Il y a des moments où les mots manquent pour exprimer la consternation. Les événements de Gaza, depuis plus de trois semaines, appartiennent à cette catégorie. Les images qui nous parviennent de là parlent d’elles-mêmes. Elles soulèvent le cœur. Le malheur absolu qui s’abat sur cette population palestinienne nous est conté en direct dans toute son indicible cruauté.
Pour Israël, l’équation se résume à une accusation : tout ce qui arrive est la faute du Hamas. « Cette organisation terroriste prend sa population en otage, la réduit à une condition de bouclier humain », etc.
Rien de nouveau sous le dur soleil proche-oriental : au début des années 1970, on a prêté au Premier ministre israélien Golda Meir cette déclaration : « Je ne pardonne pas aux Palestiniens d’obliger Israël à tuer leurs enfants. »
Il y a beaucoup à dire sur les responsabilités respectives du Hamas et d’Israël dans le funeste développement des tueries actuelles. On en a déjà parlé dans nos colonnes. Mais, au-delà de cette importante polémique, écoutons plutôt un Dominique de Villepin, ancien Premier ministre français et ex-ministre des Affaires étrangères, qui a eu des mots justes ce 31 juillet dans une tribune libre diffusée par Le Figaro et intitulée « Lever la voix face au massacre perpétré à Gaza ».
« Ayons le courage, écrit-il notamment, de dire une première vérité : il n’y a pas en droit international de droit à la sécurité qui implique en retour un droit à l’occupation et encore moins un droit au massacre. Il y a un droit à la paix qui est le même pour tous les peuples. La sécurité telle que la recherche aujourd’hui Israël se fait contre la paix et contre le peuple palestinien. »
Il ajoute plus loin : « Il ne saurait y avoir de responsabilité collective d’un peuple pour les agissements de certains. Comment oublier le profond déséquilibre de la situation, qui oppose non deux Etats, mais un peuple sans terre et sans espoir à un Etat poussé par la peur ? On ne peut se prévaloir du fait que le Hamas instrumentalise les civils pour faire oublier qu’on assassine ces derniers. »
Ajoutons que le texte propose aussi des sanctions contre Israël et l’application de la justice pénale internationale…
Les enfants de Gaza n’ont jamais eu de perspectives de vie réjouissantes. C’est « no future ». Pourtant, les choses ne cessent d’empirer. Que peut-on en effet attendre d’une jeunesse palestinienne dans la bande de Gaza qui a subi dans sa chair les milliers de morts des opérations israéliennes de 2006, 2008-2009, 2012 et maintenant 2014, et les destructions massives de maisons et d’infrastructures qu’elles ont entraînées ? Plus de haine encore ? Impossible, hélas ! d’en douter.
Si encore Israël avait choisi d’avancer par ailleurs vers la paix avec le modéré d’entre les modérés, Mahmoud Abbas, président de l’Autorité palestinienne à Ramallah. Mais non, ce dernier n’a rien obtenu malgré ses efforts tenaces depuis 2005. Ce qui nourrit aussi l’argumentaire des radicaux du Hamas.
Comment parler de Gaza ? Le conflit israélo-palestinien charrie des émotions à nulles autres pareilles, même en Europe. Emotions qui prennent souvent le dessus sur la raison. Les réseaux sociaux deviennent un défouloir navrant, au nom de la solidarité.
Dans les deux camps. La « cause » de la Palestine. La « cause » d’Israël… En Israël, justement, la paranoïa collective bat son plein. Des foules crient « Mort aux Arabes ! ». Mais aussi « Mort aux gauchistes ! ». C’est-à-dire que ceux qui s’opposent à la méthode forte employée par l’armée israélienne à Gaza sont souvent désormais considérés comme des traîtres.
L’atmosphère devient irrespirable pour ces Israéliens minoritaires qui osent montrer ne fût-ce qu’un peu d’empathie pour « l’ennemi ». Ces Israéliens-là, pourtant, disent souvent des choses qui font sens. Comme l’écrivain Etgar Keret qui, observant avec consternation la montée de l’intolérance dans la société israélienne, se posait une question dans un article publié par le quotidien Yediot Aharonot : « Même si les militants du Hamas étaient éliminés un à un, y a-t-il quelqu’un pour vraiment penser que l’aspiration du peuple palestinien à l’indépendance nationale disparaîtrait avec eux ? »
Alors, oui, Gaza symbolise la Palestine. Le malheur infini de la Palestine. A cause du Hamas ? A cause d’un mouvement islamiste radical et cynique ? Il est tentant d’adhérer à cette thèse parce qu’elle comporte une part de vérité et qu’elle rassure. Mais elle comporte aussi une très importante part de leurre en occultant quelques données factuelles simples et édifiantes. Il y a toujours, en Palestine, un occupant et un occupé.
Bien que reconnu comme Etat par plus de cent pays, la Palestine ne jouit pas d’une once de souveraineté. Elle n’existe toujours pas. Quant à la bande de Gaza, elle a bien été évacuée en 2005 par les colons et les soldats israéliens, mais le petit territoire est devenu la plus grande prison du monde, avec la complicité de l’Egypte, renforcée depuis 2013 par le régime putschiste du maréchal Sissi. Un million huit cent mille prisonniers piégés sur 360 km².
Les images de samedi ont indigné presque tout le monde. C’était quand les habitants de certains quartiers de Gaza ont profité d’une trêve pour retourner chez eux. Mais il n’y avait plus que des ruines. Ceux qui ont pu rester indifférents à ces destructions, à la vue de cadavres d’enfants retrouvés dans les gravats, se rassurent en soutenant que c’est la faute du Hamas. Pourtant, selon Amira Hass, la seule journaliste israélienne qui réside dans les territoires occupés, « le dégoût croissant exprimé [par les Palestiniens de Gaza] vise Israël, pas le Hamas ». Il faudra encore parler de Gaza et de l’occupation.
Le Hamas a-t-il voulu cette escalade? Ce n’est pas mon avis.
Papier dans Le Soir du jour:ANALYSE
Une crise de plus. Une confrontation à Gaza, avec cet air de déjà-vu : le Proche-Orient réécrit le même scénario en lettres de sang, avec les civils comme figurants et martyrs. Dans cette histoire maintes fois répétée, le Hamas occupe un rôle de choix. Celui du « méchant », du va-t-en-guerre…
Cette organisation islamiste considérée comme « terroriste » par l’Union européenne et par les Etats-Unis, qui contrôle une bande de Gaza sous blocus depuis 2007, se flatte de sa réputation radicale. Pas question pour elle d’effacer les articles de sa charte qui nient à Israël le droit à exister.
Pour les autorités israéliennes, tout est clair, comme le signale un communiqué des Affaires étrangères : « Depuis l’opération Pilier de défense en Novembre 2012, le Hamas a continué à s’armer de vastes quantités d’armes et est actuellement en possession de 10.000 roquettes, dont des Fajer 3 et Fajer 5, missiles produits dans les usines d’armes iraniennes. Le Hamas exploite délibérément et systématiquement la population civile palestinienne et l’utilise comme bouclier humain lors du lancement des roquettes vers Israël. ».
Même du côté palestinien, on trouve des voix pour mettre la responsabilité des derniers événements sur le Hamas. Ainsi en est-il du politologue Mahdi Abdoul Hadi, qui répondait ce 10 juillet à Libération : « La réconciliation avec le Fatah est finie et il a perdu le soutien de l’Egypte. La seule façon, pour le Hamas, de sortir de cette impasse, c’est la confrontation avec Israël afin de pousser la communauté internationale à s’engager, quitte à en payer un prix très lourd. D’où les roquettes qui provoquent les Israéliens et les poussent à riposter, seul moyen de réveiller la communauté internationale et d’obtenir que les Egyptiens se ressaisissent du dossier israélo-palestinien. C’est peut-être une politique suicidaire, une fuite en avant mais, pour le Hamas, il n’y a pas d’autre option ».
Les choses, pourtant, se révèlent plus complexes. Le dernier enchaînement de violences a débuté avec l’enlèvement (et l’exécution quasi immédiate) de trois adolescents israéliens capturés par des activistes en Cisjordanie occupée le 12 juin. Le gouvernement israélien a vite accusé le Hamas de ce triple meurtre et déclenché une vaste opération à travers les territoires occupés, arrêtant des centaines de personnes, dont beaucoup de cadres du Hamas. Or la responsabilité des dirigeants du mouvement reste très hypothétique. Ils n’ont certes pas condamné les assassinats, au contraire, mais ils ont admis ne pas savoir de quoi il retournait.
Mais, alors que, à Gaza, des organisations palestiniennes rivales du Hamas répondaient par des tirs de roquettes au « nettoyage » israélien en Cisjordanie et au meurtre d’un jeune Palestinien de Jérusalem brûlé vif par des extrémistes juifs en « représailles » au triple assassinat, des bombardements de l’armée de l’air israélienne tuaient dimanche dernier sept activistes du Hamas, poussant ce dernier à entamer l’escalade avec Israël en déployant ses roquettes de plus en plus puissantes. Depuis mardi et l’opération militaire israélienne, la spirale paraît sans fin, chaque camp répondant aux derniers tirs de l’autre.
L’un des meilleurs spécialistes du Hamas, le chercheur Jean-François Legrain, voit bien les choses ainsi dans une interview au Monde : « L’élimination de sept combattants du mouvement dans une attaque de drone israélien sur la bande de Gaza, le 7 juillet, a ainsi été considéré comme un acte d’agression rompant le cessez-le-feu avec Israël négocié avec le partenaire égyptien en novembre 2012. L’engagement avait été pris qu’aucune partie ne mènerait une opération militaire contre l’autre. Le Hamas et son aile militaire, les brigades Ezzedine Al-Qassam, ont alors considéré qu’ils devaient répondre ».
De là à dire que le Premier ministre israélien Binyamin Netanyhaou a cherché à provoquer le Hamas, il n’y a qu’un pas que des experts franchissent en observant qu’il n’a qu’une obsession : faire voler en éclats le gouvernement palestinien d’unité nationale, Hamas compris, mis en place quelques semaines plus tôt et accepté pour son plus grand courroux par l’Union européenne et même par les Américains.
Pour sortir de cette spirale infernale, il n’y a pour le moment aucun médiateur qui s’impose : seule l’Egypte se prêtait régulièrement à ce rôle, et avec talent. C’était du temps de Moubarak ou de l’islamiste Morsi, déposé en 2013. Le régime du maréchal Sissi, qui qualifie tous les Frères musulmans de terroristes, ceux d’Egypte comme également le Hamas, semble se plaire à voir ce dernier en difficulté. Et tant pis pour les civils.
La vidéo qui accuse l’armée d’Israël de meurtres de sang-froid
Le document filmé, qui fait le buzz dans les réseaux sociaux, montre comment deux adolescents palestiniens non armés ont été froidement abattus à distance par un ou des soldats de l’armée israélienne le 15 mai dernier.
La scène se passe à Betunia, près de Ramallah, en territoire palestinien occupé. Devant la prison de l’armée israélienne appelée « Ofer ». Nous sommes le 15 mai, jour de la commémoration annuelle de la « nakba » (catastrophe) depuis 1948, la journée considérée comme celle du souvenir de la dépossession par les Palestiniens, marquée par des manifestations multiples.
Une manifestation se déroule en face de la prison en solidarité avec 125 prisonniers détenus sans charges qui observent une grève de la faim depuis 22 jours. Deux cents personnes environ, des jeunes souvent masquées. Des pierres sont jetées, à la main ou à l’aide de frondes, vers le bâtiment fortifié. Des caméras de surveillance d’un magasin palestinien situé en face de la prison filment l’événement. Selon un montage de ces images diffusé par l’ONG Defence for Children International Palestine (DCI-Palestine), on peut voir comment Mohamed Abou Thahar, 15 ans et Nadim Nuwara, 17 ans, sont abattus – l’un d’une balle dans le dos – alors qu’ils marchaient à leur aise sans menacer quiconque.
L’affaire, la semaine dernière, n’avait pas fait les grands titres en Israël. Elle avait en revanche choqué les Palestiniens. La diffusion de cette vidéo bouleverse la donne. Car l’armée israélienne qui a indiqué n’avoir recouru qu’à des balles de caoutchouc (« rubber bullets ») va devoir s’expliquer. Selon Salim Saliba, le médecin qui dirige les urgences à l’hôpital de Ramallah, qui a examiné les deux victimes, celles-ci ont succombé à des balles réelles.
Les règles internes de l’armée israélienne stipulent que le recours aux munitions de guerre est uniquement réservé aux « circonstances de vrai danger mortel » (pour les soldats). DCI-Palestine fait remarquer que cette règle est fréquemment ignorée, et cite des rapports, le sien , celui datant de 2013 de Betselem , une célèbre organisation israélienne qui comptabilise les violations des droits de l’homme dans les territoires occupés, et celui d’Amnesty International de février 2014. Selon le décompte de DCI-Palestine, quelque 1.400 mineurs d’âge ont été tués par l’armée d’occupation ou des colons israéliens depuis l’an 2000.
« Biaisée »
La version de l’armée israélienne répercutée par le journal Haaretz dit ceci : « Jeudi dernier, des troubles violents et illégaux ont eu lieu à Betunia. La vidéo en question a été éditée de manière biaisée et ne reflète pas la violence des troubles. Une enquête initiale indique que les forces opérant dans la zone concernée n’ont pas utilisé de balles réelles. Néanmoins, le procureur militaire a ordonné une enquête interne limitée ».
L’armée israélienne se mettra-t-elle en devoir d’enquêter en profondeur sur les deux tirs létaux du 15 mai à Betunia ? On peut le penser. Certes, en Israël, l’armée appelée « Tsahal » (l’acronyme hébreu d’Armée de défense nationale) jouit d’un immense prestige et beaucoup aiment à lui prêter la qualité d’« armée la plus morale du monde », cela au grand dam des milliers de ses victimes palestiniennes. Mais, cette fois, le retentissement mondial de la vidéo sur les réseaux sociaux n’a pas échappé aux médias israéliens, qui s’en sont emparés.
La scène se passe dans une salle de tribunal à Minya, en Moyenne-Egypte, à quelque 250 km au sud du Caire. Mille deux cents accusés, dont une bonne partie sont absents car en fuite, y sont poursuivis pour divers crimes dont un meurtre, celui d’un officier de police de la localité en août dernier. En deux jours, le juge – qui n’a pas pris le temps d’écouter les avocats – annonce son verdict pour 546 accusés. Parmi eux, 529 sont condamnés à mort, les 17 autres sont acquittés. Un verdict sans précédent dans l’histoire du pays.
Les condamnés ne sont pas près d’être exécutés. Ils ont le droit à un appel (ceux condamnés par contumace seront par ailleurs rejugés s’ils comparaissent) et le grand mufti, représentant de l’islam auprès de l’Etat, doit encore avaliser ou non la sentence. Au reste, les exécutions capitales ne sont mises en œuvre que de manière rarissime depuis des décennies en Egypte.
Il n’empêche: le malaise est immense. Les conditions de ce procès – qualifié d’«expéditif» par une Agence France Presse qui n’a pourtant guère l’habitude de mêler le commentaire au factuel – se révèlent stupéfiantes puisque les accusés n’ont eu aucune chance de défendre leur cause. «Ce verdict est une catastrophe, une mascarade et un scandale qui aura des conséquences pour l’Egypte pendant des années», a déploré pour l’AFP Gamal Eid, expert juridique au Réseau arabe pour l’information sur les droits de l’homme. «Grotesque», a jouté Amnesty International.
Pour choquante qu’elle soit, cette condamnation à mort massive se situe dans la droite ligne de la répression féroce et tous azimuts menée par les autorités égyptiennes contre la mouvance des Frères musulmans depuis près de neuf mois. Après la chute de la dictature de Hosni Moubarak (1981-2011) provoquée par la révolte des Egyptiens il y a trois ans, les Frères musulmans, bien mieux organisés que les autres formations politiques, forts de leur statut de victimes de la dictature, et populaires pour leurs efficaces et déjà anciens réseaux sociaux, ont remporté tous les scrutins (législatives, présidentielles et référendum constitutionnel). Mais leur court règne, sous l’égide du président Mohamed Morsi (de juin 2012 à juillet 2013), se révélera calamiteux: sectaires, incompétents, intolérants, les Frères seront en outre victimes de «l’Etat profond» (armée, police, justice, etc.) qui n’a eu de cesse de les saboter. Avec l’appui de nombre d’hommes d’affaires et d’une presse quasi unanime, les ennemis des Frères réussiront donc à catalyser la colère populaire contre eux et à aboutir à un coup d’Etat, le 3 juillet dernier, appuyé par une majorité de la population.
Mais, depuis lors, c’est l’hystérie. Les tentatives de «résistance» des Frères – manifestations, occupation de places au Caire – ont rapidement été réprimées par la force (certains militants fréristes ont ensuite réagi avec violence, s’en prenant notamment à la minorité chrétienne copte). Dont coût, selon Amnesty International: 1.400 sympathisants islamistes tués, comme des dizaines de policiers et de civils. Depuis lors aussi, la confrérie dans son ensemble a été déclarée «terroriste» et il ne fait plus bon arborer ses couleurs en Egypte, où ses partisans sont harcelés, pourchassés. Citant des chiffres recueillis à des sources officielles, l’Associated Press évoque un total de 16.000 arrestations, on sait aussi que quelque 2.000 cadres, dont les «têtes» de la confrérie, figurent parmi les détenus.
Dès le 19 août 2013, soit cinq jours après le sanglant «nettoyage» des deux places occupées depuis le 3juillet par les Frères musulmans au Caire, un général de police confiait au journal « Le Monde » la stratégie des nouvelles autorités au Caire: «Nous sommes quatre-vingt-dix millions d’Égyptiens et il n’y a que trois millions de Frères musulmans. Il nous faut six mois pour les liquider ou les emprisonner tous. Ce n’est pas un problème, nous l’avons déjà fait dans les années 1990.»
L’Egypte des putschistes s’inspire des néoconservateurs à la George W.Bush cuvée 2001: on est avec elle ou contre elle, il n’y a pas d’autres postures…
* L’affaire du pédophile gracié par le roi constitue-t-elle un tournant ?
* Elle a mis en lumière le pouvoir absolu du roi… et de son cabinet.
Le « Daniel Gate », la grâce royale accordée à ce pédophile espagnol qui a suscité une extraordinaire indignation populaire au Maroc, forçant le roi à annuler sa décision, restera-t-il dans l’histoire comme un moment clé ? C’est sans doute le vœu d’une partie des citoyens las d’un pouvoir royal aux prérogatives qu’ils jugent exorbitantes.
« Il y aura bien un avant et un après ce 30 juillet 2013 au Maroc (date de la grâce, NDLR). Par une telle décision (aussi involontaire soit elle), le roi – père et protecteur de la nation selon la constitution et l’imaginaire collectif Marocain – vient de bafouer, d’outrer tous les Marocains, et par la même, ruiner 14 années de communication et marketing politique. (…) Quelque chose a changé, et pour toujours. Un rapport entre une grande partie du peuple et la monarchie a été rompu. » : ce constat a été fait le 4 août par l’intellectuel Youssef Oulhote et diffusé sur le site fr.lakome.com.
Comment en est-on arrivé là ?
Quand il prend le pouvoir le 30 juillet 1999 au décès de son père, le très craint Hassan II, Mohammed VI a alors 35 ans. Il jouit d’un préjugé favorable. Ses premières décisions confortent cette impression : il limoge Driss Basri, le ministre de l’Intérieur de son père dont il était l’exécuteur des basses œuvres, il fait revenir le vieil opposant d’extrême gauche banni Abraham Serfaty, il visite les provinces du nord que son père avait délaissées et il se façonne rapidement une image de « roi des pauvres » en affichant sa sollicitude pour les défavorisés.
La suite sera moins glorieuse même si « M6 », comme on le surnomme affectueusement, reste un souverain populaire. Le roi, dit-on, n’éprouve pas un penchant marqué pour la politique. Ses absences, ses vacances, se multiplient, elles sont longues. Ce printemps, ainsi, il partira deux mois en France sans mots dire, laissant la rumeur s’inquiéter pour sa santé.
L’affairisme prend le dessus au palais. Comme l’explique un livre édifiant (1), « la fortune personnelle du souverain a quintuplé depuis son accession au trône ». Aux commandes, on trouve le cabinet royal qui, selon des experts, gère en réalité le Maroc tout entier (y compris avec incompétence, comme l’affaire du pédophile l’a montré).
Cela c’était la version pessimiste. D’autres vantent en revanche un roi habile en économie et en politique. Ainsi, par exemple, quand un mouvement de revendication s’est développé au Maroc à l’éclosion des printemps arabes, au début de 2011, Mohammed VI a rapidement décidé de donner à ses sujets une nouvelle constitution, présentée comme plus démocratique que celle en vigueur. Le texte sera déjà adopté par référendum dès le 1er juillet de la même année !
Certains s’enthousiasment. Comme Baudouin Dupret et Jean-Noël Férié, directeurs de recherche au CNRS qui travaillent au Centre Jacques Berque à Rabat. « Le Maroc est le seul pays d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient à avoir réussi à entamer des réformes suffisamment profondes pour qu’on ne puisse plus se résoudre – sauf de manière polémique – à le qualifier d’autoritaire », écrivent-ils dans la revue Moyen-Orient.
Vraiment ? Ces réformes ne convainquent pas tout le monde. Voici le constat formulé le 10 juillet par Souleiman Bencheikh, de l’hebdomadaire TelQuel : « C’est le roi en personne qui a pris la décision de réformer la Constitution, qui a nommé la commission chargée de la rédiger, qui l’a soumise à référendum, qui a nommé un nouveau chef de gouvernement et son équipe. Le pari implicite des démocrates marocains était que la nouvelle donne politique permettrait au chef de gouvernement de s’émanciper progressivement de la tutelle du chef de l’Etat et de profiter à plein des nouvelles prérogatives que lui octroie la Constitution : choix effectif des membres de son gouvernement (…), responsabilité devant le peuple et non plus devant le roi… Mais là encore, les démocrates sincères en ont été pour leurs frais : la pratique politique des deux dernières années et l’interprétation qui a été faite de la Constitution ont consacré un roi qui règne et gouverne. En d’autres termes, pour reprendre une métaphore sportive, Mohammed VI est à la fois arbitre et joueur. Alors forcément, à la fin, c’est lui qui gagne ! ».
Peu contestent ce constat, même le Premier ministre islamiste Abdelilah Benkirane dit que son parti, le PJD « ne fait que participer au gouvernement ; c’est le roi qui détient le pouvoir ». L’Association marocaine des droits de l’homme met, elle, les pieds dans le plat ce 23 juillet, constatant : « L’essence despotique de la nouvelle constitution est préservée et reste loin des composantes d’une constitution démocratique ».
BAUDOUIN LOOS
(1) Le Roi prédateur, par Catherine Graciet et Eric Laurent, au Seuil (2012)
En Syrie, la guerre s’est internationalisée. Bachar el-Assad avait choisi de confessionnaliser le conflit. Les enjeux le dépassent désormais et le schisme entre sunnites et chiites s’en mêle.
Le théâtre de guerre syrien est-il en train de devenir celui d’un affrontement régional entre sunnites et chiites ? Tout se passe en effet comme si l’âpre conflit avait depuis longtemps déjà dégénéré en sanglante confrontation entre ces deux communautés musulmanes qui se vouent une franche hostilité en Orient depuis la mort du prophète Mohamet au VIIe siècle.
Passons en revue une série non exhaustive d’éléments qui composent ce puzzle complexe bien à l’image de la région.
Les alaouites syriens ne sont pas chiites
Avant de parler d’« axe » chiite, comme le font maints observateurs en évoquant l’alliance entre chiites libanais, alaouites syriens, chiites irakiens et l’Iran, il convient de préciser que les alaouites, la minorité religieuse dont émane le régime de Bachar el-Assad, n’ont qu’un rapport très lointain avec le chiisme.
Apparue au XIe siècle, la doctrine alaouite se fonde notamment, comme le chiisme, sur la vénération d’Ali, cousin et gendre de Mohamet. Mais l’obédience alaouite cultive de nombreuses originalités qui lui ont valu d’être taxée de secte hérétique voire impie par les autres musulmans, sunnites comme chiites. Les alaouites croient en la réincarnation, par exemple, ils ne fréquentent pas les mosquées, ne voilent pas leurs femmes, ne refusent pas l’alcool, et leurs rites s’apprennent par une initiation secrète.
Pour faire accepter sa constitution par la population syrienne en 1973, Hafez el-Assad dut ainsi y faire mentionner que l’islam était la religion du président et il veilla en même temps à ce que le plus important imam chiite du Proche-Orient, le Libanais Moussa el-Sadr, promulguât une « fatwa » reconnaissant les alaouites parmi la communauté chiite.
Minoritaires en Syrie (environ 10 % de la population), les alaouites allaient bientôt connaître un sort nouveau dans un pays où ils avaient jusque-là et historiquement dû jouer un rôle peu enviable de laissés-pour-compte méprisés, pauvres et montagnards. L’ascension sociale passa par les emplois au sein de la bureaucratie, des services de police et, massivement, de l’armée, beaucoup moins par le commerce, qui resta aux mains des grandes familles sunnites.
Comme le précise le spécialiste français Fabrice Balanche, « le pouvoir n’appartient pas aux alaouites, mais à des alaouites. La nuance est de taille car elle implique qu’il ne suffit pas d’être alaouite pour être proche du pouvoir et bénéficier d’un traitement de faveur ». C’est dire aussi que beaucoup d’alaouites sont demeurés pauvres. Mais presque tous sont désormais sensibles aux harangues du régime qui les invite à faire bloc dans l’adversité (voir plus loin).
La Syrie des Assad a opté pour une alliance avec l’Iran
C’est Hafez el-Assad, père de Bachar, qui avait choisi de s’allier avec la république islamique d’Iran des ayatollahs qui s’installe à Téhéran en 1979. Rien de religieux à cela. A la tête d’un régime qui reposait officiellement sur le parti Baas à l’idéologie panarabiste et laïque, Hafez cherchait surtout à nuire à l’Irakien Saddam Hussein, baasiste lui aussi, qui lui contestait le leadership panarabe. Il n’hésita pas, ainsi, à pactiser avec l’Iran durant la sanglante guerre Iran-Irak (1980-88), alors que le reste du monde arabe appuyait, peu ou prou, l’Irak.
Cette alliance n’a jamais prix fin, elle existe toujours, et comment ! Elle s’articule autour d’une cause commune contre de mêmes ennemis, à savoir Israël, les Etats-Unis, l’Occident en général et les régimes arabes qui lui sont proches. Quand le Hezbollah est créé avec l’appui de Téhéran au Liban occupé par Israël en 1982, la Syrie trouve en ce mouvement radical un allié naturel.
Les alliances régionales s’alignent sur les communautés religieuses et nourrissent le conflit
Une gigantesque lutte d’influence se joue en Syrie depuis que la contestation y a pris un tour armé en raison de la féroce répression du régime. Malgré la quasi-absence de vrais chiites syriens, sunnites et chiites ont fait de la Syrie un champ de bataille à l’échelle régionale.
C’est que, à Riyad, les Saoudiens ont dès l’origine vu l’émergence de la très radicale république islamique d’Iran comme une menace existentielle pour leur prédominance sur le monde musulman qu’ils veulent exercer au nom de leur titre autoproclamé de « défenseurs des Lieux saints » (La Mecque et Médine).
Le régime de Bachar el-Assad s’affichant ostensiblement aux côtés des fers de lance du chiisme, l’Iran et le Hezbollah, pour briser la révolte syrienne interne principalement sunnite, les sunnites du golfe Arabo-persique et d’ailleurs se sentent tenus d’intervenir. D’autant que les horreurs se multiplient sur le terrain et que les civils, surtout, payent le prix exorbitant des méthodes révoltantes du régime qui n’hésite pas à bombarder des zones habitées, privilégiant même des cibles comme les hôpitaux ou les boulangeries.
Des capitaux saoudiens et qataris – privés ou non – financent des jihahistes, selon des informations difficiles à vérifier. Riyad et Doha, en tout cas, ne cachent pas leur implication dans le dossier syrien. Mais ces deux pétromonarchies, qui cultivent une sournoise rivalité, ne soutiendraient pas les mêmes groupes armés.
De leur côté, la Turquie et la Jordanie, à majorité sunnite écrasante, se sont rangées derrière la rébellion après avoir initialement conseillé au régime une approche qui privilégierait les réformes. Ces deux pays accueillent, avec le Liban, des centaines de milliers de réfugiés sunnites. Le Turc Erdogan, islamiste « soft », pousse loin son soutien puisque l’Armée syrienne libre et la Coalition de l’opposition reçoivent le gîte en Turquie. Son souci additionnel : les Kurdes syriens, proches du PKK turc séparatiste avec qui il a entamé un processus de paix.
Bachar a rapidement choisi de communautariser le conflit
De son côté, le « raïs » syrien a dès avril 2011, au début de la contestation de son régime, cherché à confessionnaliser celle-ci. Il a ainsi tenté de mobiliser les minorités chrétienne, druze et évidemment alaouite contre les « terroristes » qui menaçaient la stabilité de son joug dictatorial. Depuis 2012, les récits d’exactions cruelles dues aux « chabihas », des milices à prédominance alaouites, se multiplient en Syrie.
Des centaines de villageois ont été massacrés à travers le pays, singulièrement dans un axe qui semble s’articuler autour du « pays alaouite » (l’ouest montagneux et côtier), comme si la théorie du « plan B » restait une possibilité que le régime se réservait : en l’occurrence, il s’agirait, en cas de chute des grandes villes comme Damas et Alep, de se retrancher dans un territoire qui deviendrait une sorte d’« alaouistan ». Certains parlent d’ailleurs d’« épuration ethnique », comme en attestent les tragiques événements du côté de Banias, sur la côte, ces dernières semaines…
Des étrangers dans tous les camps…
Les jihadistes, on l’a dit, arrivent en Syrie. Ces sunnites radicaux n’ont aucune peine à combler le vide d’une assistance à peuple en danger dont personne d’autre ne veut entendre parler. Combien sont-ils ? Quelques milliers. Impossible d’être précis. Mus par la solidarité islamique, ils présentent des profils variés, certains groupes ayant même prêté allégeance à Al-Qaïda, au grand dam d’un Occident tétanisé.
En face, la « main-d’œuvre étrangère » ne manque pas non plus, que du contraire. Le Hezbollah libanais ne cache plus qu’il intervient activement sur le terrain, son chef Hassan Nasrallah l’a admis le 30 avril tout en menaçant d’en faire plus si le besoin s’en faisait sentir. Le chercheur libanais Joseph Bahout le dit ainsi sur le site Les clés du Moyen-Orient : le Hezbollah « entretient des relations organiques avec la République islamique. L’implication militaire du Hezbollah en Syrie ne suscite certes pas l’enthousiasme des cadres ou de la base du mouvement libanais, mais tous s’en acquittent sans sourciller car la lutte qu’ils mènent est perçue comme déterminante pour la survie même de la communauté ».
Le mentor iranien du Hezbollah, lui, sait également où ses intérêts le portent : des centaines, voire plus, de « conseillers » opèrent en Syrie ; l’opposition clame d’ailleurs depuis longtemps que des milliers de « pasdaran » (« gardiens de la révolution », paramilitaires iraniens) épauleraient déjà l’armée de Bachar.
Enfin, la géopolitique épousant parfois des trajectoires ironiques, les chiites irakiens, qui dominent à Bagdad depuis que les Américains ont débarrassé le pays de Saddam Hussein, ne peuvent avoir que la même solidarité que leurs coreligionnaires libanais et iraniens pour le régime syrien aux abois. Ainsi, même si le gouvernement irakien opte officiellement pour la neutralité, des milices « dormantes » ces dernières années ont retrouvé leur allant et envoient des activistes aux côtés de l’armée loyale à Bachar.
Face aux milliers de jihadistes accourus pour soutenir la rébellion, il y a donc fort à parier que les militants chiites iraniens, irakiens et libanais représentent une légion étrangère au total bien plus imposante.
L’Occident tétanisé, Israël concerné
Tétanisé par le catastrophique paradigme irakien et par la crainte de voir une aide en armes sophistiquées tomber dans des mains extrémistes telles que celles d’Al-Qaïda, l’Occident reste comme paralysé et ne cherche qu’à gagner du temps. Ce dont profitent les extrémistes qu’ils craignent !
Les Israéliens, eux, estiment ne pas disposer du luxe de pouvoir attendre. Mais ils font face à un dilemme façon « peste ou choléra ». Le régime de Bachar el-Assad, à l’instar de celui de son père, s’est toujours révélé un ennemi bien commode. Une rhétorique criarde et revancharde mais aucun acte. La frontière, sur le Golan syrien occupé par Israël depuis 1967, est toujours restée des plus calmes. En revanche, et c’est ce qui compte surtout pour Israël, l’alliance de Damas avec l’Iran et le Hezbollah est perçue comme porteuse d’une menace rien moins qu’existentielle.
L’ennui, dans ce calcul israélien, c’est que les forces les plus dynamiques et efficaces au sein du camp des rebelles syriens, les jihadistes, vouent une haine inextinguible à l’Etat hébreu, dont ils ont juré la perte. On pourrait même aller vers un « jihadistan » dans le nord de la Syrie. C’est dire si les raids israéliens sur des cibles syriennes risquent de se multiplier ces prochains mois. Et peut-être pas seulement contre le transfert allégué d’armes vers le Hezbollah. Mais contre tous les camps…
S’il y a un vainqueur, le pire est à craindre pour les vaincus
La minorité alaouite est désormais devant un dilemme impossible : assimilée tout entière à la barbarie du régime, elle n’a d’autre choix que d’épouser ce camp, car elle craint – sans doute à juste titre – que la vengeance des sunnites, s’ils devaient l’emporter, serait terrible. Par ses méthodes, le régime a donc réussi à la persuader que la cause est simplement existentielle. Des exécutions sommaires, des enlèvements et des tortures dont des factions rebelles se sont rendues coupables çà ou là depuis deux ans et quelques mois que dure le conflit achèvent de la convaincre en ce sens.
Inversement, si le meilleur armement grâce à l’allié russe et l’aide en combattants étrangers quantitativement plus importante côté régime devaient permettre à celui-ci de l’emporter, on peut également craindre que les sunnites et les autres Syriens qui ont choisi la rébellion ne fassent l’objet de représailles des plus sanguinaires.
Plus ce terrible conflit s’éternise, plus les raisons de haïr s’amoncellent. Quel que soit l’avenir de la Syrie, il sera rouge. Rouge de sang. A l’image d’un voisin irakien loin d’avoir vaincu ses démons confessionnels.
Scénario apocalyptique ?
En attendant un vainqueur, il est à craindre que la situation évolue de manière complexe. Joseph Bahout, cité plus haut, évoque un scénario qui donne froid dans le dos : « La dynamique d’enlisement interconfessionnel dans laquelle est pris le conflit syrien pourrait aboutir à très court terme à la formation d’un continuum conflictuel libano-syro-irakien où s’affronteront les forces favorables et hostiles à la Révolution syrienne. On voit déjà un axe se former entre Nouri al-Maliki, Premier ministre irakien et chiite, le Hezbollah irakien, le Hezbollah libanais et le régime syrien, tous jouissant du soutien de l’Iran. Ces acteurs fusionnent de plus en plus, non seulement sur le plan théorique mais également sur le plan militaire. (…) A cet axe s’opposerait en miroir une alliance entre les tribus sunnites de la province irakienne d’Al-Anbar, actuellement en lutte contre Maliki, l’Armée syrienne libre (…) bientôt rejointes par les salafistes libanais et placés globalement sous les parrainages des puissances du Golfe. (…) On verra la région s’enfoncer dans un chaos transfrontalier durable. Sur le temps long, ce genre de conflit ne peut être remporté que par ceux qui ont le temps de leur côté, disposant du souffle nécessaire et de la capacité de mener des conflits asymétriques. En l’occurrence, il s’agirait plutôt de l’Iran et de ses alliés. Les Saoudiens sont en effet tétanisés tandis que les Occidentaux, qui se situent par dérivation du côté sunnite, n’ont ni les ressources ni l’intention de s’impliquer davantage ».
Charles Enderlin, chef du bureau de France 2 à Jérusalem, habite en Israël depuis 1968. Auteur prolixe d’essais et de documentaires de qualité, il récidive avec la sortie au Seuil, le 4 avril, de son dernier livre, « Au nom du Temple » (Israël et l’irrésistible ascension du messianisme juif, 1967-2013), qui fera aussi l’objet d’un documentaire sur FR2. Rencontre à Jérusalem. Pourquoi ce livre ?
On pourrait dire « les colons ont gagné ! ». Le sionisme religieux a gagné. C’est le message de mon livre qui montre comment pendant la période qui débute après la guerre des Six Jours en 1967, la mouvance des colons est devenue une force dominante dans la société israélienne, avec un discours théologique eschatologique (prévoyant la fin du monde, NDLR). Une idéologie qui avait de la peine à s’imposer jusque-là…
La simple idée du retour en terre d’Israël était bannie chez les religieux. Quand le sionisme politique fut inventé par Herzl à la fin du XIXe siècle, les ultra-orthodoxes y étaient farouchement opposés, les maîtres rabbins y voyaient trois interdits : les juifs ne peuvent se révolter contre les nations du monde, ils ne doivent pas revenir en masse en Eretz Israël (terre d’Israël) car c’est Dieu qui décidera de ce retour, et enfin il ne faut pas que les nations du monde se montrent trop dures envers le peuple juif. Pour sa part, le sionisme libéral façon Herzl – on ne dira pas laïque – envisageait, lui, la cohabitation avec les minorités comme les Arabes, prévoyait un vice-président arabe, etc. Avec le réveil du sionisme religieux, les interdits susmentionnés sont tombés. Surtout après le choc de 1967…
Oui, en 1967, lors de la guerre, Israël conquiert les lieux de son histoire biblique. Dont Jérusalem et le mont du Temple. C’est le réveil des nationalistes religieux juifs, qui y voient un processus eschatologique et un dessein de Dieu. Les plus déterminés se dirigent tout de suite vers Hébron (où se trouve, selon la tradition hébraïque, le tombeau des Patriarches, dont celui d’Abraham). Ils proviennent de la mouvance messianique, qui croit que le Messie arrive, qu’il faut préparer sa venue. Ce ne sont donc pas les utra-orthodoxes (hommes en noir, les haredim ou « craignant-Dieu », qui pensent que Dieu décidera quand il le choisira de l’envoi du Messie, que les croyants n’ont pas à s’en mêler, NDLR). Cela dit, on commence maintenant à voir des ponts entre ces deux mouvances : des ultra-orthodoxes qui deviennent sionistes et des religieux sionistes qui deviennent ultra-orthodoxes. Ce phénomène est favorisé par la création dans les territoires occupés d’implantations destinées aux ultra-orthodoxes, comme Beitar Illit, près de Bethléem. Justement, parlons des colons de 2013. Croyez-vous qu’ils pourraient retourner en Israël en cas d’accord de paix avec les Palestiniens ?
Sans parler des 200.000 Israéliens installés dans des colonies urbaines à Jérusalem-Est (partie arabe de la ville sainte), ils sont environ 350.000 en Cisjordanie occupée. Avec un rythme de croissance de 5% l’an, ils seront donc 400.000 dans trois ans. On n’évacuera pas 300 ou 400.000 colons. Même pas 50.000. Il avait fallu 13.000 soldats et policiers en 2005 pour évacuer 8.000 colons de Gaza et cette démarche, alors, faisait consensus en Israël. Pour les colons, le statu quo est idéal. Parmi eux, les laïcs ne refuseraient pas de voir les Palestiniens dotés d’une autonomie dans les domaines économiques, culturels… Comment l’Etat israélien les considère-t-il ?
Les autorités sont infiltrées à tous niveaux par les colons, ce qui produit des « miracles » comme quand de nouvelles collines de Cisjordanie appartenant à des Palestiniens sont occupées (illégalement même aux yeux de la loi israélienne) pour y installer des avant-postes de colons destinés à devenir de nouvelles colonies et que l’électricité et l’eau y parviennent. Et il faut de cinq à dix ans à la Cour suprême pour se prononcer sur la légalité de ces faits accomplis. On constate aussi parmi eux l’émergence d’une jeunesse très radicale, qui n’a jamais habité en Israël même, qui s’en prend volontiers aux Palestiniens…
Il existe une nouvelle génération d’enfants de colons, qu’on appelle « la jeunesse des collines », depuis que Ariel Sharon, après le sommet de Wye Plantation en 1998 avait lancé le slogan « Emparez-vous d’un maximum de collines ! ». Ces jeunes sont quelques centaines, peut-être plus. Des « durs ». Des « salafistes juifs » ! Pour eux, la fin justifie les moyens puisqu’ils se croient investis d’une mission théologique. Dans ce cadre, il n’y a pas la place pour un Etat palestinien. Comme d’ailleurs, pour les extrémistes religieux musulmans, il n’y a pas place pour un Etat juif en Palestine.
Les colons religieux sont des révolutionnaires ; ils ont un but. Les partis non religieux sont-ils complices ?
En tout cas, la responsabilité des dirigeants de la droite israélienne n’est pas mince. Les Begin, Shamir, Sharon ou Netanyahou ont toujours évoqué « le droit historique des juifs en Eretz Israël » (terre d’Israël au sens biblique). Depuis des décennies, la Cisjordanie n’est pas appelée en Israël autrement que par ses noms bibliques de « Judée et Samarie ». De toute façon, qu’ils soient ou non directement représentés au gouvernement, les colons vont continuer à grandir en nombre.
Propos recueillis par BAUDOUIN LOOS
SYRIE Les dérives de certaines factions de l’ASL sont en cause
Plus que jamais, la violence entre l’armée syrienne et les groupes rebelles donne le ton en Syrie. Ce mercredi encore, deux attentats suicides à la voiture piégée ont causé mercredi la mort de 22 personnes à Idlib, une ville du nord-ouest de la Syrie tenue par les forces gouvernementales, a indiqué l’agence officielle Sana, qui a accusé des« terroristes ». Quoi qu’il en soit, depuis des mois, une évolution se confirme en Syrie : l’Armée syrienne libre (ASL), composée de citoyens et de déserteurs, s’efface peu à peu devant les groupes jihadistes.
De récents reportages dans le nord du pays attestent du caractère tangible de ce phénomène qui pourrait changer la face du conflit. Barak Barfi, un chercheur arabe publié sur le site theatlantic.com à Alep, rapportait ainsi le 14 janvier sous le titre « La face sombre de l’opposition syrienne » la mauvaise réputation que l’ASL s’est taillée ces derniers mois. Et de prendre un exemple local connu, celui d’un certain Ahmad Afash, chef de la brigade de l’ASL du village d’Anadan, au nord d’Alep, dont le nom est devenu le symbole même des dérives de l’armée rebelle.
« Afash vole tout, depuis les graines jusqu’aux voitures, témoigne un combattant de l’ASL. Il justifie cela en disant que personne ne lui donne d’argent pour sa brigade. » Un chef de l’ASL, Abou Aharr, reconnaît dans l’article que « trop de gens sont venus nous rejoindre pour de mauvaises raisons ».
Résultat ? « Ces problèmes expliquent pourquoi les Syriens se dirigent de plus en plus vers les brigades islamistes, comme Jabhat al-Nosra », écrit Barak Barfi. Les Etats-Unis ont placé ce groupe dans la liste des organisations terroristes en raison de ses liens avec l’organisation Al-Qaïda, mais les Syriens n’en ont cure ou, pire, s’en offusquent.
Dans le quotidien arabe à capitaux saoudiens diffusé à Londres Al-Hayat, un reportage publié le 14 janvier, cite des commerçants d’Alep qui ont été pillés par des bandes de l’ASL se féliciter de la présence de Jabhat al-Nosra « parce qu’eux ne volent pas ».
Mais le succès des jihadistes ne se limite pas à leur réputation de probité. Leur apport militaire ne fait pas de doute. Un des principaux chefs de l’ASL, le colonel Abdouljabbar Okaïdi, l’a admis récemment à l’agence Reuters :« Nous ne partageons peut-être pas leur philosophie, mais ce sont des combattants acharnés et loyaux (…) et au bout du compte, ils combattent le régime à nos côtés. Et nous n’avons pas vu leur extrémisme. »
Enfin, le meilleur armement des jihadistes explique également leur succès, comme nous le confie l’historien belge Pierre Piccinin de retour de la région d’Idlib : « Les brigades de l’Armée syrienne libre (ASL) ont fondu comme neige au soleil pour une raison claire : les brigades islamistes disposent d’armes flambant neuves, des armes légères certes, surtout, alors que l’ASL semble condamnée à tirer les dernières cartouches de ses vieilles armes. Les jeunes qui veulent rejoindre la rébellion armée se dirigent maintenant vers les groupes islamistes, où ils trouvent armes et entraînement. » (1)
Dans Al-Hayat, un chef de Jabhat al-Nosra se réjouit sans détour de cette asymétrie dans l’armement : « Cela poussera la Syrie dans les mains de Dieu. Tout cela s’accomplira quand les rebelles découvriront que l’Occident les a trompés. » Une « découverte » déjà largement effective, si l’on en croit divers témoignages dont celui de Pierre Piccinin.
Le risque existe-t-il donc de voir l’ASL et les jihadistes comme Jabhat al-Nosra finir par se combattre ? Impossible de l’exclure. Sakr Idlib, un combattant rebelle cité par Reuters dans le reportage repris plus haut, le dit clairement :« Nous craignons qu’après la chute du régime, ils essaient d’imposer leurs vues au peuple syrien. Leur objectif est que la Syrie devienne un Etat islamique et l’Armée syrienne libre est à l’opposé de cela. »
Le chercheur belge Thomas Pierret entend cependant nuancer : « Si on désigne par jihadiste tout islamiste qui porte une arme, alors il faut y inclure une bonne portion de l’ASL. Le commandement unifié de cette dernière, créé en décembre, inclut des représentants de groupes islamistes – et pour certains salafistes – comme Suqur al-Sham, Liwa al-Islam et Liwa al-Tawhid. »
Proche-Orient Sanctions vexatoires multiples pour laver l’« affront » ONU
TEL-AVIV
DE NOTRE CORRESPONDANT
Les dirigeants israéliens ne digèrent toujours pas le vote à l’ONU accordant le statut d’observateur à la Palestine. Après avoir annoncé la construction de 3.000 logements dans les « nouveaux quartiers » de Jérusalem-Est (la partie arabe de la ville) et dans la « Zone E1 » (vaste étendue de Cisjordanie séparant la ville sainte de l’implantation de Maaleh Adoumim), ils promettent une série d’autres sanctions destinées à gêner, voire paralyser le fonctionnement de l’Autorité palestinienne (AP).
Dimanche, le ministre des Finances Youval Steinitz (Likoud) a proclamé le gel provisoire du montant des droits de douanes et accises que l’Etat hébreu récolte au nom de l’AP, soit environ 85 millions d’euros/mois. Une somme a priori dérisoire pour un budget national, mais pas pour l’AP qui est au bord de la faillite et peine à payer le traitement de ses fonctionnaires. Selon Steinitz, ces sommes serviront à rembourser la dette palestinienne auprès de la compagnie nationale d’électricité israélienne.
Cette mesure a été annoncée au moment où Mahmoud Abbas était accueilli triomphalement à Ramallah par plusieurs milliers de sympathisants du Fatah, son parti, et ce n’est pas un hasard. Parmi les autres sanctions israéliennes actuellement à l’étude figure le retrait des laissez-passer VIP aux personnalités de l’AP, ainsi que l’annulation/report de réunions administratives organisées dans le cadre de négociations techniques ne portant pas sur le processus de paix.
En réalité, Israël n’a pas intérêt à ce que l’AP s’effondre car ce sont ses services, épaulés par ceux de l’Etat hébreu, qui empêchent la reprise des violences en Cisjordanie. Cependant, en pleine campagne pour les élections législatives anticipées du 22 janvier, le Premier ministre Binyamin Netanyahou et son ministre des Affaires étrangères Lieberman doivent absolument faire oublier le camouflet diplomatique qui leur a été infligé à l’ONU.
Dans le courant de la semaine écoulée, alors que la communauté internationale se tournait vers Ramallah en raison de l’exhumation des restes de Yasser Arafat (et, deux jours plus tard, de la préparation du vote de l’ONU sur le statut de la Palestine), plusieurs événements politiques importants se sont déroulés en Israël. D’abord, les primaires organisées au sein du Likoud, le parti de Netanyahou, qui a conclu une alliance électorale avec Israël notre Maison, parti de Lieberman.
La quasi-totalité des candidats placés en ordre éligible sur cette liste commune sont beaucoup plus à droite que par le passé. L’un d’entre eux, un colon du nom de Moshé Feiglin (Likoud), propose l’annexion de la Cisjordanie et la reconquête de la bande de Gaza. En 1995, le même avait publiquement fait part de son admiration pour… Adolf Hitler.
Pourtant, l’union sacrée entre les deux formations ne provoque pas le raz-de-marée escompté. Entre autres, parce que bon nombre d’Israéliens reprochent à Netanyahou de ne pas avoir mené à terme l’opération « Pilier de défense » (lancée il y a quinze jours contre le Hamas de Gaza) et d’avoir cédé aux pressions internationales en n’autorisant pas une invasion terrestre de l’enclave palestinienne. Pour regagner du terrain face aux petits partis d’extrême droite qui se sont unis pour dénoncer la « lâcheté » du gouvernement, le Likoud multiplie les sanctions contre l’AP.
Du côté de l’opposition, le parti travailliste a également organisé ses primaires jeudi dernier et renouvelé ses candidats, parmi lesquels trois des quatre meneurs de la révolte sociale de 2011. Mais le fait politique qui a marqué la semaine écoulée est sans conteste le retour de l’ex-ministre des Affaires étrangères Tzipi Livni, qui présente une liste proposant la reprise immédiate et sans condition des négociations de paix avec les Palestiniens. Soutenue par l’ex-leader travailliste Amram Mitzna (colombe), elle est pour le moment la seule à mettre le sujet en tête de son programme.