« Après les attentats : la Réaction qui vient », par Olivier Le Cour Grandmaison


« En janvier dernier, le président et ses ministres commémoraient « l’esprit de Charlie », onze mois plus tard, ils sont l’esprit de police », écrit Olivier Le Cour Grandmaison sur Médiapart, qui conclut : « L’hiver politique qui s’annonce risque d’être rigoureux et fort long ; il faut l’affronter sans attendre ».
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Après les attentats : la Réaction qui vient

« Si les attentats particulièrement meurtriers du vendredi 13 novembre 2015 à Paris ne sauraient être confondus avec les attaques multiples perpétrées le 11 septembre 2001 aux Etats-Unis par les terroristes d’Al Qaida en raison de l’ampleur des secondes, du nombre de victimes – 3000 morts et plus de 6000 blessés – et de la diversité des objectifs visés, leurs effets politiques s’en rapprochent. En quarante-huit heures, le chef de l’Etat et le gouvernement ont adopté la rhétorique guerrière et sécuritaire de la droite et de l’extrême-droite, et repris à leur compte plusieurs de leurs propositions.

Hier, ils les jugeaient inefficaces, attentatoires à des dispositions majeures et pour cela contraires à certains engagements internationaux de la France comme la Convention européenne des droits de l’homme. Aujourd’hui, ils en font la synthèse. Cette involution spectaculaire nous renseigne sur la solidité de leurs convictions et de leurs principes ; ils n’en ont aucun car ils sont prêts à tout pour restaurer leur popularité et conserver le pouvoir. Sans doute se croient-ils grands, ils ne sont que des habiles qui manœuvrent au jour le jour. En janvier dernier, le président et ses ministres commémoraient « l’esprit de Charlie », onze mois plus tard, ils sont l’esprit de police.

Aux rares députés qui ont émis des réserves ou des critiques sur la réforme de la loi du 3 avril 1955 relative à l’état d’urgence, Manuel Valls n’a pas hésité à répondre sans susciter le moindre tollé : il faut « bâtir des dispositifs rapides et efficaces, alors pas de juridisme ». Le respect de la légalité et de principes essentiels ?

Autant d’obstacles maintenant inutiles qui doivent céder devant la gravité de la situation et la nécessité d’agir au plus vite, selon lui. Et pour éviter la censure probable, par le Conseil constitutionnel, de quelques mesures, le même récidive au Sénat en déclarant : « Je suis dubitatif sur l’idée de saisir [le Conseil constitutionnel] car il y a toujours un risque. » Aveu remarquable mais sinistre. Il prouve que le gouvernement, dont les membres répètent de façon pavlovienne : « République » et « Etat de droit », assume publiquement la violation de règles fondamentales. Renforcer les prérogatives exorbitantes du ministre de l’Intérieur et des forces de l’ordre ; telle est leur seule préoccupation.

De même les parlementaires qui ont approuvé le projet de l’exécutif. Tous sont d’accord : le texte voté doit échapper aux mécanismes juridiques susceptibles d’entraîner l’annulation de certaines de ses dispositions et des procédures qu’il autorise. Beautés de l’Etat de droit !

Analysant l’inflation des législations antiterroristes adoptées avant les attentats du 13 novembre 2015, la juriste du Collège de France Mireille Delmas-Marty constatait qu’elles multipliaient dangereusement les « pratiques dérogatoires (…) au profit de pouvoirs de plus en plus larges confiés à l’administration ou à la police, constituant un véritable régime de police qui ne dit pas son nom. » La loi qui vient d’entrer en vigueur et l’état d’urgence établi pour trois mois précipitent le mouvement : triomphe de l’exception légalisée et soustraite à la Constitution. Et triomphe de l’extrême-droite et de la droite dont plusieurs éléments programmatiques – la déchéance de la nationalité notamment – ont été défendus par le chef de l’Etat en personne.

« Un bon coup » aux dires de certains conseillers de l’Elysée qui se réjouissent de mettre ainsi leurs adversaires en difficulté. Mais quel est le coût politique de ce « coup » ? Exorbitant. En agissant de la sorte l’exécutif et la majorité socialiste qui le soutient aveuglément légitiment les propositions sécuritaires du Front national et des Républicains, et accréditent l’idée que leurs dirigeants respectifs apportent de justes réponses aux menaces présentes. Les principaux intéressés ne s’y sont pas trompés. « Quand vous voyez un président de la République tourner le dos à toutes les idées qui étaient les siennes et reprendre les mesures du FN, il y a un côté étonnant, un hommage au FN, qui se trouve crédibilisé » déclare Marine Le Pen. Beau résultat, assurément.

Enfin, celles et ceux qui, au Parti communiste et à Europe écologie, se sont érigés en vigies chargées de dénoncer les dérives droitières de ce gouvernement dans le domaine économique, social et environnemental, ils ont, au pire, voté avec la droite et l’extrême-droite parlementaire la prolongation de l’état d’urgence et l’aggravation des dispositions de la loi d’exception du 3 avril 1955, au mieux se sont abstenus. L’histoire retiendra que six députés seulement s’y sont opposés. Hier les premiers, certains d’entre eux du moins, n’avaient pas de mots assez durs pour fustiger les orientations libérales de l’exécutif et de sa majorité. Et les mêmes entendaient combattre le programme du Front national et certaines propositions des Républicains jugés, entre autres, liberticides et pour cela inacceptables.

Aujourd’hui, ils ont scellé, par leur vote, une union nationale sécuritaire comme il n’y en a pas eu depuis longtemps et ils ajoutent, par leur confusion politique, à la régression et à la réaction générales. Ils prétendent offrir une alternative aux partis traditionnels de gouvernement, on découvre qu’elle n’est que de pacotille car ils épousent lâchement la vague sécuritaire au lieu de lui résister. Plus elle s’élève, plus ils tremblent, plus elle grossit, plus ils cèdent, plus elle gronde, plus ils sont inaudibles car leurs voix ne sont que galimatias incohérents et sans principe. De même leurs justifications gênées et dérisoires livrées après qu’ils se soient joints à la meute des élus qui crie : « sécurité, sécurité, sécurité ! »

Jamais dans un passé récent des décisions aussi graves et aussi lourdes de conséquences pour les libertés individuelles et collectives n’auront été approuvées avec une telle célérité par les parlementaires de droite comme de gauche désireux d’en finir au plus vite. Etrange précipitation qui révèle ceci : tous prétendent commander aux événements ; ils ne font que s’y soumettre car ils ont peur. Peur de perdre le pouvoir, peur d’échouer à le conquérir à quoi s’ajoutent calculs électoraux indexés sur une frénésie sondagière qui est aussi moutonnière, désir de ménager l’avenir et, plus encore peut-être, leur avenir dans les institutions de la République. Tels sont quelques-uns des ressorts inavouables de ces comportements collectifs faits de l’agrégation de petites réactions individuelles qui pavent la voie à la grande Réaction qui vient.

Les élus communistes ont certainement appris l’histoire mais ils viennent de faire la démonstration qu’ils n’apprennent rien de l’histoire et tous répètent les erreurs du passé sans avoir mené le moindre baroud d’honneur dans leur Assemblée respective. Le 12 mars 1956, les députés du PC approuvaient les pouvoirs spéciaux défendus par le très socialiste Guy Mollet qui entendait disposer des moyens nécessaires pour « prendre toutes mesures exceptionnelles en vue du rétablissement de l’ordre, de la protection des personnes et des biens, et de la sauvegarde du territoire. » En des termes moins euphémisés, il s’agissait de défendre l’Algérie française en menant une guerre impitoyable contre les « terroristes » du FLN. Ainsi fut fait.

Le 20 novembre 2015, Eliane Assassi, présidente du groupe Communiste, républicain et citoyen (CRC) au Sénat, tente d’expliquer les positions diverses – approbation ou abstention – de ses membres en déclarant : « une écrasante majorité de Français sont pour plus de sécurité. » Et pour conclure cette élue emploie l’une de ces formules creuses mais obscures qui envahit la novlangue politique contemporaine : « on essaie de faire société. » Qu’est-ce à dire ? Mystère ! Dérisoires efforts rhétoriques et remarquable soumission aux opinions communes et aux passions collectives du moment : la peur, la colère, l’indignation. Celles-là mêmes que flattent depuis des années, avec les résultats que l’on sait, les démagogues du Front national et les dirigeants des Républicains auxquels s’ajoute désormais le Premier ministre chargé de mettre en œuvre les orientations hâtivement décidées par le Chef de l’Etat.

Le propre des événements est d’agir comme d’excellents révélateurs, pour le meilleur ou pour le pire. Les réponses qui viennent d’être apportées par le gouvernement et les parlementaires aux massacres du 13 novembre 2015 disent la puissance de la réaction politique à l’œuvre et de la régression démocratique qui nous est imposée. Dans la seconde moitié du XXe siècle et nonobstant des circonstances différentes, elles n’ont qu’un précédent connu ; la guerre d’Algérie et son arsenal de législations d’exception. Le renforcement des dispositions de la loi du 3 avril 1955 sur l’état d’urgence actualise ce passé qui continue ainsi d’affecter gravement notre présent et notre condition de citoyen.

La réaction qui vient ? Sur le terrain sécuritaire, elle a déjà remporté une bataille majeure. L’hiver politique qui s’annonce risque d’être rigoureux et fort long ; il faut l’affronter sans attendre.

O. Le Cour Grandmaison, universitaire, Université d’Evry-Val d’Essonne, sciences politiques et philosophie politique. Ecrivain.Dernier ouvrage paru : L’Empire des hygiénistes. Vivre aux colonies, Fayard, 2014.

Source  via CAPJPO-EuroPalestine

Olivier Roy : « Le djihadisme est une révolte générationnelle et nihiliste »


LE MONDE | 24.11.2015 à 06h44 • Mis à jour le 26.11.2015 à 12h28

Un dessin affiché à Bordeaux montre un djihadiste demandant : "Tu connais le Coran ?". L'autre lui répondant : "Le quoi ?"

Par Olivier Roy, politologue spécialiste de l’islam

La France en guerre ! Peut-être. Mais contre qui ou contre quoi ? Daech n’envoie pas des Syriens commettre des attentats en France pour dissuader le gouvernement français de le bombarder. Daech puise dans un réservoir de jeunes Français radicalisés qui, quoi qu’il arrive au Moyen-Orient, sont déjà entrés en dissidence et cherchent une cause, un label, un grand récit pour y apposer la signature sanglante de leur révolte personnelle. L’écrasement de Daech ne changera rien à cette révolte.

Le ralliement de ces jeunes à Daech est opportuniste : hier, ils étaient avec Al-Qaida, avant-hier (1995), ils se faisaient sous-traitants du GIA algérien ou pratiquaient, de la Bosnie à l’Afghanistan en passant par la Tchétchénie, leur petit nomadisme du djihad individuel (comme le « gang de Roubaix »). Et demain, ils se battront sous une autre bannière, à moins que la mort en action, l’âge ou la désillusion ne vident leurs rangs comme ce fut le cas de l’ultragauche des années 1970.

Lire aussi : Après les attentats, les intellectuels pensent la riposte

Il n’y a pas de troisième, quatrième ou énième génération de djihadistes. Depuis 1996, nous sommes confrontés à un phénomène très stable : la radicalisation de deux catégories de jeunes Français, à savoir des « deuxième génération » musulmans et des convertis « de souche ».

Le problème essentiel pour la France n’est donc pas le califat du désert syrien, qui s’évaporera tôt ou tard comme un vieux mirage devenu cauchemar, le problème, c’est la révolte de ces jeunes. Et la vraie question est de savoir ce que représentent ces jeunes, s’ils sont l’avant-garde d’une guerre à venir ou au contraire les ratés d’un borborygme de l’Histoire.

Quelques milliers sur plusieurs millions

Deux lectures aujourd’hui dominent la scène et structurent les débats télévisés ou les pages opinions des journaux : en gros, l’explication culturaliste et l’explication tiers-mondiste. La première met en avant la récurrente et lancinante guerre des civilisations : la révolte de jeunes musulmans montre à quel point l’islam ne peut s’intégrer, du moins tant qu’une réforme théologique n’aura pas radié du Coran l’appel au djihad.

La seconde évoque avec constance la souffrance postcoloniale, l’identification des jeunes à la cause palestinienne, leur rejet des interventions occidentales au Moyen-Orient et leur exclusion d’une société française raciste et islamophobe ; bref, la vieille antienne : tant qu’on n’aura pas résolu le conflit israélo-palestinien, nous connaîtrons la révolte.

Mais les deux explications butent sur le même problème : si les causes de la radicalisation étaient structurelles, alors pourquoi ne touche-t-elle qu’une frange minime et très circonscrite de ceux qui peuvent se dire musulmans en France ? Quelques milliers sur plusieurs millions.

Car ces jeunes radicaux sont identifiés ! Tous les terroristes qui sont passés à l’action avaient leur fameuse fiche « S ». Je n’entre pas ici dans la question de la prévention, je remarque simplement que l’information est là et accessible. Alors regardons qui ils sont et essayons d’en tirer des conclusions.

Islamisation de la radicalité

Presque tous les djihadistes français appartiennent à deux catégories très précises : ils sont soit des « deuxième génération », nés ou venus enfants en France, soit des convertis (dont le nombre augmente avec le temps, mais qui constituaient déjà 25 % des radicaux à la fin des années 1990). Ce qui veut dire que, parmi les radicaux, il n’y a guère de « première génération » (même immigré récent), mais surtout pas de « troisième génération ».

Or cette dernière catégorie existe et s’accroît : les immigrés marocains des années 1970 sont grands-pères et on ne trouve pas leurs petits-enfants parmi les terroristes. Et pourquoi des convertis qui n’ont jamais souffert du racisme veulent-ils brusquement venger l’humiliation subie par les musulmans ? Surtout que beaucoup de convertis viennent des campagnes françaises, comme Maxime Hauchard, et ont peu de raisons de s’identifier à une communauté musulmane qui n’a pour eux qu’une existence virtuelle. Bref, ce n’est pas la « révolte de l’islam » ou celle des « musulmans », mais un problème précis concernant deux catégories de jeunes, originaires de l’immigration en majorité, mais aussi Français « de souche ». Il ne s’agit pas de la radicalisation de l’islam, mais de l’islamisation de la radicalité.

Qu’y a-t-il de commun entre les « deuxième génération » et les convertis ? Il s’agit d’abord d’une révolte générationnelle : les deux rompent avec leurs parents, ou plus exactement avec ce que leurs parents représentent en termes de culture et de religion. Les « deuxième génération » n’adhèrent jamais à l’islam de leurs parents, ils ne représentent jamais une tradition qui se révolterait contre l’occidentalisation. Ils sont occidentalisés, ils parlent mieux le français que leurs parents. Tous ont partagé la culture « jeune » de leur génération, ils ont bu de l’alcool, fumé du shit, dragué les filles en boîte de nuit. Une grande partie d’entre eux a fait un passage en prison. Et puis un beau matin, ils se sont (re)convertis, en choisissant l’islam salafiste, c’est-à-dire un islam qui rejette le concept de culture, un islam de la norme qui leur permet de se reconstruire tout seuls. Car ils ne veulent ni de la culture de leurs parents ni d’une culture « occidentale », devenues symboles de leur haine de soi.

La clé de la révolte, c’est d’abord l’absence de transmission d’une religion insérée culturellement. C’est un problème qui ne concerne ni les « première génération », porteurs de l’islam culturel du pays d’origine, mais qui n’ont pas su le transmettre, ni les « troisième génération », qui parlent français avec leurs parents et ont grâce à eux une familiarité avec les modes d’expression de l’islam dans la société française : même si cela peut être conflictuel, c’est « dicible ». Si on trouve beaucoup moins de Turcs que de Maghrébins dans les mouvements radicaux, c’est sans doute que, pour les Turcs, la transition a pu être assurée, car l’Etat turc a pris en charge la transmission en envoyant instituteurs et imams (ce qui pose d’autres problèmes, mais permet d’esquiver l’adhésion au salafisme et à la violence).

Des jeunes en rupture de ban

Les jeunes convertis par définition adhèrent, quant à eux, à la « pure » religion, le compromis culturel ne les intéresse pas (rien à voir avec les générations antérieures qui se convertissaient au soufisme) ; ils retrouvent ici la deuxième génération dans l’adhésion à un « islam de rupture », rupture générationnelle, rupture culturelle, et enfin rupture politique. Bref, rien ne sert de leur offrir un « islam modéré », c’est la radicalité qui les attire par définition. Le salafisme n’est pas seulement une question de prédication financée par l’Arabie saoudite, c’est bien le produit qui convient à des jeunes en rupture de ban.

Du coup, et c’est la grande différence avec les cas de jeunes Palestiniens qui se lancent dans les formes diverses d’intifada, les parents musulmans des radicaux français ne comprennent pas la révolte de leur progéniture. De plus en plus, comme les parents des convertis, ils essaient d’empêcher la radicalisation de leurs enfants : ils appellent la police, ils vont en Turquie pour tenter de les ramener, ils craignent, à juste titre, que les aînés radicalisés n’entraînent les plus jeunes. Bref, loin d’être le symbole d’une radicalisation des populations musulmanes, les djihadistes fontexploser la fracture générationnelle, c’est-à-dire tout simplement la famille.

En rupture avec leur famille, les djihadistes sont aussi en marge des communautés musulmanes : ils n’ont presque jamais un passé de piété et de pratique religieuse, au contraire. Les articles des journalistes se ressemblent étonnamment : après chaque attentat, on va enquêter dans l’entourage du meurtrier, et partout c’est « l’effet surprise : « On ne comprend pas, c’était un gentil garçon (variante : “Un simple petit délinquant”), il ne pratiquait pas, il buvait, il fumait des joints, il fréquentait les filles… Ah oui, c’est vrai, il y a quelques mois il a bizarrement changé, il s’est laissépousser la barbe et a commencé à nous saouler avec la religion. » Pour la version féminine, voir la pléthore d’articles concernant Hasna Aït Boulahcen, « Miss Djihad Frivole ».

Inutile ici d’évoquer la taqiya, ou dissimulation, car une fois born again, les jeunes ne se cachent pas et étalent leur nouvelle conviction sur Facebook. Ils exhibent alors leur nouveau moi tout-puissant, leur volonté de revanche sur une frustration rentrée, leur jouissance de la nouvelle toute-puissance que leur donnent leur volonté de tuer et leur fascination pour leur propre mort. La violence à laquelle ils adhèrent est une violence moderne, ils tuent comme les tueurs de masse le font en Amérique ou Breivik en Norvège, froidement et tranquillement. Nihilisme et orgueil sont ici profondément liés.

Cet individualisme forcené se retrouve dans leur isolement par rapport aux communautés musulmanes. Peu d’entre eux fréquentaient une mosquée. Leurs éventuels imams sont souvent autoproclamés. Leur radicalisation se fait autour d’un imaginaire du héros, de la violence et de la mort, pas de la charia ou de l’utopie. En Syrie, ils ne font que la guerre : aucun ne s’intègre ou ne s’intéresse à la société civile. Et s’ils s’attribuent des esclaves sexuelles ou recrutent de jeunes femmes sur Internet pour en faire des épouses de futurs martyrs, c’est bien qu’ils n’ont aucune intégration sociale dans les sociétés musulmanes qu’ils prétendent défendre. Ils sont plus nihilistes qu’utopistes.

Aucun ne s’intéresse à la théologie

Si certains sont passés par le Tabligh (société de prédication fondamentaliste musulmane), aucun n’a fréquenté les Frères musulmans (Union des organistions islamiques de France), aucun n’a milité dans un mouvement politique, à commencer par les mouvements propalestiniens. Aucun n’a eu de pratiques « communautaires » : assurer des repas de fin de ramadan, prêcher dans les mosquées, dans la rue en faisant du porte-à-porte. Aucun n’a fait de sérieuses études religieuses. Aucun ne s’intéresse à la théologie, ni même à la nature du djihad ou à celle de l’Etat islamique.

Ils se radicalisent autour d’un petit groupe de « copains » qui se sont rencontrés dans un lieu particulier (quartier, prison, club de sport) ; ils recréent une « famille », une fraternité. Il y a un schéma important que personne n’a étudié : la fraternité est souvent biologique. On trouve très régulièrement une paire de « frangins », qui passent à l’action ensemble (les frères Kouachi et Abdeslam, Abdelhamid Abaaoud qui « kidnappe » son petit frère, les frères Clain qui se sont convertis ensemble, sans parler des frères Tsarnaev, auteurs de l’attentat de Boston en avril 2013). Comme si radicaliser la fratrie (sœurs incluses) était un moyen de souligner la dimension générationnelle et la rupture avec les parents.

La cellule s’efforce de créer des liens affectifs entre ses membres : on épouse souvent la sœur de son frère d’armes. Les cellules djihadistes ne ressemblent pas à celles des mouvements radicaux d’inspiration marxiste ou nationaliste (FLN algérien, IRA ou ETA). Fondées sur des liens personnels, elles sont plus imperméables à l’infiltration.

Les terroristes ne sont donc pas l’expression d’une radicalisation de la population musulmane, mais reflètent une révolte générationnelle qui touche une catégorie précise de jeunes.

Pourquoi l’islam ? Pour la deuxième génération, c’est évident : ils reprennent à leur compte une identité que leurs parents ont, à leurs yeux, galvaudée : ils sont « plus musulmans que les musulmans » et en particulier que leurs parents. L’énergie qu’ils mettent à reconvertir leurs parents (en vain) est significative, mais montre à quel point ils sont sur une autre planète (tous les parents ont un récit à faire de ces échanges). Quant aux convertis, ils choisissent l’islam parce qu’il n’y a que ça sur le marché de la révolte radicale. Rejoindre Daech, c’est la certitude de terroriser.

Olivier Roy est professeur à l’Institut universitaire européen de Florence (Italie), où il dirige le Programme méditerranéen. Politologue, spécialiste de l’islam, il est notamment l’auteur de La Sainte Ignorance (Seuil, 2008), En quête de l’Orient perdu (Seuil,‎ 2014) et de La Peur de l’islam (Ed. de l’Aube/Le Monde, 92 pages, 11 euros), recueil de ses principales interventions dans Le Monde du 11 septembre 2001 à janvier 2014.

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/idees/article/2015/11/24/le-djihadisme-une-revolte-generationnelle-et-nihiliste_4815992_3232.html#QXXWCi38tufZMUkw.99

L’affaire Ali Aarrass après les attentats de Paris


Le problème serait la radicalisation. L’intégration ratée des jeunes dans nos valeurs démocratiques. Et s’il s’agissait plutôt du retour violent du boomerang ? Le boomerang des guerres interminables menées ailleurs et qui nous revient ? Oui, je me répète. Je l’ai écrit après chaque attentat qui a frappé l’Europe ces dernières années. Dans « The making of Anders B.Breivik ». Dans « D’Oslo-Utoya à Toulouse-Montauban : l’horreur de la guerre gagne l’Europe ». Dans le chapitre de « Guantanamo chez nous ? », à propos des volontaires pour l’Afghanistan, l’Irak et la Syrie.

Les barbaries commises à Paris ce 13 novembre s’ajoutent à la liste macabre. Pour ces actes, il n’y a aucune justification, ni humaine, ni politique, ni religieuse.

Parfois, seules les larmes peuvent encore parler. Des larmes qui deviennent un acte politique.

Pleurer les victimes des attentats et leurs familles, aussi bien celles des tués que des tueurs. Les victimes de Paris, mais aussi celles de Beyrouth ou de Gaza. Pleurer tous ces milliers d’hommes, de femmes et d’enfants innocents, victimes de drones et de bombes soi-disant chirurgicales. Pleurer ce monde laissé à nos enfants, aussi bien aux jeunes tueurs qu’à leurs jeunes victimes. Ce monde injuste, ce monde d’inégalités criantes et révoltantes, mis à feu et à sang depuis un quart de siècle par des guerres sans fin.

Après chaque attentat, la réaction de nos gouvernants est identique. Augmenter d’un cran la guerre, l’esprit de revanche, la répression, les contrôles, les murs, l’islamophobie, la mise en observation et l’état d’exception pour les communautés d’origine immigrée, stigmatisées comme cinquième colonne.

Jamais la paix. Jamais plus de justice. Jamais la conciliation et le dialogue.

Nous assistons à la chasse à l’homme, 24 heures sur 24, en live sur nos écrans de télévision. A une occupation policière et médiatique de la commune de Molenbeek, taxée dorénavant « commune terroriste » dans le monde entier. Jan Jambon, le ministre de l’Intérieur belge, déclare qu’il va « personnellement nettoyer cette commune ». Dans ce climat, Eric Zemmour peut ajouter tranquillement sur RTL que « la France devait bombarder Molenbeek ».

Et puis, il y aura les victimes collatérales de ce choc médiatique mondial. Les réfugiés, à qui on refusera l’accès. Les détenus, victimes innocentes des frappes antiterroristes dans des pays partout dans le monde, à qui on refuse une libération, un traitement humain ou un procès équitable.

Une des victimes du terrorisme d’État s’appelle Ali Aarrass, dont la presse marocaine rappelle déjà qu’il est « le libraire du quartier bruxellois de Molenbeek ». Qu’Ali Aarrass est aussi catastrophé que nous, qu’il a toujours condamné fermement tout attentat, d’où qu’il vienne, qu’il soit perpétré à Casablanca, à Madrid, à Bruxelles ou à Paris contre des hommes, femmes et enfants innocents, n’a pas d’importance. L’opération des autorités marocaines pour lier sa cause aux attentats terroristes est déjà en cours. Avec le soutien de certains politiciens belges.

Ali Aarrass, un homme innocent et torturé : un rappel des faits

Des membres de la Brigade nationale de la Police judiciaire (BNPJ) ont torturé Ali Aarrass pendant les 10 jours de sa détention en garde à vue, en décembre 2010, c’est un fait établi et confirmé. C’est en effet à ce moment-là, et à ce moment seulement, que l’homme qui clame son innocence depuis le premier jour de son arrestation, qui a été innocenté en 2009 par Baltazar Garzon, le juge antiterroriste le plus sévère de l’Europe, a craqué et a paraphé l’acte d’accusation de la police. Ce qui va servir comme unique preuve pendant tout le procès Ali Aarrass.

Pour Human Rights Watch (HRW), il s’agit là d’une méthode systématique que l’organisation a dénoncée en 2013 dans un rapport de 137 pages sous le titre éloquent : « Tu signes ici, c’est tout : Procès injustes au Maroc fondés sur des aveux à la police ». Human Rights Watch est arrivé à cette conclusion après son analyse de « six affaires politiquement sensibles, jugées entre 2008 et 2013 ». HRW y dénonce le fait que les 84 personnes inculpées dans ces six affaires ont été condamnées sur base des aveux « extorqués sous la torture ou par d’autres méthodes illégales » ou sur base de « témoignages, sans que les témoins aient dû témoigner devant le tribunal ».

Si ce rapport sur les méthodes « antiterroristes » marocaines ne suffit pas, prenez n’importe quel document sur Guantanamo. Vous y verrez que le Maroc a servi de base de transfert et de torture de détenus, sur la route de l’Afghanistan ou du Pakistan vers Guantanamo.

Les faits de torture d’Ali Aarrass ont été confirmés tout d’abord par Juan Mendez, rapporteur de l’ONU sur la torture, dans son rapport sur Ali Aarrass en septembre 2012. Ensuite, en septembre 2013, par le Comité de l’ONU contre la détention arbitraire, qui demandait sa libération immédiate. En mai 2014, un autre Comité de l’ONU, le Comité contre la torture, a condamné la Maroc pour avoir violé la règle absolue de l’interdiction de la torture, pour ne pas avoir mené une enquête sérieuse sur sa torture, et pour avoir condamné Ali Aarrass sur base de preuves tronquées. Le Comité a exigé une enquête impartiale et approfondie, incluant un examen médical conforme aux standards internationaux.

En août 2014, le Comité des droits de l’homme des Nations unies condamne l’Espagne pour avoir extradé Ali Aarrass au Maroc alors qu’il existait un risque sérieux de torture, comme le même comité l’avait signalé en extrême urgence quatre ans auparavant. Le Comité impose à l’Espagne d’offrir une compensation adéquate à Ali Aarrass pour les souffrances encourues et d’assurer un suivi efficace quant au traitement d’Ali Aarrass.

En février 2014, puis en appel en septembre 2014, la Belgique est condamnée par deux Cours de justice belges à « requérir de l’État du Maroc de permettre aux autorités consulaires au Maroc de rendre hebdomadairement visite à Ali Aarrass pendant une période de six mois », et à payer « une astreinte de 100 euros par jour de retard si elle n’adresse pas cette demande dans le mois de la signification de l’arrêt », si elle ne réagit pas à l’urgence signalée par la Cour de Bruxelles. Pour la Cour, « des indications sérieuses tendent à démontrer que l’intimé (Ali Aarrass) a subi des traitements inhumains et dégradants dans les prisons marocaines afin de lui arracher des aveux. » La Cour critique « le silence persistant conservé par les autorités marocaines aux demandes d’information », « la manière dont elles tendent à minimiser les plaintes de l’intimé ». Pour la Cour, il est clair qu’ « Ali Aarrass subit encore à ce jour des atteintes graves à son intégrité physique et à son intégrité morale.. »

En mai 2014, Ali Aarrass devient une des cinq personnes emblématiques de la campagne mondiale contre la torture d’Amnesty international. En octobre 2015, le Comité Free Ali, la Ligue des Droits de l’Homme et le MRAX rendent publique une video d’Ali Aarrass faite à la prison de Salé II. La vidéo a été réalisée suite aux maltraitances qu’Ali a subies après son témoignage à Juan Mendez en 2012. Elle constitue une preuve – cette fois visible -, qui s’ajoute au dossier accablant sur ses tortures.

Le silence assourdissant du Maroc

Comme le constate la Cour de Bruxelles, le silence des autorités marocaines a été leur principale réponse. Silence quant à la demande, datant de 2012, de recevoir un oui ou un non pour un procès en cassation. A la demande, datant de septembre 2014, d’obtenir la permission d’une visite consulaire belge à Ali Aarrass. A la demande de faire un examen sur la torture d’Ali Aarrass conforme aux règles établies par le Protocol d’Istanbul. A la demande des Comités onusiens pour la mise en liberté immédiate d’Ali Aarrass.

Si les autorités marocaines ne donnent aucune des réponses qu’on attend d’elles, elles se lancent par contre dans des articles incendiaires dans la presse du régime, aidées par des rédacteurs complices. Par la voie de la MAP (Maghreb arabe presse), ou en publiant sur les sites de 360M, Opinion et autres. Les tortionnaires – qui portent la responsabilité du drame Ali Aarrass pour lequel ils devront rendre des comptes tôt ou tard -, s’y déchaînent tout en aggravant leur cas.

Guilty by association – coupable par association : Ali Aarrass et Charlie Hebdo

J’ai assisté à toutes les audiences du procès d’Ali Aarrass, aussi bien en première instance qu’en appel. À aucun moment je n’ai vu l’accusation apporter une seule preuve matérielle de son accusation. Ni entendu un seul témoin venir témoigner pour ou contre Ali. Ni assisté à une confrontation avec ceux qui, selon l’accusation, l’auraient accusé de faire partie d’un complot terroriste.

Toutes ces demandes de la défense ont été rejetées. La seule et unique « preuve » présentée au tribunal étant l’accusation de la police, paraphée par Ali Aarrass, rédigée en arabe, langue qu’Ali Aarrass ne maîtrise pas. Les tortionnaires savent que la base de condamnation d’Ali Aarrass est à ce point inexistante qu’il ne leur reste que le déni systématique et son association à des affaires terroristes qui font trembler l’Europe.

Ainsi, le 24 janvier 2015, après les attentats à Paris contre Charlie Hebdo, un certain Abdelkader El-Aine publie un article dans le 360M sous le titre : « Attentats de Paris : la piste des réseaux d’Ali Aarrass ». Avec comme sous-titre : « Les armes ayant servi aux attentats de Paris pourraient avoir été fournies par des réseaux proches d’Ali Aarrass, détenu au Maroc depuis 2010 ». « Pourraient avoir été fournies »… Preuve apportée par ce journaliste du Mahzen ? Aucune. Il lui suffit de suggérer des liens. Pour faire taire les critiques et les condamnations, il lui suffit de semer la peur et le doute en liant Ali Aarrass aux attaques contre Charlie Hebdo, un magazine dont Ali Aarrass n’a probablement jamais entendu parler dans sa cellule marocaine. Voyez-vous, écrit le journaliste, comme certaines armes utilisées par les auteurs des attentats contre Charlie Hebo proviendraient de la Belgique, le lien avec l’affaire du Belge Ali Aarrass n’est-il pas évident ? Puisque lui aussi est accusé d’être le responsable logistique d’un trafic d’armes ? Ce que ce journaliste ne réalise pas, c’est qu’en nous proposant sa conception délirante de justice et de droit, il met à nu l’inexistence d’un état de droit marocain.

Guilty by association – coupable par association : Ali Aarrass et ISIS

Ce qui est particulièrement inquiétant, c’est que Didier Reynders, le ministre belge des Affaires étrangères, se prête au même jeu honteux que le Mahzen marocain. Ainsi, dans l’émission de la RTBF (« Jeudi en Prime », 5 novembre 2015), pour se justifier de sa non-intervention pour un concitoyen torturé au Maroc, Reynders appelle à la prudence et s’oppose à la demande de libération en suggérant un lien entre Ali Aarrass et l’Etat islamique en Syrie. Cela n’a pas échappé au MAP et au 360M qui ont sauté sur cette occasion dans un article publié le jour même des attentats à Paris sous le titre : « Le cas Ali Aarrass : halte aux surenchères politiques ! ». En voici un large extrait : « Côté belge, une récente réaction médiatique inédite du ministre des Affaires étrangères Didier Reynders, visiblement lassé d’être interpellé pour une affaire qui prend son cours normal par la justice marocaine et les autorités compétentes, est venue tirer les choses au clair. Au journaliste qui l’interrogeait sur le sujet il a répondu : « J’ai entendu des abominations (…). Quand on ne connaît pas le dossier, il ne faut pas s’exprimer. C’est un dossier lié au terrorisme (…). Dans le cadre de mes responsabilités, j’ai interrogé les services de renseignements belges qui me disent que depuis le début des années 2000, il est suivi pour ce genre de faits ».

L’article continue : « Et Reynders de souligner que s’il y a un doute à ce sujet, il y a des procédures au Maroc. Dans le climat que nous vivons, a encore dit Reynders, je viens de réunir à Bruxelles, la coalition de lutte en Irak et en Syrie contre le terrorisme et le djihadisme, il faut être prudent. Pour lui, on peut demander des conditions de traitement correctes, à mettre fin à une grève de la faim pour réintégrer la prison dans de bonnes conditions, mais dire qu’il faut le libérer, je n’irais pas jusque-là. Ce sont des propos d’autant plus sages et circonspects que la justice marocaine est plus que jamais souveraine. Le ministre belge a également confirmé qu’Ali Aarrass bénéficie de ses droits aux visites, notamment de membres de sa famille, du CNDH et des services consulaires belges. Ceux qui avaient suivi les péripéties du procès du réseau Belliraj se souviennent bien d’Ali Aarrass, le libraire du quartier bruxellois Molenbeek ». Fin de citation.

Reynders, qui a toujours affirmé que le dossier Ali Aarrass était une affaire exclusivement marocaine, qui ne concernait en rien la Belgique, lance une véritable bombe. Pour suggérer la culpabilité d’Ali Aarrass. Reynders déclare à la télévision nationale, déclaration reprise par la presse marocaine : « Les services secrets belges suivent Ali Aarrass pour des affaires de terrorisme depuis 2000 » ! Fait, jusqu’à présent inconnu de la défense. Fait inconnu de son prédécesseur Van Ackere, de De Clercq ou Turtelboom, les ministres de la Justice belge pourtant maintes fois sollicités dans ce dossier. Fait jamais mentionné depuis le début du dossier en 2008. Cette affirmation mérite une interpellation parlementaire.

Trois remarques à ce propos. D’abord, l’information est invérifiable, puisqu’il s’agit sans doute d’informations secrètes, dont on a l’habitude dans les dossiers antiterroristes. Deux. Reynders ne mentionne pas le résultat de ce « suivi ». Ali Aarrass étant toujours en possession d’un casier judiciaire vierge, quel en a été le résultat ? Trois. Reynders est-il en train de dire que les services secrets belges étaient directement impliqués dans l’arrestation d’Ali Aarrass ? Dans ce cas, tout ce dossier prendrait un autre tournant, mettant à mal toutes les déclarations de non-ingérence de la Belgique dans ce dossier.

Pour suggérer la culpabilité d’Ali Aarrass, Reynders parle de la réunion de la coalition contre l’État islamique et Daesch en Syrie et en Irak, toutefois sans donner aucune information ou preuve sur l’implication d’Ali. Un procédé pervers à la marocaine où on voit que certains politiciens ne reculent devant rien quand ils sont, comme Reynders, acculés à la défensive. Quant à « la prudence » à laquelle appelle Reynders, ce sont plutôt le Maroc et la Belgique qui auraient intérêt à l’être. Au procès des recruteurs de jeunes pour la Syrie actuellement en cours à Bruxelles, le nom d’un informateur/infiltrant de nationalité marocaine, disposant d’une carte de presse marocaine, travaillant pour les services secrets belges et espagnols, vient d’être cité comme étant un des principaux recruteurs de jeunes envoyés au combat en Syrie. Une affaire à suivre.

Après le 13 novembre : Ali Aarrass, le Molenbeekois ?

Molenbeek après les attentats de Paris du 13-11-15

Plus généralement, que peut-on encore attendre des autorités marocaines et belges qui, face aux piles de rapports nationaux et internationaux condamnant la Maroc dans l’affaire Ali Aarrass, continuent à réfuter l’irréfutable ?

Après les attentats du 13 novembre à Paris, nous pouvons nous attendre avec certitude à de nouveaux articles du même genre. Cette fois liant Ali Aarrass à Molenbeek où il a été libraire. Le climat actuel s’y prête. Dans la répression qui s’abat en France et à Bruxelles, on ne parle plus d’individus. On met toutes les « affaires » d’aujourd’hui et du passé dans le même sac terroriste, sans distinction, sans contexte, sans histoire, sans se soucier de l’innocence ou de la culpabilité. Aujourd’hui, nous assistons à la stigmatisation de toute une commune, Molenbeek, une des plus pauvres de Belgique, peuplée d’une communauté issue majoritairement de l’immigration marocaine, comme étant le nid des terroristes.

La piste est très glissante et dangereuse. Non seulement pour la cause d’Ali Aarrass et celle de tous les autres détenus politiques au Maroc. Mais, de plus en plus, pour une communauté tout entière. Une situation qui rappelle l’internement de la population catholique en 1971 pendant la guerre contre les Britanniques en Irlande du Nord. Ou l’internement des Américains d’origine japonaise pendant la deuxième guerre mondiale. Jusqu’où ira-t-on ? Ce qui est certain, c’est qu’à partir de 2016 la police marocaine apparaîtra dans les rues de Molenbeek. Ce qui est certain, c’est que tous les habitants de Molenbeek devront dorénavant faire attention. Non seulement en Belgique, mais surtout au Maroc. Parce que, pour le Mahzen et les tortionnaires de la BNPJ, ils viennent d’une commune qui héberge des terroristes. Et au Maroc, vous l’avez compris, ça suffira comme preuve.

Mais la criminalisation d’une commune et d’une communauté entière aura aussi comme conséquence que plus de personnes se joindront à la défense d’Ali Aarrass. « Ali Aarrass est un héros », a dit le député bruxellois socialiste Jamal Ikazban à la soirée d’Amnesty international à l’ULB à Bruxelles.

Oui, Ali Aarrass deviendra de plus en plus le symbole de la lutte pour les droits égaux des citoyens de seconde zone dans ce pays. Il deviendra le symbole de la lutte contre l’étoile jaune des temps modernes : contre l’étiquette de terroriste collée injustement à ces milliers de familles, hommes, femmes et enfants, vivant à Molenbeek et ailleurs.

Luk Vervaet

Source :Site de Luk Vervaet

« Avec nous, ou avec les terroristes » : les éditorialistes-faucons sont de retour


par Colin Brunel, Vendredi 20 Novembre 2015

Les voix dissidentes sont-elles encore audibles ? Question que l’on peut légitimement se poser au regard de l’assaut mené par certains éditorialistes et chroniqueurs, depuis les attentats de vendredi soir, contre celles et ceux qui n’adhèrent pas pleinement à la rhétorique de « l’union nationale ».

Au-delà de l’évidente condamnation de ces actes ignobles et de l’expression de la solidarité avec les victimes et leurs proches, certaines organisations et certains individus ont tenté de faire entendre une voix discordante, refusant de s’identifier de manière acritique à la politique française, qu’elle soit étrangère ou intérieure.

Ces voix discordantes ont-elles raison ? Là n’est pas la question. Il s’agit plutôt de savoir si elles ont le droit de s’exprimer dans l’espace public et, singulièrement, dans l’espace médiatique. Nous estimons que oui, car rien ne saurait justifier l’interruption du débat démocratique, a fortiori dans un moment où une population sous le choc a envie, et besoin, de réfléchir et de comprendre.

Or de toute évidence, certains considèrent qu’il est urgent de faire taire ces voix dissonantes. Mais comme ils ne peuvent aller jusqu’à demander qu’on les interdise de s’exprimer, ils ont choisi de les attaquer de front, en maniant caricatures, amalgames, voire mensonges, afin de les délégitimer.

« Crétins »

Cela a commencé dans la nuit du 13 au 14 novembre, avec un éditorial signé Joseph Macé-Scaron, publié sur le site de Marianne avant d’être repris (et parfois reformulé) dans la version papier du magazine. Extrait :

Et l’on voit déjà les cortèges des crétins des deux bords d’extrême gauche et d’extrême droite s’avancer vers nous. « Ce sont vos guerres, ce sont nos morts » clament les premiers. Comme si la lutte contre les fous de Daesh et ses métastases en Afrique étaient une affaire de guerre coloniale.Décidemment (sic), jusqu’au bout, ils n’auront rien compris.

Au-delà du classique amalgame entre les-extrêmes-qui-se-touchent, on ne pourra manquer de relever la finesse argumentative du directeur de la rédaction de Marianne (« crétins », « rien compris »), plagiaire avéré qui s’autorise, du haut de sa superbe, à jeter le discrédit sur ceux dont il ne partage pas l’avis.

Quelques heures plus tard, toujours sur le site de Marianne, c’est Thibaut Pézerat qui prend la relève, dans un article [1], entendant dénoncer « les commentaires politiques les plus obscènes » : « D’un côté du front, les appels au calme, à l’union nationale, les messages de solidarité. De l’autre, ceux qui soufflent sur les braises encore chaudes, éparpillées ça et là à Paris, à Saint-Denis ».

Et le journaliste, à l’instar de son patron, d’amalgamer sans gêne « extrême-droite » et « extrême-gauche », et de regrouper sous le même label (« vautours ») un Philippe de Villiers parlant de la « mosquéisation de la France » (sic) un Lionnel Luca évoquant « un pays en voie de libanisation »et les positions de Lutte Ouvrière (LO) et du Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA).

Ces deux organisations ont certes publié, après les attentats, des communiqués de presse [2] dans lesquels elles établissent un lien entre les interventions militaires françaises au Moyen-Orient et les attentats de Paris, exprimant leur refus de joindre leurs voix au concert de « l’union nationale », tout en condamnant fermement les attentats.

Mais Thibaut Pézerat n’a pas peur du ridicule, puisqu’il s’en prend à la« complaisance de l’extrême-gauche à l’égard de l’horreur islamiste  » tout en citant un communiqué du NPA qui dénonce la « barbarie abjecte en plein Paris » [3]. On ne peut que conseiller au journaliste d’ouvrir un dictionnaire et de se renseigner sur le sens des mots « barbarie », « abjecte », et « complaisance ». Cela lui évitera peut-être, à l’avenir, les calomnies [4].

Toujours dans Marianne, Jack Dion caricature une nouvelle fois les propos de ce qu’il nomme « la brigade islamo-gauchiste » [5]. D’après sa lecture, pour « eux » (le NPA, « des associations, des syndicats et des partis de gauche », Julien Salingue…), « la France et les djihadistes sont ainsi renvoyés dos à dos, l’une étant jugée aussi responsable du bain de sang que les seconds. »Et son raisonnement va même plus loin : « cette sphère islamo-gauchiste (…) se refuse à toute condamnation explicite du djihadisme et (…) assimile toute condamnation de l’intégrisme à une forme de haine à l’égard des musulmans. »Pourtant, si l’on excepte un extrait tronqué du communiqué officiel du NPA, Jack Dion ne se base sur rien d’autre que quelques idées reçues pour appuyer son analyse.

« Ils excusent les tueurs »

 

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Colin Brunel

BAUDOUIN LOOS


loos

Terriblement prémonitoire… Interview publiée dans Le Soir le 9 janvier dernier, après les attentats de Charlie-Hebdo et du supermarché cacher:

«Ce qui s’est passé à Paris n’est rien à côté de ce qui nous attend»

«Le pire est devant nous!» Celui qui nous parle des jeunes Bruxellois attirés par les sirènes djihadistes sait de quoi il parle. Depuis plus de quinze ans, il arpente les trottoirs des communes de la capitale, comme travailleur social. Les quartiers dits «difficiles», il connaît. Pour préserver ce travail, il nous demande de conserver l’anonymat. On l’appellera donc par exemple «Samir».

Pour cet homme de terrain, «beaucoup de responsables politiques ne sont pas en phase avec la réalité». Une réalité qu’il décrit d’une manière crue. «Je ne parle pas de la première ou de la seconde génération d’immigrés. Mais de ceux qui sont jeunes maintenant. Beaucoup dans les quartiers portent les cicatrices de l’échec scolaire et des discriminations. Ils ont une double fragilité, la première nourrissant la seconde: une fragilité socio-économique et une fragilité identitaire. Ce qui les laisse démunis face à certaines dynamiques comme celles qu’ils voient sur internet à propos du Proche et Moyen-Orient. En outre, sur Facebook, ce que racontent et montrent leurs amis partis faire le djihad est parfois loin des images horribles qu’on imagine, mais ce sont des villas, des voitures, des femmes.»

Le cri d’alarme de Samir se veut strident. «Tant qu’on ne fixera pas rapidement des objectifs de lutte efficace contre l’échec scolaire, la pauvreté, pour l’égalité des chances, le respect des différences et la formation, on fera face à des conséquences toujours plus effrayantes. Certains n’ont pas subi d’échecs scolaires, disposent de diplômes en bonne et due forme, mais ils ne trouvent pas d’emploi parce qu’ils s’appellent Mohamed ou Abdallah.»

Mais les frustrations prennent aussi racines ailleurs que dans leur pays natal. «Ils ne sont pas fous, comme on le dit ici ou là. Ils sont dans une logique de guerre, et ils ne répondent pas au cliché de ces jeunes qui mélangeraient tout: ils connaissent très bien les enjeux en Europe comme au Proche-Orient. Ils vous parlent des injustices faites aux Palestiniens, de l’invasion de l’Irak, des morts en Syrie, mais aussi de l’islamophobie qui règne en Europe, deux poids deux mesures selon que vous vous appeliez Dieudonné, interdit de spectacle, ou Zemmour, héros des plateaux télévisés.»

Samir est intarissable. Il veut encore nous citer un exemple: «Je discutais hier avec des jeunes, l’un d’entre eux, avec un diplôme de comptable, doit faire la plonge dans un restaurant de Jette pour se nourrir, il dit y être traité comme un animal. On parlait de Charlie-Hebdo et un autre m’a dit: « Ouais, tout le monde est indigné ici et quand des centaines d’enfants meurent à Gaza sous les bombes israéliennes, on n’entend pas de réactions ». Ces gars, avec un flingue, pourraient un jour péter les plombs!».

Pour autant, ils ne sont pas tous prêts à se saisir d’une Kalachnikov. «Non, bien sûr. Mais il faut agir. On dit que le gouvernement s’apprête à durcir la répression contre les djihadistes belges qui reviennent au pays: se concentrer sur la répression, c’est ignorer que le travail doit commencer en amont sur le terrain social, alors qu’il y a si peu de structures et de moyens humains disponibles pour résoudre ces problèmes dans nos communes. Il y a un manque d’intérêt des autorités envers cette jeunesse qui décroche, désœuvrée, qui vit dans sa chair les injustices locales et celles du Proche-Orient. Je vous le dis, bien que je sois pourtant d’un naturel optimiste: ce qui s’est passé hier à Paris n’est rien à côté de ce qui nous attend!»

source

BAUDOUIN LOOS

Interview supprimée de François Burgat sur RFI.


François Burgat sur facebook

« Ca donnait quelque chose comme ça puisque l’interview suivante m’a été commandé par quelqu’un à qui l’intervention de RFI avait beaucoup plu émoticône smile :Comment analysez-vous les réactions des autorités et des responsables politiques à ces attaques, notamment les intonations très martiales du Président Hollande?
J’ai entendu au lendemain des attaques beaucoup de compassion émotionnelle, à laquelle on ne peut bien évidemment que s’associer. Elle précédait, en provenance de tous les camps, d’indécentes tentatives, plus ou moins explicites, de récupération politicienne.

S’agissant en revanche de la réflexion, essentielle, sur les causes, la classe politique toute entière est demeurée sur un parfait registre de déni ! On a entendu beaucoup de clichés sur la barbarie, indéniable, des bombes de l’Autre, mais très peu d’allusions aux performances ou même seulement à l’existence de celles que nous lançons par centaines en Irak ou en Syrie ou, par aillés interposés, ailleurs dans la région. En guise d’agenda, au terme de 14 années de “guerre contre le terrorisme” nous avons beaucoup pratiqué enfin la méthode Couet. Car “la fermeté inébranlable”, le “renforcement de tous les dispositifs” et “la mobilisation au plus haut niveau des possibilités “ que nous promet pour la nième fois le chef de l’Etat risquent bien évidemment de ne pas suffir.

La crise qui a fabriqué les extrémistes de Daech est complexe mais elle est avant tout politique. Et nous y avons une part évidente de responsabilité. Nous avons prononcé beaucoup de belles paroles au bénéfice de l’opposition syrienne mais nous ne nous sommes jamais décidés à lui apporter le soutien effectif dont elle avait cruellement besoin pour compenser l’ampleur de l’ingérence russe et iranienne. Lorsque enfin, en aout 2014, nous nous sommes brutalement décidés à agir, nous avons pris le parti de ne frapper…que Daech. Et de laisser ainsi Bachar Al-Assad poursuivre, à une toute autre échelle, son œuvre de mort. Paris a explicité de ce fait un véritable changement de camp. Entre les deux principaux acteurs militaires du drame, nous avons établi une hiérarchie de la dangerosité bien plus idéologique que réaliste. Sur toile de fond électoraliste, ce n’est pas la capacité de nuisance respective de chacun des protagonistes que nous avons prise en compte mais seulement le vocabulaire « islamique » de l’un des deux, qui a manifestement déterminé un choix, crucial, qui s’avère aujourd’hui, pour une écrasante majorité des Syriens, comme pour nous mêmes, si parfaitement contre productif.

Lettre à François Hollande (traduction intégrale)


L’historien et écrivain flamand David Van Reybrouck publie ce dimanche sur le site de la VRT (deredactie.be) une lettre ouverte adressée au Président français François Hollande. Il estime que la terminologie « d’acte de guerre » utilisée par le président de la République dans son discours de samedi est particulièrement imprudente.

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Monsieur le Président,
Le choix extraordinairement irréfléchi de la terminologie que vous avez utilisée dans votre discours du samedi après-midi, où vous répétiez qu’il s’agissait d’un « crime de guerre » perpétré par « une armée terroriste » m’a interpellé. Vous avez dit littéralement :
« Ce qui s’est produit hier à Paris et à Saint-Denis près du Stade de France, est un acte de guerre, et face à la guerre, le pays doit prendre les décisions appropriées. C’est un acte de guerre qui a été commis par une armée terroriste, Daesh, une armée de terroristes, contre la France, contre les valeurs que nous défendons partout dans le monde, contre ce que nous sommes, un pays libre qui parle à l’ensemble de la planète. C’est un acte de guerre qui a été préparé, organisé, planifié de l’extérieur et avec des complicités intérieures que l’enquête fera découvrir. C’est un acte de barbarie absolue. »
Si je souscris pleinement à la dernière phrase, force est de constater que le reste de votre discours est la répétition angoissante et presque mot à mot de celui que Bush a tenu devant le Congrès américain peu après les attentats du 11 septembre : « Des ennemis de la liberté ont commis un acte de guerre contre notre pays. »
Les conséquences de ces paroles historiques sont connues. Un chef d’État qui qualifie un événement d’acte de guerre se doit d’y réagir, et de rendre coup pour coup. Cela a conduit Bush à l’invasion de l’Afghanistan, ce qui était encore admissible parce que le régime avait offert asile à Al Qaeda – même l’ONU avait approuvé. A suivi alors l’invasion totalement démente de l’Irak, sans mandat de l’ONU, pour la seule raison que les Etats-Unis soupçonnaient que ce pays détenait des armes de destruction massive. À tort, s’est-il avéré, mais cette invasion a conduit à l’entière déstabilisation de la région, qui se prolonge jusqu’à aujourd’hui. Le départ des troupes américaines en 2011 a laissé le pays dans une vacance du pouvoir. Et c’est peu après, lorsque dans le sillage du Printemps arabe une guerre civile a éclaté dans le pays voisin, que l’on a pu constater à quel point l’invasion militaire américaine avait été pernicieuse. Dans le nord-ouest de l’Irak déraciné et l’est de la Syrie déchirée, entre l’armée gouvernementale et la Free Syrian Army, assez d’espace s’était manifestement créé pour que se lève un troisième grand acteur : Daesh.

 

Bref, sans l’invasion idiote de Bush en Irak, il n’y aurait jamais été question de Daesh. C’est par millions que nous avons manifesté contre cette guerre en 2003, moi aussi, la désapprobation était universelle. Et nous avions raison. Cela, pas parce que nous étions capables de prédire l’avenir, nous n’étions pas clairvoyants à ce point. Mais nous en sommes pleinement conscients aujourd’hui : ce qui s’est passé dans la nuit du vendredi à Paris est une conséquence indirecte de la rhétorique de guerre que votre collègue Bush a employée en septembre 2001.
Et pourtant, que faites-vous ? Comment réagissez-vous moins de 24 heures après les attentats ? En employant la même terminologie que votre homologue américain de l’époque ! Et sur le même ton, bonté divine !
Vous êtes tombé dans le panneau, et vous l’avez fait les yeux grands ouverts. Vous êtes tombé dans le panneau, Monsieur le Président, parce que vous sentez l’haleine chaude de faucons comme Nicolas Sarkozy et Marine Le Pen vous brûler la nuque. Et vous avez depuis si longtemps la réputation d’être un faible. Vous êtes tombé dans le panneau. Des élections se préparent en France, elles auront lieu les 6 et 13 décembre, ce ne sont que des élections régionales, mais après ces attentats, elles seront placées sous le signe de la sécurité nationale, à n’en point douter. Vous êtes tombé dans le panneau à pieds joints, parce que vous avez fait mot pour mot ce que les terroristes espéraient de vous : une déclaration de guerre. Vous avez accepté leur invitation au djihad avec enthousiasme. Mais cette réponse, que vous avez voulue ferme, fait courir le risque monstrueux d’accélérer encore la spirale de la violence. Je ne la trouve pas judicieuse.
Vous parlez d’une « armée terroriste ». Pour commencer, rien de tel n’existe. C’est une contradictio in terminis. Une « armée terroriste », c’est un peu comme pratiquer un régime boulimique. Des pays et des groupes peuvent avoir des armées ; s’ils ne parviennent pas à en former, ils peuvent opter pour le terrorisme, c’est-à-dire pour des actions ponctuelles dont l’impact psychologue est maximal au lieu d’un déploiement structurel de forces militaires avec des ambitions géopolitiques.
Mais une armée, dites-vous ? Soyons clairs : jusqu’ici, nous ignorons si les auteurs des faits sont des combattants syriens revenus ou envoyés. Nous ne savons pas si les attentats ont été tramés dans le califat ou dans les banlieues et « quartiers ». Et bien que certains indices laissent supposer qu’il s’agit d’un plan global émanant de la Syrie (la quasi-simultanéité de l’attentat-suicide au Liban et de l’attaque éventuelle d’un avion russe), force est de constater que le communiqué de Daesh est venu bien tard, et qu’il ne contient pas d’autres éléments que ceux qui circulaient déjà sur internet. Ne serait-il pas question de coordination ou de récupération ?
Pour autant que l’on sache, il pourrait s’agir d’individus incontrôlés, sans doute pour la plupart des citoyens français revenus de Syrie : ils y ont appris à manier des armes et des explosifs, s’y sont immergés dans une idéologie totalitaire, cryptothéologique et s’y sont familiarisés aux opérations militaires. Ils sont devenus des monstres, tous tant qu’ils sont, mais ils ne sont pas une armée.
Le communiqué de Daesh glorifiait les « lieux soigneusement choisis » des attentats, vos propres services soulignaient le professionnalisme de leurs auteurs : sur ce point, remarquons que vous parlez la même langue. Mais qu’en est-il, en réalité ? Les trois hommes qui se sont rendus au Stade de France où vous assistiez à un match amical de football contre l’Allemagne semblent plutôt être des amateurs. Ils voulaient sans doute pénétrer dans l’enceinte pour commettre un attentat contre vous, c’est fort possible. Mais celui qui se fait sauter à proximité d’un McDonald et n’entraîne qu’une victime dans la mort est un bien piètre terroriste. Qui ne fait que quatre morts avec trois attentats-suicides, alors qu’un peu plus tard une masse humaine de 80 000 personnes sort de l’enceinte, est un bon à rien. Qui veut décimer le public d’une salle avec quatre complices, mais ne bloque même pas la porte de sortie n’est pas un génie de la stratégie. Qui s’embarque dans une voiture et mitraille des citoyens innocents et sans armes attablés aux terrasses, n’est pas un militaire formé à la tactique, mais un lâche, un enfoiré, un individu totalement dévoyé qui a lié son sort à d’autres individus du même acabit. Une meute de loups solitaires, ça existe aussi.
Votre analyse d’une « armée terroriste » n’est pas probante. Le terme que vous avez employé, « acte de guerre » est extraordinairement tendancieux, même si cette rhétorique belliqueuse a été reprise sans honte aucune par Mark Rutte aux Pays-Bas et Jan Jambon en Belgique. Vos tentatives de calmer la nation menacent la sécurité du monde. Votre recours à un vocabulaire énergique ne signale que la faiblesse.
Il existe d’autres formes de fermeté que celle de la langue de la guerre. Immédiatement après les attentats en Norvège, le premier Stoltenberg a plaidé sans détours pour « plus de démocratie, plus d’ouverture, plus de participation ». Votre discours fait référence à la liberté. Il aurait aussi pu parler des deux autres valeurs de la République française : l’égalité et la fraternité. Il me semble que nous en avons plus besoin en ce moment que de votre douteuse rhétorique de guerre.
Traduction française réalisée par Monique Nagielkopf

Solidarité avec Molenbeek


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Nous sommes dimanche 15 novembre, je dois rentrer mon article pour Points critiques, le mensuel de l’UPJB,. Mais comment écrire sur quelque sujet que ce soit aujourd’hui sans être hanté par les victimes (129 morts et plus de 300 blessés dont certains pourraient ne pas survivre) de l’atroce massacre perpétré à Paris deux jours plutôt par des fous d’on ne sait quel Dieu ? Hanté et aussi effrayé par les conséquences que ce massacre pourrait avoir sur nos sociétés.

Première conséquence : la découverte sur les lieux d’un passeport syrien enregistré en Grèce au nom d’un candidat à l’asile. Voilà qui va apporter de l’eau au moulin de l’extrême droite qui avait «prédit» l’arrivée de «dizaines de milliers» de djihadistes» sur le territoire français, une extrême droite qui sera suivie par tous ceux qui sont opposés à l’accueil des demandeurs d’asile. Dorénavant, tout candidat à l’asile sera soupçonné d’être un terroriste en puissance. En France, mais aussi chez nous et dans toute l’Europe. Voilà qui va sensiblement compliquer la tâche des mouvements de solidarité.

Seconde conséquence : Molenbeek à nouveau dans l’œil du cyclone. On y a en effet procédé à l’interpellation de plusieurs personnes qui pourraient être liées au massacre de Paris. Et, pas rassurant pour un sou, notre ministre de l’Intérieur, Jan Jambon, s’est empressé de déclarer qu’il allait s’«occuper personnellement de Molenbeek» ! Généralement, lorsque quelqu’un dit qu’il va s’occuper personnellement de telle ou telle question, ça annonce la castagne. Désormais, tout Molenbeekois un tant soit peu basané sera considéré comme étant susceptible de fomenter un attentat. Pas de quoi favoriser le vivre ensemble. Comme le disait une femme interviewée par la RTBF, «nous sommes les victimes collatérales» des événements de Paris.

Et de fait, Le samedi 14, nous étions en compagnie d’Éléonore et d’Eitan Bronstein, deux militants invités par l’UPJB qui venaient faire entendre une autre voix israélienne au Centre culturel maritime de Molenbeek. Il devait y avoir du monde, mais il n’y en avait que fort peu parce que la radio annonçait déjà des interpellations et des perquisitions dans la commune et il y avait très peu de monde aussi dans les rues pour un samedi. Après un moment d’accalmie, les Molenbeekois ont à nouveau peur.

Toutes nos condoléances aux familles des victimes de Paris et toute notre solidarité avec la population d’origine immigrée de Molenbeek.