Oslo : la grande mascarade


Quelques articles et documents sur la Palestine —quand même— à l’occasion des 20 ans qui viennent de s’écouler depuis le début d’un « processus de paix » dont on a dit à juste titre que « tout était dans le processus et rien dans la paix ». Parmi ces documents, « Espoirs brisés, l’héritage d’Oslo », ou « Territoire Palestinien occupé, 20 ans après les accords d’Oslo », un petit film de 20 minutes proposé par Agence VU, Action contre la faim et Darjeeling*, ainsi qu’un article d’Idith Zertal, dans le magazine La Vie.

FILM :

http://broken-hopes.fr/?utm_source=…

  • avec le concours de Mediapart, les Inrookuptibles, DS de Standard et El Mondà. 20 minutes

Et aussi à l’occasion de ces 20 ans de mascarade après Oslo, l’article de l’israélienne Idith Zertal, publié par La Vie :

« Israël a peur de la paix »

propos recueillis par Anne Guion

Le 13 septembre 1993, Bill Clinton, Yitzhak Rabin et Yasser Arafat sur le perron de la Maison Blanche

Vous souvenez-vous de votre réaction lorsque les accords d’Oslo ont été signés il y a 20 ans ?

On était fous de joie. Nous étions heureux comme des Rois en France, comme on dit. Tout en sachant que les accords n’étaient pas parfaits, c’était quand même un grand bonheur, de l’espoir dans un lieu qui est marqué par l’absence d’espoir, comme si une nouvelle ère allait s’ouvrir. Mais l’espoir ne joue jamais un grand rôle dans la politique au Moyen-Orient. Et il a, malheureusement, été de courte durée.

Les accords d’Oslo en eux-mêmes ont été dessinés depuis le début par des personnes qui n’étaient pas des politiciens mais des historiens, des intellectuels, des idéalistes qui connaissaient très bien les Palestiniens et qui croyaient en leurs droits, à une solution de paix et de justice. Les deux premiers architectes des accords, Yair Hirschfeld et Ron Pundak, travaillaient avec Yossi Beilin, un homme politique pas comme les autres. Tous trois entretenaient des liens très serrés avec l’élite palestinienne des territoires occupés. Les accords en eux-mêmes étaient un compromis, c’est sûr, à la mesure du possible, mais leur grand problème était de n’avoir pas traité des questions fondamentales : Jérusalem, les colonies, les réfugiés palestiniens et la question des frontières. D’après les négociateurs, il n’était pas possible de s’accorder sur ces questions à ce moment-là. Mais ceux-ci ont réussi quand même, pour la première fois, à créer un cadre de confiance et un mouvement commun vers une solution.

Le grand échec des accords d’Oslo réside dans leur mise en application, dans la peur et la mauvaise foi qui les ont accueillis, des deux côtés, mais surtout du côté israélien. Des forces énormes qui s’élevaient contre ces accords, à l’intérieur d’Israël. Et comme toujours, la politique et les politiciens se sont avérés impuissants, sans courage ni vision véritable et réalisable.

Peut-on dire que les colons sont les principaux responsables de l’échec d’Oslo ?

Ceux-ci ont, bien sûr, leur part de responsabilité, qui est grande. Mais cela serait trop facile d’en rejeter toute la faute sur les colons, comme les Israéliens ont tendance à le faire. Comme si ceux-ci habitaient sur une autre planète, comme s’ils ne faisaient pas partie de la société israélienne ! Or, ils font partie intégrante de ce que Israël est devenu. Ils expriment quelque chose de très profond dans la psyché israélienne, dans ce qui constitue l’identité israélienne : un pessimisme profond avec un optimisme hors de ce monde, messianique ; un mélange de violence et de peur existentielle.

Les colons ont déclaré, en effet, une guerre totale contre les accords d’Oslo, avant même qu’ils soient signés, et ont brouillé toutes les règles du jeu politique. C’était une guerre où tout a été permis, même l’assassinat d’un Premier Ministre, ou, la tuerie, en février 1994, de 29 fidèles musulmans pendant leur prière au tombeau des Patriarches à Hébron, par un colon, un médecin juif israélien de la colonie de Kyriat Arba. Abattu par les survivants de son crime, celui-ci est devenu tout de suite un saint parmi les colons. C’est d’ailleurs à ses funérailles que l’assassin d’Yitzhak Rabin s’est donné la mission sainte « d’empêcher » à tout prix le Premier Ministre de poursuivre le processus d’Oslo.

Mais il faut être juste et dire qu’il y avait aussi d’autres forces au sein d’Israël qui agissaient contre les accords pour ne leur donner aucune chance. Je parle surtout des partis politiques de la droite soutenant les colonies, ainsi que de l’armée, du système sécuritaire. Tout cet ensemble influent et imposant joue un rôle écrasant dans la politique d’Israël. Vous savez, on dit qu’en Israël il n’y aura jamais de putsch militaire. Pas besoin. Ce sont les militaires ou les ex-généraux qui nous gouvernent. Parmi eux, il faut mentionner notamment Ehoud Barak, un homme d’un hubris exceptionnel, « qui flirte avec l’impossible » comme a dit de lui l’ancien secrétaire du gouvernement. Ehoud Barak n’a pas cru aux accords d’Oslo dès le début. Il a tout fait pour garantir leur échec. Tout en étant travailliste, il s’est d’ailleurs toujours vanté que lorsqu’il était Premier Ministre, les colonies se sont élargies et ont prospéré comme jamais auparavant.

Vous voyez, le tableau est très complexe, avec des nuances qui ne sont pas immédiatement visibles au spectateur ordinaire. C’est justement cette complexité et cette ambiguïté que le livre* essaye de faire passer.

Les colonies occupent une place énorme dans la politique israélienne. On pourrait même dire qu’elles mènent la politique du pays, et pourtant, les Israéliens qui habitent à l’intérieur de la Ligne verte ne parlent presque jamais des colonies…

C’est un paradoxe intéressant. Nous sommes occupés par l’occupation. Nous sommes gouvernés par un gouvernement coloniste, pour ne pas dire colonialiste. Les colons occupent des postes-clés dans les institutions, la Knesset, l’armée, le système judiciaire, même les universités. Ceux-ci ont une place de plus en plus dominante dans notre vie. Mais en tant que phénomène politique, ils se sont comme évaporés de la place publique. Ils sont les grands absents/présents si l’on peut dire. Car même leur « absence » est très criante. Est-ce un déni, un refoulement, une impuissance face à cet énorme Golem incontrôlable que nous avons créé de nos propres mains ? Apparemment tout cela à la fois.

A vrai dire, la majorité des Israéliens n’en a rien à faire. Ils ne vont pas dans les colonies. Pour eux, c’est comme s’il s’agissait de l’autre côté de la lune. Lors des manifestations massives et très populaires de l’été 2011, qui ont réuni des centaines de milliers de manifestants contre le gouvernement et la situation économique et financière, le thème de l’occupation et des colonies a été tu. Par tactique d’abord pour ne pas créer de différends entre les mouvements participants. Mais aussi peut-être par indifférence.

Cela est vrai aussi à l’égard des dernières élections générales de janvier 2013. C’est un autre paradoxe : les Israéliens sont soi-disant très politiques, ils sont drogués à l’actualité, mais, en même temps, ne croient pas en la politique, ou à des solutions politiques. Pour des raisons historiques, il n’y a pas une vraie tradition de la politique. Il faut dire que la sphère politique israélienne est complètement figée et corrompue. Au sens propre, et figuré : les hommes politiques israéliens n’ont, en aucune façon, le sens des responsabilités. Ce sont ou des arrivistes, qui profitent des avantages de leur situation et qui ne pensent qu’a leur ré-élection, ou des messianiques. Ils se sentent tous responsables du futur lointain en parlant au nom d’un passé lointain, mythologique. Mais rarement du présent, l’espace temporel des humains.

Et en même temps, la politique de colonisation surdétermine la politique d’Israël. Celle-ci non seulement met en danger le futur du pays, mais elle prend aussi en otages les Juifs qui vivent hors d’Israël en les exposant à de la haine, et parfois même à des attaques violentes. Et ce n’est pas nécessairement de l’antisémitisme comme on voudrait le croire. Dans la plupart des cas, il s’agit de l’expression de l’indignation et de la haine face à cette occupation militaire cruelle, injuste, inacceptable, qui n’en finit pas, la plus longue de l’histoire contemporaine avec celle des Chinois au Tibet. C’est notre occupation des Palestiniens qui fait des ravages des deux côtés, et met en péril la place d’Israël parmi les Nations ainsi que sa légitimité.

Que pensez-vous de la récente relance des négociations ?

C’est encore une fois un acte sans conséquence. Comme une voiture au point mort. Cela ne conduira nulle part, malheureusement. Et tout le monde le sait. Tout le monde connaît les termes d’un vrai accord mais Israël n’est pas prêt à en payer le prix. Cet accord est simple : deux Etats de part et d’autre de la ligne verte de 1967 avec des échanges de territoires. Cela veut dire que les Palestiniens n’auraient que 22 % du territoire qu’ils considèrent comme le leur. Pourtant, ils ont déjà dit, en 1988, qu’ils étaient d’accord.

Les Palestiniens ont déjà fait le pas historique vers une solution de paix. Ils ont renoncé à une part importante de la terre qu’ils pourraient revendiquer. Les Israéliens, quant à eux, garderaient les 78 % du territoire qu’ils ont déjà obtenu grâce à la guerre de 1948 et aux accords de 1949 qui s’en suivirent, jusqu’à juin 1967. Soit beaucoup plus que tout ce qui avait été donné à l’Etat juif dans tous les différents Plans de partage avant la guerre de 1948. Et ce n’est pas tout : en 2002, la Ligue arabe a proposé à Israël une paix entière, intégrale de tous les pays arabes, si Israël revenait aux frontières de juin 1967. Or Israël n’a jamais réagi, a ignoré cette offre… tout en affirmant toujours sa détermination à obtenir la paix. Il faut dire cette vérité une fois pour toutes. Et il faut que ce soit justement des Israéliens qui le disent !

Pourquoi Israël ne veut pas de la paix, selon vous ?

Israël veut la paix, mais une paix abstraite, théorique, dans le meilleur des mondes. En réalité, nous avons peur de la paix, nous craignons cette transformation totale, ce saut dans l’inconnu. Israël s’est créé en guerre, s’identifie en tant que victime, qu’entité solitaire et isolée, encerclée par la haine et les ennemis. Il y a des choses très profondes dans la mentalité israélienne qui vont dans ce sens. Le peuple d’Israël se pense comme fondamentalement seul, toujours menacé. C’est Abraham, le père de la Nation, qui se trouve d’un côté de la rivière et le reste du monde de l’autre. Il est vrai que l’histoire du peuple juif est faite de tragédies et d’exterminations.

Mais cette histoire est aussi orchestrée à l’infini dans les écoles, à l’armée où les jeunes Israéliens sont endoctrinés. En 2008, l’armée de l’air a déployé un vol d’avions bombardiers au-dessus d’Auschwitz. Une action symbolique dont l’objectif était de faire comme si Israël avait vaincu Auschwitz a posteriori. C’était un geste vain, qui touche à la mégalomanie. Comme si on pouvait démanteler le passé, le changer par des actes symboliques, effacer Auschwitz. Au lieu de le garder en mémoire, d’essayer de comprendre ce qui a amené à Auschwitz, on le « bombarde » symboliquement soixante ans plus tard. Une photo de cet événement est accrochée aujourd’hui dans tous les bureaux de l’armée israélienne avec cette inscription : « ne faire confiance qu’à soi-même ». Or c’est un mensonge grotesque car les avions qui volaient au-dessus d’Auschwitz étaient, évidemment, fabriqués aux Etats-Unis ! Sans l’énorme aide financière et militaire des Américains, depuis la création de l’Etat, le pays ne serait pas ce qu’il est aujourd’hui, et cela sans parler de toutes les autres aides dont Israël bénéficie depuis toujours.

Surtout, quel message terrible : le sionisme a voulu remettre les juifs dans l’histoire, dans le monde, et nous voilà, encore une fois, seuls dans ce monde ou hors de ce monde, encerclés par la haine, par des intentions d’extermination, ne pouvant compter que sur nous-mêmes ? Cette mentalité va paradoxalement avec un hédonisme puissant, qu’incarne la ville de Tel Aviv, une cité merveilleuse, culturelle, joyeuse, tolérante, sexy… Et qui se trouve à une heure trente de voiture de la Bande de Gaza où nous avons laissé une désolation totale, où nous nous rendons de temps en temps mener des campagnes de punition, y commettre des atrocités incroyables. Comment peut-on être la source de tant de mal, justement après Auschwitz ?…

On parle de plus en plus de la nouvelle génération de colons, les « jeunes des collines »…

Il s’agit de la génération de colons qui est née dans les colonies. Cela recouvre deux phénomènes : d’abord les jeunes colons qui se sont embourgeoisés. Ils ont fait de hautes études et se retrouvent désormais dans les différentes institutions et au sein de l’establishment civil d’Israël, ou dans l’armée. Aujourd’hui, plus de la moitié des soldats de l’échelon intermédiaire et des officiers est issue des colonies. Ils ont remplacé les fils des kibboutz et les jeunes venant des élites urbaines. Cela veut dire que si jamais un gouvernement israélien avait comme projet de démanteler les colonies – ce qui est difficile a imaginer – il n’ en aurait pas les moyens puisque l’armée est « envahie » par les officiers colons.

On peut dire que la deuxième génération de colons devient une nouvelle élite en Israël. J’ai eu des étudiants venus des colonies quand j’ai enseigné à l’Université Hébraïque : ils étaient les plus brillants et les plus assidus. Les colons sont aussi très présents dans le domaine politique. Le président de la Knesset, l’ancien ministre des affaires étrangères, et tant d’autres viennent des colonies.

Et puis, il y a ces jeunes qui font de la politique hors de la politique. Ce sont eux, les plus extrémistes, qu’on nomme les « jeunes des collines ». Ils habitent les « avant postes », ces colonies dites « illégales »- un terme insidieux qui induit que les autres colonies sont légales, alors qu’elle sont toutes illégales au regard du droit international. Ces gens là, des ultra-religieux, n’ont pas de Dieu, aucune éthique, ni morale. A part celle-ci : « Ce qui est bon pour nous est bon. Ce qui est juste pour nous est juste ». Pour eux, il n’y a pas d’autrui. Les Palestiniens n’existent pas, ils sont transparents, invisibles. Ces gens-là sont l’emblème du mal des colonies et de la colonisation israéliennes.

Quelles perspectives voyez-vous ?

Lors des manifestations de 2011, il y a eu un moment d’espoir. J’ai cru un moment que les Israéliens étaient prêts à sortir de leurs préoccupations quotidiennes pour changer le cours de notre histoire, pour faire de la vraie politique, pour redéfinir Israël et son futur. Mais il n’en a rien été. L’élan a été écrasé facilement. Ce sont toujours des phénomènes de courte durée. Parce qu’il y a très peu d’Israéliens qui réfléchissent à la politique et qui ont une vision réaliste de l’avenir. Il n’y a pas de vraie tradition du politique comme il n’y a pas non plus de tradition de la laïcité. Israël n’est pas un pays laïc, comme il n’a jamais été vraiment socialiste comme l’a montré l’historien israélien Zeev Sternhell. Ainsi, les Israéliens parlent d’un Etat juif démocratique sans comprendre que l’un exclut l’autre. Tout cela ne donne pas beaucoup d’optimisme, n’est-ce pas ?

Nous parlons quelques heures avant le Jour de Kippour, le quarantième depuis la guerre atroce de 1973, qui porte son nom. Ce n’est qu’après cette guerre, qui a coûté la vie a plus de 3 000 jeunes Israéliens, produits de l’hubris israélien post-1967 et de l’obtusité de ses leaders politiques, qu’Israël a rendu le Sinai aux Egyptiens, jusqu’au dernier centimètre. Faut-il une nouvelle catastrophe de ce genre pour que nous revenions à la raison à l’egard des Palestiniens ?

Pensez-vous qu’un boycott culturel d’Israël soit utile ?

Je ne sais pas. C’est une question difficile. Car la production culturelle d’Israël vient plutôt du camp de ceux qui critiquent la politique israélienne, qui cherchent à changer les choses. Si, par exemple, la France boycottait Israël, mon livre n’aurait pas vu le jour en français. Le documentaire de Dror Moreh, The Gatekeepers, qui fait parler six anciens chefs du Shabac (les Services de sécurité israéliens) n’aurait pas été projeté à la télévision française.

Mais comme Israël a perdu la raison et se dirige vers le gouffre, comme il est en train de devenir un Etat d’Apartheid, je me dis aussi que, peut-être, un boycott pourrait être la seule solution pour rendre la raison à ce pays. Peut-être que si les Etats-Unis arrêtaient de vendre des armes à Israël, ce qui paraît utopique – nous produisons d’ailleurs aujourd’hui une grande partie de nos « besoins » militaires et en exportons – peut-être qu’alors nous nous mettrions enfin à chercher des solutions politiques à nos problèmes, nous arrêterions de flirter avec l’abîme, avec l’impossible. L’Europe doit aussi prendre ses responsabilités. Elle ne les prend pas parce qu’elle a peur d’être accusée d’antisémitisme. Et parce qu’il y a ce sentiment de culpabilité collective.

Alors oui, il y a une part de moi qui voudrait qu’on nous boycotte. Ce livre, c’est ailleurs un peu un appel au secours, ainsi qu’un avertissement. Si les Israéliens sont certains qu’ils ne peuvent compter que sur eux-mêmes, il est justement grand temps que le monde nous aide à nous sauver de nous-mêmes.

  • Les Seigneurs de la Terre, histoire de la colonisation israélienne des territoires occupés, par Idith Zertal et Akiva Eldar.

http://www.lavie.fr/actualite/monde…

A lire et faire lire sur ce sujet des « accords d’Oslo » l’excellent livre de Tanya Reinhart : « Détruire la Palestine » (en vente à la librairie Résistances : http://www.librairie-resistances.com)

CAPJPO-EuroPalestine

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