aviation russe à Alep. Quelle est la situation sanitaire là-bas ?

Seul l’hôpital de MSF fait parler de lui, mais cinq hôpitaux ont été bombardés en quarante-huit heures autour d’Alep, depuis dimanche, 18 depuis octobre ! En Syrie, 675 médecins et soignants sont morts depuis trois ans ! C’est la plus grande catastrophe humanitaire depuis la Seconde Guerre mondiale, avec plus de 300 000 morts, 50 000 disparus, dix millions de déplacés. 60 % des hôpitaux du pays et 5 000 écoles ont été détruits. À titre de comparaison, dix ans de guerre en Irak, c’est 35 000 morts, cinq ans en Libye, 7 000. On est dans une guerre urbaine, les règles minimales ne sont pas respectées, les assiégés n’ont aucun répit. Toutes les voies d’approvisionnement sont prises au piège. Les 500 000 Palestiniens de Syrie sont eux aussi dans une situation épouvantable.

Quelle est la situation dans les camps de réfugiés ?

Les réfugiés peuvent se faire soigner en Turquie, mais ni au Liban ni en Jordanie en dehors des camps. Le camp de Zaatari en Jordanie héberge 180 000 personnes en plein désert. C’est une sorte de camp de concentration, où personne n’a le droit de sortir ni de travailler. Les enfants et les étudiants ne peuvent y apprendre. Il y a 300 000 réfugiés en Jordanie, 1,5 million au Liban, 2 millions en Turquie. Tous ces gens-là n’ont pas d’espérance dans l’avenir. Il est normal qu’ils rêvent de venir en Europe.

L’Arabie saoudite et la Turquie préparent l’envoi de troupes. Que devraient faire l’Europe et les États-Unis ?

Il n’y a plus d’Armée syrienne libre dans le nord de la Syrie. Il n’en reste plus que des poches au sud. Quand Alep va tomber, le nord-ouest libre autour d’Idlib sera pris en tenaille par les troupes de Bachar al-Assad et ses alliés. Mais la Turquie et l’Arabie saoudite ne laisseront jamais les Russes l’emporter. Si la Turquie entre en guerre, toute la région risque de s’enflammer… Et la Turquie est membre de l’Otan… D’un autre côté, les Russes sont tombés dans un piège dont ils ne se relèveront pas, c’est un nouvel Afghanistan. On devrait avoir un droit d’ingérence au moins pour une solution humanitaire. Il faut d’abord protéger le peuple syrien, établir des corridors pour des zones sans bombardement. Face aux Russes, il faut que nous montrions que nous sommes prêts à intervenir, être dans le poker, la dissuasion, augmenter les sanctions. Les seuls qui pourraient le faire, ce sont les Américains, mais ils n’ont pas le leadership pour contrecarrer Poutine. Quant à l’Europe, je pense qu’elle est morte avec la Syrie.

Olivier JARRIGE

source

Filiu: «On aurait préféré que les Syriens se laissent massacrer en silence»


 

Avec Les Arabes, leur destin et le nôtre, paru en 2015, le Français Jean-Pierre Filiu parcourt plus de deux siècles de destinée commune entre le monde arabe et l’Europe. Une histoire contée par un chercheur qui n’a jamais hésité à prendre position. Surtout depuis que le conflit en Syrie s’est développé. Nous l’avons rencontré à Bruxelles, après sa conférence donnée à l’UPJB.

Que pensez-vous de clichés en Occident affirmant que «l’islam n’est pas compatible avec la démocratie » et que « ces gens-là ont besoin d’un pouvoir fort sinon le chaos l’emporte»?
Dans mon dernier livre, en autres, je rappelle que la Tunisie a aboli l’esclavage deux ans avant la France, et en 1861 a élaboré la première constitution du monde musulman qui comportait la séparation du politique et du religieux. Les Lumières arabes, qu’on désigne sous le nom de «Nahda» (renaissance), se sont largement inspirées des Lumières européennes mais sur certains points elles étaient très en avance. Pendant deux siècles rarement des peuples comme les peuples arabes n’auront lutté avec constance et opiniâtreté pour leurs libertés individuelles et collectives. Et ce combat a été systématiquement contrarié, frustré, du fait d’interventions étrangères et/ou de régressions autoritaires, celles-ci étant souvent liées à celles-là.

 

On a totalement effacé l’héritage parlementaire et pluraliste du monde arabe, qui était très vivace dans l’entre-deux-guerres, avec ses imperfections comme dans tout système démocratique. Des partis libéraux, une presse pluraliste, des débats d’idées, tout cela a été englouti dans ce que j’appelle «le grand détournement» de 1949 et 1969, entre le premier coup d’Etat en Syrie et celui de Kadhafi en Libye. Ce grand détournement par des pouvoirs militaires et liberticides a tué cet héritage et fondé ce mythe du despote utile dont les Arabes auraient soi-disant besoin. Un mythe réactivé après le 11-Septembre, quand tous ces régimes se sont posés en partenaires de la «guerre contre la terreur» de l’administration Bush et ont assimilé toute forme d’opposition à Al-Qaïda. La réalité aujourd’hui, tragique, c’est que la dictature égyptienne actuelle a ramené le pays à un niveau de violence inconnu depuis… Bonaparte en 1798; quant à la dictature syrienne, elle a fait régresser le pays au niveau d’horreur de Tamerlan en 1400. Donc, on n’est pas dans une «restauration» autoritaire, on n’est même pas dans une stabilité en trompe-l’œil, on est dans une régression épouvantable qui fait que plus les dictatures sont fortes plus les djihadistes sont puissants.

Y a-t-il eu un tournant en Syrie?
Pour Daesh, c’est août 2013. Avec la reculade occidentale, notre inaction, après le carnage chimique orchestré par le régime près de Damas. C’est là que Daesh a pris son envol. Avec cette justification mensongère, comme tous les éléments de la propagande djihadiste, qui est que ce serait un «djihad humanitaire», de solidarité avec le peuple syrien.

Il semble que depuis les attentats du 13 novembre à Paris l’idée s’impose que Daesh est l’unique ennemi…
La France continue à défendre une ligne «ni-Bachar ni Daesh» dans une solitude occidentale préoccupante. Car Bachar est aujourd’hui la principale machine à produire des réfugiés. Il a expulsé la moitié de la population syrienne hors de ses foyers. Et, aujourd’hui, les réfugiés qui avaient relativement les moyens de quitter le pays, de payer leur voyage, risquent d’être remplacés par des paysans expulsés par la politique de la terre brûlée menée désormais par la Russie, dont les bombardements sont encore plus dévastateurs que ceux du régime Assad.

C’est un aveuglement, en Occident?
Il y a eu deux tournants révolutionnaires affectant la sécurité de l’Europe: la chute du Mur de Berlin en 1989 puis la chute du Mur de la peur chez les Arabes en 2011. Ce deuxième tournant n’a absolument pas été pris en compte pour ce qu’il était par les Européens qui, au contraire, l’ont regardé avec perplexité sinon hostilité. On est encore dans un monde où le seul impérialisme serait américain. Comme si l’impérialisme russe n’existait pas! La guerre totale contre la terreur version Poutine risque d’être aussi dévastatrice pour la sécurité du continent européen que ne le fut la version George W. Bush, avec notamment l’invasion de l’Irak qui est à la source de la naissance de Daesh. On peut ainsi multiplier les incapacités à voir la nouveauté, et cela se traduit par des réflexes conservateurs du type «revenons au statu quo ante». Sauf qu’il est impossible d’y revenir, c’est fini.

D’où viennent les erreurs d’analyse occidentales?
Très souvent, les politiques ne veulent pas entendre ce que les diplomates leur disent. Il est ainsi clair qu’aujourd’hui le président Obama est dans le déni. Il a décidé que rien ne se passerait au Moyen-Orient jusqu’à son départ de la Maison-Blanche, donc il impose des mensonges d’Etat qui me paraissent aussi graves que ceux de l’administration Bush. Par exemple, le nombre de djihadistes prétendument tués. Aucune personne sérieuse ne peut admettre le chiffre donné de 20.000. On est peut-être dans l’ordre de grandeur entre 2 et 3.000. Et d’ailleurs cela ne veut rien dire si, dans l’intervalle, ils en ont recruté 50.000. Donc, on se ment. Avant le Bataclan, il a eu les attentats dans le Sinaï (l’avion de ligne russe piégé, NDLR), à Ankara, à Beyrouth. Après, il y a eu Tunis, Istanbul, Jalalabad, Djakarta et San Bernardino. Et on veut nous expliquer que Daesh est affaibli ! Quand on entend les Américains dire «Daesh aura été significativement affaibli», je cite, «d’ici à la fin de 2016», ils éludent que d’ici à la fin de l’année l’équivalent du Bataclan peut se produire à plusieurs reprises dans le monde entier.

Que faire, alors?
La seule façon de reprendre l’initiative contre Daesh c’est de s’emparer de Raqqa (son QG dans le nord-est syrien, NDLR). Ce qui impose d’agir avec les forces révolutionnaires syriennes, arabes sunnites, qui sont précisément celles que Poutine bombarde. Chaque jour qui passe rend la menace encore plus sérieuse, il ne faut pas se mentir. On entend des responsables dire à Bruxelles que la question n’est pas de savoirsi un nouvel attentat aura lieu mais quand il aura lieu. C’est terrible. On est dans une forme de défaitisme. Il faut préparer l’opinion, mais en même il faut désigner correctement, en dehors de toute envolée démagogique, la voie que l’on pourrait suivre pour sortir de cette impasse. Si on ne frappe pas Daesh comme il le faut – c’est-à-dire à la tête et chez lui – c’est parce qu’on s’interdit de le faire, comme les Américains.

Que pensez-vous de l’idée que, malgré que ce soit un salaud, Assad serait «un moindre mal» à côté de Daesh?
J’ai connu Assad père et je connais Assad fils. Je les ai pratiqués depuis plus de trente ans. Ils ne sont pas le moindre mal, mais la source de ce mal! L’idée qu’on pourrait endiguer ce mal en les ménageant est faire preuve au mieux d’aveuglement, au pire du cynisme. Cette abdication morale ne peut qu’alimenter les deux monstres, Assad et Daesh. Et puis, soyons justement réalistes: que peut rapporter Assad dans la lutte contre Daesh? Des soldats? Non, il n’en a pas. Des informations? Il n’en a pas. Une légitimité politique? Il n’en a pas. Il n’y a plus d’Etat en Syrie. On est face à une bande mafieuse soutenue à bout de bras par la Russie et par l’Iran. Au-delà même de la Syrie, il faut identifier les forces vives qui sont nos alliés naturels dans ce combat pour nos libertés au nord et au sud de la Méditerranée. Ce n’est pas facile! Ça implique d’aller au-delà justement de tous les clichés. Car la limite de l’audace pour certains décideurs européens c’était de savoir si on est prêt à travailler avec les islamistes! Si on avait développé une coopération digne de ce nom avec toutes les structures d’administration locale dans la Syrie rebelle, on aurait maintenant partout des partenaires sur le terrain, qui seraient aussi des vecteurs d’information et de mobilisation contre Daesh. On ne l’a pas fait.

Les cassandres disent que si on avait aidé les rebelles en 2011-12, qui présentaient déjà un front fragmenté, on aurait favorisé le développement d’une situation anarchique à la libyenne…
Les personnes qui pontifient ainsi n’ont pas la moindre idée de ce qui se passe concrètement sur le terrain. Ils ont surtout perdu l’empathie. Ils regardent ces Arabes comme des créatures exotiques et non pas comme des gens qui ont fondamentalement les mêmes aspirations que nous. Les mêmes aspirations que les Européens de l’Est en 1989. Concrètement, nous ne pouvons pas faire comme si notre responsabilité n’était pas totalement engagée. Or qu’avons-nous fait? Moins que rien! Non seulement nous n’avons pas suivi nos déclarations de principe – je parle des attaques chimiques mais on pourrait citer toutes les dispositions du droit de la guerre qui ont toutes été violées de manière systématique par le régime Assad et la Russie – mais nous négligeons aussi que de la réussite du combat de l’opposition dépend notre sécurité. Le problème est que plus on attend plus l’investissement sera lourd et dur pour un résultat aléatoire et réversible. Parce qu’on a trop attendu. Et on continue d’attendre malgré le Bataclan. Alors que de toute façon nous serons obligés d’intervenir à un moment ou à un autre. Car il deviendra intolérable pour nos opinions publiques de rester indéfiniment sous cette menace. Le symbole de Bruxelles paralysée pendant plusieurs jours pourrait être l’annonce de ce qui sera demain le devenir de nos sociétés. C’est intenable! Il y aura un moment où l’on demandera aux dirigeants de faire quelque chose. Enfin. Et là-bas. Tout ce qu’on peut faire ici ne sera jamais que la gestion des retombées. On peut tuer Daesh effectivement, mais il faut nouer une coopération durable et solide avec des forces sur le terrain qui peuvent mener l’offensive sur Raqqa. On en revient à la même chose : il faut travailler avec ces révolutionnaires qu’on a enterrés deux cents fois – et étrangement ils sont toujours là, ils ont une direction politique, des délégations, des porte-parole et ils sont capables de s’organiser, de mettre en avant leurs revendications. Au fond, le non-dit c’est que la révolution syrienne embête tout le monde! On aurait préféré que ces Syriens se laissent massacrer en silence. Pourtant non, ils ne reviendront plus jamais en arrière, le mur de la peur est tombé. Mais ils savent que si jamais Assad, par exemple, revenait à Alep, ce serait un bain de sang comme sans doute on n’en a encore jamais vu au Moyen-Orient. Que sortirait-il de cela? Encore plus de djihadistes et de réfugiés. On voit bien qu’on est dans une spirale infernale mais comme on recule le moment de vérité, on aggrave les termes d’une équation connue qui demande à tous, politiques, intellectuels, journalistes et militants, de se prononcer.

Propos recueillis le 3 février 2016 par BAUDOUIN LOOS

Biographie Express
A 55 ans, Jean-Pierre Filiu a une carrière déjà bien remplie, qui a vu cet arabisant tâter de la diplomatie dans le monde arabe et à Washington. Désormais chercheur au Ceri et professeur à sciences po, il a écrit une quinzaine d’essais dont une Histoire de Gaza, en 2012, Je vous écris d’Alep, en 2013, et Les Arabes, leur destin et le nôtre, en 2015.

 Source : ce permalien.

« Les civils doivent être la priorité des pourparlers de Genève »


Tribune de Mego Terzian et de Rony Brauman sur la Syrie:

Le Monde
Auteur : Mego Terzian et Rony BraumanType : Articles / TribunesPublication : 29 Janvier 2016Themes : Syrie

C’est mon père qui avait raison à Hama  ; le massacre nous a assuré la stabilité pour une génération.  » Ces propos tenus devant des proches par Bachar Al-­Assad, à quelques semaines du début de la révolution syrienne en mars 2011, résument la conviction profonde qui anime depuis cinq ans le despote de Damas dans sa répression sanglante à l’origine d’une guerre civile devenue crise régionale.

Hama, ville sacrifiée par ­Hafez Al-Assad, le père de l’actuel président, pour sceller dans le sang la stabilité de son règne  : on estime les victimes à plus de 20  000, sans doute près du double, bilan macabre d’un «  nettoyage  » maison par maison, tandis qu’un tiers de la ville a été rasé à la dynamite dans le seul but d’envoyer un message au reste de la Syrie et que personne ne puisse oublier le mois de février 1982.

A l’heure où la menace terroriste et la pire crise des réfugiés depuis la seconde guerre mondiale font ressentir leurs effets à travers l’Europe, beaucoup aimeraient voir dans les négociations entre le régime et l’opposition syrienne, censées débuter cette semaine à Genève sous l’égide des Nations unies, la consécration des efforts diplomatiques pour une résolution du conflit en Syrie. Aussi nécessaire que soit une solution politique après plus de 250  000 morts et le déplacement de plus de la moitié de la population, ces négociations sont pourtant vouées à l’échec, à moins que la communauté internationale ne prenne les mesures qui s’imposent pour protéger les civils.

Changer la donne

Le temps joue en la faveur de ­Bachar Al-Assad et la participation de Damas aux pourparlers n’est qu’une façade en attendant que la peur de Daech et de l’afflux de réfugiés finisse de consumer la détermination politique des gouvernements appelant à son départ. Assad peut aussi compter sur l’effritement probable d’une opposition divisée, pressée de toutes parts de prendre le risque de perdre sa légitimité populaire en venant négocier avec ceux-là mêmes qui continuent de bombarder et d’affamer les civils vivant dans les zones rebelles à travers le pays. Il n’aurait alors plus qu’à affirmer qu’il n’a pas de partenaire pour la paix, un refrain bien trop entendu au Moyen-Orient.

La Russie, enfin, allié stratégique et désormais militaire du régime, maintient son refus d’une réelle transition politique en Syrie, masquant en réalité son impuissance à imposer un départ consenti à un Bachar Al-­Assad qui n’entend se laisser dicter son destin par personne.

Il n’est peut-être pas trop tard pour changer la donne et faire des négociations intersyriennes, prévues pour le 29 janvier, un tremplin pour la paix et la protection des civils. La France, qui a démontré son savoir-faire diplomatique lors de la COP21, a aujourd’hui la possibilité de prendre Damas à son propre jeu pour lui forcer la main en vue de la levée des sièges et la fin des bombardements contre les civils, sans lesquelles l’opposition ne saurait accepter de déposer les armes pour former un gouvernement de transition avec des éléments du régime.

97 % des zones assiégées par le régime

A l’heure où certaines voix s’élèvent pour dire qu’il faut taire les sujets de discorde pour ne pas mettre en danger les négociations, la France devrait au contraire poursuivre et amplifier ses efforts pour exiger que toutes les parties mettent immédiatement fin aux sièges et aux attaques contre les civils, conformément au droit international et aux nombreuses résolutions du Conseil de sécurité restées lettres mortes.

D’après les données de l’observatoire des sièges, Siege Watch, une initiative de l’ONG PAX et du Syria Institute, un million de Syriens vivent aujourd’hui sous siège, et 97 % des zones assiégées le sont par le régime. Madaya n’est qu’un des nombreux exemples de ville assiégée où l’armée syrienne a recours à la faim comme arme de guerre, et où les civils continuent de subir chaque jour les bombardements menés par Damas.

La responsabilité de Bachar Al-­Assad dans ces actes barbares est primordiale, et la France a le pouvoir de rappeler au monde qu’il ne tient qu’à lui de prouver son sérieux à la table des négociations en mettant immédiatement fin aux sièges et aux attaques contre les civils. Dans le cas contraire, la France devrait parachuter de l’aide alimentaire pour sauver de la faim les Syriens pris au piège dans les zones assiégées avant qu’il ne soit trop tard.

Mego Terzian (Médecin, Président de MSF)

Rony Brauman (Médecin, essayiste, ex-Président de MSF

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Stéphane Lacroix : «La génération de 2011 a beau être massacrée, elle ne disparaîtra pas»t


Par Jean-Pierre Perrin et Luc Mathieu 15 janvier 2016 à 19:01

Si politiquement les mouvements qui ont ébranlé le monde arabe en 2011 ont échoué à transformer radicalement le Moyen-Orient et fait le lit du jihadisme, ils ont fait naître une conscience révolutionnaire qui perdure, estime le professeur à Sciences-Po

Professeur associé à l’Ecole des affaires internationales de Sciences-Po et chercheur au Centre de recherches internationales, Stéphane Lacroix est spécialiste de l’Egypte et de l’Arabie Saoudite. Il revient pour Libérationsur l’avenir du projet révolutionnaire au sein du monde arabe.

Que reste-il des printemps arabes ?

Ce qui s’est produit en 2011 est d’abord un grand mouvement d’émancipation des peuples. Un ras-le-bol de l’autoritarisme et de la situation économique. Avec des gens qui viennent des classes moyennes pour porter des slogans anti-autoritaires. Et d’autres qui viennent des classes populaires pour les slogans économiques et de justice sociale. Cela ne veut pas dire que cela soit exclusif l’un de l’autre. Dans les classes populaires, on est aussi anti-autoritaire, mais on veut avant tout manger et travailler. Dans les classes moyennes, on défend aussi la justice sociale, mais on est moins touché par des problèmes de pauvreté immédiate. La conjonction de ces deux grands thèmes va donner naissance au fameux slogan égyptien : «Pain, liberté et justice sociale.»Ce mouvement transcende donc les classes sociales pour s’incarner dans une nouvelle génération, jeune, mondialisée, celle qui articule le mieux le message et va apparaître comme le porte-étendard de ce basculement historique.

Cette révolution fut donc très générationnelle ?

C’est une donnée fondamentale pour comprendre sa dimension anti-autoritaire. On le voit en Egypte : la plupart de ceux qui ont plus de 40 ou 50 ans glorifient aujourd’hui le maréchal Al-Sissi, qu’ils voient comme l’homme du retour à l’ordre et à la stabilité qu’ils ont toujours connus. Chez les moins de 40 ans, il n’y a pas forcément une opposition marquée, mais au moins un certain scepticisme face à cet ordre. Ils se sont d’ailleurs abstenus en masse aux élections depuis 2014. Cette distinction générationnelle vaut à mon sens pour tout le monde arabe : l’état d’esprit d’un jeune Saoudien n’est pas différent de celui d’un jeune Egyptien, même si la façon dont il va s’exprimer dépend évidemment du contexte. Ce mouvement n’est pas terminé, même s’il est aujourd’hui occulté par d’autres dynamiques. On peut en trouver les origines à la fin des années 90 avec tout le mouvement de diversification de l’espace intellectuel et médiatique arabe, via les chaînes satellitaires puis avec l’arrivée d’Internet, qui fait que la socialisation de la génération des années 2000 est fondamentalement différente de celle des générations précédentes. Pour ces jeunes, il n’y a plus une seule opinion, mais des dizaines, plus une seule vérité, mais des dizaines de façons de penser la vérité. Les régimes n’arrivent plus à leur faire croire que les choses sont simples.

A quelles résistances ce mouvement a-t-il été confronté ?

D’abord à la résistance des régimes ou des Etats. La contre-révolution va parfois se manifester de façon franche et directe, comme en Syrie, où elle a joué aussi sur les divisions de la société. Elle l’avait toujours fait mais, à présent, elle va l’exacerber pour parvenir à ses fins. En Egypte, c’est d’abord plus subtil, mais le résultat est le même avec l’arrivée au pouvoir de Al-Sissi. Ensuite, la montée en puissance, à partir de 2012, d’une alternative radicale, le jihadisme, qui est là depuis les années 2000 et dont on avait proclamé à tort la fin avec la mort de Ben Laden. Pour les jihadistes, les révolutions arabes ne sont qu’un épisode dans une sorte de lutte de libération islamique qui s’inscrit dans la durée. Ils vont profiter de la radicalisation que produit la violence de la contre-révolution, de l’effondrement des Etats, du vide politique et territorial qui en résulte et du désenchantement d’une génération, qui dans certains cas, limités mais bien réels, va, faute de pouvoir, faire advenir un projet révolutionnaire démocratique, se solidariser avec le seul projet révolutionnaire disponible, celui du jihadisme. Car la grande force du projet jihadiste, c’est sa capacité à se présenter comme un projet révolutionnaire. En Egypte, des personnes qui ont milité dans le Mouvement du 6 avril, fait la révolution, essayé la politique ont finalement dérivé vers le jihadisme pour rejoindre l’Etat islamique, faute de pouvoir faire advenir une autre alternative révolutionnaire.

S’ajoute le jeu international…

Il y a d’abord celui des Occidentaux qui, après une petite période d’euphorie initiale, vont choisir de se ranger du côté des régimes. On l’a vu en Egypte avec le soutien apporté à Al-Sissi. Dans le cas de la Syrie, dès qu’ils ont senti que le mouvement leur échappait, ils ont préféré limiter leur soutien à des mots. Mais la partie la plus importante, c’est le jeu régional. Celui-ci va rapidement s’immiscer dans les dynamiques locales, avec cette guerre froide entre l’Iran et l’Arabie Saoudite sur laquelle se greffe une lutte pour la redéfinition des équilibres stratégiques entre tous ceux qui, dans la région, ont une prétention à la puissance. L’axe structurant, c’est l’Iran contre l’Arabie Saoudite. Mais le Qatar et la Turquie se positionnent également. Chacun cherche à limiter au maximum l’influence de l’autre et à maximiser la sienne en s’alliant avec tel ou tel acteur selon les nécessités du terrain et en fonction de ses intérêts propres. On voit ainsi de plus en plus cette dynamique régionale se greffer sur des conflits locaux, ce qui altère la logique des conflits, comme en Syrie.

Là, on passe par trois phases : un soulèvement populaire, qui ressemble aux révolutions arabes classiques. On voit ensuite le régime confessionnaliser le conflit et utiliser cette confessionnalisation pour porter la contre-révolution. Cette confessionnalisation entre en résonance avec le jeu des puissances régionales, les deux logiques se renforçant l’une l’autre. Nombre d’acteurs continuent certes de s’accrocher à la rhétorique révolutionnaire, mais ils ont de plus en plus de mal à se faire entendre. On a ainsi un mouvement pris entre la contre-révolution, la montée du jihadisme comme projet révolutionnaire alternatif – qui, avec l’Etat islamique, montre qu’il est capable de bâtir un contre-modèle institutionnel – et cette dynamique régionale qui se soucie souvent peu de l’aspiration des peuples. C’est très différent en Tunisie… La grande chance de la Tunisie, c’est que si la contre-révolution existe bel et bien, sa capacité de nuisance demeure plus limitée, notamment parce qu’il n’y a pas d’armée forte et politisée sur laquelle s’appuyer pour renverser le système existant. Les acteurs de l’ancien régime doivent donc composer avec le jeu politique actuel, quoiqu’ils en pensent. Et il n’y a pas de divisions confessionnelles, donc pas de possibilité de jouer sur les dynamiques communautaires. En outre, le pays est loin des grandes lignes de failles stratégiques du Moyen-Orient, ce qui fait que les acteurs occidentaux et régionaux considèrent la Tunisie comme suffisamment peu importante pour y laisser se dérouler le processus politique sans interférences majeures. Le vrai risque, c’est le jihadisme, qui se nourrit du fait que la transition politique s’est faite au détriment de la justice sociale. Les acteurs de la contre-révolution risquent aussi de chercher à instrumentaliser cette violence pour justifier un durcissement autoritaire.

Ces mouvements qui ont traversé le monde arabe étaient-ils vraiment des révolutions ?

Si on entend par révolution une transformation profonde du système politique, cela a relativement peu été le cas. C’est presque vrai en Tunisie. En Libye, il y a eu changement de régime, mais cela n’a pas donné naissance à un nouveau régime stable et pérenne. Mais si on parle de révolution sur le plan culturel, les choses sont différentes. 2011 marque l’affirmation d’une conscience révolutionnaire qui perdure aujourd’hui. La génération qui la porte a beau être massacrée, exilée, emprisonnée, elle ne disparaîtra pas. Ses aspirations peuvent certes être dévoyées au profit de l’Etat islamique, qui se nourrit au même imaginaire. L’EI est en effet aussi un mouvement de révolte contre l’ordre social et politique, il remet en cause toutes les structures. Il défie l’autorité des Etats, mais aussi des tribus ou des cheikhs de l’islam, qui se sont très majoritairement prononcés contre lui, même lorsqu’ils appartenaient au courant jihadiste. Cela dit, la logique de l’EI est perverse au sens où elle dévoie la logique révolutionnaire pour restaurer un nouvel ordre autoritaire, dont certains acteurs d’ailleurs sont des baasistes irakiens. L’Etat islamique, c’est un peu la révolution au service d’un projet in fine contre-révolutionnaire.

Pourquoi nombre d’observateurs ont-ils cru que ces révolutions marquaient la fin de l’islamisme ?

Quoiqu’en disent les slogans, les révolutions sont toujours le fait de la minorité active d’une population. Ceux qui ont lancé le mouvement de 2011 étaient majoritairement jeunes et, pour beaucoup, ne s’identifiaient pas aux groupes islamistes existants. Beaucoup étaient pieux, ce que l’Occident n’a pas voulu voir. Mais ils étaient pieux avec leur propre subjectivité, sans se sentir tenus par l’autorité du cheikh ou du groupe. Par exemple, les jeunes Frères musulmans qui participent aux premières journées révolutionnaires égyptiennes de 2011 y vont contre l’avis de la confrérie. On voit monter en puissance des acteurs qui ne croient plus aux logiques d’allégeance politiques, religieuses ou sociales. Certains observateurs se disent d’abord que les vieux partis islamistes de type Frères musulmans vont avoir un sérieux problème.

Mais dès qu’on entre dans une transition politique, c’est la majorité silencieuse qui vote et ses logiques sont complètement différentes. Une partie d’entre elle vote pour les Frères musulmans par adhésion islamiste et une autre partie pour revenir à l’ordre et à une forme de stabilité politique. On ne voit pas venir non plus la montée de l’alternative radicale de l’Etat islamique, même si sa montée en puissance résulte surtout des blocages des processus commencés en 2011.

Les révolutions n’ont-elles pas montré l’impuissance de l’Occident dans cette région ?

Les Occidentaux ont beaucoup de mal à l’admettre, mais la région est en train de leur échapper. Ils sont dans la réaction plus que dans l’action. Les puissances régionales sont désormais beaucoup plus influentes et elles sont à la manœuvre. Pour le meilleur et pour le pire, la région s’émancipe. Quand les Occidentaux agissent, sauf dans le cas libyen au début, ils sont à la remorque des puissances régionales. Sur le papier, il s’agit plutôt d’une bonne nouvelle. Mais en réalité, c’est tout aussi problématique, parce que la lutte devient fratricide – comme entre l’Iran et l’Arabie Saoudite, qui se sentent existentiellement menacés – et donc très violente.

Jean-Pierre Perrin , Luc Mathieu

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