Soigner en Syrie: un acte héroïque


05 août 2013 |  Par FocusOnSyria

Je m’appelle Ghassan, j’ai trente cinq ans, et je suis kinésithérapeute. Quand j’ai commencé mes études, il y a 16 ans, je croyais apprendre un métier intéressant, utile aux autres… et tranquille. Pendant des années, j’ai massé des personnes âgées, j’ai fait faire des exercices à des enfants handicapés de naissance, j’ai posé quelques plâtres et rééduqué des entorses.

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Blessé syrien en convalescence dans un hôpital en Jordanie

Et puis la guerre a commencé. Amenant son lot de blessés, hommes, femmes et enfants qui arrivaient jusqu’à moi en morceaux, en loques, et qu’il s’agissait de remettre debout, de faire tenir droit. Je suis un professionnel, mais je n’avais jamais vu ça. Du côté de la technique, petit à petit, les souvenirs de mes cours à l’université sont revenus, mes gestes sont devenus plus précis, j’ai perfectionné mes automatismes en matière de soin des blessés graves, des amputés.

Mais du côté humain, non, décidément, je n’avais jamais vu ça. Je n’étais pas prêt à faire face à ça. D’abord parce leur nombre est immense, et que nous, les soignants, sommes si peu nombreux. Comment choisir vers qui reporter son attention quand quinze blessés arrivent en même temps ? Comment dire non à cette mère en larmes qui vous supplie de vous occuper de son enfant lorsque vous estimez que son cas est moins urgent que celui de ce jeune homme qui, stoïquement, vous laisse relever un pan de sa chemise sur d’épouvantables escarres ? Comment expliquer à cette personne âgée que non, je n’ai aucun fauteuil roulant à lui donner. Nous étions submergés, mais petit à petit, nous nous sommes organisés.

Alors désormais, oui, je suis professionnel, et organisé… mais toujours sur le qui-vive. Qui eut crû que mon métier si tranquille cristalliserait un jour la haine de tant d’ennemis ? Les médecins sont les plus ciblés, mais de manière générale, tout le personnel soignant est visé. Aujourd’hui, dans mon pays, prendre soin d’un blessé sans s’enquérir de son appartenance politique, religieuse ou ethnique est un crime. Aujourd’hui, parce que je continue à soigner mes compatriotes, j’ai des ennemis. Et s’ils me trouvent… je n’ose même pas y penser.

Alors je continue, petit à petit, ces hommes, ces femmes, ces enfants, à les remettre debout, à les faire tenir droit. Du moins physiquement. Mais psychologiquement, qui nous remettra debout ? Je veux vous dire l’histoire de cet enfant de dix ans, Moustafa. Sa famille est pauvre. Il était en 3ème année à l’école primaire, l’équivalent de votre CM1. Un jour, alors qu’il rentrait de l’école, le quartier a été bombardé et Moustafa a été blessé. Les médecins ont dû l’amputer de la jambe gauche. Des fragments avaient atteints son dos et son abdomen et il est paralysé. La dernière fois que je lui ai rendu visite, il m’a demandé, plein d’espoir : « est ce que je pourrai rejouer au football ? » Son père avait les larmes aux yeux, et pour être honnête, moi aussi. J’ai répondu à Moustafa qu’il fallait surtout ne jamais perdre jamais confiance en la vie. Ai-je dit la vérité à cet enfant ?

* Cette histoire est écrite à partir du témoignage de plusieurs kinésithérapeutes syriens, en hommage à tout le personnel soignant et à tous les héros ordinaires de Syrie.

source

D’autres histoires sur la crise syrienne sont à découvrir sur le site www.focusonsyria.org/fr

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