Syrie: une commission de l’ONU dénonce le recours au siège des villes et à la famine


voir aussi recours au viol ici

GENEVE – La Commission d’enquête de l’ONU sur les violations des droits de l’Homme en Syrie dénonce le recours au siège des villes et à la famine comme méthode de guerre par le pouvoir en place, dans la dernière mise à jour de son rapport publiée mercredi.

Plus de 250.000 personnes sont soumises à un siège en Syrie, régulièrement bombardées par l’artillerie et l’aviation. Elles sont privées d’aide humanitaire, de nourriture, de soins médicaux et doivent choisir entre la famine et la reddition, affirme le rapport.

Le gouvernement emploie la technique du siège, instrumentalisant les besoins fondamentaux d’eau, de nourriture, d’abri et de soins médicaux comme élèments de sa stratégie, soulignent les trois juristes internationaux mandatés par l’ONU, dirigés par le brésilien Paulo Sergio Pinheiro.

Dans cette mise à jour qui porte sur la période allant de juillet 2013 à janvier 2014, ils citent les opérations militaires pour assiéger des quartiers ou des zones dans la campagne autour de Damas, dans la Gouta, à Daraya, à Moadamiyet al-Sham, contre le camp palestinien de Yarmouk, dans la banlieue de Damas où quelque 20.000 personnes ont été bloquées.

Pour terroriser la population de ces zones, des non-combattants sont arrêtés à des points de contrôle des forces gouvernementales et soumis à des violences, relève le rapport.

Des groupes d’opposition ont également eu recours à cette statégie du siège, contre Nubul et Al Zahra dans la province d’Alep, et dans la vallée d’Al Ghab dans la province d’Hama, indique le rapport.

Cette commission d’enquête, mise en place par l’ONU en septembre 2011 poursuit le relevé des crimes de guerre et dans certains cas de crimes contre l’humanité commis dans le cadre de ce conflit qui dure depuis trois ans et a fait plus de 140.000 morts.

Faute d’être autorisée par le gouvernement à se rendre en Syrie, elle s’appuie sur des témoignages, des photos satelltite, des documents visuels, des informations recueillies auprès de diverses organisations. Pour cette mise à jour elle a recueilli 563 nouveaux témoignages, ce qui porte à plus de 2.600 les témoignages enregistrés depuis 2011.

M. Pinehiro a indiqué que de nouveaux noms de responsables ont été ajoutés à la liste conservée par l’ONU et non publiée d’auteurs de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité pour un éventuel renvoi devant la justice.

La Commission dénonce une nouvelle fois le manque d’action de la communauté internationale et en particulier du Conseil de sécurité des Nations unies, seul habilité à saisir la Cour Pénale Internationale.

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Face au silence des intellectuels, il faut rompre la solitude du peuple syrien


samedi 1 mars 2014

« Nous, intellectuels de France et d’Europe, exhortons nos responsables politiques à répondre aux appels à l’aide de la population syrienne, avant que l’idéal démocratique de la révolution syrienne ne succombe sous les coups conjugués des barbaries assadienne et djihadiste » – Cécile Boëx; Hamit Bozarslan; Leyla Dakhli; Pierre Lory; Ziad Majed; Nadia Marzouki; Franck Mermier; Olivier Roy; Leïla Vignal.
Tribune parue dans Le Monde, le 1er mars 2014.
Dans Le Monde des 7-8 juillet 2013, Yassin Al-Haj Saleh, écrivain et opposant syrien ayant passé seize ans dans les geôles d’Hafez Al-Assad, lançait un appel à l’aide aux intellectuels du monde depuis la Ghouta de Damas encerclée, affamée et bombardée.

A quelques rares exceptions près, peu de consciences universelles, ou se prétendant telles, se sont portées au secours de la population syrienne massacrée par le régime barbare des Assad. Les quelques intellectuels qui, dans la foulée des soulèvements arabes, s’étaient initialement exprimés en faveur de la révolution syrienne se cantonnent aujourd’hui dans un silence prudent, d’autant que la militarisation d’une partie de l’opposition, suscitée par la répression féroce du régime, s’est accompagnée de la montée en puissance des groupes armés islamistes et djihadistes.
D’autres, comme le philosophe Slavoj Zizek (The Guardian, 6 septembre 2013), dénient toute dimension émancipatrice à un soulèvement qui ne mènerait qu’à la « talibanisation » du pays si jamais elle renversait ce régime « laïque » et « protecteur des chrétiens ».En prenant, en fin de compte, parti pour ce dernier, cet intellectuel révèle une ignorance confondante des réalités de la société syrienne. Ce mépris pour les faits et la société syrienne se retrouve d’ailleurs dans le positionnement de nombreuses forces de gauche, soi-disant anti-impérialistes, dont la perception de la guerre en Syrie est brouillée par les effets conjugués des épouvantails islamiste, états-unien, voire saoudien et qatariote, s’accommodant sans trop de gêne des ingérences russe et iranienne.Dans cette méconnaissance des enjeux propres à la révolution syrienne, que l’on ne peut réduire à sa seule dimension géopolitique, se reflète cette force des stéréotypes que l’on peut repérer sur tout le spectre de l’échiquier politique, et qui ne voit, dans les sociétés arabes, qu’une réplique d’une même configuration, attitude caractéristique du quant-à-soi occidental.

Les différences entre la Syrie, l’Egypte, la Libye, le Yémen, l’Irak et la Tunisie sont gommées pour ne retenir que les saillances de l’hydre islamiste, du conservatisme sociétal et de l’aporie démocratique. Ne considérer les peuples du monde arabe qu’à partir du prisme des rivalités géopolitiques, c’est, dans la pire des perspectives, ne les voir que comme objets de complots tramés ailleurs, soit comme les pions de grands jeux régionaux et internationaux qui les dépassent.

Finalement, à l’heure où les sociétés du monde arabe s’affirment comme nations distinctes et s’éloignent du modèle suranné des panarabismes nassérien et baasiste, une perception commune, partagée par nombre d’intellectuels et de responsables politiques en Occident, les renvoient à leur interchangeabilité politique et identitaire. Dans cette optique, nulle place n’est donnée à l’initiative et au dynamisme des individus et des sociétés, à leur pluralisme et leur inventivité. Sous-jacente à cette vision se lit une complaisance pour une ignorance lettrée qui n’a que faire du savoir sur des sociétés spécifiques.

Et que penser de cette autre complaisance coupable de certains médias qui relaient la propagande du régime de manière insidieuse, en ne précisant pas que leurs reportages ont été réalisés avec son aval et sous sa protection, ou érigent de faux experts autoproclamés de la Syrie en voix légitimes d’une opinion informée ? Si les médias doivent ouvrir le débat aux opinions discordantes, il est aussi de leurs responsabilités d’informer sur les conditions de leur production.

 
@AFP – Camp de Yarmouk, sud de Damas

L’appel à l’aide de Yassin Al-Haj Saleh était resté sans réponse dans la torpeur estivale et avait été ensuite noyé par le bouillonnement médiatique suscité par les massacres à l’arme chimique commis par le régime et par l’improbable intervention punitive occidentale. La conférence Genève 2 a révélé que le régime de Damas ne s’est prêté à cette farce onusienne que pour continuer à massacrer en toute impunité sa population et pour préparer une offensive de grande envergure sur Yabroud, au nord de Damas, ville symbole de la coexistence communautaire et de la force toujours vivace du mouvement de résistance civile.En octobre 2013, Yassin Al-Haj Saleh a dû quitter précipitamment la Syrie, tandis que son épouse et son frère ont été enlevés. Il vit aujourd’hui en Turquie, où il continue son action pour une Syrie libre et démocratique. La solitude du peuple syrien est à la mesure de la tragédie qui le frappe et des atermoiements de ses  » amis  » pour y mettre fin, ce qui ne pourra se faire qu’en lui donnant tous les moyens de sa victoire.Nous, intellectuels de France et d’Europe, exhortons nos responsables politiques à répondre aux appels à l’aide de la population syrienne, avant que l’idéal démocratique de la révolution syrienne ne succombe sous les coups conjugués des barbaries assadienne et djihadiste.
Cécile Boëx, maître de conférences à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) ; Hamit Bozarslan, directeur d’études à l’EHESS ; Leyla Dakhli, chargée de recherche au CNRS ; Pierre Lory, directeur d’étude à l’Ecole pratique des hautes études (EPHE) ; Ziad Majed, professeur des études du moyen-orient à l’American University of Paris ; Nadia Marzouki ; Franck Mermier, directeur de recherche au CNRS ; Olivier Roy, directeur de recherche au CNRS ; Leïla Vignal, maître de conférences à l’université Rennes-II.

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Syrie : manifestation pour les Palestiniens du camp de Yarmouk


MANIFESTATiON CONFIRMEE à 13:00!! et ce soir à 20:00 même lieu, une manif pour le Père Paolo disparu depuis un an aujourd’hui

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Yarmouk est un camp de réfugiés palestiniens près de Damas assiégé par les forces du régime Assad où les habitants sont en train de mourir de faim.
Une manifestation de soutien est prévue mercredi 29 janvier à la place de Luxembourg à Bruxelles à 13 heures.

La faim comme stratégie de guerre


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 (« Le Soir » du 14 janvier 2014)

On meurt de faim en Syrie. Et ce n’est pas fortuit. Il s’agit d’une stratégie, d’une méthode de répression du régime. Une dizaine de zones aux alentours de Damas aux mains des rebelles ont expérimenté des sièges mis en place par l’armée loyaliste qui ne laisse rien passer.

Dernier cas connu : le plus grand camp de réfugiés palestiniens au Proche-Orient appelé « Yarmouk », à la lisère sud de la capitale syrienne. Il y aurait déjà eu plus de 24 décès dus à la faim et l’ONU lance des appels à l’aide.

Yarmouk, bombardé depuis fin 2012 par l’aviation du régime, n’est plus qu’un pitoyable champ de ruines. Mais, dans ces décombres survivent encore quelque 20.000 personnes sur les 170.000 qui y habitaient sur 2,2 km² avant les événements. La majorité a réussi à fuir, mais ceux qui y sont restés subissent, en même temps que les groupes rebelles qui s’y sont infiltrés, un siège en règle depuis février 2013. Pire : depuis l’été, le dernier point de passage vers le monde extérieur a été fermé et, depuis, plus rien n’entre dans le camp.

Le 20 décembre dernier, constatant que les communiqués de son agence tombaient dans des oreilles sourdes ou indifférentes au sein de la communauté internationale, l’Italien Filippo Grandi, commissaire général de l’Unrwa (l’agence spécialisée de l’ONU qui vient en aide aux réfugiés palestiniens à travers le monde depuis 1950) a lancé un appel solennel.

« La situation à Yarmouk n’a cessé de se détériorer, écrit-il. 20.000 Palestiniens sont piégés dans le camp et malgré que des rapports très alarmants sur la souffrance et la faim se soient multipliés, nous n’avons plus été capables d’entrer dans la zone depuis septembre pour prodiguer l’assistance désespérément souhaitée. (…) Il est de ma responsabilité d’informer la communauté internationale du fait que les conditions humanitaires dans le camp assiégé de Yarmouk empirent dramatiquement (…). Si rien n’est fait de manière urgente, il se pourrait qu’il soit trop tard pour sauver des milliers de personnes dont des enfants. (…) »

Cet appel n’a eu plus d’échos que les précédents. Le 30 décembre dernier, un porte-parole de l’Unrwa à Beyrouth signalait que des rapports parvenus à l’agence annonçaient « le décès de 5 réfugiés par malnutrition, ce qui portait le nombre dont nous avons eu connaissance à 15 ».

Ce 10 janvier, l’Observatoire syrien des droits de l’homme basé en Grande-Bretagne communiquait un nouveau bilan, établi à 41 personnes mortes en raison de la faim et du manque de soins et de médicaments, dont au moins 24 décédées de malnutrition. Sur les réseaux sociaux circulent d’insoutenables photos de civils, dont des vieillards et des enfants qui ressemblent aux survivants des camps nazis de la mort.

Des sources comme le Réseau palestinien pour l’aide aux réfugiés en Syrie relayé par l’agence Maan à Bethléem indiquaient le 10 janvier que les habitants de Yarmouk en étaient réduits à se nourrir d’herbe et qu’une tentative de faire sortir 300 malades du camp avait été empêchée par des tirs de soldats du régime.

Si tous les rebelles de Yarmouk ne sont pas palestiniens, il n’est guère étonnant que la contestation contre le régime qui a débuté en 2011 ait rapidement trouvé un écho fort parmi les populations d’origine palestinienne en Syrie. Quelque 500.000 réfugiés palestiniens sont enregistrés officiellement dans ce pays.

Ces Palestiniens savent mieux que quiconque que l’aura de défenseur de leur cause dont le régime Assad s’est affublé depuis toujours est demeurée superficielle : jamais Hafez el-Assad ou son fils Bachar maintenant au pouvoir n’ont osé défier Israël même s’ils se sont parfois servis du champ libanais pour titiller l’Etat hébreu via des milices à leur solde.

Les directions exilées des organisations palestiniennes radicales comme le Hamas ont vite quitté Damas après le début de la répression en 2011 et n’y mettent plus les pieds, dénonçant la répression et le siège. A Ramallah, des centaines de Palestiniens ont manifesté le 5 janvier pour l’ouverture de l’aide humanitaire à Yarmouk et Mahmoud Abbas, le président palestinien, qui avait tenté une médiation l’été dernier selon le journal libanais Al Akhbar, a réitéré un appel en ce sens.

Côté régime, s’agissant de la stratégie militaire presque aussi vieille que le monde qui consiste à affamer son adversaire cerné, elle trahit – outre une absence de scrupules qui ne peut surprendre de la part d’un pouvoir qui n’hésite pas à bombarder hôpitaux et boulangeries – une cruelle vérité des chiffres, celle d’une absence de troupes en nombre suffisant pour attaquer les fiefs adverses.

Sans le concours des combattants du Hezbollah libanais et des miliciens chiites irakiens et iraniens, Bachar el-Assad eût sans doute d’ailleurs éprouvé bien du mal à survivre.

source  via B.Loos sur fb

L’impasse syrienne


Sale temps pour la révolution syrienne. Rien ne va plus, ou presque. Des manifestations populaires contre le régime de 2011, il n’est plus guère question. Le stratagème de Bachar el-Assad, la communautarisation et la montée des haines, a fonctionné. Et comment ! Pourtant, rien n’est gagné, pour personne…

Qu’on se souvienne : dès avril 2011, le « raïs » s’était écrié que la Syrie faisait face à des terroristes djihadistes. Mais ceux-ci n’ont vraiment commencé à entrer en scène qu’en 2012. Notamment les centaines d’entre eux que le régime, curieusement, venait de… libérer. Sur le terrain, les rebelles, dont l’Armée syrienne libre, qui ne sont pas une armée mais une myriade de groupes hétéroclites sans commandement uni, ont quand même réussi à conquérir du terrain, dans les campagnes surtout, une moitié du pays au moins.

Mais en 2013, les choses sont allées de mal en pis. Les méthodes du régime – bombardements massifs de la population, arrestations, tortures, exécutions – ont rendu aiguë la problématique des réfugiés, qui sont environ sept millions (un tiers de la population syrienne !), dont plus de deux millions au Liban, en Turquie et en Jordanie, où ils vivent dans des conditions très précaires et passent un hiver actuellement dantesque.

On a pu croire que le déséquilibre des forces – et surtout le très létal monopole des airs du régime – allait être remis en cause par une intervention militaire, aérienne aussi, de la part des Américains et des Français, très remontés après des attaques chimiques le 21 août dernier dans des banlieues de Damas sous contrôle rebelles.

L’origine de ces attaques reste controversé, mais les menaces américaines ont tôt fait de convaincre Bachar et les siens de capituler sur ce point : en quelques semaines, l’affaire était entendue, les armes chimiques du régime vont être neutralisées, et tant pis pour l’orgueil de son chef, trop content de sauver sa peau et son aviation.

Barack Obama s’est donc résolu à annuler les frappes aériennes préparées. Au grand dam des Syriens sous les bombes et des rebelles. Ceux-ci se divisent désormais en de très nombreux camps : les débris de l’ASL (quand ils n’ont pas pris le chemin du grand banditisme), les nombreuses katiba (brigades) islamistes, les deux grands mouvements qui se réclament d’al-Qaïda (dont l’un, l’Etat islamique d’Irak et du Levant, multiplie les horreurs sans subir les foudres du régime) et enfin les Kurdes, qui consolident leur autonomie dans le nord-est du pays.

Alors, non seulement on reparle de diplomatie – une grande conférence devrait avoir lieu en Suisse en janvier – mais le pire, pour les rebelles, paraît acquis : la communauté internationale, face aux exactions hideuses des djihadistes, paraît même prête à réhabiliter Bachar, comme s’il représentait un moindre mal, lui qui n’hésite jamais – au grand jamais ! – à bombarder les hôpitaux, les boulangeries, enfin toute cible qui peut faire très mal à ces misérables qui ont osé défier l’autorité de son régime mafieux.

Personne ne semble capable de remporter une victoire définitive, même pas ce régime qui reçoit bien plus d’aide que le camp rebelle, lui qui dispose à loisir des armes russes, des conseillers iraniens, des miliciens chiites irakiens et des combattants du Hezbollah libanais.

Tout se passe comme si un conflit de longue durée, d’une âpreté inouïe, s’était engagé, dans lequel les acteurs régionaux, l’Iran, la Turquie, les pétromonarchies du Golfe sans parler des grandes puissances, sont impliqués à des degrés divers. Avec un perdant, déjà : le peuple syrien.

BAUDOUIN LOOS

LE SOIR – Samedi 28 décembre

Journal de Syrie : Une mendiante à ma porte


IRIN

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DAMAS, 20 novembre 2013 (IRIN) – L’auteur de ce récit est un jeune diplômé de l’université de Damas, issu d’une famille aisée appartenant à une minorité religieuse syrienne. Il souhaite conserver l’anonymat pour des raisons de sécurité. Dans ce cinquième extrait, il nous fait part des signes qu’il observe autour de lui et qui montrent que la population est de plus en plus mal nourrie et désespérée.

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J’étais seul chez moi lorsque quelqu’un a frappé à la porte. En ouvrant, j’ai découvert une jeune femme maigre, âgée d’une vingtaine d’années comme moi. Elle portait des baskets, une paire de jeans, un pull et elle n’était pas voilée, ce qui indiquait que c’était probablement une citadine. Ses vêtements étaient propres, mais incontestablement vieux et usés. D’une voix tremblante, elle a dit :

« Je suis originaire de Homs et j’ai des enfants. Nous vivons ici maintenant et nous avons besoin d’aide. Peux-tu m’aider ? Si tu avais du pain, ce serait formidable. »

Elle n’a pas dit « s’il te plaît ». Elle n’a pas prononcé les formules ou les prières que les mendiants utilisent habituellement. Elle ne semblait même pas chercher à ce que l’on s’apitoie sur son sort. Elle a seulement présenté les faits et posé une question. Cependant, elle semblait gênée – même s’il n’y avait pas de quoi. Je savais qu’elle n’avait pas d’autre moyen de gagner dignement sa vie. J’étais bouleversé, mais j’ai continué à sourire, j’ai sorti un billet de mon portefeuille et je le lui ai tendu en disant : « Les choses vont s’arranger, et si tu as besoin de quelque chose, tu peux revenir ici. »

Elle a souri et ajouté « Si Dieu le veut, merci  » ; puis elle a disparu dans l’escalier. Elle n’est pas allée frapper à d’autres portes dans l’immeuble. Je suis sûr que pour elle ce jour-là, cela suffisait.

Je pense aux personnes mal nourries en Syrie chaque fois que je passe à table avec ma famille. Nos repas ne sont plus ce qu’ils étaient. Les rations sont plus petites et nous utilisons moins d’ingrédients coûteux comme les épices ou les noix (un kilo de pignons de pin équivaut aujourd’hui à 40 pour cent du salaire de mon père), mais nous avons la chance de manger régulièrement. Nos repas n’ont rien à voir avec ceux des Syriens qui vivent dans les zones assiégées.

D’après les médias, de nombreux enfants syriens sont morts de faim dans les zones assiégées le mois dernier. Je n’y croyais pas en entendant les informations. J’ai pensé à la Somalie et je me suis demandé : est-ce que cela pourrait aussi se produire en Syrie ?

Un de mes amis est l’un des rares docteurs restants à al-Hajar al-Aswad, la banlieue sud assiégée de Damas. Il m’a raconté que les nouveau-nés sont les plus touchés. Leurs mères ne produisent pas suffisamment de lait et il est impossible de se procurer du lait en poudre.

Les adultes, m’a-t-il dit, survivent grâce à de maigres rations provenant des réserves de produits alimentaires traditionnels syriens, comme des olives, du thym et de la confiture ; et dans certains cas, des chats et des chiens. «  Bientôt, ce sont aussi les adultes qui commenceront à mourir de faim  », a-t-il déclaré.

Dans mon quartier, les gens ne mangent pas de chats ni de chiens, mais j’ai remarqué des petits signes de privation. Dans un supermarché près de chez moi, connu pour ses produits moins chers, j’ai vu une femme acheter 100g de margarine, 200g de fromage et trois œufs. J’étais stupéfait. Traditionnellement en Syrie, même les personnes très pauvres n’achetaient jamais de nourriture en si petite quantité.

Mais en regardant les prix, j’ai vite compris. Un kilogramme de margarine, qui coûtait auparavant 450 livres syriennes, coûte aujourd’hui 2 500 livres [avec la dévaluation de la monnaie syrienne, près de 17 dollars au marché noir]. Un kilogramme de fromage est passé de 140 à 700 livres ; un œuf de 4 à 23 livres ; et l’agneau, un ingrédient de base de la cuisine syrienne, de 700 livres le kilo à 2 600. Cette situation est intolérable pour de nombreux Syriens dont les salaires, s’ils en perçoivent toujours, ont à peine augmenté. En ce moment, le salaire moyen ne dépasse pas les 16 000 livres par mois (110 dollars).

D’autres signes attestent de la détérioration de la situation. Récemment, je suis retourné en Syrie après avoir passé un mois au Liban, où j’ai essayé (encore une fois en vain) d’obtenir un visa pour l’Europe. Lorsque j’étais là-bas, j’ai reçu plus de dix coups de téléphone de la part de gens qui voulaient que je leur rapporte des médicaments. Même des choses simples comme des antibiotiques et des vitamines sont désormais introuvables en Syrie.

Aujourd’hui, alors que la Syrie ne fait plus la une des journaux, l’hiver qui approche risque d’alourdir les souffrances de cette crise humanitaire.

Tant de personnes ont été touchées par cette guerre : tuées, détenues, déplacées ou mutilées. Parmi les morts et les détenus, on compte surtout des hommes, et les membres de leur famille à charge se retrouvent privés de moyens de subsistance et en proie à la famine. Ma famille peut aider une ou deux personnes qui demandent de l’aide de temps en temps, mais ce n’est jamais assez.

Lorsque j’ai raconté l’histoire de la jeune femme qui avait demandé du pain à ma mère, elle m’a confié que bien des personnes dans la même situation étaient venues demander de l’aide. Au bord des larmes, elle s’est indignée : « Que pouvons-nous faire ? Nous sommes impuissants. »

Et nous ne sommes pas à l’abri.

Mon père est ingénieur. Il était consultant freelance pour arrondir ses fins de mois en tant que fonctionnaire. Il a perdu son emploi de freelance, mais a eu la chance de pouvoir conserver son deuxième poste, qui rapporte 30 000 livres syriennes par mois (près de 200 dollars) à notre famille. Il est impossible de vivre avec cette somme, alors nous puisons dans nos économies. Mais avec la dévaluation de la monnaie et une inflation constante, nous ne savons vraiment pas combien de temps nous allons pouvoir tenir.

Journal de Syrie : Quitter la Syrie – sur Info-Palestine
Journal de Syrie : La vie en exil – sur Info-Palestine
Journal de Syrie : Retour à Damas – sur Info-Palestine
Journal de Syrie : Dans l’incertitude – sur Info-Palestine

L’insoutenable solitude de l’opposition syrienne


LE MONDE | 22.10.2013 à 13h19 • Mis à jour le 22.10.2013 à 15h51 | Editorial du « Monde »

Rebelles syriens à Alep, le 21 octobre.

La question hante la rébellion syrienne depuis le début : qui peut parler en son nom ? Qui peut prétendre la représenter pleinement, notamment se faire obéir de la multitude de groupes armés sur le terrain, face au régime de Bachar Al-Assad ?

Américains et Russes s’efforcent, mollement, de convoquer à nouveau une conférence de paix sur la Syrie. Parallèlement au démantèlement de l’arsenal chimique du régime de Bachar Al-Assad, « Genève 2  » pourrait se tenir fin novembre. Cette perspective était au menu des conversations de Londres, mardi 22 octobre. Elles réunissent la dizaine de pays formant le groupe dit des « Amis de la Syrie », ceux qui entendent favoriser une transition politique dans ce pays.

Lire : L’organisation de la conférence internationale sur la Syrie toujours incertaine

Leur interlocuteur est le principal mouvement d’opposition, la Coalition nationale syrienne (CNS), qui devrait, à Genève, faire face aux représentants de Damas. Mais la représentativité de la CNS n’est pas incontestée. Le mois dernier, elle a subi une défaite politique quand une douzaine de groupes de rebelles, souvent des unités djihadistes, ont dit qu’ils ne se reconnaissaient aucunement dans cette organisation.

Son noyau dur est formé de Frères musulmans, puis elle a su s’ouvrir à nombre d’autres composantes de la société syrienne – démocrates, laïcs, Kurdes, chrétiens… Elle rassemble indéniablement des femmes et des hommes courageux et compétents. Mais, toujours affaiblie par d’anciennes et vieilles querelles entretenues en exil, la CNS a du mal à s’imposer comme « gouvernement » dans les zones libérées par les rebelles. Elle peine à faire l’unanimité à l’intérieur, même si elle est le seul représentant de l’opposition à l’extérieur.

Lire (édition Abonnés) : La rébellion syrienne minée par les divisions et la menace djihadiste

Cela tient très largement à l’histoire de la rébellion syrienne. Au départ, une révolte pacifique partie de secteurs les plus divers de la société. Durant près de huit mois, des milliers de Syriens défient le régime par de simples manifestations de rue.

C’est la brutalité inouïe de la répression qui les conduit à se tourner vers la lutte armée – un réflexe d’autodéfense. Ce faisant, la rébellion – une partie de la rébellion – se plaçait sous la coupe des pays qui voulaient bien l’armer.

Trois d’entre eux, l’Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie, n’hésiteront pas à appuyer ainsi – plus ou moins directement – des unités djihadistes, parfois proches d’Al- Qaida. « Il n’y a pas en Syrie une révolution islamiste, mais un soulèvement populaire financé principalement par des sources islamistes », écrit le centre d’études Initiative arabe de réforme dans sa dernière publication.

Une partie de la tragédie syrienne vient de là. Car Riyad, Doha et Ankara ont contribué à façonner le profil islamiste de la rébellion. Ce profil-là fait le jeu du régime à l’intérieur, effrayant nombre de minorités syriennes, et à l’extérieur, suscitant une méfiance croissante des opinions occidentales.

Témoins passifs de cette évolution, Américains et Européens devraient appuyer au maximum les composantes démocrates de l’opposition. Particulièrement si la perspective de Genève doit à nouveau s’ouvrir.

Lire aussi : Pour Assad, les « conditions ne sont pas encore réunies » pour négocier la paix

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Syrie : l’enquête du « Monde » au cœur de la guerre


Le journaliste Jean-Philippe Rémy et le photographe Laurent Van der Stockt ont passé deux mois, de mars à mai, sur les fronts de Damas avec les rebelles syriens. Ils sont les premiers reporters étrangers à avoir atteint le quartier de Jobar, près du centre de la capitale. Ils ont assisté à l’usage d’armes toxiques par l’armée de Bachar Al-Assad.

Publié dans « Le Monde » du 27 mai au 1er juin, leur reportage témoigne de l’étendue de la tragédie syrienne, de l’intensité des combats, du drame humanitaire.

voir ici