SYRIE : au cœur du piège de Homs


Gilles Jacquier
«Nous voulons que l’armée syrienne nous protège des terroristes.» Un slogan brandi par des partisans de l’armée à Homs.
Photo Caroline Poiron

 

Par PATRICK VALLÉLIANSID AHMED – Mis en ligne le 18.01.2012 à 11:57


TÉMOIGNAGES. Qui a tué Gilles Jacquier, le grand reporter de France 2, mercredi 11 janvier à Homs, en Syrie? Notre envoyé spécial et son confrère de «La Liberté» étaient à ses côtés tout au long de ce séjour. Ils racontent les derniers jours et le piège dans lequel ils sont tombés.

Boum. Une détonation puissante secoue le quartier alaouite de New Akrama, à deux pas de l’Université de Homs. Il est 15 h 20 en ce mercredi 11 janvier. Notre minivan noir où nous nous trouvons avec Christophe Kenck, le cameraman de France 2 qui s’est assis à l’avant, Gilles Jacquier, grand reporter pour l’émission Envoyé spécial, son épouse Caroline Poiron, photographe indépendante ainsi que leur fixeuse Mireille, est bloqué par une manifestation de partisans du président Bachar el-Assad. En face, une quarantaine de jeunes, essentiellement des hommes, surexcités, chantent leur amour du régime et brandissent des pancartes en anglais et en arabe pour saluer l’armée syrienne.

Faux bond. Ils ont déboulé sur notre véhicule quelques minutes plus tôt. Sortant de nulle part, alors que nous étions stationnés à proximité d’un jardin et d’un petit parc d’attraction plein d’enfants, et que nous attendions l’équipe de la télévision flamande VRT. Elle nous avait fait faux bond quelques minutes auparavant lors d’une première halte dans un giratoire. Embarquée par des pro-Bachar et des hommes de la sécurité en civil, elle nous rejoint à pied en longeant la rue Al Hadara, civilisation en français. Curieusement, une équipe de la télévision officielle syrienne la filme lorsque nous la retrouvons.

Dans la voiture que nous partageons avec l’équipe française, nous nous interrogeons. Nous ne savons pas ce que les Belges fabriquent. Mireille descend alors pour leur dire de retourner vers leur véhicule afin de poursuivre notre chemin vers l’hôpital de la ville, qui, autre étonnement, se situe à l’opposé de notre position, soit au nord de cette cité d’un million d’habitants. Une ville dont certains quartiers, depuis plusieurs mois, échappent au contrôle du régime de Damas et qui sont tenus désormais par l’Armée syrienne libre (ASL).

Scénario de film d’horreur. Nous n’aurons jamais l’occasion de mettre les pieds à l’hôpital. Le cauchemar commence. Comme le scénario d’un film d’horreur qui coûtera la vie à Gilles Jacquier, un des journalistes les plus titrés de France et un reporter de guerre très expérimenté. Au moment où l’explosion retentit, des civils ouvrent les portes de notre véhicule, nous incitant à aller voir le point d’impact. Christophe Kenck hésite, mais Gilles et Mireille sont déjà sur les pas de la télévision belge qui a pris de l’avance. Nous restons en arrière. Aucune raison de se précipiter. Nous préférons observer tout en nous éloignant du véhicule, potentielle cible. Autour de nous, la sécurité, dense quelques minutes plus tôt, s’est évanouie.

Ne reste avec nous qu’un militaire armé, un chabiha, un milicien pro-Bachar avec sa kalachnikov, et un jeune avec un pull blanc, excité, qui nous pousse à aller vers le jardin qui mène à une école, à une soixantaine de mètres sur notre droite. Il reviendra plusieurs fois à la charge. Nous refusons tout en remontant prudemment la rue. Quasiment vide. Quelques dizaines de secondes plus tard, une autre explosion retentit à quelques dizaines de mètres de nous et nous souffle. Nous plongeons à terre. Sans dommages, mais sonnés. Estce un obus de mortier? Une grenade? Un RPG? Ou alors une bombe actionnée à distance et placée dans le jardin pour nous tuer?

Surprenante nonchalance. Nous n’en savons rien, mais nous comprenons que la visite organisée pour notre groupe d’une quinzaine de journalistes étrangers s’est transformée en piège. Nous rebroussons chemin sans attendre tout en laissant nos caméras tourner sans arrêt. Sur les toits, nous voyons des hommes bouger. Des snipers? Dans le doute, nous collons aux basques du militaire qui continue à nous inciter à remonter vers le lieu du premier impact, là où Gilles Jacquier se trouve avec sa femme Caroline et les autres journalistes.

«Ce n’est rien. Ce sont des bombes sonores», dit-il en souriant. Les rares hommes de la sécurité restés à notre hauteur nous surprennent par leur nonchalance. L’un d’eux rit. Un autre plaisante. Ils sont étrangement calmes alors que des étrangers sont en danger. Ils prennent même le temps de discuter avec le jeune homme, au pull blanc, qui continue à nous pousser à aller vers le danger. Au moment de la troisième et de la quatrième explosion, nous sommes encore plus en retrait, au carrefour. Notre chauffeur, apeuré, a reçu l’ordre des militaires de quitter la zone, sans nous, et de retourner à l’hôtel. Nous le sommons de rester et de nous aider à aller récupérer nos amis français dont nous n’avons plus de nouvelles et que nous n’arrivons pas à atteindre sur leur portable.

Soudain, une ambulance et des taxis emmenant des victimes passent bruyamment devant nous. Un militaire nous indique le chemin de l’hôpital. Et comme par enchantement, après quatre détonations, le trafic, bloqué, reprend normalement. Plus aucune explosion ne se fera entendre de la soirée. De notre côté, nous retrouvons Christophe au dispensaire Al Nahda, un établissement caritatif pour soigner les pauvres. «Gilles est mort», nous dit-il, en pleurs avant de tomber dans nos bras. C’est le chaos dans cet hôpital de campagne. Il y a des hommes en armes des services de renseignements, des policiers, des militaires, des civils. Partout du sang. Des cris. Et beaucoup viennent vers nous en disant. «Regardez les effets des obus de la liberté.» Ceux que l’Occident offrirait aux insurgés qui sont tout de suite pointés du doigt dans le drame dont nous sommes devenus les acteurs. Nous montons rapidement à l’étage où se trouve Caroline, seule, accrochée au corps de Gilles, couché sur un lit. Seule une couverture le recouvre. Aucune trace de sang. Il semble presque endormi. Encore chaud.

Jeune martyr. Bizarrement, le reporter de France 2 partage la même petite chambre qu’une autre victime dont le frère pleure. Autour de lui, une vingtaine de personnes qui se presse. Qui crie. Deux équipes de télévision syriennes (Al Sourya et Al Dounia) sont déjà sur place et filment le jeune martyr. Elles braquent leur caméra sur Gilles. Caroline s’y oppose en les menaçant de poursuites judiciaires si une image sort alors que Sid Ahmed Hammouche, arabophone, supplie le médecin de faire partir les journalistes et de nous mettre une chambre à disposition pour faire le deuil de notre ami dans la sérénité.

Notre crainte: que les médias syriens instrumentalisent politiquement les images de Gilles sur son lit de mort en expliquant qu’il est le premier Français victime du terrorisme en Syrie. Après de longues minutes de négociations, le corps de notre ami est transporté sans ménagement dans une chambre où nous allons nous enfermer durant plus de dix heures.

Nous n’avons dès lors plus qu’un seul objectif, éviter que les autorités syriennes ne prennent son corps pour une autopsie et fassent ainsi disparaître des preuves. Effondrée, Caroline va alors veiller son mari. Calme. Christophe Kenck donne l’alerte à France télévisions, Patrick Vallélian aux autorités françaises et suisses tout en pesant de tout son corps contre la porte pour repousser les assauts des médias et des autorités locales. Sid Ahmed Hammouche, de son côté, parlemente et gagne du temps jusqu’à l’arrivée d’Eric Chevallier, l’ambassadeur français en poste à Damas.

Gagner du temps. Nous annonçons aux officiels syriens qui défilent, notamment le médecin légiste, le procureur général de Homs, le vice-gouverneur ou un général de la police, que l’«affaire» est désormais entre les mains de Paris et de Damas. Nous nous battons pour qu’il n’y ait pas d’autopsie, pour que Caroline n’ait pas à parler sans la présence du représentant de la France à Damas à la justice syrienne et que les médias ne puissent pas filmer le corps.

Pour gagner du temps, nous faisons croire à Soulaiman Fayez, le vice-gouverneur de Homs, qu’il est en direct sur France télévisions alors que Guilaine Chenu, la patronne d’Envoyé spécial et cheffe de Gilles, est au bout du fil. Nous utiliserons le même subterfuge avec le procureur général en lui passant l’ambassadeur français. Le message est clair: personne ne touche au corps de Gilles tant que les autorités françaises ne sont pas là.

Nous déjouons les pièges les uns après les autres. Du faux médecin à la fausse infirmière… A plusieurs reprises, des hommes en armes reviennent à la charge en nous proposant de transporter le corps à Damas ou de l’autopsier en notre présence avec l’autorisation de sa femme. Plusieurs fois, on nous demande de confirmer que nous avons bien été attaqués par des terroristes. Last but not least, deux observateurs de la Ligue arabe vont faire leur apparition pour venir «constater le décès», nous disent-ils. Nous leur demandons alors de rester devant la porte pour nous protéger et d’attendre l’arrivée de l’ambassadeur, en route malgré le couvre- feu sur Homs, pour nous sortir de cette chambre de 20 m2. Leur réponse: «Nous ne pouvons pas. Nous devons aller manger à l’hôtel.»

Au moment où Eric Chevallier débarque, vers 21 h 30, avec une équipe de sécurité afin de nous évacuer, l’ambiance est lourde. Des tirs retentissent près de l’hôpital où une foule s’est massée pour scander des slogans hostiles à la France.

«Attendez-vous à ce que les négociations pour rapatrier le corps durent encore», nous avertit l’ambassadeur qui trouve un compromis. Le corps de Gilles sera examiné, passé aux rayons X et photographié avant d’être rendu à sa femme qui doit encore répondre aux questions du procureur. «No comment», lui dit-elle à chaque fois alors que d’autres tentent de nous questionner et que les médias sont toujours à l’affût.

Slogans anti-français. Le départ de l’hôpital est tendu. Des dizaines de personnes en armes se pressent dans les couloirs et à l’entrée. Sous la protection des hommes de la sécurité française, nous dévalons les escaliers des trois étages au pas de charge. Dehors, les manifestants pro-Bachar, dont certains tiennent des bougies, continuent à scander des slogans anti-français et dénoncent le terrorisme. Ils reprennent en chœur le message de leur président qui a affirmé le jour précédent à la TV que son pays ne fait pas face à une révolution mais à des attaques terroristes.

Nous montons dans les véhicules blindés. Direction Damas. Une ambulance transporte le corps de Gilles, mais dernière surprise. Les hommes de la sécurité syrienne qui ouvrent le convoi nous orientent vers le pont de Bab Amro, âprement disputé entre les insurgés et les forces régulières. Sans la vigilance du chauffeur de l’ambassadeur, le pire était peut-être encore à venir… Le lendemain soir, nous quittons Damas dans un vol affrété par France télévisions. Nous atterrissons à Paris dans la nuit avec la dépouille de Gilles. Le patron de la télévision publique Rémy Pflimlin et le ministre de la Culture Frédéric Mitterrand nous accueillent et nous remercient. «Vous étiez dans votre rôle de Suisses. Vous avez toujours été au secours de l’humanité», sourit le ministre comme pour s’échapper de l’ambiance lourde qui règne dans les salons d’honneur de l’aéroport du Bourget. Emus, nous restons murés dans notre silence.

Paris. Retour à la case départ. Là où nous avons embarqué avec l’équipe d’Envoyé spécial le samedi 7 janvier sur le vol Air France Amman-Damas. Nous arrivons ensemble vers 21 h dans la capitale syrienne, mais nous devons attendre plus de deux heures à la douane où les formalités d’entrée traînent en longueur. Nous devons contacter à plusieurs reprises Mère Agnès-Mariam de la Croix. C’est cette religieuse chrétienne franco-libano-palestinosyrienne qui nous a invités et qui a organisé ce voyage de presse autorisé par les autorités syriennes et sous leur responsabilité.

FAUT-IL VOIR LA MORT DE GILLES JACQUIER COMME UN MEURTRE D’ÉTAT?

Première surprise: nous n’aurons un visa que de quatre jours. Mère Agnès, très à l’aise au milieu des services de sécurité syriens, relativise et promet que notre séjour ne sera pas semé d’embûches et que nous serons libres de nos mouvements, de nos sujets et de nos rencontres «afin de démonter la propagande des médias occidentaux». La propagande «Goebbels-Atlantique», selon ses propres mots. Nous prenons une chambre au Fardoss Tower Hotel, au centre de Damas, au même étage que l’équipe française dont nous partageons désormais le destin.

Balayée par un froid glacial, la capitale syrienne est plutôt paisible alors que le pays sombre dans une guerre civile meurtrière qui a débuté en mars dernier. La sécurité est néanmoins omniprésente et la moindre manifestation des révolutionnaires est réprimée dans le sang. La méfiance règne. Et nous devons redoubler de prudence pour rencontrer nos sources. Et même les personnalités du régime, autrefois relativement libres de s’exprimer, sont désormais sous surveillance et se taisent. Preuve que le système Bachar vacille. Preuve qu’il se radicalise. Preuve qu’il est prêt à tout. Même à sacrifier les siens.

Or, très rapidement des tensions apparaissent entre Gilles et Mère Agnès, puis entre cette dernière et Patrick Vallélian, puis avec le reste du groupe qui ne cessait de grossir au fil des jours avec l’arrivée de journalistes belges, hollandais et français.

Cerbère imposé. L’équipe d’Envoyé spécial voulait rester à Damas alors que les autres voulaient sortir de la capitale. Autre problème: Mère Agnès avait imposé un cerbère à Gilles en la personne de Mireille. Officiellement, cette jeune Libanaise devait jouer la traductrice. Mais parfois, elle se comportait comme un petit soldat au service de la religieuse et des Syriens, nous interdisant certains déplacements «pour des raisons de sécurité» et nous questionnant sur nos rencontres. Elle se montre très agressive avec nous, notamment parce que Sid Ahmed Hammouche parle l’arabe. Méfiance, méfiance…

Puis, les promesses de la religieuse tombent les unes après les autres. Nous étions censés être libres. Nous découvrons que nous devons rester en groupe et qu’il faut recevoir des feux verts du Ministère de l’information pour se déplacer sans jamais pouvoir rencontrer leurs responsables. Seuls les Libanais du groupe, soit Mireille, Mère Agnès et Joseph Eid, un photographe de l’AFP qui nous accompagne, peuvent y accéder. Ils ne cachent pas leur sympathie pour le pouvoir.

Nous devons rencontrer le ministre des Affaires étrangères. Ce sera uniquement son porte-parole. Nous rencontrons aussi un autre groupe de journalistes, plus militants que journalistes à vrai dire, formés de politologues polonais, d’une envoyée spéciale de Russia Today, de nationalité britannique, qui prétend aujourd’hui à tort sur la chaîne iranienne PressTV nous avoir accompagnés à Homs et qui témoigne sur les circonstances de la mort de Gilles Jacquier – elle n’était tout simplement pas du voyage –, ou encore Boris V. Dolgov, un orientaliste russe qui affirme dans les médias moscovites que le reporter français était un agent des services de son pays. Nous ne sommes pas au bout de nos surprises avec la religieuse qui semble fâchée avec la vérité.

Alors qu’elle nous a mis la pression pour aller à Homs «en groupe» et qu’elle a menacé Gilles d’expulsion s’il ne suivait pas le programme, elle affirme aujourd’hui qu’elle n’était pas responsable de nous et qu’elle n’a joué que le rôle de facilitatrice pour notre reportage en Syrie. Pour notre sécurité, elle nous aurait même conseillé de prendre des gilets par-balle pour nous rendre à Homs et de ne pas traîner dans la ville après 15 h. Des paroles que nous n’avons jamais entendues…

Autre information intrigante: la religieuse ne nous a pas parlé d’un bus affrété de Damas par le ministre de l’Information syrien qui est arrivé à 9 h 30 à Homs avec, entre autres, les équipes de CNN et BBC à son bord. A ce moment-là, Joseph et Mireille se trouvent dans les bureaux de ce même ministère pour établir nos autorisations de voyage. Nous ne partirons finalement qu’à midi, retardés par un embouteillage monstre devant notre hôtel et une équipe de télévision belge encore une fois à la traîne.

Prudence helvétique. Ce qui va nous sauver, c’est notre prudence typiquement helvétique et notre méfiance lors de notre arrivée une heure et demie plus tard à l’hôtel As Safir, à Homs, et surtout la nervosité de Sid Ahmed Hammouche qui revoit des scènes de la récente guerre civile en Algérie. Une guerre qu’il a largement couverte. Nous sommes accueillis à la descente du minivan par une quarantaine de militaires, de civils armés et d’agents de renseignement qui nous dévisagent. «Laquelle est l’équipe de télévision française», demande l’un d’eux à Sid Ahmed Hammouche. Nous croiserons plus tard beaucoup de ces visages sur la scène du crime.

Nous décidons alors de filmer un maximum avec nos appareils photo. Comme pour nous protéger. Et aujourd’hui, en regardant ces films, nous nous rendons compte que les personnes qui ont amené Gilles sur le lieu où il va mourir sont les mêmes qui vont le transporter au dispensaire Al Nahda. Ce sont elles aussi qui lui volent son sac à dos en l’installant dans le taxi tout en tentant d’empêcher Caroline de l’accompagner. Un sac qui vaut de l’or puisque Gilles y gardait ses contacts en Syrie.

Quant aux circonstances de la mort du grand reporter, elles restent mystérieuses. Rien ne dit en effet qu’il ait été tué par un tir de mortier.

Circonstances mystérieuses. Les circonstances du décès du grand reporter restent mystérieuses. Rien ne dit en effet qu’il a été victime d’un tir direct de mortier, le corps étant resté intact avec quelques impacts ronds visibles sur son cœur. Des impacts incompatibles avec une mort par grenade ou mortier. At- on utilisé d’autres armes contre Gilles Jacquier? Etait-il la cible finalement. Faut-il voir sa mort comme un meurtre d’Etat? Une bavure de l’ASL qui a passé le plus clair de son temps à défendre ses positions dans ses quartiers cernés par l’armée? Ou alors s’agit-il d’un attentat d’un groupuscule salafiste incontrôlable?

Damas n’a en tout cas pas attendu le résultat de l’enquête qu’elle a ouverte pour dénoncer une attaque terroriste. Une thèse qui l’arrange pour fermer de nouveau son pays aux médias étrangers. Une thèse en tout relayée par les agences syriennes, mais aussi par les journalistes locaux nombreux autour de nous, sur les lieux du drame et à l’hôpital.

Un reporter étranger, présent dans le bus du Ministère de l’information qui a quitté précipitamment New Akrama dix minutes avant notre arrivée prétextant l’insécurité dans les rues de Homs, nous confirme avoir été informé quasi instantanément du drame alors que nous ne savons rien, nous qui nous trouvons à 150 mètres de la scène. Comme si le scénario de la mort de Gilles Jacquier était écrit d’avance.

Et qui lui donne ces informations par téléphone? Mère Agnès, qui ne nous a pas accompagnés à Homs ce jour-là prétextant être en danger de mort à Homs et qui téléphone à Patrick Vallélian vers 17 h 30 pour lui demander ce qui s’est passé. Lui ne lui répond pas.

Elle débarque finalement quelques minutes avant l’arrivée de l’ambassadeur à l’hôpital. En pleurant. Pour éviter un incident diplomatique, nous la laissons entrer dans la chambre de Gilles. Mais nous ne la laissons pas parler à Caroline, de peur que cette dernière n’explose. Pour nous, à ce moment-là, il est évident que nous sommes tombés dans un piège. Et que la religieuse fait partie du scénario de cette opération machiavélique.

Les interrogations se bousculent dans notre tête. Des questions que se pose également la justice française après avoir ouvert une enquête pour homicide volontaire. Où sont passés les hommes qui étaient censés assurer la sécurité de notre convoi de journalistes étrangers à Homs? Pourquoi ces hommes ne nous ont pas mis à l’abri et évacué vers une zone sûre? Pourquoi n’avons-nous pas suivi le programme qui était d’aller de notre hôtel à l’hôpital? Pourquoi les explosions ciblaient soudain le quartier où nous venions d’arriver? Qui pouvait savoir, en dehors des autorités, qu’une délégation de journalistes était sur place? Pourquoi le bus du Ministère de l’information, qui affichait un gros panneau «press» sur sa vitre avant, n’a-til pas été pris pour cible lui aussi, lui qui n’était accompagné que par une voiture de police selon les dires d’un journaliste présent?

Pourquoi les autorités interdisent aux journalistes du bus de rester à Homs après 15 h et nous laissent nous promener à cette heure-là? Pourquoi notre véhicule a-t-il été bloqué par ceux de la sécurité et par cette manifestation pro-Bachar quelques minutes avant la mort de Gilles? Comment expliquer la présence de gens en civil qui nous incitent à nous rendre là où ont lieu les explosions? Sur les images de la télévision belge, un de ces jeunes annonce même la déflagration devant la maison avant qu’elle ait lieu. Pourquoi un autre nous incite à aller vers l’école avant la détonation? Comment expliquer que la circulation reprenne après la quatrième explosion? Quel est le rôle de Mère Agnès qui dit être aujourd’hui en danger?

Une chose est sûre en revanche, nous avons fait confiance aux autorités syriennes pour nous protéger et nous laisser faire notre travail de témoins, même si nous connaissons les limites du journalisme embarqué. Nous le regrettons amèrement. Et nous pleurons un brillant confrère, un ami aussi qui laisse derrière lui une femme courageuse et des enfants.

La peur sur les visages. Or il était nécessaire, à notre avis, d’aller dans cette Syrie verrouillée et paranoïaque, gérée par un régime dictatorial. Pour témoigner. Pour donner la parole également aux courageux opposants qui ont pris le risque de nous rencontrer. Et pour lire la peur sur les visages et lire les messages de ces millions de Syriens qui parlent avec les yeux. Oui, dans ce pays, les yeux parlent, comme l’avait remarqué Gilles lors de notre dernière soirée à Damas dans un immense café. Il s’amusait de constater que le jour où leur président leur avait promis la démocratie, l’amnistie et un avenir meilleur, les fumeurs de chicha, les joueurs de cartes et de badgamon étaient restés murés dans leur silence de quarante ans. Ils connaissent très bien ce régime vicieux. A bout de souffle.

Dans son émission du 19 janvier, «Envoyé spécial» rendra hommage au grand reporter Gilles Jacquier.
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INTERVIEW – Opposant syrien historique, Michel Kilo, appelle les «comités de base» à prendre le pouvoir et se méfie des soldats déserteurs.


anniebannie : d’accord pour la société civile, mais celle-ci a besoin de l’armée libre pour la défendre devant des brutes sans pitié

Kilo: «C’est à la société civile de renverser Assad»

Par Pierre Prier Mis à jour le 17/01/2012 à 22:43 | publié le 17/01/2012 à 19:27 Réactions (58)

L'opposant Michel Kilo, mardi, à son domicile parisien.
L’opposant Michel Kilo, mardi, à son domicile parisien. Crédits photo : Lucien Lung/Lucien Lung

LE FIGARO – L’opposition syrienne paraît divisée. Comment y remédier?

MICHEL KILO  – Il y a le mouvement populaire, qui est proche des intellectuels, et l’opposition des partis organisés, comme le Conseil national syrien à l’extérieur ou le Comité national de coordination (CNC) à l’intérieur. Mais ces formations ont toujours été en retard sur le mouvement historique du peuple.

Que pensez-vous de l’annonce de la création d’un Conseil militaire, dirigé par le général déserteur Moustapha al-Cheikh?

Avec quelques milliers de soldats, qui ne constituent pas une armée, il veut s’attaquer à une armée de 400.000 soldats! Il va plonger le pays dans un chaos sans fin. C’est de la folie. Protéger les civils, d’accord. Mais on ne peut pas créer l’illusion d’une guerre contre le régime. Et puis nous ne voulons pas, après la victoire, être à nouveau gouvernés par des militaires. Les militaires doivent obéir aux politiques.

Alors, quelle est la solution?

On ne peut pas se contenter de dire qu’on veut faire tomber le régime. Il faut dire comment. Au début, nous, les intellectuels, nous avons proposé le dialogue national.

Le dialogue avec qui?

Avec tout le monde, même avec le régime. Le but était de gagner à notre cause de nouvelles couches de la population. Bien sûr, le régime aurait refusé de céder. Mais c’était justement le but: montrer aux indécis qu’il y avait une solution politique et que le régime la refusait. À ce moment-là, descendre dans la rue était légitime.

Est-on maintenant dans une impasse?

Oui. Le régime ne peut pas obliger les manifestants à quitter la rue, et les manifestants ne peuvent pas faire tomber le régime. Ses récents discours montrent que Bachar el-Assad est un homme désespéré. Tout ce qu’il promet, c’est une «guerre contre le terrorisme» avec laquelle il croit obtenir le soutien de l’Occident, ou lui faire peur. Mais c’est une idée fausse. À Homs, le cœur de la rébellion, il n’y a aucun islamiste dans le comité qui dirige la révolution. Maintenant, je crois que Bachar el-Assad veut régionaliser le conflit: faire appel à l’Iran et au Hezbollah, des Irakiens, et menacer les pays du Golfe d’une guerre longue.

Que proposez-vous?

Les révolutionnaires sont en train de mieux organiser les forces populaires, de convaincre les couches neutres de participer au mouvement. Ils poussent maintenant à la formation de comités de base partout dans le pays. Ce sont eux qui formeront le futur gouvernement de la Syrie, avec le CNS ou les partis de l’intérieur. En Europe, dans les pays de l’Est, ce sont les intellectuels, la société civile qui ont renversé les dictatures. Nous avons lutté pendant 50 ans contre le régime. La plupart des gens du CNS vivent à l’extérieur depuis longtemps, ils étaient presque inconnus du peuple.

Le peuple syrien peut-il tenir encore longtemps?

Jusqu’à la fin de l’histoire. J’ai posé la question à des personnes à Deraa. Elles m’ont répondu: «Nous n’avons pas le courage d’arrêter.» S’ils arrêtent, la répression sera comparable à celle qui s’est abattue sur Hama en 1982, où il y a eu 46.000 morts.

Le départ de Bachar el-Assad est-il inévitable?

Il est nécessaire pour trouver une solution.

Vous allez renter en Syrie. N’est-ce pas dangereux?

En Syrie, des gens meurent tous les jours pour la liberté. Il est honteux d’avoir peur.

La mort de Jacquier était un « crime d’État »


16/01/2012

Un journaliste suisse, témoin de la mort de Gilles Jacquier en Syrie, a donné hier sa version des circonstances du drame qui a coûté la vie au grand reporter de France 2.
« Je dirais même qu’il s’agit d’un crime d’État. Avec du recul, on se pose beaucoup de questions », a indiqué le journaliste Sid Ahmed Hammouche, témoignant de ce qu’il a vu dans les colonnes du quotidien suisse La Liberté pour lequel il travaille. M. Hammouche se trouvait dans le même convoi qui amenait mercredi à Homs plusieurs journalistes, dont le reporter de France 2. Ce dernier a été tué lors de la chute d’un obus de mortier sur le groupe de reporters, lors d’un voyage encadré par les autorités syriennes.

« Dès l’arrivée à l’hôtel, j’ai senti une bizarre atmosphère chez les militaires qui nous attendaient », raconte le journaliste suisse, qui a atterri dans la nuit de vendredi à samedi au Bourget dans l’avion qui ramenait la dépouille mortelle du journaliste français. « Nous sommes partis vers Homs avec les militaires devant. Les journalistes étaient au milieu et derrière, à nouveau, l’escorte. À un grand rond-point, les militaires se sont arrêtés. Il y avait des gens qui ont invité les journalistes à sortir des voitures. Ils disaient subir le terrorisme et les obus ou tirs de roquette », poursuit-il. Lorsqu’un premier obus explose, « des gens crient de sortir des voitures et de nous diriger vers l’impact », se rappelle M. Hammouche. À la deuxième explosion, « les militaires se retirent et nous laissent seuls » et « ils nous incitent à aller vers l’impact ».

Après une trentaine de minutes et quatre tirs, « les taxis et les ambulances évacuent les blessés » et « la circulation est rapidement rétablie », ce qui étonne le journaliste suisse, disant ressentir « quelque chose de malsain ». C’est alors qu’il apprend par un autre journaliste que le reporter de France 2 a été tué.
À l’hôpital de Homs, M. Hammouche s’étonne de voir la télévision d’État syrienne. Il les empêche de filmer le corps de Gilles Jacquier, car, selon lui, ils sont « là pour instrumentaliser la mort de Jacquier ».
Gilles Jacquier, grand reporter, est le premier journaliste occidental tué en Syrie depuis le début de la révolte populaire contre le régime du président Bachar el-Assad il y a dix mois. Les autorités syriennes ont annoncé jeudi la création d’une commission d’enquête sur les circonstances de la mort du journaliste français, tandis que la justice française a ouvert vendredi une enquête sur la mort de Gilles Jacquier.
(Source : AFP)

Bachar Al Assad sur la place des Omeyyades : une apparition surprise soigneusement préparée


Le président Bachar al-Assad a fait, mercredi 11 janvier au matin, une « apparition surprise » dans une manifestation organisée par ses partisans, dont la chaîne Dounia TV a rendu compte en direct. Elle se déroulait devant la Bibliothèque Al Assad, en bordure de la Place des Omeyyades, à moins de 500 mètres en contrebas des bureaux de la Présidence. Les compte-rendus officiels de ce rassemblement indiquent qu’une foule considérable de citoyens – ou de menhebbakjiyeh, selon le sobriquet donné par les révolutionnaires syriens à ceux qui clament à temps et à contretemps leur amour pour le chef de l’Etat – s’étaient là réunis, ignorant qu’ils auraient la surprise et l’honneur d’accueillir sur l’estrade Bachar Al Assad en personne.

Bachar Al Assad sur la place des Omeyyades

Malheureusement pour la propagande officielle, des images prises depuis le bâtiment de l’Office de la Radio et de la Télévision Arabe Syrienne, qui fait face à la Bibliothèque de l’autre côté de la place, viennent contredire l’aspect improvisé de son apparition. Elles permettent en effet de constater, en offrant sur le rassemblement un autre point de vue, que la place en question était très loin d’être remplie.

Puisqu’il n’y aurait eu aucun sens à organiser une manifestation aussi restreinte s’il s’était agi de démontrer la réalité du soutien massif dont Bachar Al Assad se prévaut, c’est que l’objectif de ce rassemblement était ailleurs : mettre en scène, au lendemain d’un nouveau « discours historique », la proximité et l’osmose du chef de l’Etat avec la population syrienne. Comme cela avait déjà été le cas le 6 novembre dernier, lors de la prière organisée à Raqqa le jour de la fête du Sacrifice, la limitation du nombre des figurants répondait au souci des concepteurs de l’opération de ne prendre aucun risque avec la sécurité. On n’oubliera pas que, arrivés à Damas en même temps que les observateurs arabes, le 23 décembre, des « groupes terroristes » sévissent désormais dans la capitale, prêts à se faire exploser à tout moment avec leur charge…

Largement diffusées, des photos ont montré que, accompagnée des deux plus jeunes enfants du couple présidentiel, Zin (8 ans) et Karim (6 ans), la femme du chef de l’Etat, Asma Al Akhras, avait participé aux premiers rangs de la foule à cette manifestation.

Asma Al Akras

Selon le site All4Syria, qui semble tenir ces photos pour authentiques, il est probable que la présence de l’épouse du chef de l’Etat, si ce n’est celle de son mari, lui a été suggérée par les conseillers en communication britanniques recrutés pour améliorer son image. Celle-ci avait été durablement écornée par l’article que la revue Vogue avait consacré à cette « Rose du désert », à ses tenues coûteuses et à ses chaussures Louboutin, à la veille de l’insurrection en Syrie. Supprimé de son site par la revue, cet article a été pieusement conservé sur un site non officiel du président Al Assad. Ce sont peut-être eux, également, qui lui ont suggéré, pour rectifier l’image de femme insensible qu’elle avait donné d’elle en plusieurs occasions depuis le début des évènements, d’interdire le licenciement des agents de ses diverses fondations et organisations suspectés d’avoir participé à des manifestations. Sa présence était sans doute aussi nécessaire pour mettre un point final à un certain nombre de rumeurs. Les unes laissaient entendre qu’elle avait fui la Syrie pour chercher refuge en Angleterre, son pays natal. D’autres suggéraient qu’elle avait récemment été répudiée par son mari, en raison des divergences qui les opposaient au sein du couple sur la réponse à apporter aux revendications des protestataires. Les dernières rapportaient qu’elle avait préféré s’éloigner de son époux, afin de se prémunir à temps contre le sort récemment réservé à certaines femmes de dictateurs, en Tunisie et en Egypte en particulier.

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Sortie du Président après la cérémonie :

Une ignominieuse guerre des médias ?


Gilles Jacquier

Un confrère de plus est décédé en faisant son métier. C’était en Syrie hier. A Homs, épicentre de la contestation, une ville dont des quartiers entiers sont en révolte ouverte avec le régime. Gilles Jacquier était de ceux qui honorent notre profession.

Pourquoi est-il mort ? On s’attend à des accusations croisées du régime et des révoltés. Si l’on en juge par la question de savoir à qui profite le crime, on devrait tourner un regard inquisiteur vers le régime : Damas pourra exciper de cet acte pour montrer au monde « les méthodes ignobles des barbares qui s’attaquent à d’innocents journalistes ». Au demeurant, les rares collègues qui parviennent à se rendre en Syrie risquent de se poser des questions avant d’y retourner. En Syrie, on n’aime pas les témoins…

Mais sans preuves, point d’accusation. Même si l’on peut se demander pourquoi la nonne proche du régime qui supervisait l’invitation des journalistes avait renoncé à les accompagner à Homs ce mercredi.

On restera donc dans l’expectative. Avec des relents nauséeux, car ce conflit devient de plus en plus atroce. En atteste la démission spectaculaire d’un des observateurs envoyés par la Ligue arabe. Cet Algérien n’en pouvait plus. « Le régime ne commet pas un seul crime de guerre, mais une série de crimes contre son peuple, déclarait-il ce mercredi. J‘avais l’impression de donner à ce régime une plus grande chance de continuer à tuer et que je ne pouvais rien faire pour l’en empêcher. »
BAUDOUIN LOOS

Syrie : un observateur de la Ligue arabe quitte la mission


mercredi 11 janvier 2012, par La Rédaction

Un observateur de la Ligue arabe dépêché en Syrie pour vérifier l’application du plan de sortie de crise a quitté le pays, estimant qu’il n’était pas en mesure d’empêcher « les scènes d’horreur » et accusant le régime syrien de rendre les observateurs complices de la répression des manifestations hostiles au président Bachar el-Assad.

« Je me retire, parce que je me retrouve en train de servir le régime », a expliqué Anouar Malek à Al Jazeera. « Dans quelle mesure je servais le régime ? Je donnais au régime une plus grande chance de continuer le massacre et je ne pouvais rien faire pour l’en empêcher », a ajouté l’observateur algérien dans une interview réalisée au siège de la chaîne de télévision, au Qatar.

La mission d’observation de la Ligue arabe, qui compte actuellement 165 membres sur place, est arrivée en Syrie le 26 décembre pour vérifier l’application du plan de sortie de crise accepté par Damas en novembre.

Ce plan prévoit la libération des prisonniers politiques, le retrait des chars de l’armée des villes du pays, la fin de la répression et l’ouverture d’un dialogue avec l’opposition. Selon l’ONU, la répression des manifestations antigouvernementales a fait plus de 5 000 morts depuis la mi-mars 2011.

« Ils n’ont pas retiré leurs chars des rues, ils les ont juste cachés et redéployés après notre départ », a indiqué Anouar Malek, qui arbore encore le gilet jaune des observateurs. « Les snipers sont partout et tirent sur les civils. Les gens sont enlevés, les prisonniers sont torturés et personne n’est libéré.

Ceux qui sont censés être libérés et sont montrés à la télévision sont en fait des personnes qui ont été prises au hasard dans les rues. »

Interrogé sur les raisons de son départ, Malek a déclaré : « Ce qui compte le plus, c’est d’avoir un sentiment d’humanité. J’ai passé plus de 15 jours à Homs. (…) J’ai vu des scènes d’horreur, des corps brûlés. (…) Je ne peux pas laisser mon humanité de côté dans ce genre de situation. »

Malek a également critiqué le chef de la mission de la Ligue arabe, le général soudanais Mohammed al Dabi, dont la nomination a fait l’objet de vives critiques des militants des droits de l’homme estimant qu’il n’était pas le mieux placé au vu de son rôle joué dans le conflit au Darfour. « Le chef de la mission voulait trouver un compromis pour ne pas fâcher les autorités syriennes ou tout autre camp », a estimé Malek, qui avait tenu des propos critiques sur la mission sur sa page Facebook alors qu’il était sur le terrain.

Un haut dirigeant de l’ONU a indiqué mardi au Conseil de sécurité que le nombre de manifestants tués en Syrie s’était accru depuis l’arrivée des observateurs de la Ligue arabe, a fait savoir Susan Rice, ambassadrice des États-Unis aux Nations unies.

Dans sa première intervention publique depuis juin, le président Bachar el-Assad a imputé mardi les dix mois de manifestations qui secouent le pays à un « complot de l’étranger » et a promis de « frapper les terroristes d’une main de fer ».

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La mission de la Ligue arabe remise en cause

Les attaques contre les observateurs de la Ligue arabe en Syrie soulèvent des doutes sur la poursuite de leur mission, a estimé, mardi, le ministre tunisien des Affaires étrangères Rafik Abdessalem, tout en réitérant le soutien de Tunis à cette mission. « Les observateurs de la Ligue arabe n’ont pas pu mener leurs actions comme prévu. Ils ont rencontré de nombreux obstacles. L’attaque de Lattaquié soulève des doutes quant à la poursuite de la mission », a déclaré Rafik Abdessalem au cours d’une conférence de presse à Ankara.

« Nous continuerons à soutenir la mission de la Ligue arabe », a-t-il dit, ajoutant que l’objectif de la mission était de « mettre fin aux violations des droits de l’homme en Syrie » et de « pacifier » le pays. « Il est inacceptable que l’effusion de sang continue pendant que la mission est encore sur le terrain », a déclaré le ministre tunisien.

Le ministère de la Défense du Koweït a annoncé mardi que deux officiers koweïtiens participant à la mission avaient été « légèrement blessés » dans une attaque menée par des « manifestants non identifiés » alors qu’ils faisaient route lundi vers la ville de Lattaquié, sur la côte méditerranéenne.

Peu après, la Ligue arabe a dénoncé « les actions irresponsables et les actes de violence contre ses observateurs ». Dans un communiqué, le chef de l’organisation panarabe, Nabil el-Arabi, a fait état d’attaques « menées par des éléments pro-régime » à Lattaquié ainsi qu’à Deir ez-Zor, dans l’Est. D’autres attaques ont eu lieu dans « d’autres endroits », de la part « d’éléments considérés comme étant membres de l’opposition », toujours selon la Ligue arabe.

C’est la première fois que des incidents impliquant des observateurs sont rapportés depuis leur arrivée en Syrie le 26 décembre pour superviser un accord destiné à mettre fin aux violences dans ce pays. Leur présence n’a pas mis un terme à plus de neuf mois d’effusion de sang, le bilan des violences dépassant désormais 5 000 morts, selon l’ONU.

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Le président Assad s’exprime devant un rassemblement à Damas
Le président Bachar al-Assad s’est exprimé mercredi devant un rassemblement pro-régime sur la place des Omeyyades à Damas, devant des dizaines de milliers de personnes, selon des images diffusées par la télévision publique.
« Je suis venu pour puiser la force auprès de vous. Grâce à vous, je n’ai jamais ressenti la faiblesse », a dit M. Assad en s’adressant la foule.

(11 janvier 2012 – Avec les agences de presse)

Samar Yazbek : la Syrie au défi de la peur


samedi 7 janvier 2012, par La Rédaction

Le 26 décembre 2011, la Syrie a connu sa journée la plus meurtrière depuis la mi-mars. Cent morts civils, selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme. Le 29, malgré la présence dans le pays d’observateurs de la Ligue arabe, les forces de sécurité ont lancé des bombes à clous sur la foule rassemblée place de la Grande-Mosquée, à Douma. Le 31 décembre, plusieurs centaines de milliers de personnes ont pris à nouveau la rue dans tout le pays. Il y a eu plusieurs dizaines de morts. Il faut voir, sur les films amateurs d’Internet, les manifestants crier et bondir ensemble face aux soldats. Il faut lire les témoignages de leur bravoure sur les blogs. A quel moment le courage l’emporte-t-il sur la peur ?L’écrivaine syrienne Samar Yazbek est réfugiée en France. Auteure de quatre romans, scénariste primée par l’Unicef, elle appartient à la communauté alaouite, celle du président Bachar Al-Assad (une branche dissidente de l’islam chiite qui réunit 12 % de la population syrienne). En février 2011, elle rejoint les manifestations de Damas, alors que les snipers tirent pour tuer. Elle publie alors un court texte qui fait le tour des blogs : « En attendant ma mort ». Elle décrit ce moment où le risque de mourir devient une habitude : « La mort est partout ! Au village ! A la ville ! Au bord de la mer ! Les assassins s’emparent des humains et des lieux (…). Je n’ai plus peur, non parce que je suis téméraire – étant de nature très fragile -, mais par habitude. Je n’ai plus peur de la mort, je l’attends sereinement avec ma cigarette et mon café. Je crois que je peux regarder dans les yeux un franc-tireur sur la terrasse voisine. Je le regarde fixement. Je sors dans la rue et je scrute les terrasses des immeubles. J’avance posément. »

En mars, Samar Yazbek est arrêtée et interrogée cinq fois de suite par les moukhabarat, les services secrets. Ils veulent qu’elle se désolidarise des opposants. Pour la briser, ils l’emmènent dans une prison où ils torturent les manifestants. Elle en fera le récit sur les blogs syriens, le texte sera publié dans plusieurs journaux européens : « J’ai vu des jeunes hommes, qui avaient à peine la vingtaine, leurs corps dénudés, reconnaissables sous leur sang, suspendus par leurs mains à des menottes en acier, leurs orteils touchant difficilement le sol (…). A ce moment, un des jeunes releva péniblement la tête. Il n’avait plus de visage ; ses yeux étaient scellés, je n’ai pas vu l’éclat de son regard. Le nez n’existait plus, ni les lèvres. Son visage était une miniature rouge, sans lignes, un rouge imbriqué dans le noir d’un rouge vieilli. Je suis alors tombée à terre. Pour quelques instants, j’ai chaviré dans quelque chose d’opaque, de flottant, avant de reprendre pied sur la terre ferme (…). C’est la notion de Dieu qui disparaît, car si Dieu existait, il n’aurait pas permis que sa créature soit ainsi refaite, distordue, défigurée. »

Samar Yazbek est relâchée « après quelques baffes ». Elle n’a pas cédé. Le régime hésite à torturer ou à tuer une intellectuelle alaouite connue, il veut laisser croire que la communauté est soudée derrière Bachar Al-Assad. Dans les semaines qui suivent, les moukhabarat la menacent de mort. La calomnient. Des tracts distribués dans son village natal l’accusent d’être une « traîtresse ». Profitant d’un répit dans la surveillance, elle s’enfuit à Paris avec sa fille. Depuis, elle n’a cessé de dénoncer le pouvoir syrien.

Nous avons retrouvé Samar Yazbek dans un café parisien. C’est une belle femme de 40 ans, le regard clair, le visage creusé, la voix basse et grave. Craint-elle pour sa famille restée à Damas ? Pas de commentaire. Elle entend se présenter comme une Syrienne qui a pris le risque de s’engager, comme tant d’autres. Elle préfère parler de la peur et du courage des opposants. « Tout Syrien a grandi dans la peur. Elle pèse sans cesse sur nous, nous la connaissons bien. Pourtant, malgré la peur, les manifestations ont démarré. Quand la répression est devenue beaucoup plus violente et sauvage, cela a changé notre rapport à la peur. Cela l’a précisé. » Que veut-elle dire ? « Avant les manifestations, j’avais si peur que je ne me reconnaissais plus. Je tremblais. Pourtant, ma volonté de rejoindre les autres était inébranlable. J’étais déchirée. Tous les manifestants éprouvent ce déchirement où la peur le dispute au courage. Et puis le courage l’emporte, même si la peur est toujours là, si humaine… » Même quand on sait qu’on risque d’être mutilé, torturé ? « Il existe comme un plafond de la peur. D’abord, il nous écrase. Quand on apprend l’horreur de la répression, la peur décuple. Ensuite, les manifestants ont compris que, s’ils s’arrêtaient maintenant, le pire les attendait. Le régime se vengerait d’eux. Ils ne pouvaient plus revenir en arrière, comme en Tunisie, en Egypte. Alors le plafond de la peur s’est relevé. »

Le 10 octobre 2011, plusieurs organisations de dissidents et d’étudiants syriens se retrouvent à une soirée de solidarité, « La Syrie… vers la liberté », au Théâtre de l’Odéon. Ce soir-là, pour la première fois, le ministre des affaires étrangères, Alain Juppé, serre la main de Burhan Ghalioun, le porte-parole du Comité national syrien, le principal regroupement de l’opposition. Les socialistes Lionel Jospin, Catherine Tasca, Bertrand Delanoë, et le communiste Jack Ralite se sont déplacés. Dans les coursives, les Syriens ne lâchent pas leur téléphone. Un étudiant apprend qu’un ami palestinien a été arrêté à Damas ; une cinéaste, que les services secrets ont assassiné un opposant à Beyrouth. Elle dit : « La Syrie n’a pas beaucoup de pétrole. Alors le prix des morts a moins de valeur pour l’Occident. Ils laissent faire… » Selon les Nations unies, la répression a fait 5 000 morts, dont 300 enfants, entre mi-mars et mi-décembre 2011. S’y ajoutent plus de 14 000 arrestations et 12 400 réfugiés, des exécutions sommaires, des disparitions forcées, des tortures, parfois avec des violences sexuelles.

Samar Yazbek est à l’Odéon avec sa fille de 16 ans. Certains trouvent qu’elle a eu beaucoup de chance d’échapper aux services secrets. Elle le sait. Sur scène, elle fait lire des témoignages de Syriens arrêtés qu’elle a recueillis. Un fils emprisonné écrit à son père : « Badigeonne notre porte avec mon sang. Crie : Je ne transigerai pas ! Mon sang n’est pas gratuit, mon père. Ne cède pas. » Ensuite, elle montre la grande photo d’un jeune homme, pour dire en arabe : «  »N’entamez aucun dialogue avec votre bourreau. Ne désespérez pas, même si le monde entier vous tourne le dos. » Voilà ce qu’écrivait Ghiat Matar, dont le cadavre mutilé fut rendu à sa mère le 10 septembre. Il avait 26 ans. J’ai souhaité sa présence ce soir pour que vous puissiez le regarder (…). Ghiat et son histoire résument l’histoire des jeunes dans la révolution syrienne. Il a été un des premiers à lancer l’appel pour offrir une rose et de l’eau aux soldats. Il n’appartenait à aucun parti, il était pacifiste. Les services secrets ont rendu son corps avec une grande blessure à travers le ventre. » Puis elle appelle à une minute de silence pour les jeunes martyrs de la révolution syrienne.

En Syrie, Samar Yazbek a publié un roman, La Boue (2005, non traduit), où elle dresse le portrait de deux officiers proches d’Hafez Al-Assad, qui instaura la dictature du parti Baas. L’un approuve le coup d’Etat de 1970, le second non. Les deux hommes sont alaouites, partagent des valeurs religieuses, pourtant ils s’affrontent. « J’ai essayé de décrire comment le régime a détruit toute relation humaine, toute valeur, explique-t-elle, et comment l’arrivisme, l’opportunisme l’emporte chez les uns, pas chez tous. » Dans un autre roman, Le Parfum de la cannelle (2008, non traduit), elle raconte l’histoire de deux femmes. L’une vit dans le luxe à Damas, exploitant l’autre, sa domestique, très pauvre. « Je décris le monde secret des femmes syriennes. Je montre comment les riches maltraitent les pauvres, les dominent. Sexuellement aussi. »

Dans un texte récent sur la révolution, Samar Yazbek écrit : « On dit qu’écrire un roman nécessite beaucoup d’imagination, et moi je dis qu’il a d’abord besoin de réel, ensuite de réel, et enfin de réel. » L’expérience de la peur a-t-elle changé son écriture ? « Ce que j’ai vécu en Syrie dépasse l’imagination. C’est mille fois plus terrible que l’imagination. Cela me confirme que, pour écrire, la réalité est plus forte. » Justement, elle écrit avant les manifestations que l’amour et la mort lui semblent les deux faces d’une même pièce. Qu’en pense-t-elle maintenant ? « La mort pour moi était abstraite. Une idée. Pendant ces mois, j’ai approché la mort, j’ai senti son odeur, je l’ai vue. Aujourd’hui, pour moi, l’amour et la mort constituent deux mondes à part. La mort n’a rapport avec rien, et surtout pas avec l’amour. » Dans son témoignage sur la torture, elle dit qu’il n’y a pas de mots pour exprimer ce qu’elle a vu. Pas de mots ? « Quand tu te sens impuissant devant la mort, tu te sens responsable, comme si tu avais participé à cette mort. D’où vient ce sentiment d’impuissance ? Les mots n’arrivent pas à exprimer ce qu’on est en train de vivre… »

Samar Yazbek n’a pourtant pas renoncé à écrire sur ces moments. Elle a tenu un journal, à sortir en mars. Elle en a lu des extraits à l’Odéon : « L’écriture m’a toujours aidée dans les moments difficiles de ma vie. Parce que je suis écrivaine, je pouvais me sentir plus libre avec moi-même et avec les fils enchevêtrés de ma vie. Je les nouais et dénouais comme les ficelles des marionnettes, à la seule différence que, cette fois-ci, je suis le jeu, les ficelles et la grande main mystérieuse qui les manipule. Je suis devenue le roman le plus authentique que je pourrais écrire. »

(Frédéric Joignot – Le Monde du 7 janvier 2012)

repris d’ici

En Syrie, la révolution des gens ordinaires


07 Janvier 2012 Par Les invités de Mediapart

Yassin Al Haj Saleh, écrivain, médecin et ancien prisonnier politique syrien (1), a écrit une longue analyse traitant de questions importantes reliées à la révolution et son avenir. Voici la traduction de son texte, initialement publié dans la Revue d’Etudes Palestiniennes à Beyrouth, Numéro de l’Automne 2011.

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puceinvite.jpgLa révolution populaire syrienne constitue une expérience extraordinaire, hors du commun; une expérience aussi bien morale que politique, un renouvellement psychique autant qu’un changement social. C’est une insurrection tant sur le soi que sur le réel.

•    Révolution comme défi

Défiant les dangers de la détention, de la torture et de la mort, des jeunes et des moins jeunes, des femmes et des hommes changent leurs vies et se renouvellent à travers la participation au mouvement de protestation. Ils sortent de l’affrontement avec les dangers, plus forts, plus courageux et plus entreprenants. Ils s’estiment davantage. Celui qui ne participe pas à la protestation n’a pas accès à cette expérience. En fait, environ deux générations n’ont pas eu cette possibilité, avec cette ampleur. Par l’implication dans ce «risque» collectif et coûteux, ces nouveaux Syriens développent un esprit d’altruisme et de solidarité, sans pareil dans l’histoire de deux générations. Par leur sacrifice pour un objectif collectif, ils se libèrent à la fois de la peur et de l’égoïsme. Le trait extrême, dangereux de ces expériences et dramatique pour beaucoup d’entre elles, est susceptible de les ancrer dans la mémoire nationale pour des générations.

On doit, donc, parler effectivement d’une révolution, puisque beaucoup de Syriens changent eux-mêmes, en luttant pour transformer leur pays et libérer leur peuple. Pour cette raison, il est, sans doute, difficile de les réprimer et les faire taire définitivement. Il n’est pas possible, pour un régime appauvri moralement, politiquement et intellectuellement, un régime pétri de corruption et d’orgueil, de vaincre, par la force, cette âme hardie et forte.

Pendant quarante ans, le régime en place a imposé aux Syriens une vie, étroite, sans courage, sans renouvellement et sans joie. Une vie matérielle, appauvrie de toute dimension morale, spirituelle ou esthétique.  Dans ce désert de vie, la religion a été un des seuls éléments spirituels, le refuge unique contre le pourrissement d’une vie résolument axée autour du pouvoir.

Aujourd’hui, la révolution procure de nouvelles expériences aux Syriens. Elle est démocratique dans ce sens où les participants s’y engagent volontairement. Une chose qui n’a jamais existé sous le régime du Baas.

•    Révolution comme mémoire

Grâce aux progrès technologiques, la distance s’est réduite entre les activités du terrain et leur couverture médiatique. On a vu apparaitre de nouvelles formes d’organisation et de gestion, plus démocratiques, plus proches du mouvement du terrain et basées essentiellement sur les nouveaux moyens de communication: le téléphone portable, les séquences vidéo diffusées sur Internet et les réseaux sociaux. En se substituant aux journalistes, interdits de couvrir les événements en Syrie, les jeunes révoltés ont assuré une couverture intensive des événements.

Chaque activiste est doublement créateur d’une nouvelle réalité: il le fait une fois en sortant dans la rue pour défier et changer le pouvoir tyrannique qui représente dorénavant le passé, et une deuxième fois en documentant cette nouvelle réalité. Ce faisant, il transforme, d’un côté sa réalité en une réalité commune qui atteint les différents créneaux médiatiques et d’un autre, il apporte une relative caution à ce mouvement protestataire. Il s’adresse à l’opinion publique du pays mais aussi du monde, il attire plus de sympathie, aussi bien syrienne qu’arabe et mondiale. Faute de ce système nerveux (les jeunes qui couvrent les différents points du mouvement), la révolution aurait été isolée et par conséquent facile à étouffer par le régime.

Ainsi, moyennant le téléphone portable comme arme, cette activité est en train de constituer une mémoire objective à la révolution et construire une archive visuelle colossale qui est en soi une immunité naturelle contre l’oubli, puisque la mémoire verbale, bien qu’essentielle dans la mémoire collective, est toujours plus fragile que la mémoire visuelle. Le téléphone portable, ainsi que les pages personnelles sur Facebook ont eu un rôle unique en contribuant à la genèse des individualités et des subjectivités indépendantes. Un rôle démocratique qui a pu élargir la possibilité de participer à la production des informations et à concevoir un espace public différent, «virtuel» et inaccessible à la colonisation du régime. Un rôle communicatif qui permet de nouveaux rassemblements dont le dispersement est laborieux.

Outre l’archive visuelle, il existe des témoignages qui se multiplient, écrits par un grand nombre de participants directs au mouvement. En protégeant la mémoire collective contre la confiscation et l’oubli forcés, la documentation photographique a assuré une victoire définitive dans la bataille médiatique. Le régime syrien ne dispose pas de la moindre crédibilité ou dynamisme qui caractérisent la couverture médiatique non coûteuse de la révolution, si on la compare à la facture humaine, probablement très élevée. En soi, cela a fondé sa supériorité morale; ceux qui sacrifient leurs vies ne sont pas comparables ni avec ceux surnommés par les égyptiens «le parti du canapé», qui suivent la révolution, assis en face de leurs écrans, ni avec ceux qui vénèrent le régime et lui cherchent des justifications, les Shabihas des médias et les idéologues. Inutile donc de les comparer avec les grands ou les petits tueurs.

Le courage et les sacrifices des révolutionnaires constituent une expérience nationale fondatrice; une expérience qui formera le pays à nouveau.

Un régime qui mène une guerre contre la révolution de ses gouvernés, ne pourra jamais mener une guerre contre leur mémoire. Même s’il pouvait réprimer momentanément par la force, cela ne serait qu’une séquence d’une longue lutte dans laquelle les Syriens sont équipés d’exceptionnelles expériences, de vrais piliers pour leur libération.

•    Révolution et Régime

Aujourd’hui, en Syrie, il existe deux forces: le régime et la révolution.

La première possède les armes, l’argent et la peur mais est dépourvue de tout sens. La deuxième possède le défi de la peur et le goût de la liberté. La révolution est l’incarnation de l’altruisme extrême: le sacrifice. Le régime est l’incarnation de l’égoïsme extrême qui pourrait mener à la destruction du pays pour faire survivre une junte gouvernante pauvre sur tous les niveaux : intellectuel, politique et éthique. La révolution est une révolte morale et politique, elle produit la plus grande différence dans l’histoire contemporaine de la Syrie, depuis l’indépendance. En revanche, le régime est une révolte contre la société syrienne; il ne tiendra pas, à moins que la société ne reste malade, divisée et méfiante. La révolution est une force de vie, le régime est une force de mort.

La révolution nomme, le régime anéantit les noms. Ce dernier impose à tout le pays un seul et unique nom, Al-Assad. La rue est à son nom, les places, le plus grand lac du pays, l’hôpital, la bibliothèque nationale et la Syrie même est à son nom. La révolution nomme ou plutôt ressuscite les lieux: Deraa (Jasem, Nawa, Dael, Inkhel); Damas (Kanaker, Douma, Harasta, Midan, Barzeh, Rukin Eldin, Mouadamyeh, Attal, Alkusweh, Qatana, Jdaydet-Artouz); Homs  (Bab Elsibaa, Bab Dreb, Al Waer, Al Rastan, Talbisa, Qusair); Hama (Al Hader, Al Souq, la place AL Assi, Al Salamieh); Idleb (Muarat Elnu’man, Jisr Elshougour, Binnech, Khurbet Aljoz, Jabal Alzawieh) ; Alep (L’université, Sayf Aldawleh, Saladin, Al Sakhour, Ein Arab, Tal Rifaat, Manbej, Al Bab) ; Al-Hasakeh (Al Qamishli, Ras Alein, Al Dirbasieh) ; Lattaquié (Al Slaybeh, le camp palestinien Arramel,  Elskantouri, Jableh); Tartous (Banyas, Albeda); Arraqa (Attabaqa). Der Ezzor (Mayadin, Al Boukamal, Alquryeh)…

La révolution nomme les jours, notamment les vendredis, «Vendredi Saint» par allusion au vendredi qui a précédé Pâques, Vendredi «d’Azadi» (liberté en kurde), Vendredi de Saleh Al-Ali (un résistant Alaouite connu lors du mandant français en Syrie), Vendredi de «Dégage!». On libère le nom du pays, dorénavant la Syrie n’est plus celle d’Al-Assad ou du Baas.

En nommant et en ressuscitant les noms, la révolution se fait créatrice de subjectivités, de l’initiative et de l’action libre, tandis que le régime a tout fait pour réduire la Syrie et les Syriens à des objets pour une et unique subjectivité libre: «la subjectivité Al-Assadienne».

La révolution dévoile la richesse réprimée de la Syrie, sa richesse sociale, culturelle et politique. Elle découvre la richesse des enfants de la Syrie, dont les traits ont été effacés. Elle leur donne la parole publiquement: ils crient, ils protestent, ils se moquent, ils chantent et ils reprennent l’espace public ou plutôt ils le libèrent d’une occupation presque totalitaire.

A travers l’acte de nommer, les Syriens regagnent la maitrise de leurs propres vies et leurs environnements; ils relatent leurs histoires et restaurent leur langue en l’ouvrant sur des émotions vives et extrêmes.

•    Révolution, idéologie et modernisation

Pendant des décennies, les élites politiques du monde arabe, notamment en Syrie, ont renoncé à la morale pour l’idéologie. Trop d’idéologie pour couvrir peu de morale. Par conséquent, on est arrivé à un moment où nous sommes gouvernés, dans nos pays, par des gens peu scrupuleux. Ces deniers tuent, volent et mentent effrontément tandis qu’ils s’érigent en exemple du patriotisme, de la sagesse, voire de la morale.

Aujourd’hui, les révolutions arabes dont la révolution syrienne sont une révolte contre ces élites immorales, et une libération du joug infaillible des idéologies. Leur aspiration à la liberté et à la dignité est revêtue de morale qui ne trouve d’appui que sur la vocation innée pour la justice et la culture religieuse.

Le caractère moral de la révolution syrienne et des révolutions arabes d’un côté et le manque de morale dans nos systèmes de valeurs dites «modernes» (en raison de la partialité d’une grande partie de nos élites politiques et culturelles pour des structures de modernisation dépourvues de toute morale), a fait en sorte que la grande base populaire de la révolution en Syrie soit plus proche des structures sociales «traditionnelles», que des plus modernes. Ce dernier point est d’autant plus sensible en Syrie qu’il existe une double superposition entre «la modernité» et «la tradition». La modernité porte en son sein des considérations de classe. Il y a donc  d’un côté des formations religieuses, confessionnelle héritées et d’un autre côté, des «distinctions» entre les classes sociales qui sont devenues, ces dernières années, plus tangibles et plus ancrées.

La politique de Bachar Al-Al-Assad, celle de la «modernisation et du développement», se base essentiellement sur le renouvellement des outils et des appareils (nouvelles voitures, centres commerciaux, hôtels et restaurant luxueux, banques, écoles et universités privées pour l’élite du pays), mais sans contenu humain ou politique. Rien au niveau de la reconnaissance des droits politiques, des libertés publiques, de la solidarité sociale et de la culture. Bien au contraire, la solidarité sociale et nationale entre les Syriens s’est gravement délitée. Les dimensions émancipatrices de la culture se sont effacées en faveur des idéologies sectaires et fanatiques, consacrées de surcroit par des intellectuels réputés.

Cette composition entre un régime politique dépassé et inhumain d’un côté et une vitrine matérielle brillante d’un autre côté est la marque de fabrique du système en place. Ceci fait de lui plus qu’un régime politique autoritaire: Il s’agit d’un système social, politique et intellectuel basé sur la discrimination presque raciale pratiquée sur la population à partir du monopole du pouvoir et de la richesse nationale. Ce monopole est une des sources de la protestation populaire et justifie, en partie, la raison pour laquelle cette dernière a eu comme point de départ les régions périphériques et rurales du pays et les banlieues des villes. La libéralisation économique qui a eu lieu en Syrie, il y a quelques années, a généré un modèle de développement favorable aux villes au détriment de la province, favorable aux centres des villes au détriment des quartiers «périphériques» et enfin profitable à de nouvelles banlieues riches au détriment des banlieues traditionnelles vers lesquelles on a expulsé la population déclassée du modèle de développement libéral autoritaire. Ces zones-là ont été marginalisées, le chômage y est élevé à cause des nouvelles compétences requises (maîtrise des langues étrangères et des nouvelles technologies). Tout cela va de pair avec le recul du rôle social de l’Etat et la transformation des représentants du pouvoir en riches hautains. Tout se passe comme s’ils étaient des détachés étrangers gouvernant des indigènes pour lesquels ils n’ont aucun respect et n’expriment aucune solidarité. Atef Najib, le cousin du président, a détenu les enfants de Deraa, les a torturé et a cyniquement suggéré à leurs pères de «féconder» leurs épouses pour remplacer les enfants détenus au cas où les pères n’en seraient pas capables. Cette personne est l’exemple type de l’homme de pouvoir, brute, inhumain et cautionné par le système.

L’évolution de la situation en Syrie jusqu’à ce point d’aliénation et de mépris explique la rage des Syriens. Rien n’est nouveau, mais la séparation sociale et culturelle a débouché sur du racisme. Et là je dois mentionner le rôle des intellectuels réputés consacrer l’atmosphère agressive avec plus ou moins d’intelligence, par l’attaque sans retenue contre ce fantôme nommé «l’islam». Ils le font sans faire la part des choses entre l’islam en tant que religion et héritage culturel de nos sociétés et «l’islam politique». Ce type de «laïcité» aveugle est le dogme des forces de sécurité syriennes. Le dogme fonctionnel de l’appareillage protecteur du régime «développement et modernisation». Certains intellectuels syriens connus ont accepté une sorte de pacte avec les généraux de la sécurité tout en avançant des justifications personnelles ou publiques. Certains ont développé toute une théorie sur «l’Etat» et sa modernité et sur la «société» formée d’individus. Ils sont allés même jusqu’à exprimer volontairement leur agressivité contre tout opposant à cet Etat. Ainsi ils se sont placés en tant qu’intellectuels organiques dans ce régime.

Si je m’étends sur ce débat, ce n’est pas pour des raisons idéologiques mais parce que cette notion aristocratique et mensongère de la laïcité a fourni une justification à des méthodes très brutales du pouvoir politique. Elle a baissé le seuil intellectuel et moral garant des vies des petites gens et finalement s’est imprégnée d’une atmosphère culturelle et politique raciste (le racisme étant une idéologie de classe et non pas d’identité, comme le démontre Benedict Anderson). Ceci a constitué une caution qui va dans le sens de la légitimation du pouvoir et sa monopolisation entre les mains des gouvernants en Syrie. Atef Najib n’est pas issu de la pensée d’Adonis, de Georges Trabichi ou d’Aziz Azmeh. En revanche, cette pensée-là diminue largement les contraintes symboliques et morales de la répression dans la rue.

Pour résumer, la révolution syrienne a eu lieu contre la modernisation définie comme une libéralisation favorable aux riches, comme une idéologie moderniste, dépourvue de tout contenu moral; comme une modernité d’outils et de choses, allant des banques aux universités privées et aux voitures. Il s’agit d’une révolution contre le régime qui a fait du «développement et modernisation» un dogme voilant une relation illégitime de privilège entre le pouvoir et la fortune. C’est une révolution contre les riches du régime qui ont volé des millions pendant l’ère socialiste baassiste et sont devenus les maîtres de l’économie de l’époque libérale. Finalement c’est une révolte contre les idéologues du régime qui ont fait de la «modernité» une religion, une politique et une culture. «Le développement» et la «modernisation» en sont l’exemple tangible.

•    Révolution et milieux traditionnels

Le fait que la base de la révolution réside dans les milieux sociaux «traditionnels» évoque une question de nature politique à propos de la relation entre cette base et la démocratie. Ces structures sociales souffrent d’une persécution politique et d’une aliénation culturelle et exploitation économique. Par conséquent, elles regagnent une partie de leur dignité à travers la participation brave et large dans la révolution. Elles essayent de se libérer politiquement en affrontant un régime tyrannique «modernisant» mais extrêmement rétrograde. Leur présence politique en ce moment pourrait équilibrer les forces socio-économiques en leur faveur.

Est-ce le fondement d’une démocratie stable et apte à se développer? Pas dans l’immédiat. La dégradation effroyable au niveau de l’éducation et de l’enseignement, le dérèglement de la structure nationale de la société (fissures verticales profondes), la dépendance de l’état au régime et le niveau modeste des élites politiques découragent les anticipations optimistes.

Cependant, les contraintes probables n’ont rien à voir avec une incompatibilité intrinsèque quelconque entre la démocratie et les milieux «traditionnels». Ces milieux sont le résultat à la fois de l’exclusion de la vie publique, du niveau de revenus, d’une éducation très faible et d’une vocation naturelle pour l’indépendance. Ces milieux sociaux étaient sur le point de disparaître dans les années soixante-dix du siècle passé, sauf qu’ils ont été instrumentalisés par le règne Al Al-Assad. Aujourd’hui, ils sont beaucoup plus faibles et moins cohérents que ne laisse entendre la première impression. Dans le cas d’une ouverture politique, ces structures sociales pourraient flotter à la surface, surtout au début. Mais elles ne pourraient pas à long terme résister aux nouveaux mécanismes relatifs à l’économie et l’éducation nationales. La coupure volontaire et hautaine avec ces structures était un pilier de la tyrannie politique avant que cette même tyrannie ne réalise que préserver ces structures sociales valait mieux, pour elle, que de les démonter.

Par ailleurs, une plus grande indépendance au niveau local et un plus grand degré de décentralisation auraient une meilleure chance d’être accueillis positivement au niveau du développement, administratif et politique. Le centralisme était un obstacle, un appauvrissement  social et culturel et appui à la dictature. Nous devons, par contre, penser cela comme un processus historique plus long et qui va au-delà de la délivrance du tyran pour réformer l’éducation et la loi et pour reconstruire l’état national et moderne.

•    Révolution et créativité

Une autre question est aussi importante que la précédente: comment peut-on comprendre le fait que la révolution soit une expérience de créativité accessible à des centaines de milliers de Syriens et en même temps le fait que la base sociale de cette révolution soit de nature «traditionnelle»? Est-ce que ces milieux sociaux sont compatibles avec la créativité et la réinvention de soi? La tradition ne signifie-t-elle pas que le modèle idéal du soi est déjà existant et qu’il suffit juste de s’y identifier? Ceci paraitraît contradictoire si l’on partait d’une notion idéologique de la tradition, en opposition à une modernité, définie elle aussi idéologiquement. Le fait est qu’on copie le modèle de la classe moyenne européenne moderne et on l’oppose à la tradition tout en chargeant cette dernière toutes les connotations négatives telles que l’irrationalité et la stagnation. On la considère comme un défaut qui ne trouve sa réparation et sa complétude qu’en simulant le modèle européen, ou plutôt en imitant ceux qui l’imitent.

S’il est vrai que la révolution syrienne se compose d’un côté de milieux locaux et traditionnels (se révoltant contre diverses privations et l’invasion permanente de l’appareil de répression dans tous les aspects de la vie ou de la solidarité) et d’un autre côté d’éduqués, instruits et intellectuels modernes, hommes et femme poussés par leurs aspirations à la liberté, à l’individualité et l’indépendance (une classe moyenne instruite émancipée de ses références traditionnelles), c’est qu’il existe donc un trait saillant unifiant qui est la valeur du travail pour les deux formations de populations. Ce qui les unit est leur dépendance au travail comme source exclusive de vie, de morale et de représentation du monde. Ces deux types de populations représentent le grand public syrien en opposition avec «la classe privée» qui se définit en termes de pouvoir, de fortune et certains privilèges culturels présumés.

La liberté pour laquelle crient et se sacrifient des jeunes croyants, pratiquants et non croyants, des jeunes de la classe moyenne instruite et des jeunes des classes moins instruites, signifie la reconstruction du système politique et le système des valeurs autour du travail. Le travail ici s’oppose du point de vue social, politique et du point de vue des valeurs avec le pouvoir et les privilèges sur lesquels se fonde une alliance sociale qui n’éprouve aucun scrupule à tuer et torturer les Syriens.

Mais pourquoi la liberté et non pas la justice alors même que la valeur travail est centrale chez tous les insurgés syriens et la justice centrale en islam? Ceci est probablement dû à une profonde assimilation du lien entre le centralisme absolu au sein du pouvoir et le système de privilèges sociaux existants qui a causé l’écroulement du Travail comme valeur matérielle et morale. La priorité de la Liberté dans la révolution syrienne indique que la justice est conditionnée par l’affranchissement de la tyrannie. Cela est une condition nécessaire bien qu’insuffisante. Il s’agit d’un pas vers le chemin de la restauration des valeurs suprêmes. Dans ce sens, la liberté sera la première valeur sur laquelle on pourra fonder la justice.

Pour résumer, on peut dire que ce qui diverge entre les deux composantes de l’alliance insurgée en termes de goûts et de mode de vie est beaucoup plus minime que ce qui les sépare des nouveaux féodaux qui possèdent et gouvernent mais ne travaillent pas.

•    Révolution et islamisme

Est-il possible que l’évolution politique en Syrie d’après Al Al-Assad dérive vers une «tyrannie de la majorité»? Est-ce qu’on s’attend à une tyrannie islamique hostile aux minorités religieuses (principalement chrétiens), ou à une tyrannie sunnite contre (les Alaouites, les Druzes, les Ismaélites et les Chiites)? La question n’est pas importante, sauf que des «modernistes syriens» dont trois noms sont cités plus haut ont lancé des mises en garde. Ils l’ont fait bien avant que la révolution n’effleure leur esprit, pendant que la société syrienne subissait la tyrannie de la junte oligarchique…

En réalité cette crainte n’a pas de fondement dans l’Histoire contemporaine de la Syrie. Avant l’ère baassiste, la situation sociopolitique tendait vers une réduction des disparités matérielles et politiques entre les différentes composantes de la population et non pas vers leur aggravation. Le Baas lui-même, y compris les deux volets assadiens, n’aurait pas été possible sans cette évolution. Avant qu’ils ne soient exclus par le système du parti unique totalitaire, les partis politiques actifs assuraient une accessibilité à l’espace public pour les individus issus des milieux religieux, confessionnels et ethniques divers. Les deux partis nationaliste et communiste présentaient des alternatives à la société pour dépasser ses divisions verticales. Il est connu que le parti Baas comprenait des chrétiens, des musulmans, des sunnites, des alaouites et bien d’autres. Le parti communiste a rassemblé en plus des Arabes, des Kurdes, des Arméniens et des Juifs. Quand toutes ces structures ont été détruites, y compris le parti Baas, les gens n’avaient plus que leurs références traditionnelles comme recours. Ajoutons que la destruction pratiquée lors du règne de Hafez Al Al-Assad s’est accompagnée de l’assujettissement de l’armée dont le caractère indépendant et national a été aboli, l’assujettissement des universités et des syndicats, incapables d’endosser un quelconque rôle public depuis. Ceci s’est accompagné également de la tyrannie d’un individu, menant le pays vers une autorité familiale. Voilà contre quoi les Syriens se révoltent aujourd’hui…

Ceux qui connaissent la société syrienne savent très bien qu’on ne peut pas définir les musulmans sunnites uniquement par défaut. Rien ne les réunit à part leur distinction des autres, à savoir le fait qu’ils ne soient ni chrétiens, ni alaouites, ni druzes, ni ismaélites. Ceci nuit, avant tout, aux islamistes qui cherchent à se faire les représentants naturels des Syriens sunnites et nuit également à d’autres fanatiques confessionnels qui ne se distinguent en rien des islamistes. Le fait qu’il n’existe pas une seule essence sunnite unificatrice a des explications psychologiques et historiques sur lesquelles nous n’allons pas nous attarder ici. Cependant il est surprenant que cette analyse échappe aux penseurs qui alertent contre «la tyrannie de la majorité».

La seule question pertinente  dans ce cas de figure est la suivante: qu’est ce qui justifie la mise en garde contre la tyrannie de la majorité avant même de dénoncer une tyrannie effective et qui dure depuis des décennies? Il se peut que cela soit lié au dogme du modernisme qui lie intrinsèquement le modernisme à l’Occident. Ce dogme ne voit pas que ce lien est un fait historique. Par conséquent ces penseurs expriment une hostilité «occidentale» classique vis-à-vis de l’islam.

Or, on serait dans une meilleure posture pour contester toute islamisation possible de nos révolutions actuelles et toute islamisation de nos sociétés postrévolutionnaires si on dissociait cette objection de toute hostilité fondamentale vis-à-vis de l’islam. Il n’y a aucun contenu démocratique ou libérateur dans cette hostilité. Plus encore, c’est un contenu rétrograde, tyrannique et raciste. Un  véritable laïque démocratique ne peut logiquement pas être partisan de ce courant essentialiste.

•    Révolution et post-baassisme

Est-il possible que le dernier mot en Syrie de l’après Baass soit celui des islamistes politiques? En Tunisie, ils ont la présence la plus forte depuis l’indépendance, il y a 60 ans. En Egypte, ils sont les candidats les plus favorables pour gouverner et occuper des positions sensibles au pays. Rien ne laisse supposer qu’ils ne le seront pas dans la nouvelle Syrie.
Mais cela en soi ne pose pas de grave problème. Disons plutôt, que le problème n’est pas nouveau d’un côté, et d’un autre côté, il n’est pas plus grave que les dictatures familiales et individuelles.

Il n’est sans doute pas évident d’intégrer les islamistes à l’intérieur de nos nouveaux systèmes politiques, cependant, leur exclusion a déjà été expérimentée et ses résultats sont connus. En outre, dans tous les pays arabes où les islamistes ont été persécutés (l’Egypte, la Tunisie, la Syrie et la Lybie), bien d’autres l’ont été également. Cette double répression a fondé la tyrannie. Le fait est que la tyrannie ne se limite pas exclusivement à celle des juntes oligarchiques, mais elle caractérise aussi certains islamistes, fanatiques du point de vue religieux et violents politiquement qui sont apparus et se disputent le pouvoir avec ces mêmes juntes. De plus, ils mènent des conflits avec les gouvernés, religieusement, moralement et culturellement, ce qui n’est guère une évolution souhaitée. L’apparition légitime des islamistes sur la scène sociale et politique dans nos sociétés changeantes pourrait placer les conflits de politique et de pensée à l’avant-scène. Elle pousserait les opposants à la supposée tyrannie des islamistes, à articuler de nouveau la démocratie et la laïcité. La dissociation de ces deux valeurs durant la dernière génération avait affaibli la démocratie, corrompu la laïcité et servi les juntes au pouvoir.

•    Révolution et attentes

Qu’est ce qu’on attend de la révolution Syrienne ?
La réponse à cette question est très importante afin d’éviter les surestimations et par la suite les déceptions. Anticiper une démocratie stable dès les premières années qui suivent le changement politique serait d’un optimisme exagéré. L’opération révolutionnaire doit avant tout assurer la transition de la Syrie vers des conditions politiques qui accepteraient la réforme et répondraient avec souplesse aux aspirations des Syriens. La Syrie de l’après Baas doit relever des défis colossaux: la reconstruction de l’Etat et de la société, réconcilier les Syriens entre eux en se basant sur la citoyenneté, après ce que le régime a détruit, après ce qu’il a propagé comme atmosphère de guerre froide permanente entre les citoyens. Il a même essayé de transformer cette guerre froide en guerre déclarée pendant la révolution. La Syrie sera viable si elle parvient à protéger sa cohésion, si elle arrive à inventer des mécanismes et des processus d’auto-changement. Alors, de nouvelles élites naitront, vivront pour la politique et non pas de la politique (selon la distinction de Max Weber) comme c’est le cas de l’élite gouvernante actuelle.

Dans l’immédiat après la révolution, il sera urgent de réformer l’éducation, le secteur juridique et administratif, sans oublier la reconstruction du système politique en se basant sur de nouveaux fondements. On devra restructurer la fonction sécuritaire sur de nouvelles bases, puisque les structures sécuritaires existantes comportent intrinsèquement l’hostilité vis-à-vis du peuple. Il sera impératif de repenser entièrement les médias. Les médias actuels se basent sur le mensonge et la vénération du régime. Enfin, il y a la reconstruction de l’armée après que la notion d’«armée doctrinale» ait détruit l’armée et en ait dénaturé son caractère national.

Du déblayage des ruines laissées par le Baas jusqu’à la construction du pays sur de meilleures bases, une charge gigantesque pèse sur les épaules de la génération des jeunes Syriens. Cette génération qui avance à grand pas et paye le prix exorbitant de sa réappropriation du politique… et de la vie.

(1) Yassin Al Haj Saleh a passé 15 ans en prison pour appartenance au parti communiste (bureau politique), et vit depuis mars dernier dans la clandestinité. Lire son précédent article sur Mediapart: De la biographie d’une société minée (1er novembre 2011).

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