Honneur à Londres aux mamans courage de Belgique
Nadine Rosa-Rosso
Par l’intermédiaire de Nadia Fadil, que je remercie ici, j’ai été invitée à livrer mon témoignage lors d’un séminaire de deux jours à Londres, consacré aux droits de l’homme dans le cadre de la lutte contre le terrorisme et de sa prévention par les campagnes de déradicalisation. Ce séminaire était organisé par Rights Watch (UK), avec le soutien de Chatham House. Mon intervention devait se situer dans la partie du colloque consacrée au gendre. Suite à cette intervention, que je vous livre ici dans son intégralité, des participants ont manifesté leur souhait d’éditer les deux livres en anglais.
Je tiens à vous remercier pour cette invitation qui me donne l’occasion de témoigner du courage extraordinaire d’un groupe de femmes belges. Comme je l’ai dit aux organisateurs, je ne suis pas spécialiste du genre mais j’ai eu l’immense chance de rencontrer des femmes très spéciales, qui ont affronté les pires difficultés de notre temps, la lutte contre le terrorisme.
Elles ont fait face à des situations terribles parce qu’elles sont mères. L’amour de leur enfant leur a donné la force d’affronter la discrimination, la violence policière, la haine médiatique, l’isolement, la suspicion, les lois antiterroristes et la justice.
En avril 2013, un professeur me téléphone. Elle est en larmes parce qu’un de ses élèves, âgé de 15 ans, n’est pas retourné à l’école après les vacances de Pâques. Il est parti pour la Syrie, avec un ami âgé de 16 ans. Leurs deux mamans cherchent de l’aide et cette enseignante nous met en contact…
Cinq années de combats ininterrompus
Ce fut le début d’une longue lutte, rejointe par de nombreuses mamans. Une longue lutte contre les autorités, l’opinion publique, la justice, les médias …
J’ai été tellement impressionnée par la force de leurs mots et j’ai tellement appris sur la réalité de ces familles que j’ai suggéré aux mamans d’organiser un atelier d’écriture.
Les mamans étaient étonnées, elles ne croyaient pas pouvoir écrire un livre mais, en même temps, elles étaient enthousiastes et, surtout, fermement décidées à défendre leur enfant, leurs enfants.
Je n’avais absolument aucune idée sur la façon de faire. Lors de la première rencontre, j’ai tout de suite compris qu’il était totalement impossible de demander aux femmes d’écrire, là, dans l’environnement immédiat du groupe.
Elles avaient terriblement besoin de parler. Elles avaient besoin de pleurer, de rire, de manger toutes sortes de pâtisseries, de se préparer un bon repas et de le partager. Elles avaient besoin de se poser mutuellement des questions, de comprendre et d’être comprises.
J’ai décidé de prendre quelques notes, d’écrire certains de leurs mots. Après la réunion, j’ai tapé mes notes et je les ai renvoyées à chaque mère individuellement, pour lui restituer ce qu’elle avait dit dans le feu de la conversation.
À chacune séparément, parce qu’elles ont immédiatement décidé, d’un commun accord et spontanément, de ne pas partager leur travail tant que leur livre ne serait pas complètement terminé et publié.
Pourquoi? Je suppose qu’elles étaient trop timides, trop incertaines de leur propre capacité à écrire. Six des mamans ont commencé à écrire. À chaque réunion avec tout le groupe, certaines me donnaient quelques feuillets, arrachés d’un cahier d’écolier. Tout était écrit à la main.
J’ai commencé à taper le premier livre, le livre de Samira. Je n’ai fait aucun commentaire sur son travail, je n’ai donné aucun conseil, j’ai juste tapé et corrigé des fautes d’orthographe. Et je lui ai juste dit : « Continue, c’est tellement beau, tu fais un superbe travail pour ta fille ». « Vraiment ? – Oui, Samira, vraiment, c’est vraiment magnifique ».
Et ce l’était. Et je savais que la moindre critique aurait pu l’arrêter car, de l’école primaire à la vie active, les travailleurs sont déclarés incapables d’écrire. Écrire des livres, c’est quelque chose pour l’élite…
Dès le début de notre atelier, j’ai expliqué aux femmes que nous n’avions qu’une très petite maison d’édition ; elles devraient financer les frais d’impression et vendre le livre dans leurs propres réseaux pour récupérer l’argent. J’ai souligné le fait qu’il est très difficile de vendre des livres si vous n’avez pas le soutien d’une grande maison d’édition. Mais, d’un autre côté, au moins, vous avez la liberté de dire ce que vous voulez vraiment dire et de décider comment l’exprimer.
Bachar el-Assad : “Voici comment nous avons créé l’Etat Islamique”
La collusion du régime syrien avec les terroristes du groupe djihadiste remonte à une décennie.
THE DAILY BEAST

Dans sa première interview après avoir remporté la présidence, Donald Trump a laissé entendre qu’il allait changer de politique dans le conflit en Syrie, passant d’un soutien à l’opposition modérée à une collaboration avec le régime du président Bachar al-Assad.
« La Syrie se bat contre ISIS, et nous devons nous débarrasser d’ISIS », a déclaré Trump. Quant aux rebelles que les Etats-Unis ont soutenu pendant les trois dernières années, Trump dit: « Nous ne savons pas qui sont vraiment ces gens. »
Mais le président-élu semble être mal informé sur le rôle clé d’Assad dans la montée du soi-disant État Islamique.
Tout d’abord, le dictateur syrien a essayé d’amadouer les dirigeants occidentaux en décrivant le soulèvement national contre lui comme une révolte dirigée et animée par des terroristes. Quand cela a échoué, il a libéré des extrémistes islamistes emprisonnés qui avaient combattu contre les troupes américaines en Irak, puis il a mis en scène de fausses attaques contre des installations gouvernementales, en accusant des terroristes. Loin de luttre contre ISIS, Assad a fermé les yeux quand ISIS a mis en place un état dans l’état avec sa capitale à Raqqa, avant de laisser aux États-Unis et à d’autres le soin de contrer les extrémistes islamiques.
François Burgat : « En Syrie, la posture des Occidentaux face à Daech est celle du taureau devant la muleta »

Quelle est la nature du conflit en Syrie ?
Comment qualifier les stratégies de ces acteurs internationaux en Syrie ?
Y avait-il, au début, un aspect confessionnel : l’esprit de revanche d’une majorité sunnite contre une minorité au pouvoir, perçue comme alaouite, et ses soutiens chrétien et druze ?
Le régime a-t-il gagné ce pari de la division confessionnelle ?
L’opposition a accusé l’organisation Etat islamique (EI) d’être une créature du régime. Quels sont leurs liens ?
Comment la France est-elle passée du soutien franc à l’opposition à une politique centrée sur la lutte antiterroriste ?
Pourquoi « à tort » ?
L’autre tournant du changement de la politique française est lié à l’apparition du groupe Etat islamique…
Combattre militairement l’EI n’est-il pas une nécessité ?
Comment l’Occident peut-il soutenir une opposition dont il renie aujourd’hui la majorité des acteurs militaires ?
Trêve en Syrie : « C’est comme si on invitait les Syriens à s’entretuer »
En excluant de la trêve annoncée le front Al-Nosra, l’accord n’empêchera pas les bombardements russes et syriens contre les rebelles alliés objectifs d’Al-Nosra sur le terrain. Interview du spécialiste Ziad Majed.
Dans la région de Deraa dans le sud de la Syrie. (Photo d’illustration) (MOHAMAD ABD ABAZID / AFP)270.000 personnes tuées en Syrie depuis 2011 et combien d’espoir de cessez-le-feu douchés. Encore une fois, la trêve annoncée lundi 22 février par les Etats-Unis et la Russie ne suscite pas un grand optimisme. Pour le spécialiste de la Syrie, Ziad Majed, professeur des études du Moyen-Orient à l’université américaine de Paris, cet accord montre une « volonté politique de maintenir le processus politique en vie, de dire qu’il est possible finalement, après une certaine trêve, de reprendre les négociations avec Bachar al-Assad ».
Sur le terrain, s’il peut permettre l’acheminement de l’aide humanitaire et du ravitaillement dans les villes assiégées, le cessez-le-feu ne tient pas la route. En excluant de cette trêve l’Etat islamique(EI), la coalition menant sa propre guerre contre les djihadistes, mais surtout le front Al-Nosra, allié objectif de certains groupes rebelles syriens, l’accord laisse faire les bombardements russes sur les positions tenues par les rebelles qui combattent Bachar al-Assad. Décryptage par Ziad Majed,auteur de Syrie, la révolution orpheline, (Ed.Sindbad/Actes Sud).
Barack Obama a insisté sur la nécessité du respect de cet accord pour notamment « se concentrer » sur le combat contre l’EI. Cette trêve aura-t-elle des conséquences sur les djihadistes ?
– Je ne pense pas que cela aura des conséquences directes. L’EI, d’ailleurs, se prépare déjà à une campagne militaire pour faire face à une possible concentration de feu sur ses troupes. Une intensification des bombardements sur les positions des djihadistes ne changera rien sur le terrain tant qu’il n’y a pas de possibilités de mener une guerre terrestre contre ces derniers. Une telle guerre ne peut se réaliser sans un consensus politique entre Syriens.
Or, ce consensus ne peut pas être trouvé puisque l’opposition n’acceptera jamais une alliance avec Bachar al-Assad dont le régime a tué plus de 90% des victimes civiles du conflit. Il n’y a aucune raison pour eux de se sacrifier pour une lutte contre l’EI qui permettrait que leur bourreau reste en place. Réduire toute la cause syrienne à une guerre contre l’EI est une perception occidentale qui ne prend pas en considération les centaines de milliers de Syriens tués et les millions de Syriens blessés, détenus et déplacés, même si, bien sûr, il faut lutter aussi contre l’EI.
En revanche, si cet accord n’aura que des conséquences négligeables sur l’EI, sur le front Al-Nosra, les conséquences seront plus compliquées pour l’opposition.
Pourquoi ?
– Il faut rappeler certaines éléments importants. Al-Nosra est la force principale dans la région d’Idlib, au nord-ouest de la Syrie. Elle est également présente à Alep, et beaucoup moins dans le sud du pays à Deraa.
La direction d’Al-Nosra a fait allégeance à Al-Qaïda après la naissance de l’EI en 2013 dans un contexte de concurrence entre les deux groupes djihadistes. Mais une grande partie des membres d’Al-Nosra sont des enfants des villes et des villages où ils combattent. Ils ont rejoint Al-Nosra parce que le groupe paye mieux, parce qu’ils sont plus disciplinés, mieux équipés. Al-Nosra a conclu des accords avec une partie de l’opposition armée, notamment avec Ahrar al-Shal, les « Libres du Levant », une des grandes forces militaires, islamistes mais pas djihadistes, de l’opposition.
Ils ont créé en 2014 « L’armée de la conquête » qui a gagné trois grandes batailles contre les forces du régime, et contrôle aujourd’hui tout le gouvernorat d’Idlib. Ils ont été visés par l’aviation russe dès le 30 septembre. Tout le monde sans distinction. Rien ne permet de dire que ça ne va pas continuer.
Et puis, il y a d’autres groupes, qui ne sont pas liés à al-Nosra directement car il ne partagent ni leur idéologie, ni leur programme politique, mais qui évitent les hostilités : les groupes de l’Armée syrienne libre, les bataillons et les brigades locaux, que ce soit à Idlib ou à Alep.
Les Russes pourront toujours dire qu’ils bombardent al-Nosra, alors qu’ils cibleront ces rebelles. Par ailleurs, le régime syrien considère tous les groupes rebelles comme terroristes. Rien n’est vraiment clair.
Comment vont réagir les forces de l’opposition ?
– Ca va être compliqué, parce qu’avec cet accord on leur demande de se désolidariser d’Al-Nosra. Mais certains sont de la même famille, du même village ! Cette trêve, même si certains peut-être la souhaitent, peut entraîner des conflits entre Al-Nosra et l’opposition syrienne. Al-Nosra, s’ils sont visés, va forcer les autres à se positionner : avec ou contre eux. S’ils les abandonnent, ils perdent des alliés de poids, s’ils restent, ils seront des cibles eux-mêmes.
En fait, c’est comme si on les invitait à s’entretuer pour montrer qu’ils ne sont pas terroristes. C’est ce que les Russes et Assad souhaitent. On les force à une guerre civile dans chaque ville et village sans proposer, un instant, une perspective politique globale.
Dans les territoires contrôlés par l’EI, il n’y aura pas ce genre de problèmes car ils ont chassé tout le monde.
Cet accord entérine-t-il le fait que la priorité de la lutte c’est l’EI, et non plus Bachar al-Assad ?
– C’est plus ou moins cela, même si les Américains insistent en même temps pour dire que Bachar al-Assad « doit partir ». Sauf que dire « doit partir » sans aucune mesure politique ou militaire, avec une accélération de l’offensive contre l’EI, maintient, ce qu’ils appellent, des « ambiguïtés constructives ». Mais en faisant cela, ca devient « des ambigüités destructrices » dans le cas syrien où la crise pourrit de plus en plus.
Du côté russe, évidemment, c’est Assad le partenaire, il faut anéantir l’opposition. Pour qu’on ne puisse plus choisir qu’entre Assad et l’EI.
Dans une interview au journal espagnol « El Païs », le président syrien dit vouloir être « celui qui aura sauvé son pays ». Peut-on imaginer qu’un accord est déjà négocié pour le laisser au pouvoir ?
– Il y a deux interprétations. L’une, optimiste, qui veut, en effet, qu’il y a déjà des accords entre Russes et Américains qu’ils imposeront à tous les autres acteurs du conflit et qui maintiendra Assad au pouvoir. Les Russes promettant qu’il ne se représentera pas à la fin de son mandat, qu’il y aura une transition après que la guerre contre le terrorisme soit gagnée.
L’autre interprétation, qui me semble plus réaliste, c’est qu’Assad, lui-même, veut rester en créant toutes les conditions pour qu’il soit incontournable. Rien ne le force à partir : les Russes resteront garant de sa présence, les Etats-Unis vont bientôt changer d’administration, et leur nouvelle politique étrangère va mettre du temps à s’élaborer. Cela ne m’étonnerait pas qu’il prépare sa propre succession. Son fils s’appelle Hafez comme son père.
Propos recueillis par Sarah Diffalah
Syrie : Polémique autour d’un documentaire produit par la TV française
lundi 22 février 2016
Diffusée jeudi 18 février sur France 2, l’émission Un oeil sur la planète consacrée à la Syrie est vivement critiquée pour son parti-pris pro-régime syrien. S’il est source d’indignation, le documentaire réalisé par Samah Soula est salué par les pro-régime Al Assad. « Il est en réalité à l’image d’un certain débat public actuel, qui lit de nombreux conflits à l’étranger à travers un prisme tronqué, foncièrement islamophobe et occidentalo-centré », écrit Marie Peltier dans l’Express. Quand France 2 se fait le porte-voix de Damas. Décryptage.
Dès les premières minutes du docu, on comprend que l’axe principal consiste en une démonstration bancale selon laquelle la nécessité du départ de Bachar al Assad ne serait qu’une lubie des dirigeants occidentaux « aveuglés », d’où le titre du documentaire « le grand aveuglement »…
En une heure et demie de vidéo, une petite phrase seulement sur les barils explosifs largués quotidiennement par le régime sur les populations civiles. Georges Malbrunot ainsi qu’un journaliste algérien pourtant ancien détenu du régime nous expliquent même que Bachar « est un président populaire et aimé », avec tout de même une nuance, « par les populations de la classe moyenne urbaine ». « S’il avait organisé des élections libres, il les aurait gagnées », nous explique-t-on.
Le mythe du paradis féministe et laïque pour minorités
A mi-docu, dans un luxueux restaurant parisien, Samah Soula a rendez-vous avec une ex reporter du Monde. C’est alors que l’idée du régime « protecteur des minorités » est relayée, sans aucune évaluation critique, ni allusion au prix de cette paix civile factice qui se faisait déjà moyennant la torture systématique dans les geôles du régime.
Pas un mot non plus sur la stratégie de pourrissement du conflit par régime baathiste, ni les chiffres de son génocide (260 000 à 300 000 civils tués essentiellement par les). Du coup la radicalisation des rebelles est présentée comme complètement gratuite, parachutée sur le pays, l’auteur du documentaire ignorant visiblement le principe universel du droit imprescriptible au droit des peuples à l’auto défense, y compris armée.
On nous présente également les rebelles comme étant exclusivement des groupes de mercenaires, infiltrés par des étrangers, avec une focalisation sur les attentats suicides, et même un lien avec les attentats de Paris, tel un « appeal to emotion ».
A la fin du documentaire, lorsque la journaliste interroge les migrants, elle demande en premier lieu et de façon orientée « est-ce que vous fuyez Daech ». Même lorsque la stratégie méthodique de la famine est évoquée, la voix off prend bien soin de préciser que « les insurgés ont également employé cette méthode »…
Le régime n’en demandait pas tant. Au final on ne voit pas trop où l’auteur du docu veut en venir. Quoique une phrase d’un réfugié peut nous renseigner sur la dimension nostalgique de la chose : « J’aimerais que la Syrie redevienne comme avant ». Nous voilà fixés.
Seif Soudani
– source
Pourquoi la Syrie m’obsède ?
VINCE REMOS•DIMANCHE 21 FÉVRIER 2016
Après tout je ne suis pas syrien, encore moins musulman, je vis loin de là bas et leurs malheurs, même s’ils sont grands, me touchent peu directement. Bon, il y bien quelques « migrants » qui débarquent çà et là dans ma ville mais pas vraiment l’invasion fantasmée par d’aucun. Les Syriens ne sont pas le seuls peuples « à problème » citons pèle-mêle, les rohingas, les ouïgours, les papous, les tibétains, les palestiniens, les habitants du kivu…bref, ce ne sont pas les « nobles causes » qui manquent.
Pourquoi donc un tel privilège en faveur des Syriens ?
Par esprit de contradiction sans doute, une grande part de la gauche radicale partage les thèses de l’extrême droite sur ce sujet et soutient Bashar Al Assad et Vladimir Poutine sans complexe…moins par « anti-impérialisme » que par connerie !
Mais bon la connerie à gauche est au moins aussi répandue qu’à droite et depuis bien longtemps. On ne reviendra pas ici sur les justifications aussi diverses et improbables des goulags, de la politique agraire de Pol-Pot et autres « erreurs » comme dernièrement le soutien à PTB-« GO » émoticône smile
Ce qu’il y a donc de si spécial dans cette « Crise syrienne », mis à part le niveau de violence records du régime et de ces alliés et la spectacularisation morbide des crimes de Daesh, c’est qu’elle continue d’exister malgré 5 ans de répressions atroces de la part du régime et de ces alliés.
Ajoutons à cela l’exode massif de la population, l’émergence et la consolidation de Daesh, la politique opportuniste du PKK/PYD, la radicalisation islamiste de beaucoup et l’offensive aérienne massive de l’armée russe…le fait qu’il existe toujours une Syrie libre qui s’organise pour déblayer les décombres, soigner les blesser, distribuer le peu de vivres, régler les litiges et maintenir une cohésion sociale là où tout appelle le chaos est ce qui devrait surprendre les observateurs éclairés de la « la crise syrienne » bien plus que « l’islamisme ».
Certains y verront « la preuve » du soutien sans faille du complot americano-sioniste et des ses alliés truco-saoudiens qui comme chacun le sait gouvernent le monde au nom des illuminatis-reptiliens du groupe bildergerg… mais d’autres, moins savants, y verront peut-être autre chose :
Personnellement, j’y vois l’émergence d’un peuple là où l’on ne voulait voir chez « les arabes » qu’une masse informe tout juste bonne à vivre soumise sous la botte des divers services de sécurité d’une dictature.
Ce sont ces gens là que j’appelle « le peuple syrien » au delà sa diversité religieuse et ethnique.
– C’est ce peuple qui a décidé de dire non à Bashar Al Assad sans pour autant dire oui à Daesh. – C’est ce peuple qui sent pertinemment bien que Daesh ne fait que reprendre la place de tyran laissée libre par le régime. – C’est ce peuple là et sa révolution, au sens propre du terme, qui est actuellement l’enjeu des combats actuels.
Certes ce n’est pas le seul peuple en lutte, ni même le plus sympathique ou le plus vertueux mais sans doute celui dont l’autonomie et la liberté est le plus nié.
« Le monde » semble prêt à tout accepter plutôt que de prendre cette révolution au sérieux. Tout est mis à contribution pour lui dénier le droit à faire la révolution :
– la référence à l’islam de beaucoup de combattants, tous islamistes pour Moscou et bien d’autres – sa faible maîtrise du français de l’anglais et des langues « civilisées » au profit de l’arabe – le caractères banlieusard voir rural de ce derniers opposés aux manières bourgeoise « occidentalisée » du maître de Damas – ses prétendus soutiens étrangers réels ou fantasmés négligeable pourtant en regard des soutiens internationaux avérés du régime et des moyens engagés par ces derniers – les équilibres géopolitiques bien que ces derniers soient actuellement plus que mis à mal par la fuite en avant opérée par le régime et ses alliés russes et iraniens – la mort du colonel kadhafi et l’échec relatif de la révolution libyenne – le soutien de Bernard-Henri Levy a sa cause…
Bref, ce peuple syrien qu’on s’acharne à écraser a déjà réussi à démontrer au monde que le peuple a toujours raison de se révolter et de désobéir à ses maîtres…sans avoir besoin pour cela d’un parti, d’une ligne idéologique juste, d’une force armée préalablement organisée, de conditions historiques favorables…Simplement un jour il a pris la rue pour dire non a l’oppression malgré la menace claire : « Bashar ou on brûle le pays » disait le régime au début de la révolution, force est de reconnaître qu’il a tenu parole…pourtant 5 ans après, malgré tout les efforts du régime et de ses alliés et l’absence coupable des démocraties, ce peuple n’est toujours pas vaincu.
C’est sans doutes cela qu’on ne lui pardonne pas, spécialement à gauche, et c’est celà qui me plaît tant chez lui !
Vive le peuple syrien et sa révolution !
SYRIE: Raphaël Pitti est « pour un devoir d’ingérence humanitaire »
Le professeur messin Raphaël Pitti a ouvert à Bab el Awoua, au nord d’Alep, un centre de formation à la médecine de guerre. 7 000 médecins et soignants ont pu ainsi sauver des milliers de vies. Le secteur est soumis aux raids russes.
Les hôpitaux sont visés par l’aviation russe à Alep. Quelle est la situation sanitaire là-bas ?
Seul l’hôpital de MSF fait parler de lui, mais cinq hôpitaux ont été bombardés en quarante-huit heures autour d’Alep, depuis dimanche, 18 depuis octobre ! En Syrie, 675 médecins et soignants sont morts depuis trois ans ! C’est la plus grande catastrophe humanitaire depuis la Seconde Guerre mondiale, avec plus de 300 000 morts, 50 000 disparus, dix millions de déplacés. 60 % des hôpitaux du pays et 5 000 écoles ont été détruits. À titre de comparaison, dix ans de guerre en Irak, c’est 35 000 morts, cinq ans en Libye, 7 000. On est dans une guerre urbaine, les règles minimales ne sont pas respectées, les assiégés n’ont aucun répit. Toutes les voies d’approvisionnement sont prises au piège. Les 500 000 Palestiniens de Syrie sont eux aussi dans une situation épouvantable.
Quelle est la situation dans les camps de réfugiés ?
Les réfugiés peuvent se faire soigner en Turquie, mais ni au Liban ni en Jordanie en dehors des camps. Le camp de Zaatari en Jordanie héberge 180 000 personnes en plein désert. C’est une sorte de camp de concentration, où personne n’a le droit de sortir ni de travailler. Les enfants et les étudiants ne peuvent y apprendre. Il y a 300 000 réfugiés en Jordanie, 1,5 million au Liban, 2 millions en Turquie. Tous ces gens-là n’ont pas d’espérance dans l’avenir. Il est normal qu’ils rêvent de venir en Europe.
L’Arabie saoudite et la Turquie préparent l’envoi de troupes. Que devraient faire l’Europe et les États-Unis ?
Il n’y a plus d’Armée syrienne libre dans le nord de la Syrie. Il n’en reste plus que des poches au sud. Quand Alep va tomber, le nord-ouest libre autour d’Idlib sera pris en tenaille par les troupes de Bachar al-Assad et ses alliés. Mais la Turquie et l’Arabie saoudite ne laisseront jamais les Russes l’emporter. Si la Turquie entre en guerre, toute la région risque de s’enflammer… Et la Turquie est membre de l’Otan… D’un autre côté, les Russes sont tombés dans un piège dont ils ne se relèveront pas, c’est un nouvel Afghanistan. On devrait avoir un droit d’ingérence au moins pour une solution humanitaire. Il faut d’abord protéger le peuple syrien, établir des corridors pour des zones sans bombardement. Face aux Russes, il faut que nous montrions que nous sommes prêts à intervenir, être dans le poker, la dissuasion, augmenter les sanctions. Les seuls qui pourraient le faire, ce sont les Américains, mais ils n’ont pas le leadership pour contrecarrer Poutine. Quant à l’Europe, je pense qu’elle est morte avec la Syrie.
Filiu: «On aurait préféré que les Syriens se laissent massacrer en silence»
Avec Les Arabes, leur destin et le nôtre, paru en 2015, le Français Jean-Pierre Filiu parcourt plus de deux siècles de destinée commune entre le monde arabe et l’Europe. Une histoire contée par un chercheur qui n’a jamais hésité à prendre position. Surtout depuis que le conflit en Syrie s’est développé. Nous l’avons rencontré à Bruxelles, après sa conférence donnée à l’UPJB.
Que pensez-vous de clichés en Occident affirmant que «l’islam n’est pas compatible avec la démocratie » et que « ces gens-là ont besoin d’un pouvoir fort sinon le chaos l’emporte»?
Dans mon dernier livre, en autres, je rappelle que la Tunisie a aboli l’esclavage deux ans avant la France, et en 1861 a élaboré la première constitution du monde musulman qui comportait la séparation du politique et du religieux. Les Lumières arabes, qu’on désigne sous le nom de «Nahda» (renaissance), se sont largement inspirées des Lumières européennes mais sur certains points elles étaient très en avance. Pendant deux siècles rarement des peuples comme les peuples arabes n’auront lutté avec constance et opiniâtreté pour leurs libertés individuelles et collectives. Et ce combat a été systématiquement contrarié, frustré, du fait d’interventions étrangères et/ou de régressions autoritaires, celles-ci étant souvent liées à celles-là.
On a totalement effacé l’héritage parlementaire et pluraliste du monde arabe, qui était très vivace dans l’entre-deux-guerres, avec ses imperfections comme dans tout système démocratique. Des partis libéraux, une presse pluraliste, des débats d’idées, tout cela a été englouti dans ce que j’appelle «le grand détournement» de 1949 et 1969, entre le premier coup d’Etat en Syrie et celui de Kadhafi en Libye. Ce grand détournement par des pouvoirs militaires et liberticides a tué cet héritage et fondé ce mythe du despote utile dont les Arabes auraient soi-disant besoin. Un mythe réactivé après le 11-Septembre, quand tous ces régimes se sont posés en partenaires de la «guerre contre la terreur» de l’administration Bush et ont assimilé toute forme d’opposition à Al-Qaïda. La réalité aujourd’hui, tragique, c’est que la dictature égyptienne actuelle a ramené le pays à un niveau de violence inconnu depuis… Bonaparte en 1798; quant à la dictature syrienne, elle a fait régresser le pays au niveau d’horreur de Tamerlan en 1400. Donc, on n’est pas dans une «restauration» autoritaire, on n’est même pas dans une stabilité en trompe-l’œil, on est dans une régression épouvantable qui fait que plus les dictatures sont fortes plus les djihadistes sont puissants.
Y a-t-il eu un tournant en Syrie?
Pour Daesh, c’est août 2013. Avec la reculade occidentale, notre inaction, après le carnage chimique orchestré par le régime près de Damas. C’est là que Daesh a pris son envol. Avec cette justification mensongère, comme tous les éléments de la propagande djihadiste, qui est que ce serait un «djihad humanitaire», de solidarité avec le peuple syrien.
Il semble que depuis les attentats du 13 novembre à Paris l’idée s’impose que Daesh est l’unique ennemi…
La France continue à défendre une ligne «ni-Bachar ni Daesh» dans une solitude occidentale préoccupante. Car Bachar est aujourd’hui la principale machine à produire des réfugiés. Il a expulsé la moitié de la population syrienne hors de ses foyers. Et, aujourd’hui, les réfugiés qui avaient relativement les moyens de quitter le pays, de payer leur voyage, risquent d’être remplacés par des paysans expulsés par la politique de la terre brûlée menée désormais par la Russie, dont les bombardements sont encore plus dévastateurs que ceux du régime Assad.
C’est un aveuglement, en Occident?
Il y a eu deux tournants révolutionnaires affectant la sécurité de l’Europe: la chute du Mur de Berlin en 1989 puis la chute du Mur de la peur chez les Arabes en 2011. Ce deuxième tournant n’a absolument pas été pris en compte pour ce qu’il était par les Européens qui, au contraire, l’ont regardé avec perplexité sinon hostilité. On est encore dans un monde où le seul impérialisme serait américain. Comme si l’impérialisme russe n’existait pas! La guerre totale contre la terreur version Poutine risque d’être aussi dévastatrice pour la sécurité du continent européen que ne le fut la version George W. Bush, avec notamment l’invasion de l’Irak qui est à la source de la naissance de Daesh. On peut ainsi multiplier les incapacités à voir la nouveauté, et cela se traduit par des réflexes conservateurs du type «revenons au statu quo ante». Sauf qu’il est impossible d’y revenir, c’est fini.
D’où viennent les erreurs d’analyse occidentales?
Très souvent, les politiques ne veulent pas entendre ce que les diplomates leur disent. Il est ainsi clair qu’aujourd’hui le président Obama est dans le déni. Il a décidé que rien ne se passerait au Moyen-Orient jusqu’à son départ de la Maison-Blanche, donc il impose des mensonges d’Etat qui me paraissent aussi graves que ceux de l’administration Bush. Par exemple, le nombre de djihadistes prétendument tués. Aucune personne sérieuse ne peut admettre le chiffre donné de 20.000. On est peut-être dans l’ordre de grandeur entre 2 et 3.000. Et d’ailleurs cela ne veut rien dire si, dans l’intervalle, ils en ont recruté 50.000. Donc, on se ment. Avant le Bataclan, il a eu les attentats dans le Sinaï (l’avion de ligne russe piégé, NDLR), à Ankara, à Beyrouth. Après, il y a eu Tunis, Istanbul, Jalalabad, Djakarta et San Bernardino. Et on veut nous expliquer que Daesh est affaibli ! Quand on entend les Américains dire «Daesh aura été significativement affaibli», je cite, «d’ici à la fin de 2016», ils éludent que d’ici à la fin de l’année l’équivalent du Bataclan peut se produire à plusieurs reprises dans le monde entier.
Que faire, alors?
La seule façon de reprendre l’initiative contre Daesh c’est de s’emparer de Raqqa (son QG dans le nord-est syrien, NDLR). Ce qui impose d’agir avec les forces révolutionnaires syriennes, arabes sunnites, qui sont précisément celles que Poutine bombarde. Chaque jour qui passe rend la menace encore plus sérieuse, il ne faut pas se mentir. On entend des responsables dire à Bruxelles que la question n’est pas de savoirsi un nouvel attentat aura lieu mais quand il aura lieu. C’est terrible. On est dans une forme de défaitisme. Il faut préparer l’opinion, mais en même il faut désigner correctement, en dehors de toute envolée démagogique, la voie que l’on pourrait suivre pour sortir de cette impasse. Si on ne frappe pas Daesh comme il le faut – c’est-à-dire à la tête et chez lui – c’est parce qu’on s’interdit de le faire, comme les Américains.
Que pensez-vous de l’idée que, malgré que ce soit un salaud, Assad serait «un moindre mal» à côté de Daesh?
J’ai connu Assad père et je connais Assad fils. Je les ai pratiqués depuis plus de trente ans. Ils ne sont pas le moindre mal, mais la source de ce mal! L’idée qu’on pourrait endiguer ce mal en les ménageant est faire preuve au mieux d’aveuglement, au pire du cynisme. Cette abdication morale ne peut qu’alimenter les deux monstres, Assad et Daesh. Et puis, soyons justement réalistes: que peut rapporter Assad dans la lutte contre Daesh? Des soldats? Non, il n’en a pas. Des informations? Il n’en a pas. Une légitimité politique? Il n’en a pas. Il n’y a plus d’Etat en Syrie. On est face à une bande mafieuse soutenue à bout de bras par la Russie et par l’Iran. Au-delà même de la Syrie, il faut identifier les forces vives qui sont nos alliés naturels dans ce combat pour nos libertés au nord et au sud de la Méditerranée. Ce n’est pas facile! Ça implique d’aller au-delà justement de tous les clichés. Car la limite de l’audace pour certains décideurs européens c’était de savoir si on est prêt à travailler avec les islamistes! Si on avait développé une coopération digne de ce nom avec toutes les structures d’administration locale dans la Syrie rebelle, on aurait maintenant partout des partenaires sur le terrain, qui seraient aussi des vecteurs d’information et de mobilisation contre Daesh. On ne l’a pas fait.
Les cassandres disent que si on avait aidé les rebelles en 2011-12, qui présentaient déjà un front fragmenté, on aurait favorisé le développement d’une situation anarchique à la libyenne…
Les personnes qui pontifient ainsi n’ont pas la moindre idée de ce qui se passe concrètement sur le terrain. Ils ont surtout perdu l’empathie. Ils regardent ces Arabes comme des créatures exotiques et non pas comme des gens qui ont fondamentalement les mêmes aspirations que nous. Les mêmes aspirations que les Européens de l’Est en 1989. Concrètement, nous ne pouvons pas faire comme si notre responsabilité n’était pas totalement engagée. Or qu’avons-nous fait? Moins que rien! Non seulement nous n’avons pas suivi nos déclarations de principe – je parle des attaques chimiques mais on pourrait citer toutes les dispositions du droit de la guerre qui ont toutes été violées de manière systématique par le régime Assad et la Russie – mais nous négligeons aussi que de la réussite du combat de l’opposition dépend notre sécurité. Le problème est que plus on attend plus l’investissement sera lourd et dur pour un résultat aléatoire et réversible. Parce qu’on a trop attendu. Et on continue d’attendre malgré le Bataclan. Alors que de toute façon nous serons obligés d’intervenir à un moment ou à un autre. Car il deviendra intolérable pour nos opinions publiques de rester indéfiniment sous cette menace. Le symbole de Bruxelles paralysée pendant plusieurs jours pourrait être l’annonce de ce qui sera demain le devenir de nos sociétés. C’est intenable! Il y aura un moment où l’on demandera aux dirigeants de faire quelque chose. Enfin. Et là-bas. Tout ce qu’on peut faire ici ne sera jamais que la gestion des retombées. On peut tuer Daesh effectivement, mais il faut nouer une coopération durable et solide avec des forces sur le terrain qui peuvent mener l’offensive sur Raqqa. On en revient à la même chose : il faut travailler avec ces révolutionnaires qu’on a enterrés deux cents fois – et étrangement ils sont toujours là, ils ont une direction politique, des délégations, des porte-parole et ils sont capables de s’organiser, de mettre en avant leurs revendications. Au fond, le non-dit c’est que la révolution syrienne embête tout le monde! On aurait préféré que ces Syriens se laissent massacrer en silence. Pourtant non, ils ne reviendront plus jamais en arrière, le mur de la peur est tombé. Mais ils savent que si jamais Assad, par exemple, revenait à Alep, ce serait un bain de sang comme sans doute on n’en a encore jamais vu au Moyen-Orient. Que sortirait-il de cela? Encore plus de djihadistes et de réfugiés. On voit bien qu’on est dans une spirale infernale mais comme on recule le moment de vérité, on aggrave les termes d’une équation connue qui demande à tous, politiques, intellectuels, journalistes et militants, de se prononcer.
Propos recueillis le 3 février 2016 par BAUDOUIN LOOS
Biographie Express
A 55 ans, Jean-Pierre Filiu a une carrière déjà bien remplie, qui a vu cet arabisant tâter de la diplomatie dans le monde arabe et à Washington. Désormais chercheur au Ceri et professeur à sciences po, il a écrit une quinzaine d’essais dont une Histoire de Gaza, en 2012, Je vous écris d’Alep, en 2013, et Les Arabes, leur destin et le nôtre, en 2015.
Lettre de Madaya
Voici le témoignage d’Amer, un résident de Madaya, une ville de 40.000 habitants à la frontière syro-libanaise, où les gens meurent de faim. Des propos durs, amers, recueillis par Al-Jazeera.
L’agglomération est assiégée et affamée par le régime syrien depuis quinze mois. Selon l’organisation Médecins sans frontières (MSF), 46 personnes sont mortes d’inanition à Madaya depuis le 1er décembre. Le 11 janvier, un convoi de l’ONU a pu y acheminer de l’aide, mais la faim a déjà repris sur place, et 16 personnes en sont encore mortes, selon MSF, qui s’exprimait à Beyrouth le 30 janvier. Une journaliste d’Al Jazeera, Samya Kullab, a recueilli le récit du témoin. Le site http://www.aljazeera.com a traduit son témoignage en anglais, texte que nous avons à notre tour traduit en français.
« Pourquoi personne ne se soucie de nous ? »
Je suis né à Madaya. J’ai vécu dans un quartier simple où tout le monde se connaissait et s’appréciait. Notre quartier est le premier qu’on trouve quand on veut se rendre au centre-ville.
Durant le siège, ce qu’on a connu est semblable à ce que les autres familles de Madaya ont vécu. Nous nous battons à chaque instant pour survivre. La plupart d’entre nous passe deux ou trois jours sans nourriture. Je suis un adulte mais je pèse moins de 50 kg. Parfois j’ai l’impression de vivre dans un rêve.
J’ai vu des enfants mourir de faim et je me suis senti impuissant. J’ai regardé tout mon monde s’écrouler autour de moi. Les gens de Madaya n’ont ni lait ni pain ni argent.
Avant que les Nations unies n’entrent à Madaya il y a quelques jours, un kilo de sucre coûtait l’équivalent de 300 dollars. Je crains que l’aide ne sera pas suffisante pour tenir ne serait-ce que vingt jours. Et après?
Mais laissez-moi commencer par 2011, au début de la révolution syrienne. A cette époque, j’étais étudiant à la faculté de droit à Damas. J’avais le grand rêve de faire une carrière qui rendrait ma famille fière de moi.
La révolution a d’abord commencé par une série de manifestations. Les gens réclamaient la liberté. Quelques amis proches, étudiants et collègues, y participaient. Puis le régime s’en est pris à la révolution, et les manifestations pacifiques ont tourné aux accrochages armés en raison des coups de feu et de l’assassinat de gens innocents.
Quelques personnes, à Madaya, se sont senties forcées de prendre les armes pour se défendre. Elles pensaient qu’elles protégeaient leur honneur. Mais, aux environs de novembre 2014, le régime a changé sa tactique et a imposé la famine en assiégeant la ville, tout en menant des raids aériens accompagnés de bombardements de barils mortels. J’ai vu des familles entières périr dans ces raids.
A cette époque, le prix de la nourriture a commencé à augmenter. Comme nous sommes situés près de la frontière libanaise, le Hezbollah coopérait avec le régime pour nous assiéger de tous côtés, avec un plan pour entrer dans la ville. La bataille a commencé en juin 2015 à Zabadini, la ville voisine.
A cette époque, des résidents de Zabadini commencèrent à affluer vers Madaya pour échapper aux bombardements et aux combats. Madaya souffrait déjà d’un manque de nourriture mais, avec l’afflux de gens de Zabadini, notre population a augmenté de manière importante, et nos ressources continuaient à diminuer.
Quelques mois plus tard, l’Armée syrienne libre de Zabadini a conclu un cessez-le-feu avec le régime et le Hezbollah. Les civils ont payé de lourdes sommes d’argent pour pouvoir quitter la ville.
Mon voisin, un homme âgé, a payé environ 3.000 dollars pour un sauf-conduit. Mais la plupart d’entre nous ne disposaient pas de ce genre de somme. Dans les mois qui suivirent, le régime a renforcé le siège. Semaine après semaine, nous avons vu notre approvisionnement se tarir.
Jusqu’au moment où les vraies souffrances ont commencé. Chaque jour se transformait en un combat pour trouver de quoi se sustenter et de quoi se chauffer quand le froid s’installa. Impossible de quitter la ville: le régime avait miné les zones aux alentours. Des dizaines d’hommes sont tombés dans ces pièges après avoir décidé de tenter de s’échapper pour trouver de la nourriture ou du bois de chauffage. Récupérer quelques grammes de nourriture pour les enfants devint l’objet des plus grosses préoccupations.
Je ne pouvais que regarder ma famille mourir de faim – ma mère, mon mère, mes sœurs, mes cousins, mes oncles, mes tantes – sachant que les plus audacieux qui s’aventuraient en dehors de la ville étaient soit faits prisonniers soit étaient tués ou blessés par les mines. Beaucoup ont été abattus par des tireurs d’élite. (…)
On a commencé à arracher l’herbe et à la cuisiner, en espérant que cela atténuerait la faim qui nous tenaillait. On a arraché les feuilles des arbres – les beaux arbres de notre quartier – jusqu’à la dernière. Après un certain temps, on n’a plus pu trouver d’herbe. Avec l’arrivée de l’hiver, une tempête de neige a touché la région et la situation a empiré.
Certains se sont résolus à manger les animaux domestiques, les chats, les chiens et n’importe quoi d’autre. L’herbe a cessé de croître en raison de la neige. Et au premier mois de l’hiver, les gens ont commencé à mourir. Il y en a eu trois ou quatre, je m’en souviens.
Je marchais dans la rue quand je vis un homme défaillir et le corps d’une femme décédée devant moi. Je ne pouvais plus penser à autre chose. J’ai vu un homme fouiller dans les poubelles. Je me suis approché de lui et j’ai vu que c’était Toufik, mon voisin, le pharmacien. Je pouvais à peine le reconnaître. Les gens devenaient désespérés et se battaient pour des brins d’herbe ou s’accusaient d’amasser de la nourriture alors que d’autres mouraient.
J’ai vu des nouveau-nés mourir parce que leurs mères ne produisaient plus de lait maternel.
Je ne puis décrire mes sentiments avec des mots. Peu importe ce que j’écris, je ne puis décrire ce que nous avons subi.
Plus tôt durant le siège, les gens ont commencé à vendre meubles et objets. Machines à laver, télévisions, frigos, tout ce qui pouvait procurer de la nourriture. Mais même ce qu’ils vendaient n’apportait qu’entre 100 à 150 grammes de nourriture. Je connais quelqu’un qui a vendu toute sa maison juste pour cinq kilos de nourriture. Vous pouvez trouver cela inimaginable, c’est pourtant la vérité.
Comment en est-on arrivé là? Pourquoi personne ne nous aide? On se pose tout le temps la question. Je ne pense plus au futur. A quel futur penserais-je? Je me souviens du jeune étudiant universitaire que j’étais et je ne me reconnais plus.
Je suis fatigué. Nous luttons pour survivre mais il semble que personne ne s’en soucie.
© aljazeera.com – le 31 janvier 2016.



