Avec Wissam, réfugié syrien, sur la route de Hama à Oslo


Il lui aura fallu un mois et trois jours pour rejoindre la Norvège depuis la Syrie. Wissam, un enseignant qui a fui la guerre, a raconté son périple à Mediapart. Aujourd’hui en sécurité, sa priorité est de retrouver sa femme et ses enfants restés derrière lui à Hama.

Wissam a été convaincu qu’il n’avait plus d’avenir en Syrie et qu’il ne lui restait plus qu’à partir. En quatre ans, depuis le début de la guerre, il s’était retrouvé plusieurs fois en danger de mort. Sa maison avait été détruite, il avait perdu son emploi.

Seul ou en famille, il n’a pas hésité : sa femme, enceinte d’un quatrième enfant, ne supporterait pas le voyage, pas plus que sa fille de six ans, née avec une malformation au cœur. Pour ne pas inquiéter ses proches, il a tardé à évoquer ses projets d’Europe. Quelques heures à peine après la naissance du bébé, ce père de 37 ans a quitté le foyer. C’était le 13 août. Il est sorti de chez lui avec pour tout bagage un sac à dos rempli de quelques affaires de rechange. Dans ses poches, son passeport et son argent. Cap à l’ouest, il vise l’Allemagne, la Suède ou la Norvège, il ne sait pas encore précisément. Il n’a qu’une idée en tête : rester en vie.

Cet homme en quête de protection a documenté son périple et accepté que Mediapart le raconte en publiant ses photos et vidéos. Le contact a été établi grâce à l’association Nazra, fondée en janvier 2013 et animée par un réseau d’amis européens, qui se sont donné pour mission de venir en aide à des familles syriennes restées en Syrie.

Wissam n’est pas son nom. Il préfère, comme beaucoup de réfugiés syriens terrorisés pour leur famille restée au pays, ne pas le donner, de peur des mesures de rétorsion. Il quitte sa ville, Hama (530 000 habitants avant le conflit), située à l’est de la Syrie, alors que Daech s’installe à ses portes et que les bombardements s’intensifient. Ce professeur d’anglais n’aurait jamais pensé voyager clandestinement s’il n’y avait pas été forcé par la guerre. Impossible de faire autrement : les ambassades occidentales sont fermées ; dans les pays limitrophes, elles limitent drastiquement la délivrance de visas humanitaires. Comme tous ses compatriotes, en l’absence de solutions alternatives, il est contraint de s’en aller par ses propres moyens et de s’en remettre à des trafiquants au péril de sa vie.

Wissam à son arrivée à Kos en Grèce le 1er septembre 2015.Wissam à son arrivée à Kos en Grèce le 1er septembre 2015.

La discussion s’engage sur WhatsApp, la messagerie gratuite qu’utilisent les migrants pour leurs communications longue distance, puis sur Viber, pour échanger de vive voix.

Après avoir traversé la Grèce, pays par lequel il est entré dans l’Union européenne (avant d’en ressortir puis d’y rentrer en Hongrie), la Macédoine et la Serbie, il se trouve en transit à Budapest, la capitale hongroise, le 12 septembre, lors de notre premier entretien. Ces frontières qui se sont toutes ou presque fermées les unes après les autres à partir de la mi-septembre étaient encore franchissables. Non sans mal. Le passage de la Serbie à la Hongrie est son pire souvenir. « Je vais bien », répète-t-il avec pudeur, avant d’avouer qu’il est « épuisé, complètement épuisé ».

Pour fuir sa terre natale, qui fut l’un des centres des manifestations contre le régime de Bachar al-Assad en 2011, il se dirige vers le port de Tripoli au Liban, à 140 kilomètres de chez lui. Muni d’un billet de transport, il monte dans l’un des ferrys reliant Mersin au sud-est de la Turquie, là même d’où sont partis l’hiver dernier plusieurs cargos-épaves abandonnés par leur équipage à proximité des côtes italiennes. Dans leurs cales, des centaines de familles syriennes venaient de vivre l’horreur, assoiffées, affamées et entassées dans des conditions inhumaines.

Les douaniers turcs ayant été rappelés à l’ordre par les autorités européennes, les trafiquants ont cessé d’utiliser ces bétaillères en fin de vie et repris une route rodée de longue date, sur des canots pneumatiques de type Zodiac plus difficiles à détecter, partant des plages de l’ouest de la Turquie pour rejoindre les îles grecques de la mer Égée. Sous la pression des contrôles policiers, les passeurs tergiversent. Wissam est conduit de Marmaris à Izmir puis Bodrum, ces villes balnéaires devenues des plaques tournantes migratoires. Ses économies fondent. Pour financer les 1 400 euros que lui coûte la traversée, il décide de dormir dehors et ne mange plus qu’une fois par jour. Après trois semaines d’attente éprouvantes, son tour arrive. Direction Kos. Des dizaines de bateaux de ligne effectuent cette liaison tous les jours, pour 15 euros l’aller-simple. Mais les réfugiés n’y ont pas accès : ils n’ont pas les papiers les autorisant à entrer dans l’espace Schengen de l’Union européenne.

Le départ de Turquie est fixé au 31 août à 20 heures. Dans l’embarcation de fortune, la nuit est cauchemardesque. Une quarantaine de personnes – des hommes, des femmes, des enfants, Syriens, Irakiens, Afghans, Pakistanais, Ghanéens – se serrent les unes contre les autres. Un réfugié sans expérience particulière de navigation est désigné pour tenir la barre. Il s’oriente à l’aide du GPS d’un téléphone portable en prenant comme repère les lumières des côtes turques et grecques. Celles-ci sont peu éloignées (une vingtaine de kilomètres), mais la mer est connue pour être périlleuse. Tous les passagers le savent : des centaines de personnes ont péri dans ces eaux ces dernières semaines.

Sur l'île grecque de Kos, Wissam s'est acheté une tente pour dormir sur la plage en attendant d'obtenir son laissez-passer.
Sur l’île grecque de Kos, Wissam s’est acheté une tente pour dormir sur la plage en attendant d’obtenir son laissez-passer.

À bord, personne ne bouge, personne ne parle. Wissam aimerait prendre des photos, pour documenter ce moment, mais il renonce à le faire car le flash risquerait d’attirer l’attention. « Nous avons tous eu très peur. Ça a duré douze heures. » Wissam en tremble encore lorsque le bateau touche terre. Pas le temps de reprendre ses esprits : à peine débarrassé de son gilet de sauvetage, il se retrouve avec un couteau dans la main à détruire l’embarcation pour éviter que les gardes-côtes grecs ne renvoient les passagers en Turquie.

À Kos, Wissam s’offre une nuit d’hôtel pour essayer de se reposer. Le lendemain, il apprend qu’un naufrage a eu lieu sur la route qu’il vient d’emprunter. Une douzaine de personnes ont perdu la vie. Parmi eux, Aylan et Galip Kurdi, deux enfants syriens de trois et cinq ans, et leur mère Rehan. « À un jour près, nous aurions pu nous retrouver dans le même bateau. Ils n’ont pas eu notre chance. J’ai tant de peine pour eux. »Comme tout le monde, il voit la photo du plus petit des deux frères s’afficher en une des journaux.

« À Hambourg et à Malmö, on m’a recommandé d’aller plus loin »

« Je suis à la frontière hongroise. Non entre la Grèce et la Macédoine. Jeudi 10 septembre. »

Il passe neuf jours sur l’île à « attendre le papier », c’est-à-dire l’autorisation de présence sur le territoire, valable six mois pour les Syriens, 30 jours pour les autres, censée donner le temps à chacun de demander l’asile, et sans laquelle il n’est pas autorisé à se déplacer sur le continent. En l’absence de perspectives économiques, rares sont les réfugiés à envisager de rester en Grèce. Ses premiers pas dans l’Union européenne se passent mal. Il s’achète une tente pour dormir sur la plage. « Nous étions très nombreux, les conditions étaient mauvaises, les gens ont commencé à protester, à manifester leur colère. Les policiers leur ont tapé dessus. Les habitants, eux, étaient accueillants, les touristes aussi. Ils apportaient des bouteilles d’eau, de la nourriture, des habits, des jouets pour les enfants. Il y avait beaucoup de journalistes. » Le 9 septembre, muni de son laissez-passer, il monte dans un ferry qui l’emmène à Athènes. Aussitôt, il prend un bus pour la frontière gréco-macédonienne. Il longe à pied une voie ferrée sous la pluie battante pendant dix kilomètres. La traversée des Balkans commence. « Jusqu’à la Hongrie, tout est allé vite et s’est relativement bien passé. »

« Un train passe. Nous sommes à la frontière entre la Macédoine et la Serbie. Il est minuit. »

La frontière serbo-hongroise s’avère particulièrement coriace. « Il faisait nuit, nous étions dans la forêt, on ne voyait rien, on ne savait pas où on posait les pieds, c’était effrayant. En plus, les policiers nous pourchassaient, on avait peur d’être perdus. Il n’arrêtait pas de pleuvoir, nous étions complètement trempés. » Il finit par sortir de cette « jungle » dont il garde un « souvenir horrible ». Pour 150 euros, un taxi le conduit à Budapest. « La traversée de la Hongrie a été pénible. Il y avait des policiers partout. »

« Je traverse la frontière entre la Serbie et la Hongrie sur la voie ferrée. Nous sommes vendredi soir. »

Dans la capitale hongroise, il prend un train pour Vienne en Autriche, où il change pour Munich puis Stuttgart. L’Allemagne, enfin. « Je me sens soulagé, mais je suis vraiment épuisé, je ne sais pas exactement où je vais aller, dit-il le 13 septembre. Mes amis me conseillent de continuer au nord. Il y a trop de réfugiés ici. Peut-être Hambourg. Je vais juste me reposer une journée ou deux, je ne l’ai pas encore fait depuis mon départ de Syrie. »

Wissam est passé de justesse. Le lendemain de son arrivée, Berlin annonce que les contrôles aux frontières sont rétablis. Les liaisons ferroviaires sont interrompues quelques heures. Lors des semaines précédentes, les réfugiés ont été accueillis à bras ouverts, les bénévoles allemands les applaudissant à leur arrivée sur les quais des gares. En quinze jours, 63 000 personnes ont franchi la frontière, débordant les capacités des structures d’accueil.

Dans son élan, Wissam poursuit sa route. Le 14 septembre, il laisse Hambourg derrière lui pour se rendre à Malmö en Suède. Le 16, il part pour Oslo en Norvège. « À Hambourg et à Malmö, on m’a recommandé d’aller plus loin, de trouver un endroit où il y ait moins de réfugiés. À cause des demandes, les délais des procédures d’asile ont augmenté en Allemagne et en Suède. » Quelques jours plus tard, il se retrouve logé au milieu des forêts de sapins, dans un village montagneux du nom de Hemsedal, connu selon les sites touristiques pour ses « bonnes conditions de ski » et les « possibilités de pêche à la mouche ». Sa photo d’avatar sur WhatsApp le présente debout à côté d’une rivière tourbillonnante, emmitouflé dans un anorak et un pantalon de pluie. Il a l’air reposé, mais soucieux. Au total, il a dépensé environ 3 000 euros pour arriver là.

La prise en charge est « parfaite », dit-il à propos de l’« hôtel » dans lequel il réside avec 220 autres réfugiés. Repas, vêtements, soins, aide juridique : rien ne manque. « Je n’ai pas attendu pour avoir un logement. La ville est fantastique et les gens ici sont très amicaux », affirme-t-il. Une excursion pour découvrir la nature environnante a été organisée. « On est allés respirer l’air frais », s’amuse-t-il. Les cours de norvégien sont sur le point de débuter. Des conseils sur les coutumes du pays sont prodigués. Par chance, il se retrouve seul dans une chambre. Sa connaissance de l’anglais est mise à contribution par l’équipe gérant le centre d’hébergement. « Je donne un coup de main à la réception [où les demandes sont centralisées] pour faire le traducteur. »

Wissam a trouvé refuge à Hemsedal en Norvège.Wissam a trouvé refuge à Hemsedal en Norvège.

Entre réfugiés, les discussions tournent autour du périple. « Chacun raconte les péripéties auxquelles il a été confronté : comment il a traversé la mer, comment il a échappé aux policiers. »Tout le monde se pose des questions sur l’avenir : quand seront-ils fixés sur leur sort, quand pourront-ils faire venir leur famille, que se passera-t-il si leur demande est rejetée, quand pourront-ils travailler ? Mais leur préoccupation principale reste la situation de leurs proches en Syrie.« Nous nous inquiétons pour eux, nous échangeons les nouvelles dont nous disposons. Chacun appelle sa famille, cherche des informations sur Internet. Nous nous faisons du souci. »

Ses empreintes digitales ont été enregistrées dès son arrivée : Wissam ne peut pas aller plus loin, c’est ici que sa demande d’asile va être examinée. La procédure a commencé, mais il s’inquiète des temps d’attente : jusqu’à cinq mois avant d’avoir la réponse, puis six à neuf mois supplémentaires pour obtenir la réunification de sa famille. Or retrouver sa femme et ses enfants est sa priorité. « Ils me manquent. J’ai à peine vu mon bébé. » Les journées paraissent interminables. « On a tendance à s’ennuyer », admet-il. Les effets de l’exil se font sentir. Il commence à douter : « Ma demande sera-t-elle acceptée ? Ça me fait peur d’imaginer un refus. » « Je me sens désormais en sécurité, dit-il. Mais tant que ma famille ne sera pas avec moi, je ne me sentirai pas totalement en paix. »

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«Le régime profite des atrocités de Daesh»


Il vient de Raqqa, le quartier général de l’Etat islamique, dans l’est syrien. Il gère avec quelques amis un réseau d’information sur sa ville. Rencontre avec un rebelle dont l’arme est la plume. 

Abdalaziz Alhamza a 24 ans, mais un passé déjà chargé. Il est originaire de Raqqa, le chef-lieu de la province syrienne la plus orientale, devenu célèbre depuis que l’Etat islamique (ou Daesh) en a fait sa capitale de facto. Le jeune homme a dû fuir la ville en 2014. De Turquie, il a créé avec quelques amis exilés un réseau, « Raqqa is being slaughtered silentely » (Raqqa est massacrée en silence), qui donne des nouvelles fraîches de la ville grâce à un réseau d’informateurs sur place. Désormais en Allemagne, nous l’avons rencontré lors de son passage à Bruxelles à l’occasion de la sortie d’un livre (1).

En 2011, Raqqa fut parmi les premières villes à lancer la contestation.

Oui, à l’époque, il n’existait aucune liberté de parole, la moindre parole déplacée pouvait mener en prison. Et les murs avaient des oreilles ! Le gouvernement contrôlait tout et tout le monde. Le mouvement est parti d’une ville du Sud, Deraa, où ils ont torturé des enfants qui avaient écrit des slogans sur des murs. Les manifestations ont fait boule de neige. On réclamait juste un peu de liberté. Je fus arrêté en mars pendant 40 jours et torturé. A la fin je leur aurais avoué n’importe quoi, c’est ce qui est arrivé à un ami qui a même confessé avoir tué Ben Laden pour arrêter la torture!

Il y a eu une amnistie qui a aussi bénéficié aux djihadistes que le régime détenait…

Ceux-là étaient dans des prisons spéciales ; ils ont été libérés dans le but évident de participer à la radicalisation de la contestation qui devenait une révolution. Des centaines, peut-être plus, d’extrémistes ont été remis en liberté : il fallait que le régime montre qu’il combattait des « terroristes ».

Mais Raqqa s’est d’abord libérée seule…

En mars 2013, des forces proches de l’Armée syrienne libre (ASL) ont réussi à chasser les forces du régime. Moi je n’ai pas voulu porter les armes, je suis devenu un «media activist», je filmais les combats. Ce fut une belle époque. Puis les djihadistes de Daesh ont commencé à arriver, pas nombreux d’abord, puis de plus en plus et les clashes ont débuté entre eux et nous. En janvier 2014, ils ont pris le dessus. Ils ont perquisitionné chez mes parents, à ma recherche. J’ai alors pris la décision de fuir en Turquie. Comme, avec quatre amis, nous continuions à prendre par internet des nouvelles quotidiennes de nos proches à Raqqa, nous avons décidé de fonder notre réseau, pour témoigner. Ainsi, nous avons documenté le « règne » de l’Etat islamique : les arrestations, les exécutions, l’interdiction du tabac et de l’alcool, l’obligation des prières quotidiennes et fermeture des commerces pendant celles-ci, l’obligation faite aux femmes de se couvrir le corps intégralement, l’imposition d’un système d’éducation qui lave le cerveau des enfants, etc.

Comment Daesh a-t-il réagi à votre campagne sur facebook, twitter et bientôt votre site web?

On a commencé en avril 2014. Deux ou trois semaines plus tard, un de leurs imams importants a expliqué un vendredi lors d’un prêche dans la plus grande mosquée que ceux qui collaboreraient avec nous seraient exécutés. En mai, un de nos amis, Ibrahim, s’est fait arrêter alors qu’il tentait de quitter la ville. Le contenu de son ordinateur et de son smartphone l’a trahi. Il avait 21 ans. Ils l’ont exécuté en place publique. Ils ont aussi assassiné le père d’un autre activiste. Mais, après nous être posé la question, nous avons continué. Nous avons réussi des « coups ». Nous avons révélé en septembre 2014 l’échec d’une opération américaine pour libérer un otage près de Raqqa. Nous avons donné les premiers la nouvelle de l’assassinat par le feu du pilote militaire jordanien en janvier dernier.

Avez-vous des nouvelles du père Paolo, ce jésuite devenu plus syrien qu’italien, qui a disparu en juillet 2013 alors qu’il était allé au QG de Daesh à Raqqa pour faire libérer des otages?

Oui. Je le connais, je suis d’ailleurs le dernier à l’avoir interviewé avant sa disparition. Une personnalité remarquable! Il s’était rendu deux fois au QG de Daesh, il voulait rencontrer Abou Baqr Al-Baghdadi, leur chef. La troisième fois, ils ne l’ont plus laissé partir. Nous savons qu’il est vivant, et qu’il n’a pas été torturé. Il est détenu quelque part dans la campagne près d’Alep. Je tiens ces informations d’un combattant de l’Etat islamique. J’ignore cependant ce qu’ils entendent faire de lui.

Le régime et ses alliés, comme la Russie, aiment présenter le conflit de manière binaire, il y a eux et les terroristes, cela vous fait quoi?

Je veux dire quelque chose d’important : si l’Etat islamique a pu s’installer en Syrie c’est parce que la communauté internationale s’est contentée de promesses envers la rébellion. Que le régime n’affronte que des djihadistes – ou des « terroristes » – n’est pas une vérité, c’est juste de la propagande, je passe mon temps à devoir expliquer cela. Mais les rebelles, l’ASL et autres, doivent se battre sur de multiples fronts, contre le régime, contre Daesh, contre Nosra (Al-Qaïda), et cela avec des moyens très faibles. La propagande du régime tire un parti énorme des images de massacres, de décapitations, envoyées par Daesh sur les réseaux sociaux. En outre, il est très significatif que le régime n’a jamais bombardé les centres de direction de Daesh, pourtant faciles à identifier à Raqqa, il se contente de bombarder de temps à autre la population et de faire des centaines de morts.

Et les Russes, qui s’y mettent aussi…

Les Russes, visiblement, se sont donné pour mission de détruire la rébellion (non djihadiste) puisqu’ils ne s’en prennent pas aux terroristes, nous le savons grâce à nos contacts sur place. Mais, en revanche, l’implication russe, qui ne leur fera pas gagner cette guerre, va galvaniser les djihadistes, et surtout leur composante tchétchène et caucasienne.

Vous comprenez l’exil des réfugiés?

Vous savez, ils croyaient que quelques mois plus tard, ils pourraient réintégrer leurs foyers. Ils ne pensaient qu’à cela. Puis, peu à peu, tout le monde a dû intégrer le fait que cela prenait du temps, que le combat serait long et incertain, que les conditions de vie dans les camps étaient précaires, que l’argent se faisait rare, que l’avenir des enfants devenait noir. L’obsession devenait la survie : avoir de quoi se nourrir, s’abriter, se chauffer en hiver, au jour le jour. Voilà pourquoi ils partent.

Vous gardez espoir?

Oui, mais nous avons besoin d’aide. Pas des camps d’entraînement comme les Américains s’échinent en vain à faire, non : de bonnes armes efficaces, des médicaments, de l’argent et une couverture aérienne sous la forme d’une zone d’interdiction aérienne. Malgré quoi, il faudrait encore plusieurs années pour arriver à vaincre le régime et Daesh.

Propos recueillis par Baudouin Loos

(1) Abdalaziz Elhamza fait partie des 14 écrivains réunis dans un livre publié par les éditions Ker, Le Peuple des lumières. Son témoignage est factuel, alors que les autres auteurs, belge, français, algérien, tunisien, marocain, iranien, ont produit des textes de fiction. Un outil de réflexion dont l’idée a germé dans l’esprit de l’éditeur après le drame de Charlie-Hebdo en janvier dernier.

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En Syrie, l’armée mexicaine des États-Unis


… Ou le fiasco des rebelles syriens modérés formés et armés par Washington à coups de millions de dollars pour venir à bout de l’organisation État islamique.

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Des rebelles syriens participent à une séance d'entraînement dans la ville de Maaret Ikhwan, près d'Idleb, en 2012 (photo d'illustration).   
Des rebelles syriens participent à une séance d’entraînement dans la ville de Maaret Ikhwan, près d’Idleb, en 2012 (photo d’illustration).     AP/SIPA©Muhammed Muheisen

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François Burgat


La France accélère le processus de désespérance qui a nourri les rangs de Daech !
« Au lieu de le résorber, la France est malheureusement en train d’accélérer (…) le processus de désespérance qui a gonflé les rangs de Daech . Elle participe à cette redoutable « montée aux extrêmes » de la crise au détriment d’une sortie « par le centre » qui exigeait l’association d’une large partie de l’opposition islamiste ».-

HB : Selon vous, quelles seront les conséquences des bombardements sur le terrain? Risques de dommages collatéraux ? Croyez-vous que ces bombardements contribueront effectivement à affaiblir l’EI d’un point de vue opérationnel? Ne risque-t-on pas de provoquer la fuite des populations dans les territoires sous contrôle de l’EI, jusqu’à présent relativement épargnées par les bombardements du régime ?

– FB : S’il serait présomptueux d’apprécier sous un angle strictement militaire l’impact potentiel de ces frappes françaises, je dirai toutefois que – compte tenu des moyens peu importants pouvant être mis en œuvre- elles ont en fait très peu de chance d’affecter significativement l’équilibre militaire ou les déplacements de population initiés par l’intervention américaine préexistante.Leur portée symbolique et donc politique peut en revanche être considérée comme bien plus importante. La décision de frapper Daesh tout en laissant Bachar poursuivre, à une toute autre échelle, son oeuvre de mort est infiniment regrettable : la France vient en quelque sorte d’expliciter son changement de camp. Elle s’affiche désormais clairement dans les rangs de la contre révolution arabe. D’un côté et d’abord, il y avait le régime de Bachar al-Assad, dont la répression inhumaine d’un mouvement populaire initialement pacifique est la véritable source des maux présents de la Syrie. De l’autre, Daesh, qui n’est point la cause mais la conséquence de ce verrouillage répressif et manipulateur du régime, que l’ingérence décisive de l’Iran et de la Russie a considérablement aggravé. Or, entre ces deux acteurs, la France a établi une hiérarchie de la nuisance très « idéologisée » et de ce fait très peu respectueuse des responsabilités respectives. C’est le vocabulaire (islamique) des acteurs qui a déterminé notre choix et non la responsabilité réelle de chacune des parties en cause . Après avoir longtemps refusé de s’engager sérieusement dans la lutte contre sa véritable cause, la France vient de confirmer son choix de combattre la conséquence de la crise syrienne. Paris est passé du soutien – surtout verbal et très vite suspicieux – à une opposition qui était peut être en partie islamiste, mais néanmoins « républicaine » (c’est à dire autre que jihadiste) à une connivence quasi explicite avec l’axe – dont le sectarisme, chiite ou anti-musulman celui là, est bien loin d’être absent, on l’oublie souvent – qui unit Damas, le Liban du Hizbollah- Téhéran et Moscou. Au lieu de le résorber, la France est malheureusement en train d’accélérer ainsi le processus de désespérance qui a gonflé les rangs de Daesh. Elle participe à cette redoutable « montée aux extrêmes » de la crise au détriment d’une sortie « par le centre » qui exigeait l’association d’une large partie de l’opposition islamiste. Cet alignement résonne bien sur très au dela du territoire syrien, jusque dans le tissu national français. Pour des raisons le plus souvent bassement électoralistes, nous sommes en train d’aggraver un peu plus encore le climat de suspicion et de désaveu qui empoisonne notre relation avec le monde musulman (sunnite), cette composante importante de notre environnement, international mais également intérieur, à laquelle notre destin est pourtant indissolublement lié. (FB pour HB)

Frappes en Syrie : n’oublions pas le boucher de Damas


Par Marc Semo 15 septembre 2015 à 19:56

ÉDITOL’écrasante majorité des 4 millions de réfugiés syriens arrivant en Europe ou entassés dans les camps du Liban, de Jordanie et de Turquie ne fuient pas l’Etat islamique mais Bachar al-Assad. Ils fuient la répression et les tortures en zone gouvernementale ou les bombardements systématiques en zone rebelle. Plus de 80 % des 240 000 personnes tuées lors de ce conflit l’ont été par les soudards du régime. C’est une réalité que l’on ne peut oublier alors que le Parlement français débat de l’intervention aérienne en Syrie contre l’EI. Ces jihadistes, à la différence du boucher de Damas, représentent certes une menace directe pour la France. Jusqu’ici, pourtant, Paris s’était refusé à effectuer dans ce pays des frappes semblables à celle menées depuis déjà un an en Irak aux côtés des Américains et des Britanniques, malgré l’évidente interpénétration de ces deux théâtres d’opération. Il s’agit donc d’une volte-face.

Intervenir dans l’espace aérien syrien, protégé par un système sophistiqué de défense installé par les Russes, implique en effet un accord implicite du régime et une coordination au moins indirecte. Les Américains jouent ce jeu depuis un an. La France le refusait au motif que cette coopération ne peut que renforcer ce dictateur qui a délibérément attisé le développement de l’Etat islamique pour en faire un repoussoir et qui n’a pas hésité à utiliser l’arme chimique contre son propre peuple. La priorité était le renversement de «cet homme qui ne devrait pas avoir sa place sur Terre», comme le martelait Laurent Fabius à l’été 2011. Cette stratégie a été un échec. Toute une partie de la droite, mais pas seulement, clame aujourd’hui qu’il faut choisir le moindre mal, comme lors de la Seconde Guerre mondiale en s’alliant avec Staline contre Hitler. Pour Washington comme pour Londres, la priorité est désormais la lutte contre l’EI, le départ du pouvoir d’Al-Assad pouvant être l’aboutissement d’un processus de transition négocié y compris avec la Russie, voire l’Iran.

Hollande a pris acte de la nouvelle donne. Lors de sa conférence de presse de rentrée, il rappelait que l’indispensable neutralisation d’Al-Assad aurait lieu «à un moment ou un autre» de la transition. L’implication dans les opérations aériennes en Syrie permettra à Paris d’avoir accès aux informations dont disposent les Américains. Les frappes aériennes tricolores, pourtant, ne changeront pas grand-chose. Elles seront limitées faute de moyens : en un an, l’aviation française a mené en Irak 200 frappes, contre 6 500 pour l’US Force. Le choix de Barack Obama d’une guerre aérienne dans le but «d’affaiblir puis détruire» l’EI montre ses limites. Les forces locales – combattants kurdes ou armée syrienne libre – ne suffisent pas. D’aucuns évoquent une nécessaire intervention au sol, récusée par l’Elysée car «irréaliste et inconséquente». Le vrai défi reste de définir une stratégie qui permette à la fois de combattre l’EI et le régime assassin que fuient par millions les Syriens.

Parcours du combattant pour une nouvelle jambe


Photo Rozana

L’article qui suit a été publié par Radio Rozana. Ahmed, un jeune syrien ayant rejoint l’Armée Libre au début de la révolte, a payé ce choix au prix fort. Ayant perdu sa jambe, suite à une grave blessure au combat, il a entamé il y a près de deux ans un autre long combat pour avoir une prothèse. La journaliste Céline Ahmed l’a rencontré, à Istanbul, en juin 2014. Toujours installé en Turquie, Ahmed poursuit sa lutte, en vain jusqu’ici.

« Oui, j’ai vu l’injustice de mes propres yeux », dit Ahmed. « J’avais pris part à une manifestation pacifique. Je portais des rameaux d’olivier en signe de paix. Mais les forces de sécurité ont tiré sur nous, à balles réelles. C’est ce qui m’a incité à rejoindre les rangs de l’Armée Syrienne Libre et à leur faire parvenir de nombreux équipements ».

Ahmed n’oubliera jamais l’instant de sa blessure: celle-ci a failli lui coûter la vie. 12 heures d’hémorragie, une attente interminable. Il avait été impossible de le transporter à l’hôpital. Poursuivi par les forces de sécurité, il a survécu aux cinq balles qui lui avaient transpercé la jambe. Il lui a fallu alors parcourir une très longue distance, en se traînant au sol, tenant la jambe blessée dans sa main.

Les habitants du quartier n’ont pas osé prêter assistance à Ahmed. Ils se sont contentés de le suivre des yeux, derrière leurs fenêtres. « Tout ce que j’ai pu faire à ce moment-là, ça a été de me cacher sous un véhicule. J’y suis resté une dizaine de minutes. Et puis, une femme m’a vu. Elle m’a tiré de là, m’a emmené dans un endroit plus sûr, d’où l’on a ensuite pu me transporter vers un hôpital de campagne ».

C’est depuis un véritable parcours du combattant qu’Ahmed a entamé, à la recherche d’une nouvelle jambe. Il a choisi de se rendre en Turquie dans l’espoir de réaliser de grands rêves. Car, oui, ce jeune homme a encore la volonté de mener une vie normale. Il a cru que la chance lui avait souri, début 2014, lorsqu’un organisme français d’aide aux Syriens a pu lui fournir une prothèse. Mais il a fallu ensuite subir une première chirurgie qui a échoué. Une seconde chirurgie a alors suivi, et fût un second échec. La prothèse n’était simplement pas compatible avec sa blessure et avec le reste de sa jambe. Ahmed a donc décidé de s’adresser au Conseil National Syrien, puis à la Coalition Nationale de l’opposition, mais toutes ses tentatives sont restées sans succès. « J’ai consacré ma vie à la Révolution », dit Ahmed. « Et je ne vais pas m’arrêter aujourd’hui. Je ne demande d’argent à personne. Tout ce que je veux, c’est un traitement durable pour ma blessure ».

Dans cette souffrance, Ahmed garde toujours le sourire. Il reconnaît, toutefois, que cette blessure l’a transformé. Autrefois, il avait peur de la mort. Aujourd’hui, il a peur de la vie, et de l’inconnu.

Lancée en 2013, Radio Rozana est diffusée à partir de Paris et de la ville de Gaziantep proche de la frontière syrienne (en Turquie). Cette radio est apolitique et areligieuse, et s’efforce de représenter une variété d’opinions, de sensibilités et de communautés en Syrie. Elle est diffusée à l’intérieur de la Syrie sur les ondes FM et sur internet. Hors de Syrie, cette radio est accessible sur internet

Marie Peltier


Pourquoi paradoxalement la terrible « crise » actuelle me donne de l’espoir pour les Syriens? Car ceux-ci ont enfin la parole. Toutes les personnes qui recueillent les réfugiés après leur traversée de la Méditerranée en témoignent: les réfugiés syriens dans leur immense majorité disent fuir les bombardements du régime. Le signe le plus révélateur que le vent peut tourner? Observer comment toute la nébuleuse pro-Assad et conspi est en train de s’agiter pour tenter de semer la confusion sur les réfugiés. En parlant d’infiltration de jihadistes parmi eux; en faisant passer le père du petit Aylan – qui a subi la répression du régime – pour un passeur; en faisant croire que le père syrien à qui la journaliste hongroise a fait un croche-pieds – lui aussi a été emprisonné et torturé par Assad – est un « ancien jihadiste ». (Voire même désormais en parlant de « mises en scène », allons-y carrément). La propagande et la terreur marchent sur la loi du silence et sur la déshumanisation. Je pense qu’il y a quelque chose de cette loi-là qui est en train de tomber.

Marie Peltier


Syrie / Migrants: Il y a à la fois, si l’on regarde « froidement » la « crise » actuelle, une évolution positive pour les Syriens, mais aussi un écueil auquel il faut être vigilant.

L’évolution positive, c’est qu’on voit enfin les Syriens considérés comme des humains. Cette réhumanisation est très frappante pour les militants de la cause syrienne, qui ont souvent eu l’impression que la figure du « Syrien », en tant que personne à part entière et digne de considération, était absente des considérations et des débats.

Ici, par leur exil, tout se passe comme si ces femmes et ces hommes avaient à nouveau un visage, une histoire, une parole même. Et ça, c’est un vrai changement dans le bon sens. Parce que c’est sur la déshumanisation que la propagande d’Assad (et de l’EI) prospère.

L’écueil à éviter en la matière est de rendre exclusivement humanitaire une question qui est avant tout politique. Si l’accueil des réfugiés syriens (et autres) est fondamental, il doit être combiné avec une lucidité sur les causes de leur départ, et surtout une action conséquente de nos gouvernements pour mettre fin au désastre.

Le but ultime étant de toutes façons la fin de la violence, puisque c’est bien elle que tous ces citoyens fuient. En la matière, s’il semble y avoir – c’est aussi à souligner – une prise de conscience chez certains acteurs, celle-ci reste largement insuffisante et souvent borgne. L’EI n’étant pas la matrice du mal, mais bien l’arbre qui cache la forêt (Assad et ses alliés), c’est à cette dernière qu’il faudra se confronter. C’est en tout cas la condition pour ouvrir une véritable nouvelle perspective. Et j’ai le pressentiment qu’il faudra encore beaucoup le répéter…

Comment aider les réfugiés de Bruxelles ?


Comment aider les réfugiés de Bruxelles ?
Ce qu’il convient désormais d’appeler la crise des réfugiés touche désormais Bruxelles. Depuis quelques jours, ils sont plusieurs dizaines à vivre dans le Parc Maximilien. A quelques mètres de l’Office des Etrangers, ils patientent. Ils attendent leur tour pour s’inscrire…

Facebook, le meilleur relais!

Avec les jours qui passent, l’aide s’organise et les pages Facebook s’imposent comme le meilleur point d’informations et de relais. En suivant les pages  Point d’infos : aide aux réfugiés et Plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés Bruxelles vous serez alertés en temps réel des besoins du camp.

 

Une attente longue et pénible qui est rendue moins pénible par des nombreuses aides. Des aides qui doivent être canalisées sous peine d’être inutiles…Par la voix de son attachée de presse, la Croix Rouge a confirmé qu’elle n’avait plus besoin de dons matériels. Celà ne veut pas pour autant dire que les réfugiés n’ont plus besoin d’aide. Sur les réseaux sociaux, les appels se multiplient et les forces vives se mobilisent. La page Facebook Point d’infos : aide aux réfugiés relaie un autre son de cloche…

Collectes

Le Réseau ADES organise une collecte du 1er au 5 septembre tandis que Bruxelles Solidaire met en place un calendrier de distribution de nourriture.

Bénévolat

A côté des récoltes matérielles, l’apport humain n’en est pas moins indispensable. Les pages d’aide aux réfugiés fleurissent sur Facebook depuis maintenant plusieurs semaines pour appeler à la solidarité de chacun. Les pages Point d’infos : aide aux réfugiés et la  Plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés Bruxelles sont d’excellents relais pour suivre les besoins en matériel et en « homme » heure par heure.

De son côté, Collectactif annonce la mise en place d’une cuisine mobile au parc Maximilien pour éviter le gaspillage alimentaire et attendant vos messages si vous avez un peu de temps et beaucoup d’énergier à donner.

Pour devenir bénévole vous pouvez vous adresser à Caritas ou simplement vous retrouver sur place, chaussée d’Anvers, pour déposer vos dons et accéder à cette ambiance précaire mais sans animosité et riche en échanges.

Sport

Les sportifs aussi sont solidaires! Samedi, l’ASBL Karousel organisera un tournoi de foot mixant réfugiés et Bruxellois!

Et si la générosité devait dépasser les attentes, les associations ont d’ors et déjà prévus des plans B. Le Réseau ADES envisage notamment de faire parvenir certains dons vers Calais et sa tristement célèbre jungle.

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