Syrie – Michel Kilo : « Assad veut faire croire aux Occidentaux qu’il peut lutter contre l’intégrisme »


09/07/2014 à 13:23 Par Laurent de Saint Périer

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L'opposant syrien Michel Kilo lors d'une conférence de presse à Paris, le 11 octobre 2011.
L’opposant syrien Michel Kilo lors d’une conférence de presse à Paris, le 11 octobre 2011. © Lionel Bonaventure/AFP

L’opposant Michel Kilo, chef de file des libéraux au sein de la Coalition nationale syrienne (CNS), livre son analyse de la situation dans son pays. Où l’affaiblissement de l’Armée syrienne libre (ASL) constitue, selon le fondateur de l’Union des démocrates syriens (UDS), « un vrai péril pour l’opposition ». Interview.

Mis à jour à 17h42.

Engagement, clandestinité, prison, activisme, exil et enfin révolution : le destin de Michel Kilo, 73 ans, communiste, chrétien syriaque mais avant tout démocrate, se confond avec celui de l’opposition syrienne sous les Assad, constamment pourchassée mais impossible à museler. Militant dès les années 1970, ce journaliste de formation a eu un rôle crucial dans la Déclaration des 99 de 2000, aussi appelée Déclaration Damas-Damas, réclamant la libération des espaces politiques et publics au jeune Bachar el-Assad qui venait de succéder à son père Hafez.

Ce manifeste d’intellectuels sonnera le début d’un éphémère Printemps de Damas avant que le régime ne renoue avec ses habitudes répressives. Mais Kilo ne baisse pas les armes et son activisme lui vaut d’être emprisonné une nouvelle fois en 2007. Lorsqu’éclate la révolution de 2011, l’opposant historique, libéré depuis peu, ne tarde pas à quitter la Syrie pour poursuivre son combat depuis Paris, prenant la tête du courant libéral au sein de la plateforme d’opposition de la Coalition nationale syrienne (CNS).

Laïque, il a récemment fondé l’Union des démocrates syriens (UDS) et multiplie les déplacements dans les capitales occidentales pour les convaincre d’apporter le soutien décisif que l’opposition réclame depuis 3 ans face à Assad. Il confie à Jeune Afrique son analyse de la situation.

Quelle est la situation de la révolution sur le terrain ?

Les éléments démocrates et modérés sont dans une situation très grave, pris entre les succès militaires du régime et le développement des organisations intégristes de l’autre côté, type État islamique (EI) ou Jabhat al-Nosra (JAN). Après avoir limité leurs agressions aux régions nord, les intégristes attaquent maintenant l’Armée syrienne libre (ASL) partout, jusqu’à Deraa et le Hauran dans le sud où ils enlèvent des officiers. La CNS est également la proie d’une crise politique interne entre les différents courants liés à l’Arabie saoudite ou à son rival qatari, affaiblis par les jeux cachés des dirigeants et les démocrates ont toutes les difficultés pour développer une ligne politique de convergence. Un tel chaos politique combiné à l’affaiblissement de l’ASL constitue un vrai péril pour l’opposition.

Quelle est la responsabilité du président de la CNS Ahmad Jarba dans tout cela ?

Alors que se profile l’élection d’un nouveau président pour la CNS [qui a eu lieu après cette interview, le 9 juillet : Hadi al-Bahra, soutenu par son prédécesseur Ahmad Jarba et par l’Arabie saoudite, où il réside, a été élu avec 62 voix contre 41 pour Mouwafaq Nayrabiyeh, NDLR]. Jarba tient à conserver son influence en jouant sous la table, ce qui empoisonne l’atmosphère. Jarba n’a travaillé que pour lui-même sans chercher l’alliance des forces de l’opposition, la coalition de l’opposition se retrouvant ainsi dirigée par un président non démocrate…

Les États-Unis de leur côté se contentent d’administrer la crise quand le rival russe se bat concrètement sur le terrain aux côtés d’Assad.

Comment une telle situation pourrait s’améliorer ?

J’ai parlé avec les Saoudiens et je leur ai dit que s’ils acceptaient la mise en place d’un pouvoir indépendant et d’un régime démocratique en Syrie, les batailles entre unionistes arabes et non unionistes, entre progressistes et conservateurs allaient enfin cesser. Mais que s’ils voulaient l’entraver, nous resterions isolés dans le monde arabe et les jouets du Qatar. Les États-Unis de leur côté se contentent d’administrer la crise quand le rival russe se bat concrètement sur le terrain aux côtés d’Assad.

L’Occident parle souvent des « modérés » de l’opposition, qu’est-ce qu’un modéré ?

Qu’est-ce qu’un modéré ? Les États-Unis avancent des notions mal définies parce qu’ils n’ont pas de politique claire sur la Syrie. Qu’est-ce qu’un modéré ? Quelqu’un qui porte des armes peut-il être qualifié de modéré ? Serait-ce quelqu’un qui n’a pas d’engagement politique ? Sont-ils ceux qui ne font partie ni de l’EI ni du régime ? En réalité, les « modérés » des Américains sont ceux qui ont été choisis, entraînés et partiellement armés par les États-Unis et qui sont restés en contact avec eux. On peut estimer à 7 – 8 000 le nombre d’hommes formés dans ces camps. Est-ce que ces 500 millions de dollars de soutien dont a parlé Obama vont aller à ces gens-là ? Et le Congrès américain va-t-il autoriser ce geste ? Allez savoir.

Il semblerait que des combattants formés par la CIA soient passé au jihad de l’État islamique

Les États-Unis ont en effet demandé à Jarba où se trouvent certains éléments qu’ils ont entraînés et qui ont disparu. Sont-ils passés à la Jabhat al-Nosra ? À l’État islamique ? Les États-Unis estiment pour leur part qu’ils sont sans doute passés à l’EI, leur pire ennemi jihadiste.

Et la Jabhat al-Nosra, labellisée Al Qaida, se bat contre le régime et contre l’EI mais est tout autant extrémiste que ces derniers…

Il est clair que la JAN est lié à Al Qaïda, ce qui n’est pas le cas de l’EI dont le « calife » Al-Baghdadi a demandé à Zawahiri de se soumettre à son autorité. La JAN a condamné l’extrémisme religieux de l’EI, l’a combattu comme elle a combattu le régime et n’a pas combattu l’ASL, du moins jusqu’à ces derniers jours où ils se sont mis à kidnapper des officiers de l’ASL dans le Hauran. Certains de l’ASL disent qu’il faut maintenant prendre des mesures contre la JAN ; en tout cas il faut surveiller attentivement quelle sera son évolution. Car si l’EI représente un danger immédiat, la JAN représente une grande menace pour plus tard et pour une future transition démocratique. Ils sont maintenant plus forts que l’EI sur le terrain syrien.

L’EI est-il vraiment l’allié sournois du régime syrien ?

L’EI a protégé la 17e division du régime à Raqqa, a livré des militants démocrates au régime. Il y a des officiers des services spéciaux de Damas dans leurs rangs, qui ne sont pas là pour infiltrer mais bien pour coopérer. Ils reçoivent de l’Iran des aides en argent, en munition, en logistique et en armes. Certains de leurs bataillons dorment même dans des casernes sous contrôle de l’armée…

J’ai dit aux Américains : dans quelques temps, nous ne pourrons plus combattre les extrémistes. Alors, soit vous devrez venir les combattre vous-mêmes, soit ils viendront chez vous pour vous combattre. Armer l’ASL est le seul moyen d’éviter ces deux issues.

Mais Damas a pourtant bombardé l’EI en Irak ?

Assad veut faire ainsi croire à l’Occident qu’il est celui qui peut lutter le plus efficacement contre l’intégrisme, mais les cibles étaient inexistantes, ils ont tapé dans le vide, à des dizaines de mètres des colonnes de jihadistes !

Mais Maliki, menacé par l’EI, est l’allié d’Assad…

En Syrie, l’EI a lutté avec le régime mais il combat Maliki en Irak, certes. Ce faisant, l’EI joue la carte d’une révolte populaire sunnite qui compte comme principales forces les tribus, les baathistes, des déserteurs et des ex miliciens des Sahwa (milices anti-Al-Qaïda levées par les États-Unis). À Mossoul, sur les 12 000 attaquants, seuls 500 faisaient partie de l’EI. Et les principaux cheikhs de la région ont fait des déclarations disant qu’ils étaient contre l’EI et l’élimineraient s’ils obtenaient un gouvernement d’union nationale. Las, confronté comme Assad à un soulèvement populaire, Maliki a décidé comme lui de confessionnaliser la crise et de décréter sa « guerre contre le terrorisme ».

Et le terrorisme est apparu…

J’ai dit au Département d’État américain « dans quelques temps, nous ne pourrons plus combattre les extrémistes. Alors, soit vous devrez venir les combattre vous-mêmes, soit ils viendront chez vous pour vous combattre. Armer l’ASL est le seul moyen d’éviter ces deux issues ». L’ASL est aujourd’hui constituée de 85 000 combattants, effectif qui pourrait en quelques semaines atteindre les 200 000 s’il l’on y mettait les moyens financiers et matériels nécessaires.

Les démocrates de la première heure de la révolution existent-ils encore ?

Il reste des milliers d’organisations, de jeunes, de femmes, de combattants qui font vivre les idéaux de la révolution. Notre Union démocratique recense 700 adhérents pour la seule localité de Madaniye et le chef du conseil de la commune lui-même en est membre. La révolution n’est pas morte mais le champ politique est occulté par ce qu’il se passe sur le terrain de la guerre. C’est à nous de donner aux militants de la liberté une expression démocratique unie sur la scène nationale et internationale. Tel est le but de l’UDS que nous avons récemment fondée.

Une solution politique existe-t-elle encore ?

À l’heure qu’il est, il n’y a pas de solution politique. On a bien vu à la conférence de Genève 2 que la Russie et l’Iran voient dans l’action militaire la seule solution possible. Une solution politique doit être basée sur des politiques internationales qui obligent Russes et Iraniens à quitter la voie militaire pour enfin se diriger vers un règlement politique. Mais Washington se contente de gérer la crise au jour le jour, et j’ai dit à Kerry à ce propos : « les États-Unis devraient arrêter cette politique des petits pas qui suit les évènements pour une politique des petits pas qui les anticipent. »

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Propos recueillis par Laurent de Saint Périer

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NOUS ORGANISONS UNE ACTION POUR LES RÉFUGIÉS SYRIENS: VOUS PARTICIPEZ?


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Nous avons besoin de votre aide pour une action de soutien aux réfugiés syriens séparés de leurs familles par la guerre. Nous vous invitons, vous ainsi que d’autres Syriens, à venir nous rejoindre le jeudi 3 juillet à 12h sur la Place de la Monnaie à Bruxelles.

Quoi ?

Nous organisons une action « photos » à la Place de la Monnaie. Si votre frère, votre sœur, votre mère, votre père, votre grand-mère, votre grand-père… se trouve bloqué en Syrie ou dans un autre pays; ou s’ils ont enfin pu vous rejoindre après une longue séparation, alors apportez une photo d’eux à l’action ! Avec ces photos, nous voulons montrer à la Belgique qu’il y a encore de nombreux Syriens qui se trouvent séparés de leur famille du fait de la guerre en Syrie.

Pourquoi ?

Il est temps que la Belgique réunisse les familles syriennes. Les partis politiques belges négocient actuellement un nouvel accord de gouvernement. Nous souhaitons qu’ils donnent une place aux familles syriennes dans cet accord. Une simple phrase dans l’accord de gouvernement peut changer leur vie.

Qui ?

Cette action est organisée par des réfugiés syriens avec le soutien de 11.11.11, Amnesty International, Broederlijk Delen, Caritas International, CIRÉ, CNCD-11.11.11, Comité belge d’aide aux réfugiés, Médecins du Monde, Oxfam Solidarité, Pax Christi et Vluchtelingenwerk Vlaanderen.

En bref

Si vous venez de Syrie, que votre famille se trouve encore en Syrie ou dans un autre pays, ou que vous avez été séparé de votre famille par la guerre: venez à l’action et apportez une photo de votre famille avec vous (ou envoyez-la à kristien@vluchtelingenwerk.be, nous l’imprimerons pour vous).

Si vous ne venez pas de Syrie mais que vous voulez aussi que les familles syriennes reçoivent une place dans l’accord de gouvernement: venez à l’action et portez un t-shirt noir.

En pratique

  • Rendez-vous le 3 juillet à 12h à la Place de la Monnaie à Bruxelles.
  • Pas de logos ni de drapeaux: par cette action, nous voulons attirer l’attention sur les réfugiés syriens et leurs familles, pas sur les ONG ou sur des revendications politiques liées au conflit syrien.
  • Plus d’infos: vdemuylder@cire.be

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Les jihadistes de l’EIIL, engagés en Irak et en Syrie, annoncent un « califat »


Publié le 29 juin 2014 à 21h19

Bagdad (AFP)

Les jihadistes de l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL), qui ont conquis de larges pans de territoires en Syrie et en Irak, ont annoncé dimanche l’établissement d’un « califat islamique » faisant fi des frontières.

Sur le terrain, l’armée irakienne menait sa plus grande contre-offensive au nord de Bagdad pour tenter de reprendre les régions prises par les insurgés sunnites lors de leur offensive fulgurante lancée le 9 juin, notamment la ville de Tikrit.

Dans un enregistrement audio diffusé sur internet, l’EIIL, qui se fait désormais appeler « Etat islamique » pour supprimer toute référence géographique, a désigné son chef Abou Bakr Al-Baghdadi comme « calife » et donc « chef des musulmans partout » dans le monde.

l’article ici

Bachar, un moindre mal, vraiment?


Publié le 17 juin 2014 par Baudouin Loos

 

Les exactions des djihadistes en Syrie et en Irak soulèvent le cœur. D’aucuns en déduisent que le régime de Bachar el-Assad, tout compte fait, incarne la moins mauvaise solution dans un conflit inextricable devenu transfrontalier sinon, à terme, mondial. Sauf que les apparences sont parfois trompeuses…
Et si l’on s’était trompé? Oui, au vu du développement des événements en Syrie et maintenant en Irak, ne faut-il pas battre sa coulpe et avouer une grave erreur de jugement? Plus précisément énoncé, le régime de Bachar el-Assad, malgré ses turpitudes, son mépris pour les droits de l’homme, ne constitue-t-il pas en fin de compte un moindre mal par rapport à l’alternative qui se profile dont ces «barbares» de l’Etat islamique d’Irak et du Levant (EIIL) donnent tous les jours une hideuse image?
Voilà une interrogation qui se répandrait ces derniers temps au sein des chancelleries occidentales. Sans réponses claires pour le moment, il est vrai. Les massacres dont l’EIIL se serait rendu coupable en Irak du côté de Tikrit il y a quelques jours, ses méthodes brutales pour appliquer la charia dans les zones qu’il contrôle en Syrie (crucifixions, décapitations, etc.) font en effet froid dans le dos, pour rester dans l’euphémisme.
Bachar el-Assad lui-même s’est récemment réjoui de l’évolution des analyses en Occident, à lire ses propos reproduits le 11 juin par le quotidien libanais Al Akhbar proche de son régime. «Les Etats-Unis et l’Occident commencent à envoyer des signaux de changement. Le terrorisme est désormais sur leur sol. Vous avez un Américain qui s’est fait exploser sur le territoire syrien et un Français d’origine maghrébine qui a tué des juifs à Bruxelles. (…) Des responsables américains actuels et anciens essaient d’entrer en contact avec nous, mais ils n’osent pas en raison des puissants lobbies qui font pression sur eux».
Dans un article publié sur le site Orientxxi.info, l’ancien diplomate néerlandais arabisant Nikolaos Van Dam admet que «plus le temps passe, plus les factions radicales islamistes se renforcent et plus le régime de Bachar el-Assad apparaît dans l’immédiat comme un moindre mal». Il y fait aussi un autre constat: «Dans la conviction que l’opposition serait préférable à Assad, il a été également négligé que ce dernier est soutenu par une partie non négligeable de la population syrienne. Peut-être 30%, dont une partie des minorités (alaouites, chrétiens, Druzes). Ce soutien ne doit pas être interprété comme une réelle sympathie pour le régime, mais plutôt comme le sentiment qu’un nouveau régime pourrait être encore pire».
L’autoflagellation ainsi pratiquée pour la plus grande joie de Bachar et ses disciples n’est pas partagée par tout le monde, loin de là. Et des experts se sont mis en devoir de contester les arguments avancés par les partisans d’une révision des analyses dénigrant le régime syrien.
Ainsi en est-il par exemple du Belge Thomas Pierret, chercheur associé à l’Institut Medea, maître de conférence à l’Université d’Edimbourg qui a vécu des années à Damas. «Une réconciliation avec Assad serait immorale parce qu’elle reviendrait à récompenser l’une des pires campagnes de meurtre de masse de l’après-Guerre froide, écrit-il sur le site Medea.be. Si l’opposition a elle aussi commis des crimes, ces derniers ne se prêtent à aucune comparaison avec ceux du régime en termes de responsabilité politique et surtout d’ordre de grandeur.»
Il n’est bien sûr pas question d’exonérer un groupe comme l’EIIL de la responsabilité de ses crimes immondes perpétrés au nom d’Allah en Syrie comme en Irak (même si l’authenticité des documents photographiques qui «vantent» ses massacres du côté de Tikrit n’a pas encore été validée). Les méthodes de l’EIIL sont avérées. Mais comment ne pas observer que, étrangement, elles font le jeu de Bachar el-Assad?
«Durant de longs mois, écrit Pierre Coopman sur son blog sur le site de la Revue nouvelle, les autorités à Damas n’ont pas cherché à inquiéter l’EIIL alors qu’elles continuaient à s’affronter aux groupes directement issus de l’opposition syrienne. Au regard de ce qui se passe à la mi-juin 2014 en Irak, on est même en droit d’avancer que l’EIIL a trouvé un sanctuaire en Syrie grâce à une certaine complaisance de la part de Damas.»
Cette complaisance pouvait même être comparée à de la complicité. Ce n’est que depuis ce 15 juin que des bombardements de l’aviation militaire syrienne contre les repaires de l’EIIL à Raqqa, ville de l’est syrien contrôlée par les djihadistes depuis 2012, ont été signalés. Comme si les Iraniens, inquiets des succès impressionnants de l’EIIL en Irak qui menacent le pouvoir chiite à Bagdad, s’étaient enfin décidés à exiger de leur allié syrien qu’il cesse d’épargner l’EIIL.
Car, comme poursuivait Thomas Pierret dans l’analyse susmentionnée, «la réalité est qu’Assad a besoin des jihadistes pour survivre: sans eux, il ne serait pas perçu comme un partenaire potentiel des démocraties occidentales mais, de manière unanime, comme l’un des grands criminels de ce siècle; la simple présence de groupes rebelles radicaux dissuade les Occidentaux d’appuyer l’opposition de manière plus vigoureuse; les groupes extrémistes comme l’EIIL ne reçoivent pas de soutien étatique (ils dénoncent ouvertement les monarques du Golfe comme des apostats) et n’obtiendront donc jamais les armes sophistiquées nécessaires pour vaincre le régime; ces mêmes extrémistes déploient davantage d’énergie au combat contre les autres rebelles qu’à la lutte contre le régime, un curieux sens des priorités qui a alimenté les rumeurs de manipulation de ces éléments par les services d’Assad». CQFD.

Bachar, l’homme qui affame les villes qu’il assiège, l’homme qui bombarde les civils avec des tonneaux bourrés de TNT, l’homme qui a attaqué 150 fois des structures médicales et tués 468 médecins et infirmiers en trois ans, l’homme dont le régime est fondé depuis plus de quarante ans sur la torture généralisée, cet homme-là ne peut être celui qui débarrassera la région des extrémistes sunnites qu’il a d’ailleurs lui-même contribué à créer.
Après l’invasion américaine de l’Irak en 2003, c’est lui qui permit aux djihadistes sans frontières de passer par chez lui pour harceler les Américains. «C’est Assad qui a créé l’EIIL, va même jusqu’à dire Koert Debeuf, longtemps représentant des libéraux européens au Caire. Il est bien connu que c’était Assad qui a entraîné dans des camps pas loin de Damas des centaines de djihadistes irakiens en 2003 pour combattre les Américains en Iraq. Ainsi il a aidé à créer cette milice».

Et, dès mars 2011, il se disait attaqué par des djihadistes – qui n’arrivèrent que de longs mois plus tard – car il connaissait déjà le scénario pour l’avoir concocté. La communautarisation du conflit l’assurait du soutien iranien (et donc du Hezbollah) dont il savait avoir cruellement besoin.

Le politologue français spécialiste de l’islamisme François Burgat va plus loin dans l’analyse. «Plutôt que de lire la poussée djihadiste seulement comme une poussée “anti-occidentale” ou “anti-chiite”, estime-t-il, il faut d’abord prendre le temps de la considérer comme une poussée “pro-sunnite”. Une poussée certes radicale et sectaire et à ce titre hautement condamnable mais qui signale néanmoins des déséquilibres politiques bien réels, en Syrie et également en Irak. Le régime de Bachar el-Assad ne peut pas être un élément de régulation de la poussée djihadiste parce que, en tant que régime particulièrement autoritaire d’abord, en tant que régime très largement sectaire ensuite, il est doublement partie prenante au processus de radicalisation de pans entiers de la communauté sunnite qui est au coeur de la poussée djihadiste.»
Que faut-il faire, alors? Il n’y a plus de bonne solution depuis longtemps, encore moins de choix simple. Jean-Pierre Filiu, chercheur français, le souligne sur le site Rue89 dans un article sur l’Irak: «Il convient d’agir sans tarder sur le terrain en Syrie même, car c’est là, et seulement là, qu’une force largement sunnite a pu s’opposer à l’EIIL et refouler ses commandos: il s’agit de la coalition révolutionnaire qui a déclenché en janvier dernier sa «deuxième révolution» contre Al-Qaïda et est parvenue à expulser les djihadistes hors des zones «libérées» des provinces d’Alep et d’Idlib».
Aider les «bons» rebelles, fussent-ils islamistes mais pas djihadistes? «Les seuls qui combattent l’EIIL sont les rebelles modérés», rappelle Koert Debeuf. Pas simple, en effet. Mais existe-t-il un autre choix sensé?
BAUDOUIN LOOS

Une version plus courte de cet article a été publiée dans Le Soir du 18 juin 2014.

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Paolo Dall’Oglio


paolo

 

« On ne veut pas de la Syrie comme champ de bataille pour des conflits régionaux.

On voudrait plutôt qu’ils trouvent en Syrie leur solution.

Nous n’acceptons pas que la Syrie soit le lieu de la guerre entre sunnites et chiites. Nous refusons cela. On doit travailler pour que la Syrie soit le lieu de la réconciliation. Un lieu de neutralité, où tout le monde est vraiment chez soi, comme cela l’a été depuis toujours.

Et que les chrétiens de Syrie puissent vivre dans leur pays, qui est leur pays depuis 2000 ans, en paix avec les musulmans, leurs frères et leurs voisins, de toutes confessions. Et que cette Syrie-là soit un bien, un trésor, une perle pour le monde. Une Syrie comme ça est pour tout le monde. Mais alors que tout le monde soit pour une Syrie pareille. Une Syrie pour tout le monde. Tout le monde pour la Syrie. » (Paolo Dall’Oglio, Montréal, 25 juillet 2012)

Syrie : Conférence de Ziad Majed


ce jeudi 19 juin
à 19:00 – 21:00
EED – Avenue des Gaulois, 29 – 1040 Bruxelles

Ziad Majed, politologue libanais, viendra nous présenter son livre « Syrie, la révolution orpheline ». Il sera interviewé par Baudouin Loos, journaliste au Soir.

La conférence sera suivie d’une séance de dédicaces.

« Trois ans après le début des manifestations populaires contre le régime de Bachar al-Assad (15 mars 2011), cet ouvrage tente de répondre aux questions qu’on se pose généralement sur les raisons profondes du soulèvement, sur son contexte régional et international, sur les conditions dans lesquelles il s’est militarisé, sur l’intrusion des djihadistes en Syrie et leurs agissements sur le terrain, sur l’attitude des minorités ethniques et religieuses… L’auteur explique pourquoi les Russes et les Iraniens ont volé au secours du régime, et comment ils ont effectivement consolidé ses positions militaires et diplomatiques, alors que ceux qui se présentaient comme les “amis de la Syrie”, notamment les États-Unis, n’ont cessé de tergiverser, même après l’usage avéré des armes chimiques pour soumettre les zones qui avaient échappé au contrôle de l’armée. Il évoque avec enthousiasme la créativité littéraire et artistique des jeunes révolutionnaires qui s’expriment à travers les réseaux sociaux, et il réfute les arguments des partisans du régime, allant de l’extrême droite à l’extrême gauche, qui décrivent celui-ci comme progressiste, anti-impérialiste et laïc. »

Une organisation de ActionSyrie, avec le soutien de European Endowment for Democracy.

Un cavalier ayant gagné une course devant le frère de Assad libéré 21 ans plus tard


Une photo diffusée par l’agence nationale syrienne montrant un détenu récemment libéré accueilli par ses proches devant la prison de Damas. Photo AFP
SYRIE« En Syrie, personne n’a le droit d’être meilleur que les Assad, dans quelque domaine que ce soit ».
OLJ/AFP
15/06/2014
Un ancien cavalier syrien a été libéré au terme de 21 ans d’emprisonnement pour avoir battu lors d’une course équestre le frère, aujourd’hui décédé, du président Bachar el-Assad, a annoncé une ONG dimanche.
Cette libération intervient dans le cadre d’une large amnistie décrétée le 9 juin par M. Assad après sa réélection controversée, et qui a déjà permis la libération de quelque 1.500 prisonniers des geôles syriennes, selon l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH).
« En 1993, Adnan Qassar était un des meilleurs cavaliers de Syrie et du monde arabe. Il a gagné une course équestre contre Bassel el-Assad », frère de Bachar el-Assad, et alors pressenti pour devenir chef de l’Etat, selon le directeur de l’OSDH Rami Abdel Rahmane. « (Adnan) Qassar a été jeté dans la prison de Saydnaya (près de Damas, ndlr), pour son +crime+ », a-t-il expliqué à l’AFP.Le site internet anti-régime Aks Alser a confirmé cette libération, mais a ajouté que M. Qassar avait été « accusé de possession d’explosifs et d’avoir essayé d’assassiner Bassel el-Assad ». Il avait été emprisonné « sans procès », ajoute le site.A la mort de Bassel dans un accident de voiture en 1994, « (Adnan) Qassar a été traîné dans un jardin public, battu, puis à nouveau jeté en prison. Il a fallu 21 ans pour le libérer », a ajouté M. Rahmane.
Le clan des Assad dirige la Syrie d’une main de fer depuis plus de 40 ans.

« (Adnan) Qassar n’est pas un militant politique. Mais en Syrie, personne n’a le droit d’être meilleur que les Assad, dans quelque domaine que ce soit », souligne M. Rahmane.

Si elle est appliquée dans son intégralité, l’amnistie qui a permis la libération du cavalier devrait concerner 100.000 détenus, dont la moitié se trouve aux mains des services de renseignements après avoir été arrêtés dans le cadre de la loi antiterroriste promulguée en juillet 2012.

Le régime qualifie systématiquement les militants anti-régime, armés ou non, de « terroristes » prétendument soutenus par des puissances étrangères.

« Parmi les personnes libérées jusqu’ici, il y a des prisonniers d’opinion, et d’autres qui étaient en prison pour des accusations de crimes », a précisé le directeur de l’OSDH.

Selon les groupes de défense des droits de l’Homme, tortures et mauvais traitements sont systématiques dans les prisons syriennes.

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Pour Assad, l’Occident commence à changer de position dans le conflit syrien

VIDÉOS. Présidentielle en Syrie: « Assad veut montrer qu’il n’y a qu’une solution, la sienne »


Propos recueillis par , publié le 03/06/2014 à 07:37, mis à jour à 17:35

Le régime syrien organise une élection présidentielle, ce mardi, dans un pays où un tiers de la population a été déplacé. L’opposant Michel Kilo livre son analyse des véritables raisons de ce scrutin et du changement en cours, selon lui, de la position américaine.

VIDÉOS. Présidentielle en Syrie: "Assad veut montrer qu'il n'y a qu'une solution, la sienne"

Le dissident chrétien Michel Kilo. « Jusqu’à présent, Barack Obama s’était contenté de promesses vagues. La semaine passée, il a été plus précis en évoquant l’aide à l’opposition modérée ».

afp.com/Alexander Zemlianichenko

 

 

Après trois ans de guerre en Syrie, le président Bachar el-Assad organise ce mardi une élection présidentielle dans les zones contrôlées par le régime. Un scrutin qualifié de « farce » par l’opposition alors que 160.000 personnes ont trouvé la mort et qu’un tiers de la population a été déplacé. Michel Kilo, 74 ans, figure historique de l’opposition laïque et membre de la Coalition nationale syrienne, a fait part à L’Express de son analyse des raisons de cette consultation, des derniers développements de la crise.

Pourquoi Assad organise-t-il cette élection présidentielle?

Il a besoin de légitimité, une légitimité perdue depuis trois ans sur le plan international. Il croit qu’il y a un tournant dans les événements actuels,et que cela pourrait amener les Américains à accepter son maintien au pouvoir dans une alternative entre lui et le terrorisme. Dans cette logique, une apparence de légitimité populaire le renforcerait.

Dans les régions sous son contrôle, il envoye ses hommes de main intimer aux gens de participer à des manifestations publiques afin de démontrer leur soutien à sa candidature. Il y a une atmosphère particulièrement délirante en ce moment dans ces régions. A Lattaquié, ma ville d’origine, par exemple, j’ai appris que tous les médecins ont été convoqués pour aller à des rassemblements pro-régime.

Il s’agit aussi d’enterrer le processus de Genève, qui prévoyait un gouvernement de transition, avec l’opposition. De montrer qu’il n’y a qu’une solution, la sienne.

Les divisions de l’opposition ont pesé sur cette situation?

C’est indéniable. Le mouvement populaire demandait une direction. L’opposition n’a pas joué ce rôle. Au lieu d’unifier le mouvement populaire, elle lui a en quelque sorte légué ses propres divisions. Dans le même temps, le régime procédait, à sa manière, à l’unification du pouvoir: toutes les voix divergentes ont été éliminées, de gré ou de force. Le peuple syrien a payé très cher la faiblesse de l’opposition. Mais un projet de restructuration de la Coalition nationale syrienne, sous l’impulsion de l’Union des Démocrates Syriens, est en cours.

Le clan Assad agit-il ainsi parce qu’il a repris des forces sur le plan militaire ces derniers mois?

Il a progressé dans certains secteurs, c’est vrai, mais reculé dans d’autres. Il a repris la ville et la région de Homs, pourtant, l’armée du régime a subi des échecs dans le sud, dans le Hauran et à Quneitra, mais aussi dans les environs de Hama, dans le centre. A Alep même, la situation est très incertaine. Il y a un mois, le régime prétendait n’en avoir que pour quelques semaines pour reprendre la ville. Il est peu de probable que ses troupes emportent cette bataille, à mon avis. La dimension régionale, la proximité de la Turquie, les dizaines de milliers de combattants sur place y rendent l’issue beaucoup plus complexe qu’à Homs.

Outre l’aide objective du Hezbollah et des conseillers russes et iraniens, l’entrée de l’Etat islamique en Irak et au Levant [EIIL] dans le champ de bataille syrien a rendu un immense service au régime. Dans les zones libérées, une partie de l’Armée syrienne libre [ASL], armée et entraînée pour combattre le régime, a dû s’engager dans la bataille contre Daech [acronyme de l’EIIL en arabe], L’été dernier, par exemple, en un mois, Daech a tué trente officiers de haut rang de l’ASL. L’EIIL n’a pas lutté contre les forces du régime, mais il a contribué à épuiser les forces rebelles modérées.

Si les forces en présence s’équilibrent, comme vous le dites, la Syrie risque de s’enfoncer dans une guerre durable?

Si rien ne change, en effet. Mais si la ligne des pays amis de la Syrie évolue, on peut assister à un retournement. Dans sondiscours la semaine dernière, le président américain a parlé de sauver non pas seulement la Syrie du terrorisme, mais tous les pays de la région. Jusqu’à présent, Barack Obama s’était contenté de promesses vagues. Il a été plus précis cette fois en évoquant l’aide à l’opposition modérée, qui lutte à la fois contre le régime et contre des djihadistes, c’est-à-dire l’ASL. Je pense que cette annonce n’est pas qu’une promesse.

Pour les Américains, la Syrie est un champ de bataille pour régler leurs comptes avec l’Iran. Une aide américaine plus conséquente à l’ASL pourrait être un moyen d’augmenter la pression sur les Iraniens dans le grand marchandage en cours. L’administration Obama souhaite parvenir à un arrangement stratégique global avec les Iraniens, concernant toutes les affaires de la région. Cela contribue à la complexité de la question syrienne. C’est notre tragédie. Nous avons commencé une révolution pour la liberté, et nous nous retrouvons dans un « Grand jeu » international.

On voit pourtant apparaitre dans la presse américaine des appels à « faire avec » Assad, considéré comme un moindre mal face aux djihadistes…

C’était le calcul du régime depuis le début. Il a essayé de transformer cette révolution en lutte interconfessionnelle. Mais si Assad se maintenait au pouvoir, il ne viendrait pas à bout du terrorisme. Bien au contraire, sa victoire renforcerait le désespoir de milliers de Syriens qui rejoindraient les groupes intégristes et djihadistes.

C’est déjà un peu le cas?

Non, Ce à quoi nous assistons n’est qu’un commencement, un aperçu de ce que pourrait devenir la situation en cas de maintien d’Assad au pouvoir.

Mais je ne crois pas que les Américains vont faire le choix du maintien d’Assad au pouvoir. Si une véritable aide en armement est apportée à l’ASL, le rapport de force peut s’inverser assez vite. Des milliers de Syriens ont déserté l’Armée syrienne libre au profit d’autres groupes parce qu’elle est démunie, quasiment exangue. Si on lui fournit des armes et les moyens de se réorganiser, des dizaines de milliers de Syriens la rejoindront pour combattre le régime mais aussi le terrorisme.

Les Syriens sont foncièrement hostiles à Daech. Ils ne sont descendus dans la rue en 2011 pour demander un régime intégriste, mais pour réclamer la liberté . 


En savoir plus sur http://www.lexpress.fr/actualite/monde/proche-moyen-orient/presidentielle-en-syrie-assad-veut-montrer-qu-il-n-y-a-qu-une-solution-la-sienne_1548217.html#f1e5e8jtXhk0vgOV.99

La tragédie syrienne, notre guerre d’Espagne


syri

Dominique Moïsi / Chroniqueur – Conseiller du directeur de l’Ifri (Institut français des relations internationales) | Le 26/05 à 06:00 |

Divisions, peurs et, pour finir, impuissance : minées par leurs faiblesses, nos démocraties ne savent plus entraver les forfaits des dictateurs. C’est ainsi que l’on a laissé la Syrie s’enfoncer dans l’horreur. Il est urgent de se ressaisir.

On ne parle plus ou si peu de la Syrie. Ou si on le fait, c’est avec un mélange de tristesse résignée, d’embarras sinon de remords. Et oui, Bashar Al Assad a sans doute gagné. Mais que pouvions-nous faire ? Pris entre Charybde et Scylla, nous ne pouvions choisir. Le régime est certes monstrueux, mais ses principaux adversaires ne le sont pas moins. Et puis, si nous ne regrettons pas ouvertement le régime de Kadhafi en Lybie, pouvons-nous dire sans la moindre hésitation que le chaos d’aujourd’hui est un progrès par rapport au despotisme baroque d’hier ?

En Syrie, il est peut-être trop tôt pour affirmer de manière définitive la victoire du régime. Mais une chose est certaine. « Nous » avons perdu. Hubert Védrine, qui n’est pas, c’est le moins que l’on puisse dire, un fanatique de l’interventionnisme à l’occidentale parle, « d’impuissance crucifiante », quand il fait référence à la crise syrienne. Une expression qu’un psychanalyste n’hésiterait pas à décortiquer. N’est-ce pas, en partie au moins, la préoccupation pour le sort des chrétiens d’Orient qui a servi de catalyseur sinon d’alibi pour justifier la non-intervention ?

Par leur hésitation et leur faiblesse, les sociétés démocratiques ont trahi des populations civiles abandonnées à leur sort, laissées sans défense entre la froide détermination d’un régime sanguinaire et la dérive extrémiste de fanatiques religieux.

Si Bashar Al Assad a gagné, ce n’est pas seulement parce que Barack Obama a reculé, réduisant à néant le sérieux et la crédibilité de toute notion de « ligne rouge ». C’est aussi et peut-être avant tout parce que les feux de l’actualité se sont déplacés ailleurs.

Au Conseil de sécurité des Nations unies, la Russie, suivie comme son ombre par la Chine, bloque toute forme de résolution qui mettrait des limites au déchaînement de la violence contre les civils. Dans un entretien à la BBC en fin de semaine dernière, l’ambassadeur de France aux Nations unies, Gérard Araud, devait reconnaître l’impuissance totale de la communauté internationale. Son dernier espoir résidait dans la création de couloirs humanitaires pour pouvoir, non pas mettre fin, mais seulement alléger les souffrances d’une population qui a été laissée seule face à la catastrophe. Plus de 10 millions de Syriens ont fui leur pays et sont devenus des réfugiés, plus de 150.000 ont perdu la vie. Le Liban est au bord de l’implosion et risque d’être la prochaine victime collatérale de la tragédie syrienne. Sans une aide internationale massive, la Jordanie, qui a ouvert ses portes toutes grandes aux réfugiés, aurait peut-être elle aussi sombré dans la violence.

La tragédie syrienne restera la honte de nos sociétés démocratiques en ce début de XXIsiècle. Elle est notre guerre d’Espagne. La Russie et l’Iran ont pu tester la résolution et le courage des sociétés démocratiques avec leurs principes universalistes.

Plutôt que de nous en prendre à la Russie de Poutine, reconnaissons notre responsabilité et en particulier celle conjointe de l’Amérique de Bush tout comme celle d’Obama. La première a, par des aventures militaires contestables et non concluantes, dispersé ses forces et affaibli la volonté de ses citoyens. La seconde n’a pas su prendre en compte la nature et l’importance de l’enjeu. Par peur du risque, bien réel, elle a ouvert toute grande, les portes du doute. Un doute dans lequel s’est engouffré sans hésitation la Russie de Poutine. Le maître du Kremlin dans son soutien sans faille au régime syrien a su utiliser nos peurs, nos divisions, nos faiblesses. Il a su parfaitement intégrer dans son raisonnement stratégique le « tempérament zappeur » des sociétés démocratiques. « Loin des yeux, loin du coeur ». Il y a incontestablement dans nos sociétés ce que l’on appelait hier « un effet CNN » et qui couvre aujourd’hui tous les moyens modernes de communication. Pas d’images, pas d’émotion, pas d’histoire. En 1992, c’est la présence d’équipes de télévision américaines en Somalie, plutôt qu’au Soudan, qui a déterminé dans une très large mesure le lieu d’une intervention, qui s’est révélée aussi désastreuse et mal préparée qu’elle pouvait sembler nécessaire.

Aujourd’hui, l’Ukraine a fait oublier la Syrie. Le Mondial de Football, qui commence le 13 juin au Brésil, fera-t-il oublier l’Ukraine ? Le cynisme russe qui intègre très probablement cette donnée dans son « calendrier stratégique » n’a d’égal que la légèreté des sociétés démocratiques occidentales. Poutine a fait du sport une arme redoutable de propagande. Mobiliser les uns, profiter de la démobilisation des autres. Surfant sur le succès des Jeux Olympiques d’Hiver de Sotchi, il a mobilisé, sur une cause plus noble encore aux yeux des Russes, le nationalisme de la Grande Russie. La Crimée après les médailles. La passion pour la nouvelle religion séculaire du monde – le football – va bientôt s’emparer de la planète. Qu’importe si les chances sont minces pour la Russie d’aller très loin dans la compétition brésilienne, il suffit d’exploiter avec habileté les passions des autres ! La guerre en Géorgie, à l’été 2008, a coïncidé avec l’ouverture des Jeux Olympiques de Pékin. La « réélection triomphale » de Bashar Al Assad en Syrie passera d’autant plus facilement que les yeux de la planète seront tournés vers le Brésil. Et pourquoi ne pas faire d’une pierre deux coups et avancer également dans la fragmentation de l’Ukraine ?

Repenser l’interventionnisme est un objectif nécessaire et légitime. Il y a eu beaucoup d’errements. On ne joue pas impunément avec la culture et les émotions des peuples. Mais repenser ne signifie pas rejeter toute idée même d’intervention. A long terme, le coût de l’indifférence peut être plus grand encore que celui de l’ingérence.

Dominique Moïsi

Dominique Moïsi, professeur au King’s College de Londres, est conseiller spécial à l’Ifri.

En savoir plus sur http://www.lesechos.fr/monde/asie-pacifique/0203518892146-la-tragedie-syrienne-notre-guerre-d-espagne-673501.php?FkCkC3gBKGWYdhSr.99#xtor=CS1-31

Jean-Pierre Filiu – «Le danger d’un 11 Septembre européen est réel»


2 juin 2014, 00:16

 

Marc SEMO 2 juin 2014

 

Jean-Pierre Filiu, de Sciences-Po, pointe la montée en puissance des intégristes de l’EIIL en Syrie :

 

Très bon connaisseur de la Syrie, Jean-Pierre Filiu, professeur à Sciences-Po Paris (1) est considéré comme un des meilleurs spécialistes d’Al-Qaeda.

 

Que signifie cette implication d’un jihadiste revenu de Syrie ?

 

Je crains que cela ne soit qu’un début. Depuis des mois, je mets en garde contre l’émergence d’un «jihadistan», aux confins de l’Irak et de la Syrie, sous l’égide d’Abou Bakr al-Baghdadi et de son Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL). Ce jihadistan est beaucoup plus dangereux que ne l’était l’Afghanistan taliban de1996 à 2001, du fait de sa proximité avec l’Europe et de l’impossibilité de contrôler le flux des va-et-vient, notamment au travers de la Turquie. L’EILL ne combat plus le régime de Bachar al-Assad et peut donc se concentrer sur l’intégration des «volontaires» étrangers dans les groupes de combat. Ils servent souvent de chair à canon, mais ils sont aussi astreints à recruter des compatriotes et des amis via les réseaux sociaux, ce qui explique la progression exponentielle des départs vers la Syrie. Aujourd’hui, la radicalisation se fait moins par la fréquentation de sites jihadistes que par Facebook. Certains jihadistes sont aussi formés pour être opérationnels une fois de retour dans leur pays d’origine. D’où le risque croissant, dans un futur proche – on y est peut-être déjà -, d’autres attentats similaires en Europe.

 

Al-Badghadi est il le nouveau Ben Laden?

 

Il veut en effet s’imposer comme le chef du jihad mondial et, donc, supplanter le successeur de Ben Laden, Ayman al-Zawahiri, à qui il a toujours refusé de prêter allégeance. Les groupes de combattants ou les cheikhs qui se rallient à lui sont de plus en plus nombreux au Moyen-Orient et au delà. Pour consolider son éviction d’Al-Zawahiri, Al-Baghdadi doit organiser un attentat majeur dans un pays occidental, ce dont Al-Qaeda a été incapable depuis une décennie. Barack Obama a affirmé la semaine dernière devant les cadets de West Point qu’un 11 Septembre n’est plus possible aux Etats-Unis. Il a probablement raison, d’autant que les jihadistes américains en Syrie ne sont qu’une poignée. En revanche, le danger d’un 11 Septembre européen est toujours plus réel. Al-Bagdhadi veut prendre en otages les musulmans européens, à la faveur d’un climat politique toujours plus dégradé, comme l’a montré lors des européennes la poussée d’un vote populiste et xénophobe. Il mise sur un engrenage de haine, voire des représailles de type raciste, pour accroître la radicalisation d’une partie des jeunes musulmans. L’Europe ne peut pas espérer être tranquille avec un volcan comme la Syrie à ses portes.

 

La clé du problème est-elle en Syrie ?

 

Sans aucun doute. Les programmes de prévention, comme ceux que vient de lancer la France, tout comme les mesures de contrôle vis-à-vis de ceux qui reviennent, ne sont que des palliatifs. Il faut prendre le mal à la racine, car le nombre des volontaires partant combattre en Syrie continue d’augmenter et le pire est à venir. L’inaction de la communauté internationale en Syrie a créé la situation actuelle où les intérêts stratégiques d’Al-Baghdadi – dont les jihadistes ne combattent que leurs anciens alliés révolutionnaires – et ceux de Bachar al-Assad – dont les sbires ne combattent plus les jihadistes – s’alimentent réciproquement. Le «boucher de Damas» se pose comme le rempart contre Al-Qaeda, avec le soutien des Russes et un écho croissant dans les opinions occidentales. Si, après avoir abandonné tacitement les Syriens luttant contre le régime, les Occidentaux les abandonnent ouvertement, le choc en retour sera terrible. Cela ne peut qu’alimenter la rhétorique de ces groupes et leur dénonciation de l’hypocrisie des Occidentaux. Combattre le jihadisme en envoyant des drones contre Al-Bagdhadi ne sera pas non plus efficace. Seule la coalition anti-Bachar lutte efficacement contre l’EIIL. Et seul un succès de la révolution syrienne peut nous prémunir face à ce danger qui monte.

 

(1) Dernier livre paru : «Je vous écris d’Alep», Denoël, 158 pp., 13,50 €.

 

Recueillipar Marc Semo
http://www.liberation.fr/monde/2014/06/01/le-danger-d-un-11-septembre-europeen-est-reel_1031517

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