Le père Paolo Dall’Oglio – Cinq ans après sa disparition en Syrie


 

Voici ce que j’ai retenu des rencontres auxquelles j’ai assisté à Paris avec le jésuite Paolo Dall’Oglio ou autour de ses idées. Et les traces les plus significatives qu’il a laissées sur la Toile en langue française, du fait de son engagement en faveur des Syriens aspirant à la liberté. Depuis sa disparition le 29 juillet 2013, à Raqqa, dans le nord-est de la Syrie, aucun signe de vie ni aucune preuve de sa mort n’ont été communiqués ni aux autorités italiennes, ni au Vatican, ni à ses proches.

Le 25 septembre 2012 à la mairie du XXe arrondissement à Paris – Les chrétiens de Syrie par le père Paolo Dall’Oglio :

Cet homme est un jésuite italien, qui a restauré de ses propres mains dans les années 80 le monastère Mar Moussa al-Habachi [Saint Moïse l’Abyssin], du XIesiècle, dans le désert au nord de Damas, avec l’aide de jeunes. (À l’époque, l’État donne des permis de résidence à des chrétiens étrangers pour apporter leur aide à la minorité chrétienne). Il est très engagé dans le dialogue interreligieux et unanimement respecté dans l’opposition syrienne, toutes communautés confondues. Contraint de quitter la Syrie, qui était devenue sa deuxième patrie en juin 2012, il ne mâche pas ses mots au point d’irriter certains chrétiens syriens venus se mêler aux opposants syriens de Paris car il ose parler politique : « Le départ de Ben Ali a eu pour nous comme un parfum pascal. Depuis 2005, le régime nous interdisait d’utiliser les mots “société civile” ! Cependant, nous avons tout essayé pour que ce moment advienne.

Au début du soulèvement, j’ai suggéré la création d’un Centre international sur les pathologies politiques et demandé l’envoi de 50 000 acteurs non-violents de la part de la communauté internationale. J’ai aussi prévenu l’ambassadeur de France à Damas Éric Chevallier : il faudra 200 000 morts pour qu’Assad parte. » [Sur ce point, il s’est trompé !]

Monastère de Mar Moussa al-Habachi

suite du long article ici

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Terrorisme : il n’est pas interdit de réfléchir


 

Le président Francois Hollande, le 25 juillet 2016 à Vincennes.Crédits : Ian Langsdon / AP

Le président Francois Hollande, le 25 juillet 2016 à Vincennes.Crédits : Ian Langsdon / AP

Saint-Etienne du Rouvray. Un nom supplémentaire sur la liste des lieux d’attentats. Et comme à chaque fois, la classe politique s’illustre par son indécence politicienne.

L’opposition crie, vitupère et dénonce, non pas parce qu’elle a le souci réel de contribuer au débat et à l’élaboration de solutions mais juste parce qu’elle pense à l’élection présidentielle de 2017. La communication politique ne s’embarrasse pas de nuances ni de retenue.

A chacun sa démagogie : rendre illégal le salafisme (attaquons-nous plutôt à la bêtise, ça rendra service à l’humanité !), enfermer toutes les personnes faisant l’objet d’une fiche S dans des camps d’internement (l’étape suivante c’est d’enfermer tous les musulmans ou de leur faire porter un croissant jaune sur le revers de la veste ?)…

L’Occident fabrique ses propres ennemis

Quant au président de la République et au gouvernement, ce n’est guère plus brillant. D’abord cette manie de se rendre immédiatement sur les lieux alors qu’à ce moment-là les services de secours et de sécurité ont bien d’autres chats à fouetter que de s’occuper du déplacement des plus hautes autorités de l’Etat.

Lorsque j’étais directeur de cabinet de préfet, nous savions qu’en cas de catastrophe, nous n’avions pas le choix, il fallait être prêt à détourner des moyens dédiés à la gestion de la crise pour prendre en charge les hautes autorités en goguette. On appelait cela le « sur-accident ». Venir sur place, rien de tel pour dramatiser sa communication.

Mais le plus fort dans toute cette mise en scène médiatique, c’est la désignation quasi immédiate de l’ennemi, Daech. Qu’il est confortable d’avoir un ennemi ! Surtout quand il est extérieur à nous. Quel soulagement quand la revendication tombe !

En nommant l’ennemi, on lui attribue tous les torts et on s’exonère de sa propre responsabilité. On évite ainsi de se poser des questions sur les conséquences de notre politique. Michel Onfray dans son essai « Penser l’Islam » (Grasset, 180p) rappelle qu’à force d’exporter la guerre on finit par l’importer sur son territoire. Le terrorisme n’est jamais spontané, il est toujours en réaction à une colère, une frustration.

Depuis vingt ans, c’est l’Occident qui fabrique ses propres ennemis. Oussama Ben Laden a été construit par les Américains avant de leur échapper. Daech est né de la persécution des sunnites en Irak par le gouvernement chiite de Nouri Al-Maliki, soutenu par les Américains. Les bombes que nous larguons au-dessus de la Syrie et de l’Irak n’ont visiblement pas d’impact positif sur notre sécurité nationale (bien au contraire) sans compter qu’elles tuent aussi des innocents, les anonymes victimes collatérales.

Laurent Bigot est un ancien diplomate français devenu consultant indépendant.

Syrie : raids sanglants du régime près de Damas


La ville de Douma, près de Damas, a été visée par des frappes du régime de Bachar Al-Assad, le 16 août.

Au moins 82 personnes, en majorité des civils, ont été tués dimanche 16 août par des frappes aériennes du régime de Bachar Al-Assad sur un fief rebelle près de Damas, et 250 autres ont été blessées.

L’armée de l’air a frappé à plusieurs reprises Douma, une ville située à 13 km au nord-est de Damas et presque quotidiennement touchée par des raids aériens, principale arme du régime contre les insurgés.

« Un massacre délibéré »

« Il s’agit d’un massacre délibéré », a réagi Rami Abdel Rahmane, directeur de l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH), une ONG qui dispose d’un large réseau de sources à travers la Syrie. La Coalition de l’opposition syrienne en exil a également dénoncé l’attaque sur Twitter, en estimant que « Assad commet un nouveau massacre à Douma, en visant un marché bondé ».

Les frappes de dimanche coïncident avec la visite du patron des affaires humanitaires de l’ONU, Stephen O’Brien, qui effectue son premier déplacement en Syrie. Arrivé samedi, M. O’Brien a affirmé qu’il venait « évaluer les besoins du peuple syrien afin de lui offrir de l’aide humanitaire », selon la traduction en arabe de l’agence officielle syrienne Sana.

Mercredi, un rapport d’Amnesty international avait accusé le gouvernement syrien de commettre des « crimes de guerre » dans cette région, parlant d’« attaques directes, aveugles et disproportionnées ».

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La théorie fumeuse du « moindre mal » et la singulière équipée d’un quatuor d’amateurs


La théorie fumeuse du « moindre mal » et la singulière équipée d’un quatuor d’amateurs | 

Souria Houria

Communiqué

Deux députés et deux sénateurs français se sont rendus à Damas mercredi 25 février. La délégation menée par Gérard Bapt (PS), comptait un député UMP, un sénateur UMP et un sénateur UDI. Ceux-ci ont été reçus par Bachar Al Assad. Cette visite a fait polémique. Le gouvernement a renié cette initiative et a dénoncé la main tendue par ces élus à un dictateur avec lequel la France a rompu les relations diplomatiques pour le massacre perpétré contre son peuple, le déclarant pour cette raison infréquentable. Plusieurs hommes politiques français se sont aussi désolidarisés de cette initiative.

Gérard Bapt et Jacques Myard de l’UMP, qui faisait partie de cette délégation, ont souvent manifesté une relative compréhension pour le dirigeant syrien et ont repris très rapidement à leur compte la théorie du régime qualifiant d’islamistes les manifestants pacifiques de 2011, alors que ceux-ci se battaient pour leurs droits démocratiques, la fin de la corruption et de la dictature.

Cette visite a été très largement médiatisée en Syrie pour l’opportunité qu’elle offrait au dictateur, dont il faut rappeler qu’il a utilisé ses armes lourdes, l’aviation et même l’arme chimique contre son peuple. Cette visite est non seulement illégitime d’un point de vue politique, ces élus n’étant aucunement mandatés, ni par le gouvernement, ni par l’Assemblée Nationale ou le Sénat. Elle est aussi trompeuse. Elle a constitué un marché de dupes.

Ces élus qui, à Damas ne représentaient qu’eux-mêmes, voudraient nous faire croire que reprendre les relations avec Bachar Al Assad est nécessaire pour mieux combattre « l’Etat Islamique ». C’est ainsi qu’ils justifient leur visite.

Pure tromperie !

Tout d’abord, il n’est plus contestable que le dirigeant syrien a tout fait pour justement favoriser cette organisation afin de discréditer le mouvement de contestation contre son régime : il libère des djihadistes de ses prisons en 2011 ; ses bombardements ont longtemps épargné l’état-major de l’organisation djihadiste à Raqqa, alors qu’il assommait de bombes d’autres zones tenues par la rébellion et qu’il continue de le faire ; ses soldats ne se confrontent jamais sur le sol aux djihadistes et les rares fois où ils l’ont fait, cela s’est soldé par un échec militaire.

En quoi alors, peut-il être utile ?

Même du point de vue du renseignement, les brigades combattantes rebelles seraient bien plus utiles, elles qui sont en contact au sol avec « l’Etat Islamique » puisque les zones qu’elles contrôlent jouxtent celle de l’organisation djihadiste. Et surtout, Daech n’est pas pour Assad une cible prioritaire. La cible prioritaire, pour lui, c’est la rébellion contre laquelle il déploie tout son arsenal militaire et sécuritaire, s’acharnant sur les populations qui ont le malheur de vivre dans les zones échappant à son contrôle. Elles reçoivent quotidiennement des barils de poudre venus du ciel et souffrent incomparablement plus des exactions du régime que des djihadistes. Et cela, ces députés ne peuvent l’ignorer.

Non, Assad n’est pas le bon partenaire. C’est un partenaire non fiable, menteur, dissimulateur, qui mène ses interlocuteurs par le bout du nez et c’est ce qu’il a fait avec ces quatre parlementaires français. Qu’a rapporté de Damas la lamentable équipée de ce quatuor d’amateurs ? Un peu de gloriole pour un dictateur aux mains tachées du sang de ses concitoyens et rien d’autre. Ils ont donné à Bachar Al Assad et n’ont rien reçu en échange. Ils ont de plus desservi les intérêts de la France en sapant sa position.

Étaient-ils si inconscients de cette manipulation ou est-ce leur trouble admiration pour les régimes forts qui les a attirés sur le chemin de Damas ? Veulent-ils nous faire croire qu’Assad est un moindre mal ? En tout état de cause, il faut se prémunir contre cette nouvelle théorie du « moindre mal » qui fait apparaître « le boucher de Damas » comme un partenaire fréquentable face à un « Etat Islamique » qui nous abreuve d’images violentes afin de nous faire perdre tout jugement.

Mais il doit rester assez de bon sens aux hommes politiques français pour ne pas considérer que le dirigeant syrien qui se joue sans cesse de la communauté internationale puisse être d’une quelconque aide pour la lutte contre Daech. A moins que l’on accepte l’idée du pompier pyromane.

Non, Assad n’est pas le bon partenaire.

Il est la source du problème.

Il ne peut représenter la solution.

Dimanche 1 mars 2015

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Souria Houria Contact presse
info@souriahouria.com

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Ne réduisons pas les Syriens aux images diffusées par la télé


LE MONDE | 21.10.2014 à 14h29 • Mis à jour le 21.10.2014 à 14h40 |Par Abounaddara, collectif de cinéastes syriens

Dans une rue de Damas, en septembre 2014.

Nous, cinéastes syriens, avons bien des reproches à faire aux chaînes de télévision européennes. Car la représentation qu’elles donnent de notre société en proie à la barbarie nous paraît injuste et indigne. Elle se confond avec le récit de ceux qui veulent maintenir les Syriens sous tutelle, à commencer par Bachar Al-Assad et les djihadistes. Elle viole aussi le droit des Syriens à leur image. Bref, nous leur reprochons de manquer à leur devoir d’informer avec équité et dignité.

Mais l’heure n’est plus aux reproches. Car la guerre en Syrie dérive droit vers vossociétés, où elle a déjà percuté les populations les plus marginalisées. Des images qui circulent sur les médias sociaux nourrissent l’incompréhension ou la haine et menacent votre devenir autant que le nôtre.

Or si l’on en est arrivé là, c’est parce que ces chaînes ont failli à la mission de médiation, de décryptage ou de contrôle. Tout n’était certes pas parfait, et il manquait pas mal d’images à la représentation de notre société. Il nous semblait cependant que nos « images manquantes » pourraient trouver leur place à l’antenne le jour où l’actualité vous en donnerait l’occasion, contrairement à la télévision syrienne, où une telle chose n’est possible qu’au prix d’une révolution.

Modèle démocratique universel

La télévision européenne n’a pas su regarder la société syrienne qui s’est révélée lors de l’insurrection de 2011. Il était pourtant aisé de voir que celle-ci aspirait àrejoindre le modèle démocratique universel, d’autant que son aspiration était corroborée par des données démographiques, économiques et sociales qui présageaient d’un rapprochement plutôt qu’un clash entre les civilisations.

Mais au lieu de cela, on a cédé aux images d’Epinal du révolutionnaire cheveux aux vents et téléphone portable à la main. Et lorsque ces images se sont révélées moins crédibles qu’en Tunisie ou en Egypte, on a renoué avec la bonne vieille représentation, celle de l’« Orient compliqué » où il n’y aurait que de lagéopolitique, des religions et des barbares. Autrement dit, on a préféré les certitudes du passé à l’épreuve de la réalité, les cases de la télé à la dynamique de la société.

Il était sans doute difficile d’accéder à la société syrienne. Mais n’a-t-on pas réussi à passer outre le siège de Sarajevo en coproduisant une chronique quotidienne de la vie des habitants dans la ville assiégée, Une minute pour Sarajevo, qui constitue une référence en matière d’information en temps de guerre ?

IMAGES INVÉRIFIABLES OU INSOUTENABLES

La place aux images réalisées par les citoyens-journalistes syriens viendraitcompenser ce manque. Mais ces images arrachées au chaos ne pouvaient avoirun sens qu’à la faveur d’un travail éditorial strict. Or on a eu tendance à lesdiffuser pour aguicher les téléspectateurs ou les apitoyer. Le voyeurisme a parfois été poussé jusqu’à diffuser des images montrant des Syriens torturés ou violés alors même que YouTube les avait retirées de sa plate-forme en raison de leur atteinte à la dignité humaine.

En somme, c’est l’incapacité à regarder notre société telle qu’elle était qui a fait la fortune des images invérifiables ou insoutenables déversées sur les médias sociaux par les protagonistes de la guerre et autres sergents-recruteurs de la barbarie. C’est parce qu’on a enfermé le Syrien dans le rôle de musulman criantAllah Akbar à tout bout de champ que la proclamation d’un califat par des illuminés paraît aujourd’hui crédible aux yeux des téléspectateurs. C’est parce qu’on l’a privé de sa dignité à l’écran que des humiliés de France et du Royaume-Unis’identifient à lui et prétendent le défendre par le crime.

Nous conjurons donc les chaînes de télévision européennes de définir d’urgence une politique de l’image qui se donne les moyens d’informer autrement tout en respectant le droit des peuples à une représentation digne. Il faudrait pour celadésenclaver la Syrie et la désensationnaliser en la sortant un peu des cases géopolitiques. Il faudrait aussi montrer davantage les Syriens faisant autre chose que se lamenter ou s’entre-tuer. Car les djihadistes qui affluent de partout ne nous voient même pas, nous autres gens ordinaires. Il est vrai que nous ne ressemblons pas aux Syriens qu’on voit à la télé ou sur YouTube, sauf lorsque ces mêmes djihadistes nous coupent la tête en s’en prenant à Bachar Al-Assad qui poursuit ses massacres hors champ.

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Pourquoi les journalistes israéliens ne remettent-ils pas en question l’action dévastatrice de leur armée dans la bande de Gaza?


Benjamin Netanyahou et le ministre de la Défense Moshe Ya’alon attendent de prendre la parole en conférence de presse, le 28 juillet 2014 à Tel Aviv. REUTERS/Nir Elias

Benjamin Netanyahou et le ministre de la Défense Moshe Ya’alon attendent de prendre la parole en conférence de presse, le 28 juillet 2014 à Tel Aviv. REUTERS/Nir Elias

Les médias n’arrivent à couvrir pleinement le conflit, et le pays souffre d’une sorte de blackout médiatique.

En 2008, Israël lance l’opération Plomb Durci pour mettre un terme aux tirs de roquettes du Hamas depuis Gaza: les journalistes sont alors friands de détails au sujet de l’opération militaire. Ils veulent savoir combien de militants du Hamas ont été tués, combien ont été capturés, quelles infrastructures ont été touchées, quels objectifs sont encore à atteindre, et bien d’autres choses encore. En revanche, les conséquences de cette opération pour l’autre camp, par exemple combien de civils palestiniens ont trouvé la mort, ne les intéressent pas. La seule question qui se pose à ce moment-là n’est pas «pour quelle raison autant de Palestiniens sont tués?», mais «pourquoi l’opération n’a pas commencé plus tôt?»

En 2012, après le déclenchement de l’offensive Pilier de défense, Keshev, un groupe israélien de surveillance des médias, dénonce le fait que cette guerre a «plus que jamais rendu flou la différence entre les porte-parole officiels de l’armée et les médias israéliens». Cette affirmation est encore vraie aujourd’hui.

De très bons interviewers, sauf pour la guerre

J’ai connu et admiré de nombreux journalistes israéliens au cours des deux décennies pendant lesquelles j’ai couvert ce conflit: leur professionnalisme n’est plus à démontrer. Ils savent être des interviewers tenaces et des analystes implacables, sans pour autant se couper des personnalités de premier plan. Donnez-leur un bon vieux scandale financier ou sexuel, et ils feront regretter à n’importe quel politicien de s’être un jour porté candidat à une élection. Demandez par exemple à l’ancien Premier ministre Ehud Olmert ou à l’ancien président Moshe Katsav de quelle façon les médias ont couvert leurs procès.

Mais avec la guerre, de nombreux journalistes israéliens, peut-être même leur majorité –à quelques remarquables exceptions près–, préfèrent faire profil bas, tout comme le reste de la population.

Surtout dans les premiers jours d’une opération militaire, ils ont peur de poser les questions qui fâchent: ils choisissent donc de répéter comme des perroquets les discours des leaders politiques et militaires du pays (en hébreu, on utilise le mot meguyasim,«appelé» ou «recrue», pour critiquer les journalistes en temps de guerre). D’ailleurs, parce qu’il est interdit aux Israéliens d’entrer dans la bande de Gaza et que l’opinion publique montre étonnamment peu d’intérêt pour les questions palestiniennes, seuls de très rares journalistes israéliens ont développé un réseau de sources sur le terrain.

Seuls de très rares journalistes israéliens ont développé un réseau de sources palestiniennes sur le terrain

 

Cela permet de comprendre pourquoi Israël voit la guerre à Gaza de façon si différente du reste du monde. Avec leur pays sous le feu des roquettes et leurs soldats se faisant tuer au combat, les journalistes israéliens cessent d’être des enquêteurs obstinés pour se transformer en fournisseurs d’informations prémâchées transmises par l’armée. Le patriotisme prévaut soudainement sur le devoir d’offrir une information impartiale.

Ce qui laisse aux Israéliens –encore nombreux à préférer les médias en hébreu à la presse internationale, pourtant de nos jours facile d’accès– une vision incomplète et faussée des évènements. Le soutien populaire à la guerre est ainsi total. Et la vision du Premier ministre Benjamin Netanyahou à propos de Gaza et du Hamas fait aujourd’hui consensus.

Les médias américains, pourraient dire certains, ont agi de la même façon avant la guerre en Irak, quand ils ont échoué à mettre en doute les renseignements sur les présumées armes de destruction massive de Saddam Hussein.

En Israël, presse et armée sont très liées

Mais les deux situations sont complètement différentes. Aux Etats-Unis, on ne retrouve pas cette intimité entre presse et forces militaires qui existe en Israël, où tout le monde fait son service militaire et où l’armée reste l’institution la plus prestigieuse. En 2003, il y avait d’ailleurs de nombreuses voix dans les médias américains pour dénoncer la guerre. Mais aujourd’hui en Israël, ils ne sont qu’une poignée à s’élever contre cette opération, aussi inconsidérée soit-elle aux yeux du reste du monde.

Les rares qui s’y emploient sont critiqués avec véhémence. «Vous êtes un traître, a-t-on hurlé à Gideon Levy, un éditorialiste du Haaretz, alors qu’il était interviewé dans la rue au sujet d’une tribune où il mettait en cause les pilotes israéliens bombardant Gaza.

«Vous n’avez pas honte? C’est vous qui devriez vivre avec le Hamas. Nous avons les pilotes de chasse les plus responsables au monde. Vous pensez qu’il est normal que des enfants passent leurs vacances d’été dans un abri? Quelle honte!»

Un journal a d’ailleurs révélé que les lignes téléphonique de Channel 2 ont été saturées par le flot d’appels protestant contre le passage du journaliste à l’antenne. De la même façon, l’Israël Broadcasting Authority a interdit une émission de radio produite par une organisation de défense des droits humains parce qu’on y entendait les noms d’enfants palestiniens tués par des tirs d’obus israéliens. Pour cet organisme de régulation, ces informations étaient bien trop «polémiques».

Dans un climat où toute tentative de contestation est perçue comme une trahison, les médias israéliens choisissent le plus souvent de ne couvrir que partiellement ce qui se passe à Gaza. Ils évitent ainsi d’être accusés de prendre partie pour l’ennemi ou d’affaiblir l’Etat en guerre.

Avant cette calamiteuse guerre, une forme de lassitude vis-à-vis de la question palestinienne associée à une chute spectaculaire du nombre d’attaques contre Israël avait conduit le pays à se replier sur lui-même et à croire que le conflit avait disparu. L’opinion voulait désormais des articles sur les succès d’Israël dans le domaine des technologies de pointe, et pas sur l’occupation militaire.

La plupart des Israéliens sont devenus «post-palestiniens» et les médias ont suivi le mouvement. Ils sont ainsi nombreux à avoir été surpris par cette guerre qui semble surgie de nulle part. Elle était pourtant parfaitement prévisible.

L’info, oui, si elle parle d’eux-mêmes

Ce manque d’intérêt ne se reflète pas du côté palestinien. «Vous arrivez à croire ce qui s’est passé, vous?», me demandait une palestinienne lors qu’un reportage à Gaza pour le Washington Post. Je n’avais aucune idée de ce dont elle parlait. Elle évoquait en fait une affaire particulièrement choquante de violences domestiques dans laquelle un Israélien avait assassiné sa femme. Elle en avait entendu parler à la radio.

Les Israéliens sont devenus «post-palestiniens» et les médias ont suivi le mouvement

 

Pour s’informer, les Israéliens ont recours aux mivzak, des bulletins diffusés toutes les heures à la radio, aux journaux télévisés du soir de Channel 1, 2 ou 10, et aux analyses des deux quotidiens les plus largement distribués, le Yedioth Ahronoth et le Maariv. Ces tabloïds en couleur mélangent informations, analyses sérieuses et photos de femmes en bikini sur la plage. Quant au Haaretz –le média qui va le plus loin dans sa critique de l’opération militaire– il a beau être le quotidien israélien le plus lu à l’étranger (dans sa traduction anglaise), c’est celui qui, parmi les journaux d’importance du pays, est le moins consulté en Israël. Car les Israéliens sont extrêmement friands d’informations… quand elles parlent d’eux-mêmes.

Mabat, le magazine d’information diffusé en prime time sur Channel 1, est caractéristique de la façon de couvrir le conflit. Son édition du dimanche 20 juillet a ainsi été entièrement consacrée à la mort de 13 soldats israéliens. C’est compréhensible: presque chaque Israélien connaît quelqu’un qui a été appelé à combattre à Gaza et un tel bilan pour une seule journée est le plus grave des huit dernières années. C’est ce dont les spectateurs voulaient entendre parler.

Des reporters avaient été envoyés près de la frontière avec Gaza, dans les hôpitaux, aux funérailles… partout, sauf à Gaza. Et, bien que le gouvernement interdise aux Israéliens d’entrer dans la bande de Gaza, l’émission aurait pu donner la parole à des journalistes américains, européens ou palestiniens pour raconter ce qui s’y passait.

Ils font leurs les arguments du gouvernement

Au moment même où Mabat était diffusé, la dépêche informant du nombre de civils palestiniens tués par les forces israéliennes dans le quartier de Shejaia, à l’est de Gaza –le jour le plus meurtrier de l’opération à ce moment-là– était déjà vieille de plusieurs heures et l’information faisait la une des médias internationaux.

Les images d’une atroce violence d’enfants morts étaient partout. Benyamin Netanyahou les décrira plus tard comme «des morts palestiniens extrêmement télégéniques». Plus tôt dans l’émission, un reporter israélien avait fait une brève référence aux civils tués en disant que le Hamas utilisait les images de Shejaia pour ternir le visage d’Israël dans le monde, reprenant ainsi le discours du gouvernement.

Vers la fin de l’émission, qui dure plus d’une heure, un reportage de trois minutes sur Shejaia, utilisant des images d’une chaîne arabe, est finalement diffusé. Le journaliste israélien présente la séquence en disant que selon certaines allégations plus de 60 Palestiniens, principalement des femmes et des enfants, ont été tués et que l’armée israélienne aurait ordonné une évacuation quelques jours auparavant. Même si les téléspectateurs peuvent se faire une idée des dommages, le reporter ajoute qu’il préfère épargner aux Israéliens les images les plus choquantes, celles que l’on pouvait pourtant voir partout ailleurs dans le monde.

Au beau milieu de l’émission, les présentateurs doivent laisser l’antenne à Benyamin Netanyahou et au ministre de la Défense, Moshe Ya’alon, s’adressant au pays. «Nous devons rester unis et forts dans ces jours difficiles», déclare Netanyahou. «Nous nous battons pour notre pays», ajoute-t-il faisant de cette bataille une question de survie.

Reconnaître que l’opération terrestre aurait pu être évitée est un aveu stupéfiant. Pourtant, aucun journaliste ne renchérit

 

Tout ce que Netanyahou dit a pour objectif de faire de cette guerre une absolue nécessité.«Nous n’avons pas choisi cette situation», explique-t-il. Il parle de l’importance de détruire les tunnels du Hamas –la raison mise avant pour une invasion terrestre– pour qu’ils ne puissent pas être utilisés en vue de prochaines attaques.

La première question d’un journaliste israélien tape dans le mille: il demande pourquoi le gouvernement a accepté, cinq jours plus tôt, un cessez-le-feu qui aurait évité l’actuelle offensive, si les tunnels sont bel et bien une menace pour la survie d’Israël? Netanyahou répond que la question des tunnels aurait pu être réglée par la voie diplomatique si le Hamas avait accepté le cessez-le-feu.

Or, reconnaître que l’opération terrestre aurait pu être évitée, qu’il y avait peut-être une façon pacifique de résoudre le problème, est un aveu stupéfiant. Pourtant, aucun journaliste ne renchérit. Ils laissent Netanyahou et Ya’alon se vanter de la réussite de l’opération à ce jour.

Voici quelques questions qui auraient pu être posées:

• Est-ce pour cet objectif limité –détruire certains tunnels– que l’armée israélienne tue autant d’enfants palestiniens et que tant de jeunes soldats israéliens sont en train de mourir?

• Nous savons que le Hamas a rejeté le premier cessez-le-feu. Mais si vous reconnaissez que cette affaire aurait pu être réglée diplomatiquement, pourquoi Israël n’a pas continué pas à en négocier les termes pour éviter l’escalade?

• Les Israéliens ne risquent-il pas de regretter d’avoir trop affaibli le Hamas quand des groupes de type al-Qaida commenceront à s’implanter à Gaza?

• En combien de temps le Hamas pourra-t-il construire de nouveaux tunnels?

Dans les faits, compte tenu de la lamentable inertie de journalistes habituellement plus agressifs, Netanyahou a pu faire taire toute remise en question de sa stratégie. Et cela fonctionne parfaitement: un sondage, effectué durant la semaine du 20 juillet, a montré que 80% de la population israélienne soutient l’opération et que 94% des Israéliens s’estiment satisfaits de l’action militaire.

Des médias cheerleaders

Si la guerre s’étend en longueur et que le nombre de victimes israéliennes augmente sans aucune fin de conflit en vue, d’autres journalistes deviendront sûrement plus critiques. Mais pour le moment, il y a bien peu de contestation. Car, plus qu’autre chose, les journalistes jouent aujourd’hui le rôle de cheerlearders. Ben Caspit, l’un des analystes les plus influents d’Israël, a ainsi écrit le lundi 21 juillet dans le quotidien Maariv:

«Nous devons continuer à serrer les dents, à détourner les yeux et à faire notre job.»

Il y a eu beaucoup de discussions sur la façon dont les réseaux sociaux influencent la perception de cette guerre à l’étranger. Mais Facebook et Twitter ne sont que des moyens pour les militants pro-israéliens et pro-palestiniens de s’écharper virtuellement.

En fait, la façon dont Netanyahou a réussi à garantir un soutien populaire à cette offensive a plus à voir avec le fait que les éditorialistes israéliens et les principaux médias le laisse imposer sa propre vision. Et la diplomatie n’arrivera jamais à conduire Israël à explorer des alternatives à l’option militaire tant que la presse israélienne ne créera pas les conditions d’un débat national aussi honnête et approfondi que le mérite sa démocratie.

En Syrie, des salafistes en recul


LE MONDE | 11.07.2013 à 12h35 • Mis à jour le 11.07.2013 à 14h40 | Thomas Pierret (Maître de conférence à l’université d’Edimbourg)

Un rebelle syrien, dans le sud de la Syrie.

 Jadis réduits à la quasi-clandestinité par la répression, les salafistes syriens comptent aujourd’hui parmi les forces les plus influentes de la rébellion. Si leur représentation au sein de la Coalition Nationale se réduit pour l’essentiel à la figure de Riyad Hassan, « ambassadeur » en Libye, leur influence au sein de l’insurrection est incomparablement plus grande. Outre la frange la plus radicale représentée par le Front Al-Nusra, le salafisme inspire dans une grand mesure les deux principales coalitions insurgées : le Front islamique de libération de la Syrie, rattaché à l’Armée syrienne libre (ASL), et le Front islamique Syrien, indépendant de cette dernière.

Lire le débat : « L’islam politique est-il dans l’impasse ? »

Certains observateurs voient dans ce phénomène le résultat inévitable d’une radicalisation idéologique alimentée par la violence du régime et la polarisation confessionnelle entre sunnites et alaouites. D’autres mettent en exergue l’influence des États-parrains de l’insurrection, et en particulier de l’Arabie Saoudite et du Qatar. Ces deux analyses sont incomplètes, car l’influence acquise par les factions salafistes en Syrie est en réalité la conséquence d’un contexte propre aux premiers mois de l’insurrection. Or, il semble aujourd’hui toucher à sa fin. Les salafistes ne vont pas être mis hors-jeu mais leur poids parmi les rebelles risque de diminuer ; un renforcement des éléments les plus pragmatiques au détriment des plus aventureux paraît probable.

La force relative des factions salafistes est en réalité le produit de l’abondance des financements privés grâce aux donateurs du Golfe. Certains des premiers officiers déserteurs se laissent ainsi pousser la barbe, sous la pression de concurrents civils d’orientation salafiste. Ces derniers sont plus à même de capter l’aide des réseaux du Golfe, notamment grâce à Muhammad Surur Zayn Al-Abidin, expatrié syrien établi en Jordanie, très influent dans la péninsule et auquel le Front islamique de libération de la Syrie doit vraisemblablement une bonne partie de ses ressources.

Le Koweït, État faible et relativement libéral, joue également un rôle crucial dans la collecte de dons provenant des citoyens de l’émirat mais également de l’Arabie Saoudite voisine. Souhaitant contrôler l’aide aux rebelles syriens, les autorités de Riyad ont en effet interdit toute initiative privée dans ce domaine. Alors que les Frères Musulmans koweïtiens et les salafistes quiétistes concentrent leurs efforts sur l’action humanitaire, des figures appartenant à l’aile politisée du salafisme local s’affirment comme les chevilles ouvrières du soutien financier à l’insurrection syrienne : le député Walid Al-Tabtaba’i, le téléprédicateur Hajjaj Al-Ajami ou encore l’idéologue du parti de l’Oumma Hakim Al-Mutayri, salafiste « libéral » farouchement anti-impérialiste.

Lire l’édito :  « L’islamisme n’est pas un projet de gouvernement »

Fin 2012, l’ascension du salafisme semble irrésistible, les rebelles leur doivent alors la plupart des victoires remportées. C’est pourtant à ce moment-là que la situation commence à basculer. Dans la province de Deraa, au sud, les renseignements jordaniens transfèrent aux insurgés des armes croates achetées par l’Arabie Saoudite. Or, Riyad et Amman se méfiant des mouvements islamistes, ces armes sont livrées en priorité aux officiers déserteurs se réclamant de l’ASL du général Salim Idriss et donc à la frange la moins islamiste de la rébellion.

La même politique sera ultérieurement étendue dans le reste du pays au bénéfice de groupes étiquetés ASL comme les Maghawir, Shuhada Suriyya, Ahfad Al-Rasul ou encore les brigades Nur Al-Din Zanki. Le cas de ce dernier groupe illustre bien l’impact de l’aide étatique. Si à l’origine, il s’agissait d’une branche du mouvement salafiste radical Al-Fajr, il représente aujourd’hui à Alep le Front de l’authenticité et du développement, une coalition islamo-nationaliste pro-saoudienne. Ces groupes ont récemment reçu de Riyad de nouveaux missiles antichars chinois qui leur ont permis de repousser une offensive lancée par le régime dans l’ouest d’Alep.

Le Qatar joue il est vrai une partition différente puisqu’il aurait dernièrement livré des missiles provenant de Libye aux salafistes de Suqur Al-Cham et Ahrar Al-Cham. Toutefois, le soutien de Doha ainsi que la crainte de finir un jour sur les listes antiterroristes américaines encouragent ces factions au pragmatisme. Issu de la mouvance jihadiste transnationale, Ahrar al-Cham s’est efforcé de mettre en avant la dimension strictement syrienne de son recours à la lutte armée. Quant au leader de Suqur al-Cham Ahmad al-Cheikh, il affirmait récemment sur Al Jazeera qu’il revenait au « peuple syrien » de décider de l’avenir de ses relations avec Israël.

Ces développements surviennent à un moment où les groupes salafistes font face à de nouvelles difficultés. La principale est indubitablement la division du Front al-Nusra entre ceux qui souhaitent continuer à opérer en tant qu’organisation syrienne et les partisans d’une fusion avec l’État Islamique d’Irak, désormais renommé  » État Islamique d’Irak et du Levant « . À Raqqa, une ville libérée où les salafistes sont particulièrement forts en raison d’alliances passées avec certaines tribus locales, les plaintes de la population auraient contraint les factions concernées à limiter leurs interférences dans la vie quotidienne des habitants.

Tout ceci permet d’entrevoir un avenir où, plutôt que d’être phagocytée par les plus radicaux, l’insurrection syrienne se diviserait de manière croissante, mais pas nécessairement conflictuelle, entre d’une part une aile islamo-nationaliste dominée par les officiers déserteurs et renforcée par l’aide logistique saoudienne, et d’autre part une aile salafiste poussée au pragmatisme par l’influence combinée des partenaires internationaux et des résistances civiles.

Lire le débat : « L’islam politique est-il dans l’impasse ? », avec les contributions de Philippe d’Iribarne (Directeur de recherche au CNRS), Cengiz Aktar (Politologue à l’université de Bahçsehir), Olivier Roy (Politologue, spécialiste de l’islam), Ahmad Salamatian (Ancien vice-ministre des affaires étrangères iranien et ancien député d’Ispahan), Samir Amghar (Chercheur associé à l’Observatoire du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord), et Thomas Pierret (Maître de conférence à l’université d’Edimbourg).

Thomas Pierret (Maître de conférence à l’université d’Edimbourg)