* L’affaire du pédophile gracié par le roi constitue-t-elle un tournant ?


Mohammed VI garde tout le pouvoir

* L’affaire du pédophile gracié par le roi constitue-t-elle un tournant ?

* Elle a mis en lumière le pouvoir absolu du roi… et de son cabinet.

Le « Daniel Gate », la grâce royale accordée à ce pédophile espagnol qui a suscité une extraordinaire indignation populaire au Maroc, forçant le roi à annuler sa décision, restera-t-il dans l’histoire comme un moment clé ? C’est sans doute le vœu d’une partie des citoyens las d’un pouvoir royal aux prérogatives qu’ils jugent exorbitantes.

« Il y aura bien un avant et un après ce 30 juillet 2013 au Maroc (date de la grâce, NDLR). Par une telle décision (aussi involontaire soit elle), le roi – père et protecteur de la nation selon la constitution et l’imaginaire collectif Marocain – vient de bafouer, d’outrer tous les Marocains, et par la même, ruiner 14 années de communication et marketing politique. (…) Quelque chose a changé, et pour toujours. Un rapport entre une grande partie du peuple et la monarchie a été rompu. » : ce constat a été fait le 4 août par l’intellectuel Youssef Oulhote et diffusé sur le site fr.lakome.com.

Comment en est-on arrivé là ?

Quand il prend le pouvoir le 30 juillet 1999 au décès de son père, le très craint Hassan II, Mohammed VI a alors 35 ans. Il jouit d’un préjugé favorable. Ses premières décisions confortent cette impression : il limoge Driss Basri, le ministre de l’Intérieur de son père dont il était l’exécuteur des basses œuvres, il fait revenir le vieil opposant d’extrême gauche banni Abraham Serfaty, il visite les provinces du nord que son père avait délaissées et il se façonne rapidement une image de « roi des pauvres » en affichant sa sollicitude pour les défavorisés.

La suite sera moins glorieuse même si « M6 », comme on le surnomme affectueusement, reste un souverain populaire. Le roi, dit-on, n’éprouve pas un penchant marqué pour la politique. Ses absences, ses vacances, se multiplient, elles sont longues. Ce printemps, ainsi, il partira deux mois en France sans mots dire, laissant la rumeur s’inquiéter pour sa santé.

L’affairisme prend le dessus au palais. Comme l’explique un livre édifiant (1), « la fortune personnelle du souverain a quintuplé depuis son accession au trône ». Aux commandes, on trouve le cabinet royal qui, selon des experts, gère en réalité le Maroc tout entier (y compris avec incompétence, comme l’affaire du pédophile l’a montré).

Cela c’était la version pessimiste. D’autres vantent en revanche un roi habile en économie et en politique. Ainsi, par exemple, quand un mouvement de revendication s’est développé au Maroc à l’éclosion des printemps arabes, au début de 2011, Mohammed VI a rapidement décidé de donner à ses sujets une nouvelle constitution, présentée comme plus démocratique que celle en vigueur. Le texte sera déjà adopté par référendum dès le 1er juillet de la même année !

Certains s’enthousiasment. Comme Baudouin Dupret et Jean-Noël Férié, directeurs de recherche au CNRS qui travaillent au Centre Jacques Berque à Rabat. « Le Maroc est le seul pays d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient à avoir réussi à entamer des réformes suffisamment profondes pour qu’on ne puisse plus se résoudre – sauf de manière polémique – à le qualifier d’autoritaire », écrivent-ils dans la revue Moyen-Orient.

Vraiment ? Ces réformes ne convainquent pas tout le monde. Voici le constat formulé le 10 juillet par Souleiman Bencheikh, de l’hebdomadaire TelQuel : « C’est le roi en personne qui a pris la décision de réformer la Constitution, qui a nommé la commission chargée de la rédiger, qui l’a soumise à référendum, qui a nommé un nouveau chef de gouvernement et son équipe. Le pari implicite des démocrates marocains était que la nouvelle donne politique permettrait au chef de gouvernement de s’émanciper progressivement de la tutelle du chef de l’Etat et de profiter à plein des nouvelles prérogatives que lui octroie la Constitution : choix effectif des membres de son gouvernement (…), responsabilité devant le peuple et non plus devant le roi… Mais là encore, les démocrates sincères en ont été pour leurs frais : la pratique politique des deux dernières années et l’interprétation qui a été faite de la Constitution ont consacré un roi qui règne et gouverne. En d’autres termes, pour reprendre une métaphore sportive, Mohammed VI est à la fois arbitre et joueur. Alors forcément, à la fin, c’est lui qui gagne ! ».

Peu contestent ce constat, même le Premier ministre islamiste Abdelilah Benkirane dit que son parti, le PJD « ne fait que participer au gouvernement ; c’est le roi qui détient le pouvoir ». L’Association marocaine des droits de l’homme met, elle, les pieds dans le plat ce 23 juillet, constatant : « L’essence despotique de la nouvelle constitution est préservée et reste loin des composantes d’une constitution démocratique ».

BAUDOUIN LOOS

(1) Le Roi prédateur, par Catherine Graciet et Eric Laurent, au Seuil (2012)

LE SOIR DU MERCREDI 7 AOUT 2013

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