Disparus : la guerre invisible de Syrie


Une enquête inédite et glaçante sur l’arme invisible du régime de Bachar al-Assad montre comment des dizaines de milliers de Syriens sont enlevés, torturés puis tués en Syrie. Adolescents raflés dans leurs écoles, manifestants envoyés dans des camions aux destinations inconnues, passants arrêtés arbitrairement : ces innombrables disparitions révèlent l’implacable machine de mort secrètement mise en place par Damas.

– Video à voir : http://info.arte.tv/fr/disparus-la-guerre-invisible-de-syrie#sthash.NEtUsxDp.dpuf

 

La méthode des disparitions forcées
La Syrie n’est pas le seul Etat à avoir recours aux disparitions forcées pour contenir les opposants au sein de la population. L’ONU a déjà rédigé une convention qui condamne ces pratiques. Le texte définit notamment la « disparition forcée » par « l’arrestation, la détention, l’enlèvement ou toute autre forme de privation de liberté par des agents de l’État ou par des personnes ou des groupes de personnes qui agissent avec l’autorisation, l’appui ou l’acquiescement de l’État, suivi du déni de la reconnaissance de la privation de liberté ou de la dissimulation du sort réservé à la personne disparue ou du lieu où elle se trouve, la soustrayant à la protection de la loi ».
Retrouvez un rapport complet de l’ONU, qui dresse un état des lieux sur le phénomène à travers le monde, ainsi qu’une fiche d’analyse de cette méthode de répression, et enfin un article d’Amnesty International sur l’engagement et la mobilisation des familles de disparus.

Syrie : faut-il négocier avec Assad ? (partie 1)


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La guerre en Syrie fait rage depuis plus de quatre ans et l’on peut même parler de guerres multiples aujourd’hui. L’organisation de l’État islamique s’est implantée dans le pays, frappée par des raids de la coalition. Désormais, de plus en plus de voix s’élèvent pour négocier avec le président syrien qui apparait comme la moins mauvaise des solutions. Faut-il négocier avec Bachar al-Assad ?

Rencontre consultative de Moscou : petits et bas-côtés d’un non-évènement


Pour occuper la place abandonnée par les instances internationales et les Amis de la Syrie, déçus des résultats de leur action hésitante et discontinue en faveur des Syriens révoltés contre « l’Etat de barbarie« , les Russes avaient convoqué pour quatre jours à Moscou, entre le 26 et le 29 janvier, une « rencontre consultative » entre Syriens. Au cours des deux premiers jours, livrés à eux-mêmes, les opposants invités devaient parler entre eux, et, si possible, s’entendre sur un certain nombre d’idées et de principes de nature à sortir leur pays de la crise dans laquelle il se débat depuis près de quatre ans. Ils devaient ensuite échanger, durant les deux autres jours, avec une délégation du régime en place.

Le régime de Bachar al-Assad regonflé par les Russes (Ali Farzat)

L’objectif non déclaré de l’exercice était, pour les organisateurs, de remettre en course leur poulain, Bachar al-Assad, dont l’incapacité à remporter la victoire sur une « révolution orpheline » avait démontré qu’il n’était guère plus qu’un vulgaire canasson. Il se maintenait toutefois dans la course, dopé aux aides, soutiens et appuis de toutes natures que lui injectaient ceux qui avaient parié sur ses chances et qui se refusaient à perdre leur mise. Pour parvenir à leurs fins, les Russes ont donc mis en œuvre tous les moyens à leur disposition.

Ils ont commencé par écarter les partis politiques, anciens ou nouveaux, et ils ontsélectionné intuitu personae quelques dizaines d’opposants, en veillant à ce que la présence d’authentiques adversaires de Bachar al-Assad dissimule celle d’opposants de circonstance, sans programme ni idées politiques mais présentant bien sous les feux de la rampe, et celle d’arrivistes et de militants de la dernière heure, aussi bien enclins aux surenchères qu’aux concessions. Pour ne pas commettre d’erreur et ne pas mettre en difficulté la délégation du régime en lui donnant pour interlocuteurs des débatteurs coriaces, ils ont retenu les noms que leur avait suggérés leurs amis syriens. Pour mettre à l’épreuve la disposition des heureux élus à entrer dans leur jeu, ils ont également annoncé que la rencontre n’aurait ni programme, ni ordre du jour, et qu’ils n’admettraient aucune précondition de type politique, humanitaire ou autre. Ils se sont finalementabstenus de publier la liste de leurs invités, pour interdire l’évaluation précise du succès de leur entreprise.

Ces manœuvres n’ont pas abusé la Coalition nationale des Forces de la Révolution et de l’Opposition syrienne (CN), qui a annoncé lors de son assemblée générale du début du mois de janvier, qu’elle déclinait l’invitation et n’autoriserait pas ses membres à participer à la rencontre.  Celle-ci ne les concernait pas. Elle n’était pas l’initiative d’un parrain neutre ou d’un honnête courtier mais d’un coresponsable des crimes de Bachar al-Assad, puisque Moscou fournissait au régime des armes qui provoquaient quotidiennement la mort de dizaines de Syriens. Les Russes n’avaient aucun plan pour la Syrie et ils ne souhaitaient que prolonger la présence au pouvoir d’un criminel discrédité par son incapacité et rejeté par son peuple. Celui-ci n’était d’ailleurs pas intéressé par une solution politique. Ce qu’il voulait, c’est polariser l’attention de la communauté internationale sur les groupes islamistes radicaux, dont il avait lui-même contribué à la création et qu’il s’abstenait de combattre sérieusement. Il voulait profiter de la présence en Syrie de l’Etat islamique et du Front de Soutien pour se maintenir indéfiniment en place, au nom du moindre mal et sous le prétexte de la lutte antiterroriste. La décision de Moscou d’augmenter le nombre des invités de la Coalition en le portant de 5 à 9 n’a rien changé à sa décision. Aucun de ses membres, actuels ou anciens, n’a répondu à la convocation.

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Syrie: «Daesh et le régime Assad s’entendent parfaitement»


Par Bruno Faure

mediaFrappes sur Kobane, le 15 novembre 2014 (photo prise depuis le côté turc de la frontière avec la Syrie, ndlr)REUTERS/Osman Orsal

Chaque jour, on compte des bilans humains dramatiques en Syrie: 95 morts dans les frappes du régime sur Raqqa, bastion des jihadistes. Raqqa, Alep, Homs, Deir ez-Zor, Kobané, ces villes sont devenues tristement célèbres depuis 48 mois. Cela représente environ 1400 jours de combats incessants entre d’un côté, l’armée syrienne, et de l’autre, tous ses ennemis qui parfois s’entretuent eux-mêmes. Le professeur des universités en histoire du Moyen-Orient contemporain à Sciences Po, Jean-Pierre Filiu, connait bien la Syrie pour y être allé à de nombreuses reprises. Il répond aux questions de Bruno Faure.

RFI: Sans être spécialiste, on se demande comment cette guerre peut continuer. Les belligérants ne sont-ils pas à bout de force ? Plus assez d’hommes, plus de nourriture, avec une activité économique qui est complètement à l’arrêt…

Jean-Pierre Filiu : L’horreur continuera tant que Bachar el-Assad sera au pouvoir ! Il avait dit dès le premier jour et fait dire par ses partisans : « Assad ou nous brûlons le pays ». Il est en train de mettre ses menaces et son programme à exécution.

Comment fait-on la guerre dans ces conditions ? Quand on n’a plus de moyens finalement, de survivre ? On se dit que tout le monde va mourir, faute de nourriture, faute d’eau, faute d’armes ?

Je pense que Bachar el-Assad est prêt à faire la guerre jusqu’au dernier Syrien ! Lui, il vit très bien dans son palais, sous protection iranienne. Il a littéralement un pont aérien d’armes russes qui ne cessent de remplir ses arsenaux. Il a réussi à éviter en août 2013 des frappes, malgré l’utilisation massive d’armes chimiques. Et depuis, il a recours aux barils. C’est-à-dire des containers de TNT chargés de grenaille qui ont un effet absolument dévastateur. Et comme s’il n’était pas assez protégé par la lâcheté ou la complicité internationale, depuis deux mois on ne parle plus que de Daesh, le soi-disant Etat islamique. Et on a complètement oublié ou feint d’oublier, qu’en Syrie il y a une révolution et que Assad a tué cent fois plus de Syriens que Daesh.

Précisément, on parlait de ces frappes sur Raqqa. Est-ce que cette ville est un objectif prioritaire pour les forces de Bachar el-Assad ?

Il faut bien comprendre qu’on est dans un théâtre d’ombres absolument sinistre. Daesh, donc l’Etat islamique autoproclamé, et le régime Assad, s’entendent parfaitement pour se répartir le pays aux dépens d’adversaires communs qui sont les forces révolutionnaires, qui combattent encore malgré tout, malgré leur rapport de force extrêmement désastreux, et qui tiennent bon encore aujourd’hui à Alep, malgré les risques d’encerclement.

Donc de temps en temps Bachar el-Assad fait des frappes qui – et on l’entend par ce bilan – sont surtout dévastatrices pour les civils qui vivent à Raqqa. Les jihadistes on sait parfaitement où ils sont et ce ne sont pas eux que les gouvernementaux frappent, ça lui permet ainsi de se mettre dans le bon camp, si j’ose dire, celui qui lutte contre le jihad international. Mais la réalité c’est qu’il ne fait que combattre, hier comme aujourd’hui, les révolutionnaires.

Laurent Fabius dit qu’il faut sauver Alep, à la fois des jihadistes et des forces du régime. Il parle de conséquences humaines terribles. Cette initiative de la France, de créer des zones de sécurité qui seraient interdites au régime et aux jihadistes, qu’en pensez-vous ? Est-ce que c’est réaliste ?

Plus on attend et plus il sera difficile de mettre en œuvre la moindre solution. Ceux qui disaient qu’on ne pouvait pas intervenir il y a six mois, sont les mêmes qui disent qu’aujourd’hui c’est encore plus compliqué, c’est vrai.

Je suis convaincu que le monstre qu’on a alimenté en Syrie, en ne faisant rien ou en faisant moins que rien, c’est-à-dire en parlant sans être suivi d’action – ce monstre qui a deux faces ; le dictateur Assad et le jihadiste Bagdadi – ce monstre, il ne va pas rester éternellement en Syrie. Donc de toute façon nous serons obligés d’intervenir. Mais il vaudrait mieux le faire tant qu’il y aura sur place des révolutionnaires qui sont musulmans, arabes et sunnites et qui sont donc les seuls qui puissent s’opposer à la fois au régime et aux jihadistes.

Et c’est pourquoi Laurent Fabius a mille fois raison de mettre l’accent sur Alep. Si nous ne sauvons pas Alep, je pense que l’Europe connaîtra des tragédies que nous ne pouvons pas encore anticiper parce qu’on sera rentré dans autre chose. Donc je dis simplement qu’il faut agir en Syrie non plus pour eux parce que nous avons déjà beaucoup trop tardé, mais pour nous.

Une zone tampon c’est ce que veut l’opposition syrienne, des zones d’exclusion aérienne, ça c’est encore possible ?

Tout est toujours possible si on se donne les moyens de le faire ! Mais c’est évidemment plus compliqué aujourd’hui qu’hier ! Mais ce sera plus facile aujourd’hui que demain.

Le changement de ministre de la Défense aux Etats-Unis, la démission de Chuck Hagel, est-ce que ça peut modifier quelque chose dans ce conflit ?

Ah ! Modifier en pire ! Chuck Hagel a quitté son poste parce qu’il était en désaccord profond avec Barack Obama sur la non-politique menée en Syrie. Et je crains qu’Obama se soit déjà mis en tête de léguer la guerre contre Daesh à son successeur et n’ait aucune envie de prendre les mesures qui s’imposent, surtout depuis le report des négociations sur le nucléaire iranien.

 

Syrie: aucune transition politique envisageable sans le départ d’Assad


Le président syrien a affirmé mardi 23 septembre que son pays soutenait tout « effort international » visant à lutter contre le terrorisme, après les frappes de la coalition, emmenée par les Etats-Unis, sur les positions de l’Etat islamique, dans le nord et l’est de la Syrie. Est-ce à dire que Bachar al-Assad serait devenu, de facto, le partenaire des Occidentaux et de leurs alliés dans la lutte contre les djihadistes ? Autrement dit, est-il en passe d’être réhabilité par la communauté internationale ? Ce serait là une erreur immense selon Ziad Majed, Professeur des études du Moyen-Orient à l’Université américaine de Paris, et auteur de « Syrie, la révolution orpheline » : aucune issue à la guerre civile qui déchire la Syrie depuis trois ans, causant plus de 200 000 morts, ne pourra être trouvée tant qu’Assad sera au pouvoir.

Le départ de la famille Assad, au pouvoir depuis 1970, est devenu la clé pour l’opposition afin de rentrer dans un processus de réconciliation et de transition, explique Ziad Majed. (Photo : Shutterstock)

 

JOL Press : Assad est-il, de facto, en passe d’assurer sa propre réhabilitation en devenant un « partenaire » des Occidentaux contre l’Etat islamique (EI) ; ou bien est-il, comme certains l’affirment, la véritable cible de la coalition internationale, qui prendrait prétexte de l’EI pour intervenir en Syrie ?

 

Ziad Majed : Assad ne peut pas devenir un partenaire dans cette lutte contre l’EI, et ce pour plusieurs raisons.

La première est politique. Il n’y a aucune logique, aucune légitimité qui justifieraient de s’allier avec quelqu’un qui a tué 200 000 Syriens – directement ou indirectement – afin de combattre un groupe qui en a tué plusieurs milliers. La barbarie d’Assad précède et excède celle de l’EI, et s’allier à une barbarie contre l’autre rendra impossible tout processus politique, ou toute solution en Syrie, Assad étant lui-même la source du « malheur » syrien qui a vu la montée de l’EI à partir de mai 2013.

La seconde est militaire. Les territoires que l’EI contrôle se trouvent loin des territoires contrôlés par Assad. Il n’y a donc aucune utilité militaire de s’allier au président syrien pour combattre l’EI.

Ni militairement d’un point de vue pragmatique, ni moralement, légalement ou politiquement, il n’y a une nécessité pour les Occidentaux de s’allier avec Assad ou de le réhabiliter temporairement pour combattre l’EI.

Par ailleurs, la coalition internationale est-elle un prétexte pour affaiblir davantage Assad ? Je pense que les Américains sont très hésitants et très ambigus à ce sujet.

Si jamais ils se contentent d’un bombardement aérien contre l’EI, sans inquiéter le régime de Damas ni renforcer l’opposition syrienne, on peut rester dans un statu quo pendant quelque temps, sans grands changements – si ce n’est la perte de membres de l’EI et la destruction de certaines de ses positions, ainsi que probablement de nombreuses victimes civiles vivant près des positions de l’EI.

Si, en revanche, l’Occident décide d’armer des groupes de l’opposition syrienne en les encourageant à progresser sur le terrain, à remplir le vide dans les régions où tombent les frappes contre l’EI, cela va alors renforcer une dynamique aussi bien militaire que politique en faveur de l’opposition. Dynamique qui, à long-terme, finira par affaiblir Assad.

Tout se joue donc au niveau de la qualité de l’appui que l’Occident va fournir à certains groupes de l’opposition syrienne.

JOL Press : Certains observateurs avancent que le président syrien et le groupe djihadiste auraient scellé une sorte d’alliance, au terme de laquelle le premier s’étend prioritairement dans les territoires déjà aux mains des rebelles syriens, territoires que le second prend soin ensuite de ne pas bombarder. Qu’il y ait une telle entente vous paraît-il crédible ?

 

Ziad Majed : Il y a une alliance objective, oui. Mais attention, ce n’est pas une alliance suite à un accord entre les deux camps.

Depuis la naissance de l’EI en Syrie et puis la prise de la région de Raqqa en mai 2013, le régime Assad n’a jamais attaqué les positions de l’EI. De mai 2013 jusqu’à juillet 2014, le régime Assad – qui, jusqu’aux bombardements occidentaux, avait la maîtrise totale des airs – n’a pas inquiété le groupe djihadiste. Au contraire. Il a parfois bombardé des groupes de l’Armée libre ou des factions islamistes de l’opposition qui combattaient l’EI, notamment dans les régions d’Alep et de Deir Ezzor.

Le régime profitait donc de l’affaiblissement de l’opposition par l’EI, qu’il épargnait de ses raids aériens pour lui permettre de monter encore plus en puissance.

Politiquement, le régime d’Assad se servait également de l’EI pour « vendre » à l’Occident l’idée selon laquelle les djihadistes seraient devenus la grande menace ; et qu’il vaut mieux s’allier à lui que de voir ces islamistes extrémistes le remplacer.

De son côté, l’EI n’a pris le contrôle que de territoires qui étaient libérés par l’opposition syrienne (Raqqa et Deir Ezzor et la région est de la province d’Alep) ; ses combattants n’ont jamais progressé en prenant des territoires contrôlés par Assad. Pour le groupe djihadiste, la priorité était d’avoir une main-mise sur les régions du nord et de l’est du pays – en raison du pétrole qui s’y trouve, et de la proximité de la frontière iraquienne -, il a donc évité d’ouvrir un front avec Damas – jusqu’à cet été, où il a pris l’aéroport de Tabaqa (au nord) qui était sous le contrôle du régime.

Il y a donc bien une alliance objective entre les deux. Chacun profite de l’existence de l’autre pour se « légitimiser » quant à la lutte contre le terrorisme pour Damas ; au djihad et à l’attraction de djihadistes pour l’EI.

JOL Press : Quelle est aujourd’hui la stratégie d’Assad ?

 

Ziad Majed : Assad, dès le début de la révolution en 2011, se transformant en une lutte armée en 2012, est dans une logique de survie : maintenir son pouvoir à Damas.

Pour ce faire, il veut se montrer à la fois indispensable à l’Occident en brandissant la menace islamiste contre son régime, tout en flirtant avec certains milieux de gauche occidentaux comme arabes, ainsi que des nationalistes arabes, en parlant d’un complot impérialiste fomenté contre son régime.

Pour arriver à ses fins, Assad a également joué la carte des minorités, en prétendant que celles-ci se trouveraient en danger si le régime est menacé.

Il n’a pas hésité non plus à user de toutes formes de violences, physiques comme symboliques et médiatiques, contre l’opposition syrienne et la population civile, tuant ou causant la mort de 200 000 personnes, faisant 9 millions de réfugiés (dont 3 millions sont déjà à l’extérieur de la Syrie) et 200 000 détenus – dont des milliers sont déjà morts sous la torture.

Enfin, sur le plan diplomatique, Assad cherche à profiter des alliances avec l’Iran et la Russie, mais aussi des contradictions entre certains acteurs régionaux, ainsi que de l’hésitation de Washington et des Européens (qui se demandent encore quelle pourrait être l’alternative à Assad) pour maintenir son pouvoir.

JOL Press : L’avenir d’Assad ne dépend-il pas, plus que jamais, de Moscou et Téhéran ?

 

Ziad Majed : Certainement. En fin 2012, la situation militaire et politique montrait qu’Assad était extrêmement isolé et vulnérable. Il était en train de perdre une grande partie du territoire qu’il contrôlait ; Damas même était menacée, plusieurs quartiers d’Alep et de Homs étaient tombés sous les mains de l’opposition. Ce n’est que grâce à l’appui militaire iranien, et à l’envoi de milliers de combattants du Hezbollah libanais et des milices irakiennes chiites, en plus du soutien diplomatique et stratégique de Moscou avec les vetos au sein du conseil de sécurité de l’ONU et les envois d’armes lourdes et de conseillers militaires, qu’il a pu surmonter les grandes difficultés et rééquilibrer la situation à partir de 2013.

Aujourd’hui, la majorité des forces de l’opposition syrienne est prête à accepter un compromis politique, selon lequel, par exemple, une partie de l’appareil étatique syrien actuel (certains technocrates, certaines administrations, certains officiers de l’armée, etc) pourrait faire partie d’une transition politique.

Ce qui ne peut pas être accepté, en revanche, c’est qu’Assad puisse participer à la transition ; pas après 200 000 morts et la destruction du pays. Le départ de la famille Assad, au pouvoir depuis 1970, est devenu la clé pour l’opposition afin de rentrer dans un processus de réconciliation et de transition.

De son côté, Assad lui-même ne souhaite aucun compromis, il veut maintenir son pouvoir absolu, et toute issue politique avec lui est donc impossible.

Pour que des négociations sérieuses s’ouvrent entre l’opposition, les Occidentaux, les acteurs régionaux (les Turcs et certaines capitales arabes), la Russie et l’Iran, il faut que Moscou et Téhéran soient prêts à sacrifier Assad et son entourage direct ; c’est le seul chemin qui semble mener à une solution politique.

On n’en est pas encore là. Mais, affaiblir davantage Assad – d’où l’importance d’armer l’opposition syrienne qui combat depuis très longtemps sur deux fronts, contre les djihadistes et contre le régime – pourrait être un moyen pour faire pression sur ses sponsors dans le sens d’une telle issue.

 

Propos recueillis par Coralie Muller pour JOL Press

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Ziad Majed est Professeur des études du Moyen-Orient à l’Université américaine de Paris, et auteur de « Syrie, la révolution orpheline » (Actes Sud, 2014).

source

Les décapitations, le piège sournois des djihadistes


 loos

Baudouin Loos

Irak

La troisième scène de décapitation d’otages occidentaux, celle du Britannique David Haines, inspire les mêmes sentiments de dégoût, d’indignation, de colère et de frustration envers les bourreaux du soi-disant « Etat islamique ».

Il convient pourtant de tenter de mesurer les motivations de ces derniers. D’évidence, leur « stratégie », puisqu’ils n’agissent pas ainsi sans raisons, ne peut être que d’attirer les Occidentaux dans un piège qui se refermerait ensuite sur eux : provoquer une intervention occidentale la plus massive possible, à l’aune de notre désir de vengeance spontanément induit par les ignobles assassinats filmés puis envoyés sur les réseaux sociaux.

Plus les réactions occidentales seront massives et brutales, plus ces djihadistes de l’Enfer pensent alimenter à travers le monde musulman sunnite un puissant sentiment de « deux poids deux mesures » puisque, il est vrai, la communauté internationale assiste en même temps depuis trois ans avec passivité au martyre de tout un peuple  : la majorité sunnite syrienne. Et ils comptent bien exploiter – pour recruter et convaincre – un tel sentiment d’injustice.

Il existe depuis près de deux ans quatre camps qui se déchirent les lambeaux de Syrie : le régime, les rebelles, les Kurdes et les djihadistes. L’alliance objective qui prévalait entre le premier et les derniers a volé en éclats quand les djihadistes, se sentant en position de force, ont commencé en juin leurs conquêtes en Irak (dont beaucoup provenaient), où le gouvernement central, pro-chiite de manière caricaturale, avait créé les conditions de leur succès en terres sunnites.

Dans le champ de bataille syrien, les rebelles sont le seul camp en danger de disparition rapide. Leur cruelle désunion et l’absence de soutien extérieur suffisant vont bientôt les exposer à un terrible choix entre la reddition, la mort ou l’exil. Sauf si, enfin, ils reçoivent une aide militaire concrète et importante.

L’erreur à ne pas commettre en Occident serait de considérer que Bachar el-Assad, à Damas, constitue en fin de compte un « moindre mal ». La majorité sunnite de Syrie accueillerait cette volte-face avec consternation, elle qui subit ce régime basé sur la torture depuis quarante ans. Et, comme l’écrit sur politico.com l’expert belge Thomas Pierret, ces sunnites se demanderaient pourquoi des décapitations précipitent une intervention contrairement aux atrocités bien plus nombreuses d’el-Assad.

Les exactions infâmes de « l’Etat islamique » ne peuvent rester sans réponse, et celle-ci n’a sûrement pas lieu d’être inspirée par la moindre faiblesse envers ces bourreaux sans scrupules. Mais, sauf à tomber dans leur piège, il faut que les cibles soient attentivement choisies, sans oublier qu’à Damas le régime impitoyable des el-Assad ricane d’une donne qui joue en sa faveur.

source

Bachar al-Assad contesté dans sa famille et sa communauté


La menace que l’Etat islamique (Da’ech) fait aujourd’hui peser en Irak et en Syrie a finalement contraint les Etats-Unis et les Etats démocratiques à prendre la mesure des dangers auxquels les exposait leur indifférence prolongée pour les souffrances du peuple syrien. Alors qu’ils pourraient être obligés de sortir bientôt de leur indécision, principale raison de leur immobilisme, il est cocasse de lire ou d’entendre des hommes politiques, des députés, des chercheurs et des experts suggérer à ces même Etats de faire confiance, s’ils devaient intervenir en Syrie, au… Costa Concordia !

Le Costa Concordia remis à flot (©EPA)

Comme cet ex- fleuron de la marine de loisir, Bachar al-Assad, au profit duquel ils plaident explicitement ou implicitement en dressant de lui un tableau flatteur déconnecté de la réalité, ne se maintient à la surface depuis la fin de l’année 2012 que grâce aux énormes flotteurs qu’ont constitué pour lui les milliers de mercenaires, recrutés du Liban à l’Afghanistan avec l’aide de l’Iran dans l’ensemble du monde chiite. En dépit de leur taille ces adjuvants inélégants risquent d’être bientôt insuffisants pour empêcher le navire de sombrer, les défaites militaires consécutives subies par les forces du pouvoir provoquant des remous et des critiques contre le capitaine du bateau, dont les compétences sont mises en doute à haute voix par des membres mêmes de son équipage.

A ceux qui, pour influencer les arbitres de la situation en faveur de leur poulain, affirment que les forces de Bachar al-Assad sont dans « une dynamique de victoire » et qui se déplacent d’une chaine de radio à l’autre en chantant sur l’air des lampions « Bachar il a gagné, Bachar il a gagné », on rappellera brièvement que :
– désignée objectif prioritaire après la reconquête de Qousseir, au début du mois de juin 2013, la ville d’Alep reste en majorité entre les mains de l’Armée syrienne libre et de ses alliés ;
– la prise de Yabroud n’a nullement mis fin à la résistance du Qalamoun, dans lequel les groupes armés font subir au Hizbollah et à l’armée régulière de lourdes pertes, les morts seuls se comptant par centaines ;
– en dépit de bombardements quotidiens et du recours à des gaz asphyxiants, les forces pro-régimes ne sont pas encore parvenues à s’emparer de certains quartiers de Damas et de quelques agglomérations du gouvernorat de Damas campagne, auxquelles elles n’ont d’autre solution que de proposer des trêves ;
– les « rebelles » ont progressé ces dernières semaines dans le gouvernorat de Daraa, en dépit des difficultés qu’ils rencontrent dans leurs relations avec le Front de Soutien ;
– le régime est en passe d’être chassé de celui de Qouneitra et en particulier de la zone tampon avec les forces israéliennes ;
– après la prise de Morek, les révolutionnaires avancent aujourd’hui dans le gouvernorat de Hama en direction de son aéroport militaire ;
– l’aéroport de Deïr al-Zor est désormais sous la menace directe d’une opération de l’Etat islamique qui mettrait fin à toute présence du régime dans ce gouvernorat aussi…

Au cours des mois de juillet et d’août 2014, l’Etat islamique s’est emparé des dernières implantations de l’armée régulière dans le gouvernorat de Raqqa, capturant et exécutant dans la foulée plus d’un milliers de soldats et d’officiers, dans une stratégie de terreur destinée à démontrer tout à la fois sa force, sa résolution et son impunité. Or, si la cruauté manifestée à cette occasion par le groupe radical a choqué l’ensemble des Syriens, elle est aussi à l’origine de critiques aussi sévères qu’inhabituelles de partisans inconditionnels du pouvoir en place contre les plus hauts responsables de l’Etat-major et de la Défense. Elles visent en réalité, sans pouvoir la nommer, la personne même de Bachar al-Assad, commandant en chef de l’Armée et des Forces armées syriennes, qui porte la responsabilité de toutes les décisions politiques, sécuritaires et militaires en Syrie. Elles témoignent d’une perte de confiance dans les rangs des soutiens traditionnels du régime, qui prennent enfin conscience que leur vie et celle de leurs proches comptent peu pour celui dont la seule préoccupation, en dépit de l’accumulation des morts et de l’aggravation quotidienne des destructions, est de se cramponner ad vitam aeternam à son poste et à ses privilèges.

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La première salve de critiques ou du moins la plus bruyante a été tirée après la chute du camp de la 17ème division entre les mains de Da’ech, le 24 juillet. Ce qui a particulièrement attiré l’attention, c’est qu’elle émanait d’une parente du chef de l’Etat, sa cousine Falak al-Assad, fille de Jamil al-Assad et d’Amina Aslan. Mariée à un autre cousin, Qousaï Ali Aslan, elle a laissé libre cours à sa colère le 26 juillet, au lendemain de la diffusion par Da’ech d’une photo montrant le cadavre décapité du colonel Samir Aslan, l’un de ses cousins par alliance, qui était à la fois le chef de la Sécurité militaire à Raqqa et l’officier responsable de la 17ème Division.

Elle écrivait : « A quelques jours de distance, chute du champ pétrolier d’al-Cha’er et désastre de la 17ème Division… Ces jours ont suffi pour mettre en lumière l’extrême faiblesse des responsables militaires, sécuritaires et médiatiques, qui ne pensent à rien d’autre qu’à se remplir les poches, fut-ce au détriment du sang des martyrs… Où sont les grands chefs militaires ? Cela faisait 2 ans que la division était encerclée. Da’ech avait annoncé qu’elle s’en emparerait avant la fête… Où sont passés le soutien, les avions, les armes stratégiques ? A moins que leur rôle se réduise à récupérer et à voler ? La sécurité n’a-t-elle pour mission que de rechercher ceux qui ont fait l’objet de rapports, de poursuivre les détenteurs de dollars et de les rançonner, à inventer des histoires et à terroriser les simples citoyens et les commerçants, à faire du business et de la contrebande dans les ports et les aéroports ? Si les fils de responsables se trouvaient avec leurs camarades au service de la Patrie, nous l’aurions certainement déjà emporté… Il n’y aura de victoire que lorsque des hommes honorables seront installés aux postes de décision« .

Son exaspération envers les responsables militaires, dont l’incompétence ou la corruption avaient contribué à l’issue dramatique des combats pour la possession du camp, était justifiée par les interrogations sur les circonstances exactes de sa capture et le sort de ses occupants. Pourquoi le régime n’avait-il pas répondu aux appels à l’aide lancés par les officiers qui savaient l’attaque imminente ? Pourquoi les bombardiers du régime avaient-ils interrompu leurs vols de soutien après quelques passages, au cours de la journée du 24, tirant davantage sur la ville de Raqqa que sur les forces de Da’ech ? Comment une petite centaine d’officiers et de soldats étaient-ils parvenus à gagner à pied le casernement du 93ème régiment, à près de 45 kilomètres, alors que la région est tenue et quadrillée par le groupe radical ? Le camp abritant quelque 1 500 militaires au moment de sa capture, qu’était-il advenu de ceux dont les noms ne figuraient ni parmi les victimes (105), ni parmi les rescapés (97) ?

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Une autre salve est venue d’un autre cousin du chef de l’Etat, Douraïd al-Assad, dont le père n’est autre que Rifaat al-Assad et dont la mère appartient à la famille Makhlouf. Il a lui aussi laissé éclater son irritation en réclamant sur sa page Facebook, le 28 août, au lendemain de la chute de la base de Tabqa, dernière emprise du régime dans le gouvernorat, « la mise à pied du ministre de la défense, celle du chef d’état-major, celle du commandant des forces aériennes, celle du ministre de l’Information, et celle de de tous ceux qui sont impliqués dans la chute de l’aéroport militaire de Tabqa et qui portent la responsabilité de la capture et de l’assassinat de centaines de soldats de l’armée arabe syrienne. Ils doivent être déférés devant une cour spéciale« .

Le nom même de Bachar al-Assad n’a évidemment été mentionné ni par l’un, ni par l’autre de ses cousins. Mais le destinataire ultime de leurs messages d’insatisfaction ne fait aucun doute. Lorsqu’ils demandent le limogeage du général Fahd al-Freij, le ministre de la Défense surnommé par les partisans du régime « ministre de la Mort », et le renvoi du général Ali Abdallah Ayyoub, le chef d’état-major, ils sont bien placés pour savoir que les intéressés n’ont « aucun pouvoir et ne peuvent prendre une décision de quelque importance sans en référer au chef suprême des Armées, Bachar al-Assad, qui détient seul, avec les chefs des services de renseignements, la capacité de décider« . La personne du chef de l’Etat étant sacrée et celle de ses collaborateurs devant être au minimum ménagée, ils ne peuvent faire plus, pour exprimer leur désarroi ou leur colère, que de s’en prendre à ceux qui sont là pour prendre les coups et servir de « décor ».

Bachar al-Assad n’étant disposé à entendre aucune critique sur ses décisions, de telles dénonciations ne sont pas sans danger pour leurs auteurs… quand elles proviennent d’ailleurs que du sein de sa famille. On l’a vu ces tout derniers jours avec le sort réservé à l’un des initiateurs d’une campagne destinée à demander aux responsables du pays, sous le titre #waïnoun (où sont-ils ?), de répondre aux légitimes interrogations des parents sur le sort de leurs proches présents dans le gouvernorat de Raqqa, lors de la chute des derniers bastions gouvernementaux. Ils avaient envisagé d’organiser une marche de soutien aux disparus et à leurs familles, mardi 26 août, mais ils y ont finalement renoncé sous la pression des moukhabarat. Ceux-ci n’en ont pas moins sanctionné l’un d’entre eux, un dénommé Moudarr Hassan Khaddour, un chabbiha connu pour son attachement au régime, qui a étéenlevé vendredi 29 août par les services de renseignements de l’armée de l’air et qui a depuis lors disparu…

Et, pour montrer qu’il n’entend se laisser guider sa conduite par personne, et surtout pas par le fils d’un oncle dont il craint également les ambitions et le retour, Bachar al-Assad a reconduit à son poste le ministre de la Défense contesté, en bonne position dans l’ordre protocolaire dans le nouveau gouvernement du Dr Wa’el al-Halqi !

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Il n’y a pas lieu de douter que c’est bien la gestion du successeur de Hafez al-Assad qui est aujourd’hui en cause, au sein même de ses partisans les plus résolus, parce que c’est à lui qu’ils imputent in fine l’accumulation des « pertes inutiles » dans les rangs de l’armée et que c’est son action en tant que chef suprême des forces armées qui est aujourd’hui l’objet de leur défiance.

Un exemple ?
Le 27 août, les habitants du village d’al-Hounadi, dans le gouvernorat de Lattaquié, ont chassé de chez eux un membre du Commandement régional du Parti Baath, Yousef al-Ahmed. Il n’est pas inutile de savoir qu’il est parent par alliance du chef de l’Etat dont il a épousé l’une des cousines, Raw’a al-Assad, une autre fille de Jamil al-Assad. Tant qu’il s’est contenté de leur présenter les condoléances des autorités pour la mort au combat d’un membre d’une famille locale tué par Da’ech lors de la « livraison » de Raqqa au groupe extrémiste, et aussi longtemps qu’il a disserté sur les thèmes de la résistance et du nationalisme chers à la propagande du régime, ils l’ont écouté en silence. Mais lorsqu’il a observé que « 8 000 jeunes réservistes de Lattaquié s’étaient abstenus de répondre à l’appel, en plus des réfractaires au service militaire obligatoire« , et quand il leur a demandé de « coopérer avec le régime en envoyant leurs enfants à l’armée« , un vieillard est intervenu pour déclarer : « Lorsque tu enverras ton fils comme réserviste, nous ferons de même. Je souhaite que les prochaines condoléances nous réunissent autour de l’un de tes enfants ou de tes frères, de manière à ce que tu puisses bénéficier toi aussi des mérites attachés au martyre » ! Pour échapper à la colère des assistants que ces propos avaient déclenchée et pour ne pas entendre les insultes proférées contre lui-même et la famille Al-Assad toute entière, Yousef al-Ahmed a préféré s’éclipser sous la protection de ses gardes du corps…

Alors que le nombre exact des militaires disparus au combat – 70 000 ? 100 000 ? – est soigneusement dissimulé par la hiérarchie militaire, que celle-ci hésite ou temporise avant de rendre à leurs familles les dépouilles des soldats décédés, et qu’elle préfère parfois enterrer les victimes dans des fosses communes pour bénéficier temporairement du bénéfice du doute, les partisans du régime s’étonnent de plus en plus souvent du grand nombre de décès intervenus dans certaines familles depuis le début de la répression du mouvement de protestation, comparativement à d’autres. Ils estiment que la mort de Hilal al-Assad, disparu à Lattaquié le 23 mars 2014 dans des circonstances jamais vraiment élucidées, ne suffira pas à démontrer que la famille Al-Assad dans son ensemble a payé le « prix du sang » et donné des gages de son patriotisme, alors que d’autres familles alaouites, comme les Moalla par exemple, se passeraient bien de pleurer la disparition de plusieurs dizaines de morts entre officiers et soldats du rang.

Les partisans du régime se gaussent ou s’irritent aussi du peu de considération de Bachar al-Assad pour les familles de victime. Tandis qu’il prétend les « dédommager », tantôt en leur offrant deux têtes de chèvres, tantôt en leur octroyantun petit Suzuki, tantôt en leur distribuant du riz et du bourghoul, tantôt en leur proposant une kolabaun kiosque ou une échoppe, Asma al-Akhras son épouse profite ouvertement de ses rencontres avec les mères des martyrs pour améliorer son image. Toujours vêtue à la dernière mode de la tête aux pieds et soigneusement manucurée, elle semble afficher des sentiments de compassion artificielle et donne à penser que « les soldats de la Patrie se sacrifient chaque jour pour défendre son élégance et son apparence et pour lui offrir l’occasion de montrer toutes les chaussures qu’elle possède« . Mais « les membres de la communauté alaouite ne savent sans doute pas que ses chaussures valent 1 000 dollars et plus, soit 147 000 livres syriennes, pour ne rien dire de ses habits qui dépassent allègrement cette somme« .

Un autre exemple ?
Les habitants des villages de Qamhaneh et Erza, considérés comme de véritables « repaires de chabbiha« , ont récemment accueilli le colonel des services de renseignements de l’armée de l’air Souheïl al-Hasan surnommé « le Tigre », nouveau responsable des opérations militaires dans le gouvernorat de Hama, au cri de « notre vie, notre sang, nous le donnerons pour toi ô Souheïl« . Cette formule est totalement iconoclaste en Syrie pour tout autre que le chef de l’Etat, auquel elle est strictement réservée, et où elle peut mettre en danger immédiat de mort celui qui ne peut manquer d’être dès lors considéré comme un concurrent… Surtout quand elle inspire l’ouverture de pages Facebook destinées à susciter des amis à celui qu’elles présentent comme « le Tigre de Syrie »… dans une allusion évidente à Bachar al-Assad, « le Lion de Syrie ». Pour avoir laissé percer ses ambitions de devenir président à la place du président, Rifaat al-Assad a jadis été banni de son pays par son frère Hafez en 1985. Pour avoir mal dissimulé les siennes, Asef Chawkat, qui n’était qu’une pièce rapportée et n’était pas suffisamment protégé par son mariage avec Bouchra al-Assad, a naguère été supprimé par son beau-frère, Bachar al-Assad, dans l’attentat du siège du Bureau de la Sécurité nationale, en juillet 2012…

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D’autres problèmes que le nombre croissant des morts irritent aujourd’hui la communauté alaouite.

Le premier est celui que pose la prolifération des armes dans la région côtière. Certes, les alaouites avaient besoin d’être protégés contre les raids éventuels de groupes combattants, nationalistes, islamistes, et surtout djihadistes. Mais, au lieu de confier cette mission aux militaires, surnommés en Syrie « Protecteurs des maisons »… avant le soulèvement, le pouvoir a opté pour la distribution massive de fusils, voire de fusils d’assaut, à ses fidèles. En équipant inconsidérément des civils de tous âges, auxquels l’Association caritative al-Bustan de Rami Makhlouf et les branches locales du Parti Baath ont distribué plus de 100 000 armes dans les villes et un nombre encore supérieur dans les villages, le pouvoir a favorisé l’anarchie. Il leur a donné les moyens de se dresser les uns contre les autres avec violence à la moindre occasion, par exemple pour le vol d’une tresse d’ail, et il a facilité la multiplication dans la région des crimes, des agressions, des enlèvements et des exactions en tous genre. Il est aujourd’hui incapable de maîtriser une situation qui se traduit par l’apparition d’une quantité de « nouveaux chabbiha« , lesquels profitent de la place laissée vacante par leurs prédécesseurs dans le métier, incorporés dans les Forces de défense nationale et mobilisés sur d’autres terrains d’action. Il a ouvert une boîte de pandore dont feront les frais ceux dont il prétendait assurer la sécurité, puisque certaines de ces armes ont été vendues et revendues, d’autres « perdues » et d’autres enfin dissimulées par leurs détenteurs, pour éviter de devoir les restituer quand elles leur seront réclamées.

Un second problème est l’indifférence manifestée par le régime pour le sort des familles de ses partisans prises en otage. Dans le nord du pays, seule une partie des femmes enlevées avec leurs enfants lors des opérations menées sur les hauteurs de Lattaquié, au début du mois d’août 2013 ont été aujourd’hui libérées.Une vingtaine d’entre elles, avec plus de trente enfants, restent à ce jour détenues par le Front islamique. A Adraa, dans la grande banlieue de Damas, les femmes parentes de militaires ou de membres des Comités populaires enlevées à la mi-décembre 2013, n’ont toujours pas été concernées par des négociations, le régime espérant récupérer cette ville soit par un siège, soit par des bombardements. Dans les deux cas, les ravisseurs avaient proposé au pouvoir un échange de prisonnières, mais cette offre a été à chaque fois ignorée ou refusée.

Les menhebbakjis, les adorateurs de Bachar al-Assad, sont d’autant plus exaspérés par le pourrissement de cette situation qu’ils ont eu l’opportunité d’observer la différence de traitement par le régime de situations similaires.
– Une solution a en effet été trouvée qui a permis, le 9 mars 2014, la libération des 13 religieuses du couvent orthodoxe de Mar Taqla, enlevées à Maaloula quelques mois plus tôt. Elles ont été remises aux autorités syriennes en échange de la libération de 153 femmes détenues à la prison civile d’Adra.
– Un officier répondant au nom de Ghadir Yousef a été échangé, en avril 2014, contre une famille entière (un couple et ses deux enfants de moins de 2 ans), parce que son père, officier en poste à la Présidence, était parvenu à convaincre Salem al-Ali, conseiller du chef de l’Etat, d’obtenir une décision en ce sens du président ou du Conseil de Sécurité nationale.
Des Iraniens qui combattaient à Alep avec les forces du régime ont également été libérés par leurs ravisseurs en échange de la sortie de Homs de ses derniers défenseurs, au début du mois de mai 2014…

Mieux vaut donc, en Syrie, pour voir son sort pris en considération par les responsables, être chrétien ou Iranien, ou appartenir à une famille disposant d’accès au plus haut niveau. Ces éléments conduisent les alaouites à penser, et à dire à présent de plus en plus ouvertement, que, pour Bachar al-Assad qui les recrute pour les envoyer au combat et pour protéger son pouvoir dans des affrontements dont il tient éloignés les membres de sa famille, ils ne sont guère plus que de la chair à canon.

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Se résoudre à penser que c’est sur un tel chef qu’il faudrait s’appuyer pour lutter contre Da’ech et à un dirigeant aussi contesté que devrait profiter une intervention des Occidentaux en Syrie contre cette organisation, traduirait un manque singulier d’imagination. Elle serait surtout la preuve d’un immense mépris pour les milliers de Syriens qui, en ce moment, continuent de lutter à la fois contre le radicalisme de l’Etat islamique et le jusqu’au-boutisme de Bachar al-Assad.

Les activistes et les opposants ne se font pas d’illusion : les expressions de contestation émanant de la communauté alaouite n’annoncent pas une volte-face immédiate de sa part et une adhésion prochaine aux revendications de liberté, de justice et de dignité qui ont jeté les Syriens dans la rue en mars 2011. Mais ils se réjouissent de constater que, trois ans et demi après la révolte de Daraa, les alaouites sont en passe de renverser à leur tour le mur de la peur derrière lequel le régime s’employait à les maintenir, comme la plupart des autres communautés minoritaires en Syrie, et ne veulent plus être une main d’oeuvre à bon marché et à son service exclusif contre le reste de la population syrienne.

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