Bruxelles, un autre son de cloche


A Bruxelles, un spectaculaire regain de violence des gangs de la drogue

Une série de règlements de compte, dont l’un mortel à Anderlecht, à l’ouest de la capitale belge, a révélé l’ultraviolence liée au narcotrafic et l’insuffisance des moyens policiers. Après Naples et avant Marseille, elle serait la ville européenne où les armes circulent le plus. 

Par Jean-Pierre Stroobants (Bruxelles, correspondant)

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Un policier dans le quartier de la cité du Peterbos, après la mort d’un homme tué lors d’une fusillade liée au trafic de drogue dans la commune d’Anderlecht, en Belgique, le 7 février 2025.

Un policier dans le quartier de la cité du Peterbos, après la mort d’un homme tué lors d’une fusillade liée au trafic de drogue dans la commune d’Anderlecht, en Belgique, le 7 février 2025. NICOLAS MAETERLINCK / AFP

Deux jeunes hommes encagoulés, armes lourdes à la main et faisant feu à la sortie de la station de métro Clemenceau, à Bruxelles : les images filmées par les caméras de surveillance, mercredi 5 février, ont fait le tour du monde et secoué le monde politique belge. Mais elles n’émeuvent plus Myriam, une habitante de ce quartier déshérité d’Anderlecht, à 600 mètres de la gare du Midi, la plus fréquentée du pays : « Ici, la drogue on y est confrontés tous les jours et je veux déménager au plus vite, ce quartier est aux mains des dealers et des zombies. »

Cette mère, qui souhaite garder l’anonymat, raconte que sa fille, élève de l’Athénée Leonardo Da Vinci, à quelques centaines de mètres, voit tous les jours des revendeurs au pied de son établissement d’enseignement secondaire. D’ailleurs, le directeur de l’école, Stéphane Nelissen, collecte patiemment chaque matin les seringues et pipes à crack qui jonchent le sol.

La zone Clémenceau, aux mains d’un gang marocain, est l’un des points de deal de cette commune, à l’ouest de la capitale. Un autre se situe au Peterbos, où une fusillade a éclaté dans la nuit du jeudi 6 au vendredi 7 février, au pied de l’une des treize barres d’immeubles qui constituent la plus vaste zone HLM du pays. C’était le quatrième règlement de comptes en trois jours dans la ville. Au total : un mort et trois blessés. En 2024, 92 échanges de coup de feu – dont 60 dans le quartier Midi – liés au trafic de drogue ont été recensés. Ils ont causé la mort de neuf personnes et fait des dizaines de blessés.

« Des territoires très rentables »

« Des bandes se battent pour contrôler des territoires très rentables : des points de deal drainent jusqu’à 800 acheteurs par jour, raconte, au Monde, Philippe Close, bourgmestre [maire] de Bruxelles-Ville et président de la conférence des dix-neuf bourgmestres de la région. La violence était déjà répandue mais se double désormais de l’usage d’armes lourdes. » Celles-ci se trouvent en abondance sur le marché, en provenance surtout de l’ex-Yougoslavie, explique Nils Duquet, directeur de l’Institut flamand pour la paix. Après Naples et avant Marseille, la capitale belge serait la ville européenne où le plus d’armes circulent. « Au plus d’armes, au plus de demandes et au plus de violences », explique M. Duquet. Un cercle vicieux que les autorités, essentiellement préoccupées par la lutte contre le narcotrafic et manquant de moyens, négligent.

« Des tirs, il y en a presque tous les jours et des morts, qu’on ne totalise pas, devant les portes », affirme Jean S., un vieil habitant du Peterbos. Un bilan présenté, l’été 2024, par les autorités municipales se voulait pourtant positif, après l’instauration dans ce « hot spot », l’un des quinze points chauds du trafic dans la ville, de contrôles d’identité réguliers, d’interdiction d’accès pour les non-résidents et d’amendes pour ceux qui seraient trouvés en possession de stupéfiants. Armes, argent et drogues diverses ont été saisis, mais le meurtre de vendredi a mis en exergue qu’il restait beaucoup à faire. Notamment dans la lutte contre l’embrigadement de mineurs, parfois de jeunes étrangers non accompagnés, payés 50 euros pour faire le guet ou 1 500 euros pour s’en prendre à des rivaux. « Ils pourront échapper plus facilement à une condamnation si on les attrape et qu’ils ne livrent aucune information sur les réseaux, parce qu’ils en ignorent tout », explique un enquêteur.

Confronté à sa première urgence après la diffusion des images des fusillades, le nouveau gouvernement fédéral du premier ministre, Bart De Wever, s’est, en tout cas, emparé du sujet dès vendredi matin. Les nouveaux ministres de la justice et de l’intérieur ont, quitte à reprendre une formule maintes fois entendue, plaidé pour « plus de bleu dans les rues », à savoir davantage de policiers.

« La sécurité à Bruxelles est un point de préoccupation majeure, nous allons travailler sur le moyen et le long terme », a affirmé Bernard Quintin, ministre de l’intérieur, sans toutefois indiquer combien de policiers seraient mobilisés dans la « zone Midi », où se concentre désormais la grande partie des trafics. Vendredi soir, policiers locaux et fédéraux étaient, en tout cas, en nombre dans les rues d’Anderlecht afin de tenter de rassurer la population qui, parfois, en appelle au déploiement de l’armée.

Pour un renforcement urgent des effectifs policiers

De son côté, Annelies Verlinden, la ministre de la justice, insiste sur l’obligation de lutter contre les trafics d’armes, ce qui nécessite, selon elle, une coordination avec les pays étrangers. Jean Moinil, le nouveau procureur du roi de Bruxelles, connaît bien le dossier de la drogue : dans le procès de la messagerie cryptée Sky ECC, en octobre 2024, il a requis et obtenu 115 condamnations à des peines cumulées de 750 années de détention. A la tête du parquet de la capitale depuis quelques semaines, il ne se contente pas des promesses rapidement formulées par les politiques et plaide pour « une réaction qui soit enfin à la mesure du problème ». A savoir un renforcement urgent des effectifs policiers, une meilleure coordination des dix-neuf polices locales – que le gouvernement fédéral veut fusionner – et une politique pénitentiaire adaptée.

« Nos polices ont procédé à 820 arrestations pour faits de drogue en 2024, et 200 personnes ont été déférées », souligne M. Close. Problème : la surpopulation carcérale est telle que la plupart des condamnés sont libérés au tiers de leur peine, et que celui qui doit effectuer une peine de travail ne l’effectuera pas avant dix-huit mois, voire vingt-quatre mois. Quant aux mineurs condamnés, ils sont une centaine à être placés en liste d’attente, avant leur éventuel placement dans un centre fermé.

« Notre approche doit être globale et intégrer, aussi, des questions comme celle des moyens humains pour nos services, du logement décent dans les quartiers, de la politique des étrangers, de la saisie et de l’utilisation des biens des trafiquants, etc. », insiste, de son côté, Ine Van Wymersch, commissaire nationale aux drogues.

Le Monde

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