La faim comme stratégie de guerre


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 (« Le Soir » du 14 janvier 2014)

On meurt de faim en Syrie. Et ce n’est pas fortuit. Il s’agit d’une stratégie, d’une méthode de répression du régime. Une dizaine de zones aux alentours de Damas aux mains des rebelles ont expérimenté des sièges mis en place par l’armée loyaliste qui ne laisse rien passer.

Dernier cas connu : le plus grand camp de réfugiés palestiniens au Proche-Orient appelé « Yarmouk », à la lisère sud de la capitale syrienne. Il y aurait déjà eu plus de 24 décès dus à la faim et l’ONU lance des appels à l’aide.

Yarmouk, bombardé depuis fin 2012 par l’aviation du régime, n’est plus qu’un pitoyable champ de ruines. Mais, dans ces décombres survivent encore quelque 20.000 personnes sur les 170.000 qui y habitaient sur 2,2 km² avant les événements. La majorité a réussi à fuir, mais ceux qui y sont restés subissent, en même temps que les groupes rebelles qui s’y sont infiltrés, un siège en règle depuis février 2013. Pire : depuis l’été, le dernier point de passage vers le monde extérieur a été fermé et, depuis, plus rien n’entre dans le camp.

Le 20 décembre dernier, constatant que les communiqués de son agence tombaient dans des oreilles sourdes ou indifférentes au sein de la communauté internationale, l’Italien Filippo Grandi, commissaire général de l’Unrwa (l’agence spécialisée de l’ONU qui vient en aide aux réfugiés palestiniens à travers le monde depuis 1950) a lancé un appel solennel.

« La situation à Yarmouk n’a cessé de se détériorer, écrit-il. 20.000 Palestiniens sont piégés dans le camp et malgré que des rapports très alarmants sur la souffrance et la faim se soient multipliés, nous n’avons plus été capables d’entrer dans la zone depuis septembre pour prodiguer l’assistance désespérément souhaitée. (…) Il est de ma responsabilité d’informer la communauté internationale du fait que les conditions humanitaires dans le camp assiégé de Yarmouk empirent dramatiquement (…). Si rien n’est fait de manière urgente, il se pourrait qu’il soit trop tard pour sauver des milliers de personnes dont des enfants. (…) »

Cet appel n’a eu plus d’échos que les précédents. Le 30 décembre dernier, un porte-parole de l’Unrwa à Beyrouth signalait que des rapports parvenus à l’agence annonçaient « le décès de 5 réfugiés par malnutrition, ce qui portait le nombre dont nous avons eu connaissance à 15 ».

Ce 10 janvier, l’Observatoire syrien des droits de l’homme basé en Grande-Bretagne communiquait un nouveau bilan, établi à 41 personnes mortes en raison de la faim et du manque de soins et de médicaments, dont au moins 24 décédées de malnutrition. Sur les réseaux sociaux circulent d’insoutenables photos de civils, dont des vieillards et des enfants qui ressemblent aux survivants des camps nazis de la mort.

Des sources comme le Réseau palestinien pour l’aide aux réfugiés en Syrie relayé par l’agence Maan à Bethléem indiquaient le 10 janvier que les habitants de Yarmouk en étaient réduits à se nourrir d’herbe et qu’une tentative de faire sortir 300 malades du camp avait été empêchée par des tirs de soldats du régime.

Si tous les rebelles de Yarmouk ne sont pas palestiniens, il n’est guère étonnant que la contestation contre le régime qui a débuté en 2011 ait rapidement trouvé un écho fort parmi les populations d’origine palestinienne en Syrie. Quelque 500.000 réfugiés palestiniens sont enregistrés officiellement dans ce pays.

Ces Palestiniens savent mieux que quiconque que l’aura de défenseur de leur cause dont le régime Assad s’est affublé depuis toujours est demeurée superficielle : jamais Hafez el-Assad ou son fils Bachar maintenant au pouvoir n’ont osé défier Israël même s’ils se sont parfois servis du champ libanais pour titiller l’Etat hébreu via des milices à leur solde.

Les directions exilées des organisations palestiniennes radicales comme le Hamas ont vite quitté Damas après le début de la répression en 2011 et n’y mettent plus les pieds, dénonçant la répression et le siège. A Ramallah, des centaines de Palestiniens ont manifesté le 5 janvier pour l’ouverture de l’aide humanitaire à Yarmouk et Mahmoud Abbas, le président palestinien, qui avait tenté une médiation l’été dernier selon le journal libanais Al Akhbar, a réitéré un appel en ce sens.

Côté régime, s’agissant de la stratégie militaire presque aussi vieille que le monde qui consiste à affamer son adversaire cerné, elle trahit – outre une absence de scrupules qui ne peut surprendre de la part d’un pouvoir qui n’hésite pas à bombarder hôpitaux et boulangeries – une cruelle vérité des chiffres, celle d’une absence de troupes en nombre suffisant pour attaquer les fiefs adverses.

Sans le concours des combattants du Hezbollah libanais et des miliciens chiites irakiens et iraniens, Bachar el-Assad eût sans doute d’ailleurs éprouvé bien du mal à survivre.

source  via B.Loos sur fb

SYRIE : QUI SE SOUCIE DE YARMOUK ?


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Yarmouk est un camp de réfugiés palestiniens près de Damas assiégé par les forces du régime Assad où les habitants sont en train de mourir de faim.
Une manifestation de soutien est prévue lundi 20 janvier à la place de Luxembourg à Bruxelles à 13 heures. Nous avons demandé l’autorisation des autorités et nous vous confirmerons la tenue de la manifestation;
Refusée car conflit avec d’autres manifestations Prévue por le 29 janvier même lieu, même heure

Syrie: des dizaines de jihadistes tués ou capturés par les rebelles


Des dizaines de jihadistes ont été tués ou capturés au cours des dernières 24 heures en Syrie par les rebelles qui ont décidé de combattre leurs anciens alliés en raison de leurs multiples abus, selon une ONG.

 

« Au moins 36 combattants membres et proches de l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL, filiale d’Al-Qaïda) ont été tués depuis vendredi dans la province d’Idleb et une centaine ont été capturés par des rebelles dans cette région » du nord-ouest de la Syrie, rapporte samedi l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH).

 

Selon cette ONG et des militants, de violents combats ont éclaté vendredi entre l’EIIL et trois coalitions rebelles dans les provinces d’Idleb et d’Alep (nord). Les jihadistes, dont de nombreux étrangers, avaient rejoint la rébellion contre le régime de Bachar al-Assad lorsque la révolte au départ pacifique contre le pouvoir s’est militarisée.

 

Au départ bienvenus car bien organisés, leurs enlèvements de militants pacifiques et les meurtres de rebelles non jihadistes ont progressivement provoqué l’ire de l’opposition, qui les a accusés d’avoir « volé » leur révolution contre le régime.

L’impasse syrienne


Sale temps pour la révolution syrienne. Rien ne va plus, ou presque. Des manifestations populaires contre le régime de 2011, il n’est plus guère question. Le stratagème de Bachar el-Assad, la communautarisation et la montée des haines, a fonctionné. Et comment ! Pourtant, rien n’est gagné, pour personne…

Qu’on se souvienne : dès avril 2011, le « raïs » s’était écrié que la Syrie faisait face à des terroristes djihadistes. Mais ceux-ci n’ont vraiment commencé à entrer en scène qu’en 2012. Notamment les centaines d’entre eux que le régime, curieusement, venait de… libérer. Sur le terrain, les rebelles, dont l’Armée syrienne libre, qui ne sont pas une armée mais une myriade de groupes hétéroclites sans commandement uni, ont quand même réussi à conquérir du terrain, dans les campagnes surtout, une moitié du pays au moins.

Mais en 2013, les choses sont allées de mal en pis. Les méthodes du régime – bombardements massifs de la population, arrestations, tortures, exécutions – ont rendu aiguë la problématique des réfugiés, qui sont environ sept millions (un tiers de la population syrienne !), dont plus de deux millions au Liban, en Turquie et en Jordanie, où ils vivent dans des conditions très précaires et passent un hiver actuellement dantesque.

On a pu croire que le déséquilibre des forces – et surtout le très létal monopole des airs du régime – allait être remis en cause par une intervention militaire, aérienne aussi, de la part des Américains et des Français, très remontés après des attaques chimiques le 21 août dernier dans des banlieues de Damas sous contrôle rebelles.

L’origine de ces attaques reste controversé, mais les menaces américaines ont tôt fait de convaincre Bachar et les siens de capituler sur ce point : en quelques semaines, l’affaire était entendue, les armes chimiques du régime vont être neutralisées, et tant pis pour l’orgueil de son chef, trop content de sauver sa peau et son aviation.

Barack Obama s’est donc résolu à annuler les frappes aériennes préparées. Au grand dam des Syriens sous les bombes et des rebelles. Ceux-ci se divisent désormais en de très nombreux camps : les débris de l’ASL (quand ils n’ont pas pris le chemin du grand banditisme), les nombreuses katiba (brigades) islamistes, les deux grands mouvements qui se réclament d’al-Qaïda (dont l’un, l’Etat islamique d’Irak et du Levant, multiplie les horreurs sans subir les foudres du régime) et enfin les Kurdes, qui consolident leur autonomie dans le nord-est du pays.

Alors, non seulement on reparle de diplomatie – une grande conférence devrait avoir lieu en Suisse en janvier – mais le pire, pour les rebelles, paraît acquis : la communauté internationale, face aux exactions hideuses des djihadistes, paraît même prête à réhabiliter Bachar, comme s’il représentait un moindre mal, lui qui n’hésite jamais – au grand jamais ! – à bombarder les hôpitaux, les boulangeries, enfin toute cible qui peut faire très mal à ces misérables qui ont osé défier l’autorité de son régime mafieux.

Personne ne semble capable de remporter une victoire définitive, même pas ce régime qui reçoit bien plus d’aide que le camp rebelle, lui qui dispose à loisir des armes russes, des conseillers iraniens, des miliciens chiites irakiens et des combattants du Hezbollah libanais.

Tout se passe comme si un conflit de longue durée, d’une âpreté inouïe, s’était engagé, dans lequel les acteurs régionaux, l’Iran, la Turquie, les pétromonarchies du Golfe sans parler des grandes puissances, sont impliqués à des degrés divers. Avec un perdant, déjà : le peuple syrien.

BAUDOUIN LOOS

LE SOIR – Samedi 28 décembre

Les manipulations de Bachar El Assad


Graffiti du président Bachar el Assad © thierry ehrmann – 2013

 

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La rumeur a fait sensation : des jeunes filles musulmanes seraient envoyées en Syrie pour offrir leurs services sexuels aux combattants islamistes qui luttent contre l’armée de Bachar al-Assad ! C’est ce que l’on a immédiatement appelé « le djihad du sexe » ! Et certains exégètes de la loi musulmane, la charia, de légitimer cette nouvelle forme de prostitution au nom de la religion ! Les mariages temporaires ou coutumiers seraient autorisés par le Coran.

Puis la rumeur est devenue information. Les medias arabes puis occidentaux ont donné des détails, des chiffres. Un membre du gouvernement tunisien a apporté sa pierre puisque ces jeunes candidates au djihad sexuel étaient généralement originaires de son pays : il a confirmé que 16 Tunisiennes étaient réellement parties rejoindre les djihadistes en Syrie. Et il s’interroge sérieusement : que fera-t-on des enfants illégitimes qui naîtront obligatoirement de ces unions multiples mais passagères ?

On verra même à la télévision syrienne une jeune femme témoigner afin de dénoncer cette prostitution halal à laquelle elle a été soumise…

Et soudain, avec la même rapidité qui avait permis son éclosion, la rumeur s’est dégonflée… Ce n’était que propagande et désinformation. Sans doute, mais qui avait intérêt à répandre une telle rumeur ? Et pourquoi ? La suite avec Monsieur X…

Livres cités:

Pas de printemps pour la Syrie. Les clés pour comprendre les acteurs et les défis de la crise (2011-2013)

de François Burgat et Bruno Paoli
éditeur : La Découverte
parution : 2013

http://widget.editis.com/ladecouverte/9782707177759/#page/1/mode/1up

La mort est ma servante. Lettre à un ami assassiné. Syrie 2005-2013

de Jean-Pierre Perrin
éditeur : Fayard
parution : 2013

Syrie – « Reynders a saboté ma libération »


(Femmes de chambre, 8 octobre 2013) – Texte intégral *

 

    Retour Rome 8 sept. 2013'

 Pierre Piccinin da Prata à sa descente de l’avion, à Rome (Italie), quelques heures après sa libération

Politologue et historien, Pierre Piccinin da Prata a été libéré le 8 septembre dernier après cinq mois de captivité en Syrie, en compagnie du journaliste italien Domenico Quirico. A peine débarqué à Bruxelles, l’ex-otage médiatise une allégation détonante : ce n’est pas Bashar al-Assad qui a eu recours aux armes chimiques dans la banlieue d’al-Ghouta, mais les rebelles. Contrairement à ce que martelaient les Etats-Unis et la France…

Avec un mois de recul, Pierre Piccinin da Prata revient sur le conflit syrien, sa captivité et le traitement médiatique de sa libération.

Mais, surtout, il accuse le ministre belge des Affaires étrangères, Didier Reynders, d’avoir saboté le processus de sa libération et d’avoir été « sans pitié » envers sa famille…

       propos recuellis par Aurore VAN OPSTAL et Olivier MUKUNA

 

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 0114.AVI.Still001[Photo : Pierre Piccinin da Prata, avec une katiba de l’ASL, correspondant du journal Le Soir, à Alep, en août 2012]

 

Femmesdechambre.be : Avec le recul, quel regard portez-vous sur ce qui vous est arrivé ces cinq derniers mois ?

Pierre Piccinin da Prata : La principale chose que je retiens, c’est la trahison d’une partie de l’Armée Syrienne Libre (ASL). C’est une grande insulte que d’avoir été trahi par des gens que nous étions allés soutenir. J’ai écrit deux livres, de nombreux articles, et j’ai participé à des conférences pour supporter l’opposition syrienne…

Cette trahison s’explique, d’une part, par une islamisation radicale de la révolution et, d’autre part, par des dérives criminelles.

Je continue à soutenir l’ASL et ses principes. Mais nombre de ses membres adoptent de plus en plus un comportement ambigu : d’une part, certains commandants de brigade se livrent à du banditisme, à du brigandage… Somme toute, ceux-ci se disent : « la partie est perdue » ou bien « il faudra bientôt accepter un compromis avec le régime. » Ils profitent donc de la situation pour rançonner la population des territoires qu’ils contrôlent.

Cette dérive criminelle est en partie le résultat de l’erreur magistrale de l’Occident, qui ne voulait pas vraiment de cette révolution et a joué à l’apprenti-sorcier. Dans les chancelleries, on s’est dit : « On va soutenir cette révolution par les mots, on va déstabiliser le régime baathiste en Syrie, on va affaiblir le grand allié de Moscou, mais on ne va pas faire tomber Bashar al-Assad.» Car il y a ce deal avec Israël : depuis 1973, Damas et Tel-Aviv sont les « meilleurs ennemis », qui ne se menacent plus, mènent chacun leur barque, sur leur territoire respectif. Il y a bien sûr eu l’attaque israélienne sur le réacteur nucléaire syrien, mais Damas n’a pas vraiment bronché ni répliqué…

L’Occident a donc cru que cette révolution était susceptible d’affaiblir le régime sans le faire tomber, mais ces messieurs des think-thanks et autres chancelleries n’ont pas vu venir – comme pour l’ensemble du printemps arabe – l’arrivée massive de djihadistes, d’autre part ; le réveil de l’islam fondamentaliste. Je fais aussi mon mea-culpa : je n’ai jamais imaginé que ce serait aussi radical… Tout ceci est pour moi profondément décevant. Ce soulèvement syrien, que je qualifiais de « dernière révolution romantique », était vraiment porteur de valeurs de justice et de démocratie. Finalement, non ! Comme toutes les révolutions arabes, elle a fini par connaître une certaine déliquescence.

 

FDC : Que retenez-vous de ces cinq mois de captivité ?

PPdP : Notre enlèvement a eu lieu le 8 avril ; c’était une mise en scène. En réalité, mon collègue italien et moi avons été livrés par une brigade de l’ASL à nos ravisseurs et futurs geôliers, la katiba Abou Omar. Du nom de son chef, un émir autoproclamé qui a rassemblé autour de lui une collection de pauvres types (des étudiants en échec, des ventres affamés ou des ratés en mal de reconnaissance sociale). Bref, un groupe de brigands mais qui travaillait sous la conduite des Brigades al-Farouk, un des trois piliers des débuts de la révolution, avec Jabhet al-Nosra, la branche syrienne présumée d’al-Qaeda, et l’ASL.

Al-Farouk ? Il s’agit soi-disant « d’islamistes modérés », qui ont en outre connu une scission interne pendant le temps que nous étions en captivité. Certains, au sein d’al-Farouk, aspirent aux honneurs, au pouvoir qui leur permettrait de contrôler l’économie de manière plus structurée que les gangsters qui rançonnent çà et là la population. C’est cette frange-là d’al-Farouk qui a organisé notre enlèvement en utilisant comme auxiliaires les bandits d’Abou Omar…

Que retenir de tout cela ? Selon moi, il y a une véritable involution de la révolution, un renfermement sur elle-même avec un changement d’objectif.

Et il ne reste plus grand-chose de l’ASL ! A part à Alep et dans quelques poches du gouvernorat de Damas …

L’erreur de ma part a été de ne pas avoir anticipé assez rapidement ce qu’était en train de devenir cette révolution. En janvier dernier, j’étais à Idlib et j’avais remarqué que, dans ce gouvernorat, l’ASL avait complètement disparu. J’avais écrit un article à ce propos, intitulé « Quand les fous de Dieu s’emparent de la révolution » ; car il n’y avait là-bas plus que les brigades d’al-Farouk et celles de Jabeht al-Nosra qui contrôlaient le terrain…

Mais je ne m’étais pas rendu compte que le phénomène allait si rapidement prendre les proportions que je lui connais dorénavant.

FDC : Vous tirez ce constat de vos propres constatations, mais aussi d’autres sources ?

PPdP : Concernant la Syrie, les informations proviennent soit des groupes rebelles, soit des officiels du régime. D’un côté comme de l’autre, elles sont donc très peu fiables. C’est la raison pour laquelle les événements syriens ne peuvent être réellement bien appréhendés qu’en se rendant sur le terrain.

Le terrain ! C’est mon leitmotiv !

Je sais que beaucoup de journalistes n’aiment pas la concurrence que je leur fait et me le reprochent, car eux, ils ne sont pas sur le terrain. Grosso modo, ils affirment : « Le terrain, c’est bien, mais il n’y a pas que le terrain. »

Eh bien, si ! Pour vraiment se rendre compte de ce qui se passe en Syrie, il faut aller partout sur le terrain. J’ai été à Homs, dans les gouvernorats de Damas, d’Alep et d’Idlib, de Deir ez-Zor aussi, très à l’est, sur l’Euphrate et la frontière irakienne. Même pendant ces cinq mois de captivité, j’ai pu continuer à observer les évolutions du conflit, sur le terrain, car nous avons souvent été déplacés. D’abord enlevés à Homs, nous avons été ramenés vers le sud, dans le gouvernorat de Damas. Puis, nous sommes remontés vers ceux d’Alep et Idlib pour être ensuite déplacés jusqu’à ar-Raqqa, plus à l’est, avant de descendre au cœur de la Syrie, dans le djebel.

Nous n’étions pas toujours enfermés au fond d’un trou. On vivait le plus souvent avec les djihadistes. Si ceux-ci n’étaient pas toujours sympathiques, nous avions cependant accès aux infos, à Al-Jazeera, à Al-Arabia, aux propos qu’ils échangeaient eux-mêmes, à tout ce qui se passait autour de nous.

Au-delà de ma propre souffrance et de celle, immense, de ma famille, cela a aussi été, disons, très « instructif ». Car j’ai pu voir comment fonctionnaient au quotidien ces groupes de bandits ainsi que la structure d’al-Farouk, un des piliers de la révolution, et de la katiba de Jabhet al-Nosra à laquelle nous avions été confiés durant une semaine.

FDC : Comment votre famille a-t-elle vécu votre enlèvement et votre captivité ?

PPdP : Ma famille a énormément souffert. Assez vite après le kidnapping, mes ravisseurs m’ont affirmé que des contacts avaient été pris avec mon ambassade et que ma famille savait que j’étais vivant. Je doutais de ces affirmations mais, tout de même, ça nous semblait cohérent : on supposait que des négociations avaient commencé…

A ce moment-là, nous étions retenus à al-Qousseyr, ville assiégée par le Hezbollah et les troupes gouvernementales. Aussi, en réalité, pendant les deux mois de siège qui ont précédé la chute de la ville et sa reconquête par le régime, aucun contact n’avait été pris par les djihadistes ! Tout en nous disant le contraire, ils avaient décidé de ne pas prendre de contact tant qu’ils n’étaient pas en mesure de nous livrer à nos gouvernements.

Lorsqu’al-Qousseyr a été sur le point de tomber, les djihadistes, comme les autres factions de la rébellion, ont décidé de quitter la ville et de forcer un passage à travers les lignes des troupes gouvernementales.

Une fois sorti de là, dans la confusion, j’ai pu obtenir un téléphone portable. C’était le 6 juin ; j’ai appelé mes parents ! C’est ma mère qui a décroché. A l’intonation de sa voix, à sa surprise, j’ai compris qu’elle n’avait eu aucune nouvelle depuis deux mois, qu’elle ignorait jusqu’alors si j’étais vivant… ou mort…

FDC : Comment êtes-vous parvenu à obtenir ce téléphone portable

PPdP : Nous nous trouvions au nord d’al-Qousseyr, avec les factions rebelles et les civils qui fuyaient l’avancée des troupes du régime. Tous ceux qui avaient pu fuir le siège de la ville s’étaient rassemblés en une foule d’environ 5000 à 10.000 personnes.

Cette masse humaine s’est dirigée vers les positions tenues par l’ASL dans le nord du gouvernorat de Damas. On voyageait de nuit.

Arrivés sur le plateau de Homs, à l’aube, on a été arrêté par des tirs de mitrailleuses. Nous étions bloqués par une ligne de défense de l’armée régulière.

Pendant cette journée du 6 juin, les combattants de l’ASL ont tenté de faire sauter cette position afin que nous puissions continuer notre chemin. Domenico et moi attendions dans un verger, assis avec l’Emir Abou Omar et de nombreux civils. Ceux-ci s’interrogeaient sur notre présence car nous étions les deux seuls Occidentaux. Dans mon mauvais arabe, je leur ai expliqué que nous étions des journalistes belge et italien, que nous avions été enlevés par les hommes de l’Emir. Certains ont commencé à s’énerver, à se demander pourquoi on nous avait kidnappés, alors que nous venions témoigner de leur résistance et de leurs souffrances. Ils ont fini par interpeller Abou Omar, qui n’était accompagné que par deux de ses hommes (les autres étant au combat)…

L’Emir était très mal pris. J’en ai profité pour l’interpeler devant tous ces gens : « Vous nous retenez prisonniers depuis deux mois, sans que nous ayons pu contacter nos familles : nous voulons leur téléphoner ! » Il n’a pas osé nous refuser cet appel devant la foule agglutinée autour de lui. Il m’a tendu un portable en disant : « Il n’y a pas de réseau, ici ! » Quelqu’un dans la foule a alors crié : « Mais si ! Moi, j’ai du réseau ! » C’est avec ce téléphone que, pendant presque une minute, j’ai pu appeler mes parents qui ignoraient si nous étions morts ou vivants.

FDC : Votre famille n’a pas été tenue au courant de votre sort par le ministère belge des Affaires étrangères ?

PPdP : Le jour de mon retour à Bruxelles, j’ai déclaré sur certains plateaux de télévision que ma famille avait reçu un soutien psychologique ; notamment parce que trois fonctionnaires du ministère de l’Intérieur étaient là pour les assister, quand je suis descendu de l’avion…

Je ne savais pas que ces trois hommes avaient été dépêchés depuis deux jours seulement.

Depuis lors, j’ai eu le temps de découvrir ce qui s’était réellement passé en Belgique pendant ma captivité en Syrie. Et là, je suis allé de tristesse en tristesse…

Je me suis rendu compte que la Belgique m’avait complètement abandonné !

Moi, et ma famille aussi !

Non seulement, le cabinet du ministre des Affaires étrangères n’a pas négocié mais, pire, il semblerait qu’il ait pour ainsi dire saboté les tentatives des services secrets italiens qui cherchaient à me libérer…

 

FDC : Quels éléments vous permettent-ils d’aboutir à cette grave accusation ?

PPdP : Durant ma captivité, mes parents se sont retrouvés face à un véritable mur dressé par le ministère des Affaires étrangères. Exception faite de quelques fonctionnaires qui les ont pris en pitié et ont tenté de les aider, au niveau du ministre Didier Reynders et de son cabinet, c’était le refus total de communiquer.

A un moment, certains fonctionnaires l’ont confirmé à mes parents : « Nous n’avons plus le droit d’avoir des contacts avec vous : ce sont les ordres du cabinet ! » D’une part, c’était le silence envers mes parents et, d’autre part, officiellement, c’était : « La Belgique ne négocie pas avec des terroristes; il est hors de question de payer une rançon. »

Par exemple, en matière de sabotage… Fin mai, les djihadistes demandent à l’Italie et à la Belgique de fournir une série de questions auxquelles seuls Domenico et moi pouvions répondre. Ceci, afin de pouvoir régulièrement montrer, au cours des négociations, que nous étions bien vivants. Et là, c’est le ministère italien des Affaires étrangères qui contacte directement mes parents pour obtenir une liste de questions à mon intention. Au téléphone, le fonctionnaire leur apprend qu’ils ont déjà demandé cette liste à leurs homologues belges, mais que ceux-ci ne répondent pas! Et mes parents de tomber des nues : le ministère de Didier Reynders ne leur avait jamais demandé une liste de questions me concernant… Ils n’avaient jamais été mis au courant de cette requête.

Négligence ou sabotage ? Tout est possible, bien sûr… Mais je doute qu’un fonctionnaire eût « oublié » la requête italienne alors que la vie d’un ressortissant belge était en jeu.

Peu avant notre libération, le matin du 29 août, c’est la cellule de crise italienne qui appelle directement mes parents. L’officier leur dit clairement qu’il court-circuite les autorités belges. Il voulait vérifier avec mes parents certaines de mes réponses que leur avaient transmises les djihadistes. Puis, dans l’après-midi de cette même journée, c’est le ministère belge des Affaires étrangères qui téléphone à mes parents pour … avoir la liste des questions ! Autrement dit, les Belges demandaient à mes parents les questions que les Italiens leur avaient déjà demandées depuis trois mois et qu’ils avaient déjà transmises aux djihadistes ; et auxquelles ils avaient déjà reçu les réponses…

FDC : Un autre exemple « d’efficacité » de nos Affaires étrangères ?

PPdP : Oui, et celui-là est proprement inimaginable !

Lorsque je suis parvenu à contacter mes parents le 6 juin, ils ont enregistré le numéro avec lequel je les avais appelés. Ils l’ont bien évidemment directement transmis au ministère des Affaires étrangères.

Plus tard, un fonctionnaire leur a fait savoir que le cabinet Reynders avait décidé de ne pas rappeler ce numéro, de ne pas essayer d’obtenir des informations… au motif que « la Belgique ne négocie pas avec les terroristes. »

Dès lors, un diplomate – que ma famille connaît et que je ne vais pas citer, pour ne pas lui attirer d’ennuis – a décidé d’aider mes parents. Un soir, il a demandé à son concierge, qui est d’origine maghrébine et parle arabe, de téléphoner au numéro en question pour voir qui répondait, ce qu’on lui disait…

Voilà la manière dont l’Etat belge « gérait » ma situation, juste après que j’ai pu me signaler !

  source

Ben Jelloun : en Syrie, massacres sur ordonnance


Le Point.fr –

Le régime de Bachar el-Assad a tué 180 médecins. Le dernier se nommait Abbas Khan. L’occasion pour Tahar Ben Jelloun de condamner la lâcheté de l’Occident.

D’après un observateur des droits de l’homme en Syrie, le régime de Bachar el-Assad a tué 180 médecins, dont 6 étrangers. Le dernier en date n’avait que 32 ans, il s’appelait Abbas Khan, britannique, chirurgien orthopédiste arrêté en Syrie le 22 novembre 2012, deux jours après son arrivée, et mort en détention le 17 décembre 2013. Il était venu en tant que bénévole des hôpitaux de campagne pour soigner des civils victimes de la guerre que fait Bachar el-Assad à son peuple.

Cela faisait plus de quatre mois que sa mère était partie en Syrie réclamer sa libération. Elle pensait rentrer avec lui. Ce sera dans un cercueil que le régime syrien lui rendra son fils, après l’avoir torturé. Le frère d’Abbas a accusé le Foreign Office d’avoir « traîné des pieds pendant plus de treize mois ». Cela signifie que la Grande-Bretagne n’a pas fait ce qu’il fallait pour obtenir la libération d’un de ses citoyens. Il n’était pas otage d’un groupuscule extrémiste, il était arrêté par la police officielle de Bachar el-Assad.

Bachar ne veut pas de témoins

La mère aurait dû aller à Moscou prier Poutine pour qu’il intervienne auprès de son ami Bachar afin de libérer ce médecin. Mais peut-être avait-elle cru aux promesses de la police et comptait-elle sur la diplomatie de son pays pour faire pression sur le régime.

Ordre a été donné dès mars 2011 de liquider les médecins qui soignent les blessés. Il n’est pas prudent de venir en aide à ceux qui souffrent, car Bachar ne veut pas de témoins, pas de survivants qui raconteraient un jour de quoi son armée a été capable. D’où la mort de 180 médecins.

Si le régime a été indifférent au sort d’Abbas Khan, c’est parce qu’il sent à présent la victoire proche. Victoire du crime et de l’impunité, victoire qui légitimerait le massacre de la population comme cela s’est passé la semaine dernière à Alep, où l’on comptait 26 enfants parmi les nombreuses victimes du bombardement effectué en connaissance de cause par l’armée de Bachar. Il peut tout se permettre. Les Européens ont démontré leur impuissance et l’Amérique s’apprête à discuter avec le clan islamiste intégriste qui a infiltré la rébellion.

Un homme qui respecte sa parole

Bachar ne craint plus rien. Poutine a eu la géniale idée de focaliser l’attention du monde sur les armes chimiques, ce qui a fait oublier les crimes perpétrés sur la population avec des armes conventionnelles. À présent que l’Iran se bat directement aux côtés de Bachar, le peuple syrien est pris en tenaille entre plusieurs armées et experts en crimes de masse. Pendant ce temps-là, le monde s’habitue à voir tomber quotidiennement des centaines de civils et à assister à la destruction d’un pays par une minorité alaouite au pouvoir depuis plus de quarante ans. Le père Hafez el-Assad n’avait pas hésité en 1982 à tuer 20 000 personnes à Hama parce que quelques centaines d’opposants s’étaient réunis dans cette ville. Il a tué tout le monde et personne n’a bougé. Bachar avait 17 ans et allait rejoindre l’université pour devenir médecin. À présent, c’est sur son carnet des ordonnances qu’il donne ses ordres pour tuer son peuple.

Le Liban, qui avait réussi en 2005 à expulser la Syrie de son territoire, est devenu une cible nouvelle dans la politique du chaos décidée par le clan syro-irano-russe.

Bachar tient parole. Au début du Printemps arabe, il avait prévenu tout le monde : si on touche à la Syrie, je ferai un enfer de toute la région. C’est un homme qui respecte sa parole ! Il peut le faire, car la permission de massacrer son peuple lui a quasiment été donnée par ceux qui auraient pu l’en empêcher. Le scénario qui a consisté à brouiller les pistes en introduisant des islamistes extrémistes dans le combat des rebelles a bien fonctionné. L’Occident ne fait rien de peur de voir la victoire d’une future République islamique appliquant la charia et menaçant ses intérêts dans le monde. Le tour est joué. Silence, on massacre. L’objectif de Bachar-Poutine est presque atteint.

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« Alors, raconte, c’était comment la Syrie ? »


 

© MSF

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Iline Ceelen est sage-femme pour Médecins Sans Frontières. Elle dresse le bilan de son travail en Syrie, en pleine guerre civile.

« Alors, raconte, c’était comment la Syrie ? »

Je ne sais jamais ce que je suis censée répondre à cette question que l’on me pose sans cesse.

Dois-je parler des nuits que nous passions dans la cave à écouter les bombardements se rapprocher ? De nos plans catastrophe médicaux et de notre sentiment d’impuissance face au chaos ? Des blessés que nous avons soignés et des amputations que nous avons effectuées ? Des accouchements que j’ai pratiqués au beau milieu de la nuit, en pensant à l’avenir de ces enfants qui naissaient en pleine guerre ?

Ou dois-je plutôt parler de l’exceptionnelle beauté des montagnes au coucher du soleil et des délicieux repas que nous avons partagés ? De l’incroyable hospitalité et de la chaleur de la population ? Du dévouement, de la motivation et de la persévérance de mes collègues sages-femmes syriennes ?  De la force de ces femmes qui, même en temps de guerre, vivent pleinement ?

Quand on part en Syrie, il faut s’attendre au pire et au meilleur. Bien sûr, la guerre et ses conséquences sont terribles, mais la population n’a pas cessé de vivre pour autant : les gens se marient, achètent une maison, ont des enfants. Une vie normale à laquelle j’ai un peu participé.

Lors de mes consultations, j’ai rencontré des femmes de tous âges et horizons. Un jeune couple qui était déjà marié depuis quelques jours et avait des difficultés à « le » faire pour la première fois est venu me demander de l’aide. (Après une conversation et un rapide examen, tout s’est avéré en ordre sur le plan physique, donc je leur ai donné quelques conseils pratiques.)

Réchauffer le bébé d’une autre

Une femme enceinte de jumeaux, qui avait des contractions précoces et était hospitalisée chez nous depuis plusieurs jours, a fini par venir me prêter main forte pour mettre de l’ordre dans la maternité. Elle a très vite compris que « check check » signifiait que j’allais écouter les battements du cœur des enfants. Quelques semaines plus tard, elle a dû subir une césarienne parce que les contractions étaient trop avancées. L’un des deux bébés est né avec un myéloméningocèle (spina bifida, une lésion dans le dos) et a dû être transféré de l’autre côté de la frontière où il y a des hôpitaux équipés  pour des situations médicales plus compliquées. Un transfert difficile auquel on ne recourt que lorsque c’est vraiment nécessaire..

© MSF

© MSF

Une femme venue rendre visite à sa voisine qui venait d’accoucher a déchiré son T-shirt pour réchauffer contre son corps un bébé qui venait de naître et dont elle ne connaissait pas la mère. L’enfant avait des difficultés à respirer et devait être réchauffé le plus rapidement possible, mais la mère était traitée pour une hémorragie et ne pouvait donc pas s’en occuper elle-même. L’altruisme de cette femme  m’a profondément touchée. J’ai rarement assisté à cela dans notre société. Et dans de pareilles circonstances…

Une jeune femme a mis de longues heures pour accoucher de son premier enfant. Après l’accouchement, nous avons constaté une déchirure dans le museau de tanche, qui lui faisait perdre énormément de sang. On pouvait lire la panique dans les yeux de ses deux grands-mères. Dans l’équipe d’accouchement, nous devions gérer les problèmes linguistiques aussi rapidement et efficacement que possible. Alors qu’on se dépêchait d’emmener la jeune maman dans la tente qui servait de bloc opératoire, j’ai essayé d’informer son mari. Dans un acte de désespoir, il s’est jeté contre le mur. Il a réagi de manière tout aussi émotive une fois la déchirure refermée : il a pris sa femme dans ses bras et l’a ramenée à la maternité. Un homme robuste qui venait sans doute des combats, mais qui tremblait pour la vie de sa femme.

Je pourrais raconter des centaines d’histoires. Je pourrais parler de nos formidables soirées sur le balcon de la cuisine, avec les collègues qui travaillaient dans notre maison. On chantait, on buvait du thé, on discutait en arabe et en anglais, on fumait le narguilé… C’était surréaliste ! On regardait des films sur la terrasse en écoutant tomber les bombes au loin. Et on a fini par s’y habituer.

Je sais ce que cela fait de faire partie d’une famille où, au fond, personne ne se connaît vraiment. Les personnes avec lesquelles j’ai vécu des moments si intenses, les expats et les collègues syriens… Chacun a sa propre histoire, mais chacun s’investit dans le même but. Je pense notamment à l’un de nos interprètes. De nature très douce, il n’était pas fait pour voir toute cette souffrance. Ces personnes, que j’aurais tant aimé ramener dans ma valise, pour leur faire profiter de la sécurité, ici en Belgique. Ces personnes qui n’ont pas voulu la guerre et voient leurs maisons détruites.

Bien sûr, j’avais peur, j’étais en colère, tendue, triste, heureuse, surprise, seule, abasourdie, contente et bien plus encore. Je passais par toutes ces émotions en une seule journée, tous les jours de la semaine. « I live a hundred lifetimes in one day », comme le dit Ben Harper. Un morceau qui me passait par la tête au moins une fois par jour.

En Syrie, vous assistez au pire et au meilleur. Ce pays ne sera plus jamais le même et restera à jamais gravé dans ma mémoire. À la question « retournerais-tu en Syrie ? », je réponds oui sans hésiter ! C’est la seule bonne réponse possible.

– See more at: http://blog.lesoir.be/leblogdesmsf/2013/12/05/alors-raconte-cetait-comment-la-syrie/#sthash.wAnDL2MK.dpuf

« Alors, raconte, c’était comment la Syrie ? »

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Iline Ceelen est sage-femme pour Médecins Sans Frontières. Elle dresse le bilan de son travail en Syrie, en pleine guerre civile.

« Alors, raconte, c’était comment la Syrie ? »

Je ne sais jamais ce que je suis censée répondre à cette question que l’on me pose sans cesse.

Dois-je parler des nuits que nous passions dans la cave à écouter les bombardements se rapprocher ? De nos plans catastrophe médicaux et de notre sentiment d’impuissance face au chaos ? Des blessés que nous avons soignés et des amputations que nous avons effectuées ? Des accouchements que j’ai pratiqués au beau milieu de la nuit, en pensant à l’avenir de ces enfants qui naissaient en pleine guerre ?

Ou dois-je plutôt parler de l’exceptionnelle beauté des montagnes au coucher du soleil et des délicieux repas que nous avons partagés ? De l’incroyable hospitalité et de la chaleur de la population ? Du dévouement, de la motivation et de la persévérance de mes collègues sages-femmes syriennes ?  De la force de ces femmes qui, même en temps de guerre, vivent pleinement ?

Quand on part en Syrie, il faut s’attendre au pire et au meilleur. Bien sûr, la guerre et ses conséquences sont terribles, mais la population n’a pas cessé de vivre pour autant : les gens se marient, achètent une maison, ont des enfants. Une vie normale à laquelle j’ai un peu participé.

Lors de mes consultations, j’ai rencontré des femmes de tous âges et horizons. Un jeune couple qui était déjà marié depuis quelques jours et avait des difficultés à « le » faire pour la première fois est venu me demander de l’aide. (Après une conversation et un rapide examen, tout s’est avéré en ordre sur le plan physique, donc je leur ai donné quelques conseils pratiques.)

Réchauffer le bébé d’une autre

Une femme enceinte de jumeaux, qui avait des contractions précoces et était hospitalisée chez nous depuis plusieurs jours, a fini par venir me prêter main forte pour mettre de l’ordre dans la maternité. Elle a très vite compris que « check check » signifiait que j’allais écouter les battements du cœur des enfants. Quelques semaines plus tard, elle a dû subir une césarienne parce que les contractions étaient trop avancées. L’un des deux bébés est né avec un myéloméningocèle (spina bifida, une lésion dans le dos) et a dû être transféré de l’autre côté de la frontière où il y a des hôpitaux équipés  pour des situations médicales plus compliquées. Un transfert difficile auquel on ne recourt que lorsque c’est vraiment nécessaire..

© MSF

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Une femme venue rendre visite à sa voisine qui venait d’accoucher a déchiré son T-shirt pour réchauffer contre son corps un bébé qui venait de naître et dont elle ne connaissait pas la mère. L’enfant avait des difficultés à respirer et devait être réchauffé le plus rapidement possible, mais la mère était traitée pour une hémorragie et ne pouvait donc pas s’en occuper elle-même. L’altruisme de cette femme  m’a profondément touchée. J’ai rarement assisté à cela dans notre société. Et dans de pareilles circonstances…

Une jeune femme a mis de longues heures pour accoucher de son premier enfant. Après l’accouchement, nous avons constaté une déchirure dans le museau de tanche, qui lui faisait perdre énormément de sang. On pouvait lire la panique dans les yeux de ses deux grands-mères. Dans l’équipe d’accouchement, nous devions gérer les problèmes linguistiques aussi rapidement et efficacement que possible. Alors qu’on se dépêchait d’emmener la jeune maman dans la tente qui servait de bloc opératoire, j’ai essayé d’informer son mari. Dans un acte de désespoir, il s’est jeté contre le mur. Il a réagi de manière tout aussi émotive une fois la déchirure refermée : il a pris sa femme dans ses bras et l’a ramenée à la maternité. Un homme robuste qui venait sans doute des combats, mais qui tremblait pour la vie de sa femme.

Je pourrais raconter des centaines d’histoires. Je pourrais parler de nos formidables soirées sur le balcon de la cuisine, avec les collègues qui travaillaient dans notre maison. On chantait, on buvait du thé, on discutait en arabe et en anglais, on fumait le narguilé… C’était surréaliste ! On regardait des films sur la terrasse en écoutant tomber les bombes au loin. Et on a fini par s’y habituer.

Je sais ce que cela fait de faire partie d’une famille où, au fond, personne ne se connaît vraiment. Les personnes avec lesquelles j’ai vécu des moments si intenses, les expats et les collègues syriens… Chacun a sa propre histoire, mais chacun s’investit dans le même but. Je pense notamment à l’un de nos interprètes. De nature très douce, il n’était pas fait pour voir toute cette souffrance. Ces personnes, que j’aurais tant aimé ramener dans ma valise, pour leur faire profiter de la sécurité, ici en Belgique. Ces personnes qui n’ont pas voulu la guerre et voient leurs maisons détruites.

Bien sûr, j’avais peur, j’étais en colère, tendue, triste, heureuse, surprise, seule, abasourdie, contente et bien plus encore. Je passais par toutes ces émotions en une seule journée, tous les jours de la semaine. « I live a hundred lifetimes in one day », comme le dit Ben Harper. Un morceau qui me passait par la tête au moins une fois par jour.

En Syrie, vous assistez au pire et au meilleur. Ce pays ne sera plus jamais le même et restera à jamais gravé dans ma mémoire. À la question « retournerais-tu en Syrie ? », je réponds oui sans hésiter ! C’est la seule bonne réponse possible.

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