ÉTAT ISLAMIQUE – Reportage exclusif – Enquête au cœur de l’État islamique… à Paris et Bruxelles !


ei

 

« Le Califat existe. On peut le toucher. On peut y aller, en revenir, y repartir… Mais, en fait, il est partout ! Une ‘organisation terroriste’ ? C’est absurde de refuser d’appeler une chose par son nom. Ce n’est pas avec des mots qu’on peut diminuer l’importance d’une chose. » L’État islamique (DAESH) n’est pas une fable, en effet ; et cet État d’un autre genre n’existe pas seulement en Irak et en Syrie. L’État islamique s’est également étendu à la Jordanie, au Liban, à l’Arabie saoudite… À l’Égypte, à la Libye, à la Tunisie, au Maroc… Il est présent, massivement, dans tout le Maghreb. Il l’est aussi en France, en Belgique, au Royaume-Uni, en Allemagne… Il l’est dans toute l’Europe. Rencontre avec des « citoyens » de l’État islamique, à Bruxelles et à Paris, issus des ghettos arabo-musulmans… Mais pas seulement… Avec ces Musulmans d’Occident partisans du Califat, des jeunes… Mais pas seulement. Au-delà des réflexes des journaleux « bienpensants » et des donneurs de gages ballotés par l’hystérie collective du moment, la parole est à ces « barbares », à ces « terroristes », à ces « paumés en quête d’identité » et autres « illuminés »… Qui replacent l’Occident en face de ses contradictions.

« Organisation ‘État islamique’ », « Daesh » (acronyme arabe pour « État islamique en Syrie et en Irak »), « mouvement terroriste ‘État islamique’ », autant d’appellations qui, comme des formules magiques, tentent de conjurer la renaissance d’un califat arabo-musulman au cœur islamique historique d’un Moyen-Orient en pleine recomposition, en mutation soudaine et implacable.

C’est en effet le parti du déni, celui qu’ont choisi les cercles politiques et la plupart des commentateurs et des médias occidentaux, de réduire l’État islamique (EI) à la menace « terroriste » qu’il implique, se refusant à considérer à leur réelle échelle ce phénomène politique et le danger qu’il représente, mais aussi la remise en question qu’il impose aux sociétés de l’Ouest.

L’État islamique, c’est pourtant un territoire défini (certes conquis par la force, la violence et la terreur) et un gouvernement qui contrôle militairement et institutionnellement les frontières que ses combattants ont tracées, avec le soutien quasi inconditionnel d’une partie non négligeable de la population sunnite autochtone qui les a accueillis.

voir l’article ici

Le Monde n’est pas un village…


 

LOGOLe Talmud l’affirme, paraît-il : « Lorsqu’il y a unanimité et fraternité, c’est qu’il y a un problème; c’est toujours louche, et ça ne dure jamais. »

Le phénomène d’hystérie dénommé « Charlie » est déjà passé de mode.

Le président Hollande s’en est rendu compte, qui a promptement changé de registre pour jouer aujourd’hui les gros-bras et se muscler politiquement devant les Français, prolongeant en cela l’effet « Je suis Charlie » qui lui a bien profité; et il menace Moscou d’une guerre en Ukraine !!! On doit bien rigoler, au Kremlin…

L’hystérie collective de tous ces « beaufs » (aurait dit Cabu ; et a dessiné Coco…), de tous ces badauds qu’on n’avait jamais vu lever le petit doigt pour défendre aucune liberté et qui, dans leur élan soudain à « sauver » celle de l’expression, s’en sont souvent pris, violemment parfois, ici et là, à ceux qui « n’étaient pas Charlie »… et osaient –crime de lèse république- l’exprimer ; ceux-là qu’il faut désormais « traquer et ‘traiter’ » (sic)…

Ces « beaufs », animés de cette hystérie toujours si prompte à s’emparer des masses, si propre aux foules et qui a laissé place à la névrose, à la peur de l’attentat, et à une autre forme de panique, liberticide plus que jamais : désormais, les manifestants embrassent les policiers, nouveaux héros d’une guerre nouvelle, et les masses sont prêtes à toutes les concessions… L’hypothèse d’un « Patriot Act » européen a déjà germé dans le cerveau de quelques-uns ; d’autres n’ont pas hésité un seul instant à l’appeler publiquement de leurs vœux, aussitôt applaudis par ces bandes d’inconscients… Paris et Bruxelles ont eu leur petit « 11 septembre » bien à elles et se pâment à l’idée d’un « remake French style » de ses conséquences. On le sait déjà : nos démocraties n’en sortiront pas indemnes.

Mais cette hystérie a aussi changé (ou aggravé – c’est selon) la donne pour les communautés arabo-musulmanes d’Occident, sommées de montrer « patte blanche », de s’autoproclamer « plus Charlie que Charlie » et de participer, en rue, à la vue de tous, à cette grand-messe occidentalo-laïcarde pour « prouver » par ce gage de « bonne citoyenneté » qu’on peut être musulman en Europe et ne pas nécessairement soutenir l’État islamique.

On est ainsi entré de plain-pied dans la fantasmagorie de 1984, brutalement devenue réalité, ou, mieux, duMeilleur des Mondes : la République française a enjoint les citoyens, à l’école ou au travail, à tous déclarer « Je suis Charlie », à l’occasion de longues minutes de silence, sous peine d’être répertorié comme « déviant » et pourchassé comme tel. Les temps sont, comme toujours, à la stupidité… et à la cruauté…

« Une bite et une paire de couilles ! Voilà comment Charlie Hebdo a remis ça… Et tout le monde a applaudi. »

Je ne comprends pas…

Mais oui ! Prends ton Charlie et retourne-le ! Tu verras ce qu’ils ont fait, une nouvelle fois, avec le Prophète ; la bénédiction et la paix soient sur Lui… « Tout est pardonné » ; tu parles ! C’est obscène, comme d’habitude. C’est surtout insultant, dans les circonstances actuelles. C’est plus qu’insultant : c’est humiliant ; d’un côté on exige des Musulmans qu’ils se positionnent « clairement » et, d’un autre, on leur met « ça » sous le nez… Mais, « ça », ce n’est pas une incitation à la haine ? Ce n’est pas raciste ? Ce n’est pas discriminatoire ?

Je suis Charlie à Paris, à New York, à Sydney… Mais pas à Gaza, à Alep, à Alger, ni à Bagdad…

Alors, on s’étonnera, après tout cela, qu’un jeune arabo-musulman de Saint-Denis s’interroge ? « Suis-je un citoyen ? Ces ‘blancs’, ’Français de souche’, m’accordent-ils d’avoir la vocation à être moi aussi un citoyen ? Peut-être pas… » Et qu’il se surprenne dès lors à se demander s’il ne devrait pas soutenir ses « frères islamiques » et rejoindre le combat de l’EI, par haine, par rejet d’une France qui le rejette, par provocation, à tort ou… par raison ?

Quand l’Occident, dans ses banlieues, se confronte au Maghreb et à l’Orient…

Le phénomène « Je suis Charlie » l’a parfaitement démontré : sans aucun doute, le Monde n’est pas un village.

Historian and Political Scientist – Rédacteur en Chef

source

Syrie – Islamismes et banditisme. L’involution de la révolution syrienne.


 

Manifeste pour une histoire de la révolution en Syrie.

 

 (Grotius international – Géopolitique de l’Humanitaire, novembre 2013)

 

 

par Pierre PICCININ da PRATA

Historien – politologue (otage en Syrie – avril à septembre 2013)

 


  Syrie - Djihad - Alep

« Il n’y a de Dieu que Dieu » (Alep) – photo © Edouardo Ramos Chalen

 

 

Pierre-46[Photo : PPdP avec une katiba islamiste à Alep, dans le quartier de Karm al-Jabal – © Benoit De Freine]

 

« Il est une expression en deux mots », écrivait l’académicien français Bernard Le Bouyer de Fontenelle, « qui nous rappelle que le temps n’est pas à notre disposition : ‘trop tard !’ » 

Encore trop souvent simplifiée à outrance par des commentateurs très éloignés des événements et présentée comme la révolte d’un peuple uni contre un féroce dictateur, la révolution syrienne, au regard de ceux qui l’ont accompagnée de mois en mois et observée sur le terrain, n’est pas le phénomène statique qu’évoquent généralement les médias.

Tout au contraire, le conflit syrien a connu plusieurs phases très distinctes et une évolution rapide qui a surpris et déconcerté, par sa vélocité et la diversité des protagonistes qui se sont invités sur le théâtre, même les experts les plus avertis.

Enlevé dans la ville d’al-Qousseyr (Homs), le 8 avril 2013, alors que j’effectuais un huitième voyage d’observation en Syrie depuis le début de la révolution, je suis resté deux mois prisonnier de bandits qui agissaient sous l’étiquette de l’islamisme et, trois autres mois durant, des islamistes « modérés » des Brigades al-Farouk. En sus, pendant une semaine, j’ai été confié à la garde d’une brigade de Jabhet al-Nosra, la présumée branche syrienne d’al-Qaeda.

Régulièrement déplacé à travers le pays sans être empêché ni de voir, ni d’entendre, j’ai pu me rendre compte de l’évolution spectaculaire du conflit syrien qui, aujourd’hui, est entré dans sa quatrième phase, très largement dominé par les différentes factions djihadistes, présentes sur la majorité du territoire, d’une part, et, d’autre part, par des bandes de malfrats, parfois issus de l’Armée syrienne libre (ASL), qui ont profité du chaos ambiant pour étendre leur mainmise sur des villages ou quartiers dont ils ont mis les populations en coupe réglée.

L’Armée syrienne libre, quant à elle, de plus en plus reléguée à la portion congrue, a perdu le leadership de l’opposition au gouvernement et, de plus en plus souvent, doit combattre les djihadistes qui tentent désormais de la déloger de ses positions pour en prendre le contrôle, au point de proclamer en Syrie la création d’un califat indépendant.

Il ne s’agit pas, dans cet article, de produire le récit de ces cinq mois de détention, mais de brosser le tableau d’un conflit en perpétuelle évolution et d’en dégager les principales conséquences pour la région moyen-orientale et l’Europe.

Précaution nécessaire avant de m’essayer à cet exercice, il convient probablement de préciser que, humaniste engagé aux côtés de l’Armée syrienne libre depuis mai 2012, je confirme tout mon soutien à sa cause juste et légitime, face à la férocité d’une dictature criminelle et mafieuse et, dorénavant, face, également, à l’intolérance et à la violence de l’islamisme militaire.

Bilan raisonné d’un conflit d’un nouveau genre…

 

 

*

 

*            *

 

 

1. Le « Printemps syrien » (15 mars 2011 – mai 2012)

La Syrie est l’un des six pays du Monde arabe qui connaissent depuis le début de l’année 2011 des troubles conséquents ayant pour contexte l’ainsi dénommé « Printemps arabe » (avec la Tunisie, l’Égypte, la Libye, le Yémen et le Bahreïn).

Toutefois, la crise syrienne, qui s’est muée en conflit armé particulièrement meurtrier, conflit qui s’est progressivement étendu à toutes les régions du pays et perdure depuis près de trois ans, semble ne pouvoir se résoudre d’aucune manière.

Contrairement aux cas de la Tunisie et de l’Égypte, où le pouvoir était plus fragile qu’on avait pu le croire et fédérait contre lui la plupart des éléments constitutifs d’une société ethniquement et confessionnellement relativement homogène, les réseaux baathiste en Syrie ont fait la preuve de leur capacité à mobiliser les ressources militaires nécessaires à la défense du régime et à diviser la population en jouant sur le patchwork communautaire syrien, les minorités (Chrétiens, Alaouites, Chiites, Druzes…), confrontées à une opposition qui s’affirme de plus en plus en plus dans l’exclusive sunnite, s’étant après bien des velléités regroupées autour du président Bashar al-Assad, un président qu’elles n’apprécient pas nécessairement, mais qui leur apparaît comme le seul garant de leur sécurité.

Contrairement au cas de la Libye, où plusieurs États européens et les États-Unis ont déployé des moyens militaires considérables pour renverser le gouvernement de Mouammar Kadhafi et écraser sous les bombes atlantiques ses nombreux partisans (et ce, quelles qu’en furent les raisons non-avouées), les rebelles syriens, quant à eux, se sont trouvés dans le plus grand désarroi lorsqu’il se sont progressivement rendu compte que l’Occident n’avait aucun intérêt en Syrie et surtout pas celui de renverser un régime avec lequel l’Europe entretenait d’excellentes relations et qui avait trouvé avec Israël, pivot de la politique états-unienne dans la région, un modus vivendi plus que satisfaisant. Seuls et sans l’armement indispensable à combattre les unités fidèles au gouvernement, équipées et soutenues, en revanche, par de puissants États, piliers de la communauté internationale, la Russie, la Chine, l’Iran, mais aussi par des éléments régionaux comme le Hezbollah ou le gouvernement irakien de Nouri al-Maliki, les révolutionnaires n’avaient que peu de chance de remporter la victoire et, sans l’arrivée sur la scène des mouvements djihadistes, auraient probablement perdu la partie depuis des mois.

Contrairement, enfin, aux cas du Yémen ou du Bahreïn, presque-protectorats saoudiens (où les interventions de Riyad, respectivement diplomatique et armée, ont permis, d’une part, l’élection d’un nouveau raïs tout en préservant le statu quo et, d’autre part, d’écraser la rébellion), aucun acteur régional, en Syrie, n’a pu manier des leviers assez solides pour contraindre l’une des parties à céder à l’autre.

Les protagonistes du théâtre syrien, livrés à eux-mêmes, étaient donc condamnés à se faire une guerre sans merci qui, aujourd’hui, se traduit par les pires horreurs collectives et individuelles, plusieurs acteurs régionaux y ayant en outre ajouté leur grain de sel, propice à envenimer encore le drame, telles l’Iran et l’Arabie Saoudite, qui se font une guéguerre d’influence, jouant le chiisme contre le wahhabisme sunnite, la première pour protéger son meilleur allié dans le Monde arabe, par lequel transite l’aide destinée au Hezbollah libanais, et, l’autre, pour contrer les intrusions iraniennes au Bahreïn et au Yémen. Mais aussi le Qatar qui, toujours décidé à s’imposer comme la plaque-tournante de la diplomatie moyen-orientale, a accordé son aide aux réseaux djhadistes qui participent à sa sphère d’influence.

Pourtant, la communauté internationale aurait pu éviter à la Syrie cet auto-entraînement vers le chaos inextricable dans lequel elle se trouve aujourd’hui.

Entre mars 2011, en effet, date des premières secousses qui ont ébranlé la stabilité du régime, suite aux exactions de policiers responsables de la mort de plusieurs jeunes gens à Deraa qui, dans le contexte du « Printemps arabe », ont reçu un écho inhabituel, et l’organisation des élections que le président avait promises libres et honnêtes, en mai 2012, le pays a vécu dans un calme relatif. Seules trois villes secondaires ont connu à l’époque des soulèvements populaires violents mais très localisés et rapidement mâtés par l’armée, à savoir, pour l’essentiel, Homs, Maraat an-Nouman et Jisr al-Shougour.

Partout ailleurs, l’opposition peinait à mobiliser la population et les manifestations qui réclamaient le départ de Bashar al-Assad ou la réforme du régime ne rassemblaient guère plus que quelques centaines de participants, auxquelles répondaient les meetings monstres organisés par le pouvoir, des centaines de milliers de Syriens, qui exprimaient leur soutien à leur jeune président et à ses promesses de changement, y compris une large fraction de la communauté sunnite, à commencer par la bourgeoisie damascène et aleppine, pleinement satisfaite par les avancées économiques mises en œuvre sous l’égide de Bashar al-Assad depuis son accession au pouvoir en 2000 (cfr. Syrie, la «révolution» impossible (témoignage et analyse) – Grotius, février 2012).

Les espoirs attentistes de la majorité silencieuse furent cependant mis à mal et très profondément déçus, lorsque, en mai 2012, le régime resserra le collier en manipulant le scrutin, comme à son habitude, en déclarant inéligibles les opposants réels à la dictature, qualifiés de « terroristes ».

Cette fois, néanmoins, les bureaux de votes demeurèrent vides durant toute cette journée du 7 mai, qui marqua un premier tournant dans la crise syrienne.

Bashar al-Assad, le jeune président occidentalisé qui devait faire entrer son pays dans le XXIème siècle en rompant avec la tradition soviétique du régime instauré par son père Hafez, a manqué son entrée dans l’Histoire.

Probablement, à sa décharge, mal conseillé ou saboté par les caciques du parti Baath qui l’entourent –il est difficile de déterminer quelles furent les intentions effectives du président syrien qui porte aujourd’hui dans les médias la responsabilité de la tragédie qui anéantit son peuple-, n’a-t-il pas su réformer un appareil vieux de quarante ans et faire entrer la Syrie dans la modernité, ni socialement, ni politiquement.

2. Le soulèvement armé – L’Armée syrienne libre (mai 2012 – novembre 2012)

À l’inertie du régime et à sa politique de rétorsion policière et militaire coutumière, ont répondu des soulèvements armés, un peu partout dans le pays, encouragés par les succès apparents tunisien et égyptien, mais surtout par l’exemple libyen, qui avait reçu l’appui des puissances démocratiques de l’Occident.

Localement d’abord, systématiquement ensuite, dans les villages et les quartiers des grandes villes, des citoyens, de plus en plus nombreux, se sont réunis en sections d’autodéfense, qui accompagnaient les manifestations de l’opposition au régime et les protégeaient des incursions de la police et de l’armée et de la répression.

Les armes à feu y ont progressivement remplacé les armes blanches, inquiétant de plus en plus les autorités, puis ces groupes ont fait leur jonction et se sont organisés sur une échelle plus vaste, jusqu’à être rejoints par des soldats et officiers déserteurs de l’armée régulière, qui ont encadré et structuré ces groupes armés et les ont convertis en de véritables milices combattantes qui ont commencé à s’emparer de portions du territoire ainsi soustraites à l’autorité de l’État baathiste.

L’Armée syrienne libre (ASL) était née.

Lorsque des officiers supérieurs ont à leur tour emboîté le pas à l’insurrection, ils ont plus ou moins réussi à coordonner la quasi-totalité de ces milices à travers des Conseils militaires à l’échelle de chacun des gouvernorats du pays, qui furent eux-mêmes affiliés à un commandement commun, qui sera finalement proclamé à Idlib, en octobre 2012 (cfr. La révolution syrienne s’organise, mais se débat, seule, face à la machine de guerre du régime baathiste – Grotius, septembre 2012).

Parallèlement à l’organisation de cette branche armée laïque et multiconfessionnelle (dans la mesure où, rassurées par les garanties que présentaient les officiers de l’ASL, les minorités ont commencé à rallier la rébellion et ses objectifs démocratiques), s’est également édifiée une branche politique, en exil, dans le but de constituer un gouvernement provisoire capable de prendre en main la gestion immédiate de la Syrie dans l’espoir d’une victoire sur le régime.

D’abord très morcelée et dominée par le Conseil national syrien, lui-même placé sous la coupe des Frères musulmans syriens, cette opposition a réussi à surmonter ses divisions pour se rassembler dans une structure commune, en novembre 2012, la Coalition nationale syrienne (CNS), gouvernement provisoire d’union nationale représentative des différentes sensibilités politiques et dudit patchwork communautaire et ethnique syrien.

La Ligue arabe, Londres et Paris furent les premières à en reconnaître la légitimité et à en accueillir les ambassadeurs.

Un bureau militaire fut créé pour coordonner l’action de l’ASL et de la CNS.

La rébellion disposait ainsi des outils militaires et politiques capables, avec un accompagnement et un appui extérieurs, d’opérer efficacement la transition vers une Syrie démocratique sur le modèle européen.

Forte de sa progression et de son efficacité accrue, certaine, aussi, de l’imminence d’un soutien international que lui laissaient espérer les discours des chancelleries européennes et états-unienne, l’ASL avait lancé à Damas, le 17 juillet 2012, la « Bataille de libération de la capitale » et, le 20 juillet, la Bataille d’Alep, poumon économique de la Syrie. Deux fronts concomitants sensés diviser les forces du régime.

Bien entendu, la lutte ne pouvait se prolonger sans un apport d’armement aux combattants, qui, dans le cas contraire, risquaient une asphyxie à très court terme. En outre, craignant la victoire du régime, nombre de militaires hésitaient à déserter en faveur de la rébellion, attendant d’y voir plus clair, un acte concret des puissances de l’Ouest.

Les démocraties occidentales, cependant, ont sans cesse retardé leur soutien effectif à ces structures, alors que d’autres, en revanche, intervenaient secrètement et promouvaient une troisième composante du conflit qui n’allait cesser de se répandre et, phénomène spectaculaire, allait réussir à se rendre indispensable et, en moins de deux mois seulement, à s’imposer dans le conflit, au point de submerger soudainement le théâtre, à la surprise générale des apprentis sorciers de l’Ouest, mal informés des réalités galopantes d’un terrain en perpétuel mouvement…

3. De la révolution au djihad (novembre – décembre 2012)

Abandonnées par l’Occident, les structures de l’ASL se sont rapidement vidées de leurs effectifs. Dans certains gouvernorats, tels celui d’Idlib, d’ar-Raqqa ou de Deir ez-Zor, l’ASL a ainsi complètement disparu, au profit de mouvements djihadistes qui, largement financés et armés par les monarchies du Golfe, le Qatar et l’Arabie saoudite notamment, ont prospéré en quelques mois seulement (cfr. Syrie, de la révolution au djihad ? – Grotius, décembre 2012 etSyrie, quand les « Fous de Dieu » s’emparent de la révolution… – Grotius, février 2013).

Les katibas (brigades) de l’ASL, dépourvues d’armes et de munitions qu’elles ne pouvaient se procurer en suffisance, mais aussi des moyens logistiques nécessaires (vivres, vêtements, outils de communication…), n’ont pas été en mesure de rivaliser avec les katibas djihadistes. Les miliciens de l’ASL, dans la plupart des cas, ont donc abandonné leurs officiers et regagné leurs foyers ou intégré les katibas islamistes. Ce phénomène de vases communicants s’est généralisé à partir de novembre et décembre 2012, notamment du fait de l’hiver et des conditions climatiques qui ont poussé bon nombre de combattants à franchir ce pas.

La conséquence la plus immédiate a été la déconnexion des forces combattantes de la rébellion de leur représentation politique en exil : les chefs de l’ASL ne commandaient plus qu’une coquille vide, au point que certains officiers eux-mêmes sont passés dans le camp djihadiste ; et la CNS n’a plus eu aucune emprise réelle sur les opérations menées sur le terrain.

« Nous ne faisons pas la révolution ! Nous combattons pour Dieu ! » C’est le principe énoncé par la majorité des djihadistes rencontrés en Syrie, lesquels rejettent autant le gouvernement baathiste que la démocratie, « régimes corrompus » qui procèdent des lois des hommes et qui ne sauraient primer sur l’État islamique, qui émane des lois de Dieu.

L’absence de l’Occident dans le conflit syrien a donc ouvert le champ à l’hydre islamiste.

Cette absence s’explique par le non-intérêt des puissances au renversement du régime.

Ainsi, les quelques États européens qui se sont intéressés de près ou de loin à la Syrie, telles la France, bien sûr, ancienne puissance coloniale, mais aussi la Grande-Bretagne, l’Italie ou l’Espagne, ont toujours entretenu des rapports cordiaux avec la famille al-Assad dont les intérêts n’ont jamais interféré avec les leurs. Mieux encore, depuis qu’elle a renoncé à l’énergie nucléaire, l’Allemagne, devenue un grand consommateur d’énergie fossile, de gaz et surtout de pétrole, s’est sensiblement rapprochée de la Russie, alliée de Damas ; l’Allemagne a donc tout à perdre à prendre fait et cause pour la rébellion en Syrie, au risque de se brouiller avec Moscou (Berlin a ainsi été le principal adversaire d’une intervention en Syrie et, même, de la proposition franco-britannique de fournir des armes aux rebelles, que ces deux puissances n’ont cela dit pas formulée sans la savoir condamnée à l’avance).

Quant aux États-Unis, ils n’ont jamais eu l’intention de se débarrasser d’un régime qui, depuis quarante ans, a garanti la stabilité régionale et, sans avoir jamais signé la paix avec Israël, en a pourtant assuré la sécurité sur la frontière du Golan. Certes, la Syrie a soutenu le Hezbollah dans son combat pour restaurer le pré carré libanais. Mais il s’est toujours agit pour Damas d’une carte régionale utile dont tout le principe résidait dans le fait de la réfréner et d’ainsi en jouer habillement à chaque occasion.

La politique états-unienne à l’égard de la Syrie consistait au contraire à imposer un progressif réalignement de Damas, au détriment de Moscou ; et Bashar al-Assad jouait assez bien le jeu et, d’année en année, se rapprochait de l’Ouest.

C’est pourquoi Washington s’est retranchée derrière les vetos russe et chinois qui, au Conseil de Sécurité des Nations unies, empêchaient toute intervention en Syrie, mais aussi derrière le principe d’une ligne rouge, celle de l’emploi éventuel par le régime syrien d’armes chimiques ou biologiques contre sa propre population, au-delà de laquelle l’intervention était envisageable. Le président Obama savait pertinemment que le régime syrien n’avait aucun intérêt à employer ces armes, dont l’usage aurait non seulement entraîné une réaction hostile de la communauté internationale, mais également mis en difficulté la Russie et la Chine, qui auraient eu bien du mal à continuer de protéger ouvertement leur allié.

Il est cependant toujours périlleux de définir une ligne rouge, car ceux qui y ont intérêt mettent tout en œuvre pour la faire franchir (une ligne rouge, celle de l’emploi des armes chimiques, qui est par ailleurs très hypocrite : le régime a bombardé des hôpitaux, des rassemblements de civils qui attendaient des distributions de pain, des écoles, etc. ; dans le cas du conflit syrien, l’arme de destruction massive, c’est l’AK-47, la kalachnikov, et pas le gaz).

Le président Obama fut donc pris à son propre jeu lorsque, en août 2013, du gaz sarin fut utilisé dans la banlieue damascène d’al-Ghouta, provoquant le décès de plusieurs centaines de civils, et que la responsabilité en fut attribuée par les rebelles au gouvernement de Bashar al-Assad (qui ne pouvait pourtant escompter obtenir aucun avantage militaire à l’issue de cette manœuvre). La Maison blanche devait désormais intervenir, sous peine de se discréditer très largement.

D’où la porte de sortie que Barack Obama a immédiatement empruntée lorsqu’elle lui a été ouverte par le président russe, Vladimir Poutine, qui, en l’absence de certitude sur l’identité des auteurs du drame d’al-Ghouta, a proposé, pour couper court, de placer l’armement chimique syrien sous le contrôle de la Russie. Une proposition qui, selon les informations publiées par Le Monde diplomatique (octobre 2013), ne date pas de la crise générée par les événements d’al-Ghouta, mais fait l’objet de négociations entre Moscou et Washington depuis un an déjà, avec l’assentiment de Vladimir Poutine, soucieux de mieux contrôler son dernier allié au Moyen-Orient…

La décision de saisir la main tendue par la Russie fut d’autant plus facile à prendre que la donne géopolitique a sensiblement changé pour Washington : jusqu’à présent, la Maison blanche jouait les équilibristes, politique de bascule délicate entre sa volonté d’affaiblir le régime syrien (sans le faire chuter) pour contrer l’Iran et ses efforts pour contrôler son allié saoudien et en modérer les attaques contre Damas (les États-Unis avaient notamment empêché l’Arabie saoudite de livrer massivement des roquettes anti-char aux rebelles). Désormais, cependant, la problématique ne se pose plus en ces termes.

En effet, comme l’a montré l’éviction des Frères musulmans en Égypte, l’Arabie saoudite a mis en sourdine sa politique de déstabilisation de la Syrie : le développement exponentiel des mouvements djihadistes salafistes soutenus principalement par les Saoudiens et les Qatari en Syrie, en Tunisie, en Libye et en Égypte a pris des proportions telles que le Wahhabisme de Ryad s’en est senti menacé dans son propre fief. Court-circuitant son petit allié qatari toujours en quête de reconnaissance régionale, l’Arabie saoudite a donc brusquement inversé sa politique de soutien aux Frères musulmans en Égypte, lesquels, discrédités par l’exercice maladroit du pouvoir, faisaient au Caire le lit de l’intégrisme salafiste, leurs partisans rejoignant en masse le mouvement salafiste du Hezb al-Nour, une hémorragie qui commençait à inquiéter Ryad. Le feu vert fut donc accordé aux militaires pour une reprise en main draconienne d’un État qui, à ce jour, demeure l’axe central du Monde arabe.

Par ailleurs, l’élection du président Hassan Rohani en Iran, en juin 2013, a également modifié le théâtre régional : les États-Unis avaient déjà commencé une ouverture diplomatique franche et large à l’époque du gouvernement Khatami ; et l’élection de Rohani, après les deux mandats de Mahmoud Ahmadinejad, leur donne la latitude de reprendre les négociations là où elles en étaient restées.

En Iran, pour dire les choses simplement, deux camps s’affrontent, en dehors des clivages occidentaux généralement admis. Les « conservateurs de gauche » et les « progressistes de droite ». À savoir les conservateurs, sur le plan religieux ; il s’agit de Mahmoud Ahmadinejad et de ses partisans, que l’on peut parallèlement classer à gauche, sur le plan social. L’électorat d’Ahmadinejad se situe ainsi dans les campagnes défavorisées et les banlieues pauvres des villes. Et les « réformateurs de droite » ou les « progressistes de droite » ; progressistes sur le plan sociétal mais qui, sur le plan économique, sont très à droite, prêts à privatiser les ressources pétrolières du pays qui financent la sécurité sociale, assez performante en Iran.

Mohammad Khatami avait effectué un rapprochement certain avec les Etats-Unis ; il était prêt à en finir avec la guerre larvée qui date de 1979, c’est-à-dire en finir avec certains principes de la révolution islamique et permettre l’ouverture aux sociétés américaines dans les champs pétroliers iraniens. Opposé à cette politique, Mahmoud Ahmadinejad était l’homme à abattre. Et c’est chose faite.

Hassan Rohani traite aujourd’hui avec mépris les réalisations sociales de son prédécesseur et en parle comme s’il s’agissait d’une parenthèse regrettable dans l’histoire du pays et pousse le mea culpa jusqu’à faire des courbettes à l’intention d’Israël en affirmant, dans un discours récent, que l’Iran n’a jamais nié l’Holocauste. Cette thématique récurrente s’impose donc jusqu’à Téhéran. En outre Rohani s’est directement acoquiné avec le vieux renard de la scène politique iranienne, champion de la corruption, Hachémi Rafsandjani, qui se frotte déjà les mains d’un come-back dans le jeu. Le temps des vaches grasses est de retour pour la droite progressiste.

Du fait de la victoire des « progressistes de droite », les Etats-Unis peuvent assouplir leur politique à l’égard de l’Iran.

Le raz de marée djihadiste en Syrie et l’élection du président Rohani en Iran ont ainsi entraîné un remaniement complet du jeu géostratégique régional autour de Damas et du régime baathiste.

Les États-Unis ont donc décidé de na pas intervenir en Syrie, unilatéralement, et la France de François Hollande, qui, dans le cadre de sa politique d’influence qatarie, sonnait déjà du clairon, a dû ranger tambours et trompettes et suivre les sentiers tracés par son maître en effectuant une remarquable volteface (il faut en finir avec ce refrain récurrent que l’on fredonne depuis une vingtaine d’années à Paris : le « déclin de l’empire américain », ça n’existe pas !).

Sans ambiguïté aucune, la rébellion syrienne, dans sa version laïque et démocratique, était bel et bien seule, depuis le tout début du conflit qui allait l’opposer au régime en place, et le reste aujourd’hui, plus que jamais.

4. Islamismes et banditisme (janvier 2013 – septembre 2013)

Lorsque je suis entré en Syrie en avril dernier, pour un huitième séjour d’observation, trois jours avant d’être enlevé, je me suis rendu à Yabrud avec la katiba d’un commandant de l’ASL, Abou Youssaïfa.

Ayant aperçu la cathédrale de la ville, très proche du chemin que nous empruntions, j’ai demandé si nous pouvions nous y arrêter. Ma requête ne semblait pas trop plaire à mes hôtes, mais j’ai insisté et ils ont finalement cédé.

Par chance, nous avons croisé un des responsables de l’évêché catholique de Yabrud. J’en tairai le nom, pour sa propre sécurité… Il sortait de la cathédrale à l’instant où nous descendions de voiture. Il avait étudié la théologie en Belgique, à l’Université de Louvain, et parlait un excellent français, ce qui nous a permis de nous entretenir plus librement, sans que mes amis de l’ASL, qui, l’air inquiet, ne nous lâchaient pas d’une semelle, pussent comprendre la teneur de nos propos.

Le prêtre accepta de me parler sans réserve, mais commença par me faire visiter l’édifice, ancien temple romain transformé en église au VIIème siècle, gesticulant ostensiblement en désignant de la main icônes et colonnades… Cette visite touristique m’apparut surréaliste, mais j’en compris rapidement les raisons, lorsqu’il me l’expliqua, à l’abri de la sacristie où, trop exiguë pour accueillir aussi mes amis révolutionnaires, nous avions trouvé refuge : il ne devait pas donner l’impression aux miliciens de l’ASL qu’il m’avait parlé d’autre chose que de vieilles pierres.

La communauté chrétienne de Yabrud, m’apprit-il effectivement, est sans cesse rançonnée par « ces gens-là » :

Nous leur payons chaque semaine de petites sommes, pour qu’ils nous laissent tranquilles, poursuivit-il. Mais ça ne suffit pas : ils s’en sont pris plusieurs fois à de riches commerçants. Certains ont été enlevés et ont payé pour être libérés. Beaucoup des membres de notre communauté ont finalement décidé de s’en aller. Plusieurs centaines sont déjà parties au Liban ou à Damas…

Mais l’Armée syrienne libre ne vous protège-t-elle pas ?, lui ai-je demandé.

L’Armée libre ? Quelle armée libre ? Il n’y a plus d’Armée libre ! Ce ne sont plus que des bandes de brigands qui vivent sur le dos de la population !

Pourtant, il existe un commandement supérieur, auquel vous pouvez vous plaindre de ces exactions.

Oui, nous sommes allés à plusieurs de leurs réunions. Ils ne peuvent rien faire contre leurs propres troupes. Chacun n’en fait qu’à sa tête. Ils n’ont aucun projet politique pour l’avenir. Je leur ai demandé : « Qu’est-ce que vous ferez quand vous aurez renversé Bashar ? » ; ils m’ont répondu : « On verra. » « Et pour nous, les Chrétiens, qu’en sera-t-il dans votre nouvelle Syrie » ; ils m’ont encore répondu : « On verra. » C’est bien ce qui nous inquiète ; oui, nous aussi, « on verra »…

Abou Youssaïfa ne nous a pas laissé poursuivre cette conversation bien longtemps : il a poussé la porte de la sacristie et demeurait sur le seuil, en m’exhortant de ne plus tarder à reprendre la route…

Au-delà du cas spécifique des Chrétiens d’Orient, qui vont, une fois encore, faire les frais de la radicalisation islamiste, le phénomène ici décrit n’est pas distinctif du conflit syrien : l’historien britannique Eric Hobsbawm (Bandits) a montré que les révolutions ont souvent été l’occasion pour les marginaux et les déclassés, dans les circonstances où l’État n’a plus la force de faire respecter la loi, de prendre une revanche sociale à travers le banditisme.

Par contre, le fait que certaines katibas de l’ASL se soient muées en bandes criminelles est tout à fait symptomatique de ce que j’ai développé plus haut. Certains groupes, ainsi, s’agressent mutuellement dans les villes sous contrôle de la rébellion, pour la mainmise sur un quartier ou une rue commerçante…

Carte progression djihadisme Syrie

Mais, au-delà d’un banditisme structurel, c’est le djihadisme qui menace désormais la révolution syrienne en s’imposant partout et par la force lorsque l’ASL tente de lui résister (cfr. carte).

En effet, depuis l’été 2013, les organisations djihadistes ont dévoilé leur jeu et n’hésitent plus à attaquer des positions de l’ASL pour s’en emparer. Ce fut le cas, spectaculaire et sans appel, de l’attaque du poste frontière d’Azaz, enlevé à l’ASL par les djihadistes de l’État islamique de l’Irak et du Levant (EIIL), en septembre. En octobre, une soixantaine de miliciens de l’ASL étaient massacrés dans les rues d’Alep lors d’âpres combats qui les opposaient à des katibas djihadistes. Et l’on évoquera encore les enlèvements à répétition de journalistes occidentaux, qui se sont multipliés depuis juin 2013, victimes de ces mouvements islamistes. Ou les menaces de morts proférées à l’encontre des opposants qui se rendraient à la table des négociations de « Genève II ». Pour ne faire ici état que des faits les plus significatifs… Mentionnons aussi la question kurde et les actions militaires menées par le PKK qui avait envisagé de détacher certaines régions du pays qu’il contrôlait déjà et que menace dorénavant l’avancée djihadiste.

Les organisations djihadistes présentes en Syrie sont innombrables, de la plus puissante, Jabhet al-Nosra, aux plus intégristes, Ahrar as-Sham et Suqqur as-Sham, en passant par les moins intolérantes, Liwa al-Towheed, Liwa al-Fata, etc. ; et certaines ne sont pas encore répertoriées.

Toutefois, il semble que, depuis peu, la fusion de ces différentes composantes du djihadisme syrien soit en train de se réaliser, sous l’égide d’une formation nouvellement déclarée et qui tendrait à radicaliser l’ensemble des combattants et à les entraîner dans l’obédience d’al-Qeada (historique) en Péninsule arabique (AQPA).

Depuis quelques mois, en effet, l’État islamique d’Irak et du Levant (EIIL), qui aurait rallié à sa cause la plupart des katibas de Jabhet al-Nosra, étend son influence sur tout le nord et le centre de la Syrie, depuis le gouvernorat d’ar-Raqqa où il a proclamé un califat indépendant placé sous la loi coranique, la Charia, fin juillet 2013.

L’EIIL est aujourd’hui devenu le principal mouvement d’opposition au régime ; le djihadisme est le rival du régime le plus susceptible de l’inquiéter. L’ASL, quant à elle, marginalisée et partout évincée, ne compte plus (ou presque) pour rien sur l’échiquier syrien.

 

 

*

 

*            *

 

 

La révolutions syrienne, incontestablement, a évolué de manière continue – il est à présent nécessaire d’écrire l’histoire de ce conflit atypique – et se perd aujourd’hui entre banditisme et islamismes divers, islamismes « feints »,  « modérés » ou « radicaux », qui s’attaquent sans remord ni vergogne aux reliquats de l’Armée syrienne libre, finalement mise hors jeu, le tout sur fond de crise humanitaire (cfr. Crise humanitaire pour une guerre oubliée : « Ce sera Bashar, ou nous détruirons la Syrie » – Grotius, mars 2013), une catastrophe pour la population civile qui n’a jamais mobilisé les États dominants et les préoccupe moins encore depuis que leur attention semble avoir été alertée et s’être focalisée sur le danger intégriste.

Les derniers bastions de l’ASL, à n’en pas douter, finiront pas céder. Nombre de mes contacts dans l’ASL ont déjà rendu leur tablier et fuient avec leur famille, en Turquie, au Liban, mais aussi vers l’Europe, sans espoir ni désir de retour, et parfois comme clandestins.

Déjà, on peut constater une forme de « somalisation » du conflit et esquisser des parallèles éloquents : de même que les Shebabs, les islamistes radicaux, s’étaient imposés en Somalie et avaient combattu les seigneurs de la guerre issus de la  rébellion contre la dictature de Siyaad Barre et qui rançonnaient les habitants des zones passées sous leur coupe, de même, les combattants de l’État islamique d’Irak et du Levant arraisonnent les bandits, restaurent l’ordre et la loi, fût-elle coranique, et reçoivent bon accueil d’une large partie de la population sunnite. Le parallèle est significatif.

Cette « involution » de la révolution syrienne laisse tous les protagonistes dans l’expectative, sauf peut-être les islamistes, qui s’emparent du pays.

Revenons à Fontenelle : pour l’Occident, il est désormais trop tard pour intervenir. Trop tard, car l’ASL ne dispose plus des effectifs qui lui permettraient de reprendre le dessus sur les organisations djihadistes ; trop tard, car il ne reste plus grand monde à soutenir, dans le camp de la démocratie.

Il est trop tard également pour envisager une solution politique au conflit, devenue illusoire : les adversaires du régime, à ce stade des événements, bien plus que l’ASL et son pendant politique, la Coalition nationale syrienne, ce sont les mouvements djihadistes, qui tiennent plus de la moitié du pays et ont déjà entrepris d’y remplacer institutionnellement le gouvernement de Bashar al-Assad, comme en témoigne l’instauration du Califat d’ar-Raqqa. Or, ces mouvements ne négocient pas. Ce n’est pas dans leurs intentions. Ils font le djihad, la guerre sainte, et ne sauraient tolérer le maintien de l’État syrien.

L’évolution récente et subite dont nous venons de faire état, dernier rebondissement en date du conflit syrien, a modifié sensiblement l’approche qu’en avaient les chancelleries occidentales, lesquelles ont déjà, pragmatiquement, commencé à réhabiliter le régime baathiste.

Mais ont-elles conscience de l’ampleur des conséquences du « Printemps arabe » et ont-elles pris la mesure du danger qui les menace ?

Ce danger est d’abord régional : de sources diplomatiques, les services de renseignement turcs et jordaniens ont identifié des cellules djihadistes dormantes qui ont franchi leurs frontières et se sont introduites sur leur territoire respectif à la faveur du flot de réfugiés qui s’y sont installés.

C’est ensuite un danger pour l’Europe : « Après avoir converti tous les Arabes, nous reprendrons aux Chrétiens al-Andalous (l’Espagne) », m’a expliqué le commissaire politique d’une katiba d’al-Qaeda, au sein de laquelle j’ai été détenu en mai 2013. « Et, de là, nous porterons la parole de Dieu sur toute l’Europe où nos frères nous attendent déjà. »

Il ne faudrait pas sous-estimer, en effet, le potentiel de nuisance du fait djihadiste en Syrie : pour la première fois dans l’histoire contemporaine, un État djihadiste est en train d’émerger. Un État frontalier de la Turquie, c’est-à-dire de l’OTAN, de l’Irak et de ses réserves pétrolières, de la Jordanie, du Liban et, plus notablement encore, d’Israël. Un État qui possède une façade maritime en Méditerranée, à quelques encablures de Chypre, c’est-à-dire de l’Union européenne.

D’un problème sécuritaire d’ordre policier, celui du terrorisme islamiste, le conflit syrien a transformé l’intégrisme musulman en une problématique d’ordre militaire, sur le long terme.

 

Lien(s) utile(s) : Grotius international – Géopolitique de l’Humanitaire

 

A lire absolument :  SYRIE – « Ce sont les rebelles qui ont utilisé le gaz sarin ! »

 

Et aussi :  SYRIE – « Reynders a saboté ma libération »

 

SYRIE – La « révolution » syrienne : le djihad aux portes de l’Europe

 

 

 

 

KRO – Brandpunt : Gevangen in chaos (een reportage van Henk van der AA)

 

De Tijd

ltalië betaalde 4 miljoen dollar voor ontvoerde Belg en Italiaan, De Tijd, 2 november 2013

 

Lire aussi :
et
Lire encore :
Pierre Piccinin da Prata
À consulter :
Syrie, une pépinière djihadiste ?
Voir également :

 

 

 

 

carte syrie

 

 

 

© Cet article peut être librement reproduit, sous condition d’en mentionner la source

 

Syrie – « Reynders a saboté ma libération »


(Femmes de chambre, 8 octobre 2013) – Texte intégral *

 

    Retour Rome 8 sept. 2013'

 Pierre Piccinin da Prata à sa descente de l’avion, à Rome (Italie), quelques heures après sa libération

Politologue et historien, Pierre Piccinin da Prata a été libéré le 8 septembre dernier après cinq mois de captivité en Syrie, en compagnie du journaliste italien Domenico Quirico. A peine débarqué à Bruxelles, l’ex-otage médiatise une allégation détonante : ce n’est pas Bashar al-Assad qui a eu recours aux armes chimiques dans la banlieue d’al-Ghouta, mais les rebelles. Contrairement à ce que martelaient les Etats-Unis et la France…

Avec un mois de recul, Pierre Piccinin da Prata revient sur le conflit syrien, sa captivité et le traitement médiatique de sa libération.

Mais, surtout, il accuse le ministre belge des Affaires étrangères, Didier Reynders, d’avoir saboté le processus de sa libération et d’avoir été « sans pitié » envers sa famille…

       propos recuellis par Aurore VAN OPSTAL et Olivier MUKUNA

 

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 0114.AVI.Still001[Photo : Pierre Piccinin da Prata, avec une katiba de l’ASL, correspondant du journal Le Soir, à Alep, en août 2012]

 

Femmesdechambre.be : Avec le recul, quel regard portez-vous sur ce qui vous est arrivé ces cinq derniers mois ?

Pierre Piccinin da Prata : La principale chose que je retiens, c’est la trahison d’une partie de l’Armée Syrienne Libre (ASL). C’est une grande insulte que d’avoir été trahi par des gens que nous étions allés soutenir. J’ai écrit deux livres, de nombreux articles, et j’ai participé à des conférences pour supporter l’opposition syrienne…

Cette trahison s’explique, d’une part, par une islamisation radicale de la révolution et, d’autre part, par des dérives criminelles.

Je continue à soutenir l’ASL et ses principes. Mais nombre de ses membres adoptent de plus en plus un comportement ambigu : d’une part, certains commandants de brigade se livrent à du banditisme, à du brigandage… Somme toute, ceux-ci se disent : « la partie est perdue » ou bien « il faudra bientôt accepter un compromis avec le régime. » Ils profitent donc de la situation pour rançonner la population des territoires qu’ils contrôlent.

Cette dérive criminelle est en partie le résultat de l’erreur magistrale de l’Occident, qui ne voulait pas vraiment de cette révolution et a joué à l’apprenti-sorcier. Dans les chancelleries, on s’est dit : « On va soutenir cette révolution par les mots, on va déstabiliser le régime baathiste en Syrie, on va affaiblir le grand allié de Moscou, mais on ne va pas faire tomber Bashar al-Assad.» Car il y a ce deal avec Israël : depuis 1973, Damas et Tel-Aviv sont les « meilleurs ennemis », qui ne se menacent plus, mènent chacun leur barque, sur leur territoire respectif. Il y a bien sûr eu l’attaque israélienne sur le réacteur nucléaire syrien, mais Damas n’a pas vraiment bronché ni répliqué…

L’Occident a donc cru que cette révolution était susceptible d’affaiblir le régime sans le faire tomber, mais ces messieurs des think-thanks et autres chancelleries n’ont pas vu venir – comme pour l’ensemble du printemps arabe – l’arrivée massive de djihadistes, d’autre part ; le réveil de l’islam fondamentaliste. Je fais aussi mon mea-culpa : je n’ai jamais imaginé que ce serait aussi radical… Tout ceci est pour moi profondément décevant. Ce soulèvement syrien, que je qualifiais de « dernière révolution romantique », était vraiment porteur de valeurs de justice et de démocratie. Finalement, non ! Comme toutes les révolutions arabes, elle a fini par connaître une certaine déliquescence.

 

FDC : Que retenez-vous de ces cinq mois de captivité ?

PPdP : Notre enlèvement a eu lieu le 8 avril ; c’était une mise en scène. En réalité, mon collègue italien et moi avons été livrés par une brigade de l’ASL à nos ravisseurs et futurs geôliers, la katiba Abou Omar. Du nom de son chef, un émir autoproclamé qui a rassemblé autour de lui une collection de pauvres types (des étudiants en échec, des ventres affamés ou des ratés en mal de reconnaissance sociale). Bref, un groupe de brigands mais qui travaillait sous la conduite des Brigades al-Farouk, un des trois piliers des débuts de la révolution, avec Jabhet al-Nosra, la branche syrienne présumée d’al-Qaeda, et l’ASL.

Al-Farouk ? Il s’agit soi-disant « d’islamistes modérés », qui ont en outre connu une scission interne pendant le temps que nous étions en captivité. Certains, au sein d’al-Farouk, aspirent aux honneurs, au pouvoir qui leur permettrait de contrôler l’économie de manière plus structurée que les gangsters qui rançonnent çà et là la population. C’est cette frange-là d’al-Farouk qui a organisé notre enlèvement en utilisant comme auxiliaires les bandits d’Abou Omar…

Que retenir de tout cela ? Selon moi, il y a une véritable involution de la révolution, un renfermement sur elle-même avec un changement d’objectif.

Et il ne reste plus grand-chose de l’ASL ! A part à Alep et dans quelques poches du gouvernorat de Damas …

L’erreur de ma part a été de ne pas avoir anticipé assez rapidement ce qu’était en train de devenir cette révolution. En janvier dernier, j’étais à Idlib et j’avais remarqué que, dans ce gouvernorat, l’ASL avait complètement disparu. J’avais écrit un article à ce propos, intitulé « Quand les fous de Dieu s’emparent de la révolution » ; car il n’y avait là-bas plus que les brigades d’al-Farouk et celles de Jabeht al-Nosra qui contrôlaient le terrain…

Mais je ne m’étais pas rendu compte que le phénomène allait si rapidement prendre les proportions que je lui connais dorénavant.

FDC : Vous tirez ce constat de vos propres constatations, mais aussi d’autres sources ?

PPdP : Concernant la Syrie, les informations proviennent soit des groupes rebelles, soit des officiels du régime. D’un côté comme de l’autre, elles sont donc très peu fiables. C’est la raison pour laquelle les événements syriens ne peuvent être réellement bien appréhendés qu’en se rendant sur le terrain.

Le terrain ! C’est mon leitmotiv !

Je sais que beaucoup de journalistes n’aiment pas la concurrence que je leur fait et me le reprochent, car eux, ils ne sont pas sur le terrain. Grosso modo, ils affirment : « Le terrain, c’est bien, mais il n’y a pas que le terrain. »

Eh bien, si ! Pour vraiment se rendre compte de ce qui se passe en Syrie, il faut aller partout sur le terrain. J’ai été à Homs, dans les gouvernorats de Damas, d’Alep et d’Idlib, de Deir ez-Zor aussi, très à l’est, sur l’Euphrate et la frontière irakienne. Même pendant ces cinq mois de captivité, j’ai pu continuer à observer les évolutions du conflit, sur le terrain, car nous avons souvent été déplacés. D’abord enlevés à Homs, nous avons été ramenés vers le sud, dans le gouvernorat de Damas. Puis, nous sommes remontés vers ceux d’Alep et Idlib pour être ensuite déplacés jusqu’à ar-Raqqa, plus à l’est, avant de descendre au cœur de la Syrie, dans le djebel.

Nous n’étions pas toujours enfermés au fond d’un trou. On vivait le plus souvent avec les djihadistes. Si ceux-ci n’étaient pas toujours sympathiques, nous avions cependant accès aux infos, à Al-Jazeera, à Al-Arabia, aux propos qu’ils échangeaient eux-mêmes, à tout ce qui se passait autour de nous.

Au-delà de ma propre souffrance et de celle, immense, de ma famille, cela a aussi été, disons, très « instructif ». Car j’ai pu voir comment fonctionnaient au quotidien ces groupes de bandits ainsi que la structure d’al-Farouk, un des piliers de la révolution, et de la katiba de Jabhet al-Nosra à laquelle nous avions été confiés durant une semaine.

FDC : Comment votre famille a-t-elle vécu votre enlèvement et votre captivité ?

PPdP : Ma famille a énormément souffert. Assez vite après le kidnapping, mes ravisseurs m’ont affirmé que des contacts avaient été pris avec mon ambassade et que ma famille savait que j’étais vivant. Je doutais de ces affirmations mais, tout de même, ça nous semblait cohérent : on supposait que des négociations avaient commencé…

A ce moment-là, nous étions retenus à al-Qousseyr, ville assiégée par le Hezbollah et les troupes gouvernementales. Aussi, en réalité, pendant les deux mois de siège qui ont précédé la chute de la ville et sa reconquête par le régime, aucun contact n’avait été pris par les djihadistes ! Tout en nous disant le contraire, ils avaient décidé de ne pas prendre de contact tant qu’ils n’étaient pas en mesure de nous livrer à nos gouvernements.

Lorsqu’al-Qousseyr a été sur le point de tomber, les djihadistes, comme les autres factions de la rébellion, ont décidé de quitter la ville et de forcer un passage à travers les lignes des troupes gouvernementales.

Une fois sorti de là, dans la confusion, j’ai pu obtenir un téléphone portable. C’était le 6 juin ; j’ai appelé mes parents ! C’est ma mère qui a décroché. A l’intonation de sa voix, à sa surprise, j’ai compris qu’elle n’avait eu aucune nouvelle depuis deux mois, qu’elle ignorait jusqu’alors si j’étais vivant… ou mort…

FDC : Comment êtes-vous parvenu à obtenir ce téléphone portable

PPdP : Nous nous trouvions au nord d’al-Qousseyr, avec les factions rebelles et les civils qui fuyaient l’avancée des troupes du régime. Tous ceux qui avaient pu fuir le siège de la ville s’étaient rassemblés en une foule d’environ 5000 à 10.000 personnes.

Cette masse humaine s’est dirigée vers les positions tenues par l’ASL dans le nord du gouvernorat de Damas. On voyageait de nuit.

Arrivés sur le plateau de Homs, à l’aube, on a été arrêté par des tirs de mitrailleuses. Nous étions bloqués par une ligne de défense de l’armée régulière.

Pendant cette journée du 6 juin, les combattants de l’ASL ont tenté de faire sauter cette position afin que nous puissions continuer notre chemin. Domenico et moi attendions dans un verger, assis avec l’Emir Abou Omar et de nombreux civils. Ceux-ci s’interrogeaient sur notre présence car nous étions les deux seuls Occidentaux. Dans mon mauvais arabe, je leur ai expliqué que nous étions des journalistes belge et italien, que nous avions été enlevés par les hommes de l’Emir. Certains ont commencé à s’énerver, à se demander pourquoi on nous avait kidnappés, alors que nous venions témoigner de leur résistance et de leurs souffrances. Ils ont fini par interpeller Abou Omar, qui n’était accompagné que par deux de ses hommes (les autres étant au combat)…

L’Emir était très mal pris. J’en ai profité pour l’interpeler devant tous ces gens : « Vous nous retenez prisonniers depuis deux mois, sans que nous ayons pu contacter nos familles : nous voulons leur téléphoner ! » Il n’a pas osé nous refuser cet appel devant la foule agglutinée autour de lui. Il m’a tendu un portable en disant : « Il n’y a pas de réseau, ici ! » Quelqu’un dans la foule a alors crié : « Mais si ! Moi, j’ai du réseau ! » C’est avec ce téléphone que, pendant presque une minute, j’ai pu appeler mes parents qui ignoraient si nous étions morts ou vivants.

FDC : Votre famille n’a pas été tenue au courant de votre sort par le ministère belge des Affaires étrangères ?

PPdP : Le jour de mon retour à Bruxelles, j’ai déclaré sur certains plateaux de télévision que ma famille avait reçu un soutien psychologique ; notamment parce que trois fonctionnaires du ministère de l’Intérieur étaient là pour les assister, quand je suis descendu de l’avion…

Je ne savais pas que ces trois hommes avaient été dépêchés depuis deux jours seulement.

Depuis lors, j’ai eu le temps de découvrir ce qui s’était réellement passé en Belgique pendant ma captivité en Syrie. Et là, je suis allé de tristesse en tristesse…

Je me suis rendu compte que la Belgique m’avait complètement abandonné !

Moi, et ma famille aussi !

Non seulement, le cabinet du ministre des Affaires étrangères n’a pas négocié mais, pire, il semblerait qu’il ait pour ainsi dire saboté les tentatives des services secrets italiens qui cherchaient à me libérer…

 

FDC : Quels éléments vous permettent-ils d’aboutir à cette grave accusation ?

PPdP : Durant ma captivité, mes parents se sont retrouvés face à un véritable mur dressé par le ministère des Affaires étrangères. Exception faite de quelques fonctionnaires qui les ont pris en pitié et ont tenté de les aider, au niveau du ministre Didier Reynders et de son cabinet, c’était le refus total de communiquer.

A un moment, certains fonctionnaires l’ont confirmé à mes parents : « Nous n’avons plus le droit d’avoir des contacts avec vous : ce sont les ordres du cabinet ! » D’une part, c’était le silence envers mes parents et, d’autre part, officiellement, c’était : « La Belgique ne négocie pas avec des terroristes; il est hors de question de payer une rançon. »

Par exemple, en matière de sabotage… Fin mai, les djihadistes demandent à l’Italie et à la Belgique de fournir une série de questions auxquelles seuls Domenico et moi pouvions répondre. Ceci, afin de pouvoir régulièrement montrer, au cours des négociations, que nous étions bien vivants. Et là, c’est le ministère italien des Affaires étrangères qui contacte directement mes parents pour obtenir une liste de questions à mon intention. Au téléphone, le fonctionnaire leur apprend qu’ils ont déjà demandé cette liste à leurs homologues belges, mais que ceux-ci ne répondent pas! Et mes parents de tomber des nues : le ministère de Didier Reynders ne leur avait jamais demandé une liste de questions me concernant… Ils n’avaient jamais été mis au courant de cette requête.

Négligence ou sabotage ? Tout est possible, bien sûr… Mais je doute qu’un fonctionnaire eût « oublié » la requête italienne alors que la vie d’un ressortissant belge était en jeu.

Peu avant notre libération, le matin du 29 août, c’est la cellule de crise italienne qui appelle directement mes parents. L’officier leur dit clairement qu’il court-circuite les autorités belges. Il voulait vérifier avec mes parents certaines de mes réponses que leur avaient transmises les djihadistes. Puis, dans l’après-midi de cette même journée, c’est le ministère belge des Affaires étrangères qui téléphone à mes parents pour … avoir la liste des questions ! Autrement dit, les Belges demandaient à mes parents les questions que les Italiens leur avaient déjà demandées depuis trois mois et qu’ils avaient déjà transmises aux djihadistes ; et auxquelles ils avaient déjà reçu les réponses…

FDC : Un autre exemple « d’efficacité » de nos Affaires étrangères ?

PPdP : Oui, et celui-là est proprement inimaginable !

Lorsque je suis parvenu à contacter mes parents le 6 juin, ils ont enregistré le numéro avec lequel je les avais appelés. Ils l’ont bien évidemment directement transmis au ministère des Affaires étrangères.

Plus tard, un fonctionnaire leur a fait savoir que le cabinet Reynders avait décidé de ne pas rappeler ce numéro, de ne pas essayer d’obtenir des informations… au motif que « la Belgique ne négocie pas avec les terroristes. »

Dès lors, un diplomate – que ma famille connaît et que je ne vais pas citer, pour ne pas lui attirer d’ennuis – a décidé d’aider mes parents. Un soir, il a demandé à son concierge, qui est d’origine maghrébine et parle arabe, de téléphoner au numéro en question pour voir qui répondait, ce qu’on lui disait…

Voilà la manière dont l’Etat belge « gérait » ma situation, juste après que j’ai pu me signaler !

  source

Pierre Piccinin, l’enseignant belge disparu en Syrie depuis 50 jours, est vivant


Baudouin Loos
Mis en ligne il y a 1 heure

Le Belge Pierre Piccinin da Prata et le journaliste italien qui se trouvait avec lui, Domenico Quirico, portés disparu depuis le milieu du mois d’avril, ont donné signe de vie.

  • Archives photo
  • Archives photo
  • Archives photo

L’enseignant belge Pierre Piccinin da Prata, qui avait disparu en Syrie au cours du mois d’avril, est vivant, a appris Le Soir. Il a eu une brève conversation avec ses parents à Gembloux vers 15h45 ce jeudi 6 juin. Les Affaires étrangères belges ont confirmé ce contact. Le journaliste italien qui se trouvait avec lui, Domenico Quirico, de La Stampa, a également pu joindre sa famille en Italie pour la rassurer.

La nouvelle devait rester confidentielle tant que les deux hommes n’auront pas été rapatriés, mais la ministre italienne des Affaires étrangères, Emma Bonino, a lâché l’information vers 20 heures ce soir, annonçant que la famille avait eu « un contact » avec Domenico Quirico.

En sécurité ?

Les supputations les plus pessimistes s’étaient multipliées depuis le dernier signe de vie que Pierre Piccinin avait donné par Skype le 17 avril. La région supposée où les deux hommes devaient se rendre – l’Ouest de la Syrie, non loin de la frontière libanaise – est soumise aux pires soubresauts de cette guerre où la vie n’a guère de valeur, ce qui avait alimenté ces sombres pronostics.

Les détails de l’aventure vécue par Pierre Piccinin et Domenico Quirico restent inconnus à l’heure où nous écrivons ces lignes. Nous ignorons où les deux hommes se trouvent et s’ils sont déjà en sécurité.

Syrie : pétition pour Pierre Piccinin


Pierre Piccinin da Prata, politologue et professeur belge, a disparu depuis près de deux semaines dans l’Ouest de la Syrie. Journaliste et expert du monde arabe, il tenait un blog en ligne : http://www.pierrepiccinin.eu/ où il partageait ses opinions et témoignages de ses voyages au Moyen-Orient. Après un voyage difficile en Syrie au printemps 2012, Pierre Piccinin est devenu un fervent défenseur de la cause rebelle syrienne, critiquant le régime autoritaire de Bashar al-Assad.

Auteur du livre La Bataille d’Alep : Chroniques de la Révolution Syrienne aux éditions Harmattan 2012 et du documentaire du même nom, Pierre Piccinin est un acteur important de la communauté internationale face à la guerre civile en Syrie.

Aidez-nous à le retrouver ! Chaque signature compte énormément pour montrer à l’état belge l’urgence de le retrouver.

La pétition ici

« Ce sera Bashar, ou nous détruirons la Syrie »


SYRIE (Idlib) – Reportage et analyse (II) – Crise humanitaire pour une guerre oubliée : « Ce sera Bashar, ou nous détruirons la Syrie »

Publié par le 7 mars 2013 • Dans la catégorie Les dossiers de Grotius InternationalImprimer

Scène habituelle, depuis plusieurs mois : des familles entières se pressent en direction de la frontière turque ; charrettes, remorques tirées par des tracteurs, sur lesquelles s’entassent matelas, couvertures, chaises, valises et baluchons, des camionnettes bondées, tout un peuple fuit les bombardements et la guerre…

 

En traversant Atmeh, on aperçoit de longues files de tentes, sur le flanc de la montagne au pied de laquelle s’étend le village : les réfugiés sans passeport ne peuvent plus entrer en Turquie ; les autorités turques leur interdisent le passage. C’est le cas de la majorité des familles qui fuient les villages et les quartiers défavorisés des villes bombardées.

Ceux qui ont un passeport le peuvent. Mais ils ne sont plus admis dans les camps, surpeuplés, et doivent trouver par eux-mêmes de quoi subsister. Dans certaines agglomérations, comme à Hatay, des manifestations ont eu lieu : la population, dérangée par le flot de ces miséreux en quête d’une aide quelconque, a réclamé leur expulsion. Les forces de l’ordre les ont donc chassés des rues de la ville.

Aussi, les rebelles, l’Armée syrienne libre (ASL), et des notables syriens se sont cotisés pour monter des camps dans les villages frontaliers avec la Turquie.

À Atmeh, beaucoup de réfugiés proviennent d’Homs, de Hama et d’Alep. Mais la localisation de ces camps, en Syrie même, est très dangereuse car, si le régime bombarde les réfugiés, comme il l’a fait à plusieurs reprises des foules qui attendaient une distribution de pain (à Alep notamment –ce dont j’avais été témoin), l’hécatombe est garantie ; et les victimes se compteraient par centaines…

À la sortie du village, nous avons accompagné les miliciens du campement d’Abou Mahmoud. Son lieutenant, Kaies me raconte son histoire : comment il a été envoyé à Deraa avec son régiment, en mars 2011, alors qu’il faisait son service militaire ; les ordres qu’il a reçus, d’ouvrir le feu sur les manifestants ; comment il a alors déserté et rejoint l’ASL.

Combien de fois n’ai-je pas entendu cette même histoire, en Syrie ?

Il était sergent et, avec quatre de ses amis du même grade, il est sorti de la caserne, un matin, à l’aube. La sentinelle les a salués, sans rien leur demander. Ils ont pris le premier  autobus et ont rejoint leur village… et l’ASL.

Kaies est originaire de Hama. Brahim, un des miliciens que nous rencontrons, faisait son service militaire à Zabadani, près de Damas, également un fief de la rébellion.

Escorté par mes deux guides, nous avons parcouru tout le gouvernorat d’Idlid.

En représailles au soulèvement  de la population, l’aviation a pour ainsi dire rasé plusieurs des villages que nous traversons. Leurs habitants les ont tous abandonnés ; il n’en reste le plus souvent que des monceaux de ruines.

Tandis que nous progressons à travers la brume en direction de Taftanaz, sur la route qui longe l’aéroport assiégé par lesbrigades islamistes de Jabhet al-Nosra et  Ahrar al-Sham (l’aéroport tombera quelques jours après notre passage), trois obus nous surprennent, qui s’abattent et explosent dans un champ, soulevant des paquets de boue tout à côté de notre véhicule. C’est l’artillerie de l’aéroport qui bombarde la route. Tout tremblant, le chauffeur accélère et, tous feux éteints, nous filons en trombe dans la purée de poix, sans savoir si nous étions la cible de ces tirs ou si nous les avons croisés fortuitement.

La petite ville de Taftanaz n’a pas non plus échappé aux bombardements ; les deux tiers des habitations sont en ruines et, comme partout ailleurs dans le gouvernorat, la population a fui.

À pied, Kaeis et moi avançons au milieu des décombres ; pas une âme ne se manifeste. Les seuls bruits qui troublent le silence sont ceux des canalisations d’eau, crevées, des explosions, dont le vacarme nous parvient, depuis les environs de l’aéroport, assourdi, et celui d’un hélicoptère qui tourne au-dessus de Taftanaz, sans que nous puissions l’apercevoir derrière l’épais brouillard.

En chemin, nous abordons des miliciens désœuvrés. Ce sont des hommes de l’ASL.

C’est presqu’une constante, dans le gouvernorat : les quelques pelotons de l’ASL que j’y ai croisés, constitués de civils du quartier, quatre ou cinq hommes, guère plus, sont désormais assignés, ici, au maintien de l’ordre, là, à la surveillance d’un camp de réfugiés, plus loin, à verbaliser les habitants qui coupent les arbres dans les jardins publics ou le long des routes (c’est que l’hiver est là et que le gouvernorat n’est plus approvisionné en fuel : ceux qui ont fait le choix de ne pas s’enfuir doivent se chauffer ; mais les maigres ressources en bois de la campagne syrienne ne suffiront pas à traverser la mauvaise saison).

Le soleil ayant percé le brouillard, l’hélicoptère qui la survolait depuis le matin, bénéficiant désormais d’une bonne visibilité, a tiré plusieurs roquettes sur un immeuble encore occupé, qui s’est en partie effondré et dont une escouade de l’ASL essaie d’extirper les habitants coincés par les décombres.

Je filme la scène, lorsqu’un nouveau tir nous surprend. Le projectile est tombé dans la rue, à quelques vingt ou trente mètres de nous. Jeté au sol par le souffle de l’explosion, je me relève au milieu d’une pagaille dramatique, des blessés qui appellent, des morts, des cris de panique, des vivants qui cherchent à fuir et que je distingue à peine dans le nuage de poussière suffocant qui m’entoure : le quotidien des villageois du gouvernorat d’Idlib et de nombreuses autres régions de Syrie, depuis presqu’un an.

De Taftanaz, nous gagnons Binnesh, non loin de l’aéroport militaire, petite ville située sous le feu de l’artillerie de l’armée régulière, stationnée à cinq kilomètres de là, dans l’agglomération de Fuaa.

Après avoir parqué notre véhicule, nous progressons prudemment dans les rues désertes, en rasant  les façades des immeubles, tandis que les obus s’abattent ici et là, au hasard, sur le centre-ville.

Les Juifs ont tué moins de personnes à Gaza que Bashar en Syrie, me lance Kaies. Bashar bombarde les civils sans se soucier des victimes. Au moins, les Juifs, ils ciblent leurs objectifs. Bashar est plus cruel que les Juifs.

Les jours suivants, nous investiguons les villes et villages du gouvernorat : partout, des ruines ; des agglomérations vides de vie, dont les habitants ont essayé de se réfugier derrière la frontière turque, mais dont la plupart ont été refoulés et s’entassent dans les quelques camps de fortune que l’ASL a pu monter, tel celui de Qah, près d’Atmeh.

Plusieurs milliers de personnes y vivent désormais, sous des bâches de plastique, en guise de tentes, bien précaires abris, alors que l’hiver commence ; les enfants s’endorment difficilement dans le froid des longues nuits, qui commencent vers cinq heures, lorsque le soleil se couche –le camp n’est pas raccordé au réseau électrique. Beaucoup tombent malades.

Les files s’allongent devant le petit dispensaire où un seul médecin, un Syrien, assure la permanence quotidienne pour des centaines de patients, dans cette antenne de campagne fournie par Médecins du Monde. Le matériel et les médicaments font défaut et le praticien est débordé, découragé, impuissant. Il refusera de me recevoir. Encore une fois, je constate que l’indifférence dont commençait à témoigner les Syriens à l’égard des Occidentaux se mue peu à peu en haine.

L’ASL a réussi à dresser, à flanc de colline, quelques centaines de tentes, qui sont chacune partagée par plusieurs familles. Trois énormes citernes en pvc ont aussi été acheminées sur les lieux, où les réfugiés peuvent s’approvisionner en eau. L’eau est rationnée et glacée.

Le seul moyen de se réchauffer et de cuisiner, c’est d’allumer un feu. Le bois manque, ici aussi. Cette concentration de population ne permet pas à tous de s’en procurer. Il faut donc faire sans, le plus souvent.

Le camp ne possède pas de sanitaires, pas de toilettes… Et les pluies torrentielles de ces derniers jour ont changé en pataugeoires les abords des tentes et les chemins ; la boue est partout, une gadoue épaisse, dense, froide, faite de cette terre glaise presqu’orange, qui colle aux pattes. Des enfants tout crottés courent çà et là et fouillent les bennes à ordure qui débordent aux abords du camp.

Pas l’ombre d’une ONG dans le camp de réfugiés de Qah, exception faite du petit dispensaire. Pas la moindre présence des Nations Unies…

Plus tard, nous avons poussé vers le midi, traversant des petits villages et les sites archéologiques de l’époque byzantine, dont regorge la région, qui ajoutent la solennité de leurs ruines antiques à celles, misérables, des habitations détruites par les bombardements.

Pour gagner le sud du gouvernorat, nous avons emprunté la grande autoroute qui relie Damas et Alep. Elle était déserte. Nous nous y sommes engagés à une vingtaine de kilomètres au sud d’Alep et l’avons quittée à la hauteur de JaradaRuins. J’avoue avoir été un peu stressé, tout au long de ce bref périple, à l’idée que notre véhicule soit arrêté par une patrouille volante de l’armée régulière…

Nous nous sommes d’abord arrêtés dans la petite ville de KefarNubbol, sous le feu de l’artillerie gouvernementale qui tire de temps en temps une salve, au hasard. À KefarNubbol, nous avons été pris en charge par Raed, un commandant local de l’ASL, qui s’est proposé de nous emmener visualiser la situation à Maraat an-Nouman.

Je connaissais déjà la ville : j’y était passé en juillet 2011, au début des événements. C’était un des points chauds des troubles en Syrie (j’y avais constaté que le siège du parti Baath avait été incendié). Mais, tandis que nous roulions dans la ville martyrisée et nimbée de brouillard, je ne parvenais pas à la reconnaître.

Certaines rues m’ont rappelé le quartier martyr de Salaheddine, que j’ai décrit dans les Chroniques de la révolution syriennne, entre juillet et novembre 2012, lorsque je me trouvais à Alep.

Au centre-ville, un jardin public a été transformé en cimetière : entourées d’immeubles éventrés et de gravats, une centaine de tombes, fraîchement creusées, donnent à l’endroit un air d’apocalypse.

Raed nous emmène au-delà de la banlieue de Maraat an-Nouman ; nous traversons l’autoroute et progressons par les chemins de campagne, en direction de Wadi al-Deaf, une vallée où l’ASL fait face aux réguliers.

Abou Khaled nous y accueille. Il commande deux brigades de l’ASL, qui ont fusionné, les katibasShohada al-Ram et Liwa-Shohada.

Nous  suivons ses hommes, en partance pour la ligne de front, tandis que des obus d’artillerie tombent de temps en temps, ici et là, sur la bourgade. Nous avançons prudemment tout au long d’une longue rue déserte, jonchée de gravats, qui s’achève sur la rase campagne : de l’autre côté des prés, les bâtiments d’une grosse ferme abritent la tête de pont de l’armée régulière. Nous entrons dans un immeuble et escaladons les escaliers encombrés de blocs de béton et de plâtras. Les miliciens de l’ASL prennent position aux fenêtres ; et le jeu des snipers commence, de part et d’autre.

Les tirs d’obus s’intensifiant et se concentrant sur notre position, un repli s’impose. Nous reculons de deux rues ; l’occasion d’interroger les gars :

Moi, je n’étais pas dans l’Armée libre. Mais l’armée de Bashar a détruit ma maison et mon atelier. J’ai tout perdu. Ils ont tout volé, dans la maison. Alors, j’ai rejoint l’Armée libre pour me battre.

L’armée syrienne n’ose pas nous affronter. Alors, ils tirent sur les maisons, sur les civils,  sur les villes. Ils bombardent de loin. Ils visent les mosquées. Toutes les mosquées sont détruites, ici, à Maraat an-Nouman. Ils visent aussi tous les bâtiments publics, les écoles, les musées, les hôpitaux. À Maraat an-Nouman, il n’y a plus aucune infrastructure médicale. Il  y a quelques jours, les Shabihas qui étaient venus renforcer l’armée nous ont crié : « Ce sera Bashar, ou nous détruirons la Syrie. »

Quand on attaque l’armée syrienne, nous, on crie aux soldats de nous rejoindre. On leur dit qu’on ne les tuera pas, qu’ils doivent venir avec nous. Nous sommes le peuple syrien ; nous devons être ensemble. Mais c’est compliqué, pour eux. Chaque fois qu’un soldat quitte sa position et court vers nous pour rejoindre l’Armée libre, leurs snipers lui tirent dans le dos.

Dans cette katiba, trois des miliciens sont d’anciens militaires, des déserteurs. L’un d’eux vient de Homs ; il me montre ses papiers militaires. Le second m’explique que, « dans l’armée syrienne, les officiers affirment aux conscrits que les miliciens de l’Armée syrienne libre sont des terroristes et que, s’ils capturent un soldat de l’armée régulière ou si un soldat tente de les rejoindre, ils le violent, le frappe et lui font subir les pires horreurs ».

Les gars ne sont pas prêts de lâcher prise. Beaucoup ont tout perdu, parfois même leur famille : ilsn’ont plus rien à perdre et sont dorénavant prêts à tout. La guerre n’a pas encore dit son dernier mot.  La misère non plus.

Ainsi, le conflit s’enlise, tandis que les opinions publiques occidentales oublient la Syrie. Et leurs gouvernements aussi…

Janvier 2013

A propos de l’auteur

Pierre Piccinin da Prata est historien – politologue.