L’histoire ne sera pas tendre pour le régime syrien…


Le grand philosophe palestinien, ancien membre de la Knesset, Azmi Bishara, parle de la révolution syrienne.

1)     supposons que l’appauvrissement de la population et la suppression de ses libertés soit marginaux dans le contexte d’un but supérieur tel que la défense de la patrie. Ceci n’aurait de sens que pendant une période  limitée comme par exemple pendant une guerre. De toute façon, de tels buts ne justifient pas la manière dont le peuple doit vivre dans la pauvreté tandis que ses dirigeants vivent dans le luxe. De tels slogans ne justifient pas non plus le déni institutionnalisé et systématique de ses droits. Rien ne justifie la tyrannie et la corruption ni l’appropriation des fruits du travail des masses. Essayer d’exploiter une cause chère au coeur du peuple et du régime pour atteindre ce but est le début de la démagogie et un outil pour préserver uniquement l’existence d’un régime corrompu et tyrannique.

Bien entendu ceci n’enlève rien à la justesse de la cause ainsi exploitée, mais on s’en sert pour légitimer un régime illégitime. La rébellion contre cette tyrannie placera nécessairement l’élimination du régime en première ligne, mais il faut également préserver le caractère sacré des causes justes que le régime exploite. Ceci est d’application quand on en vient au projet étasunien de domination de notre région, par le biais de politiques pour les états arabes favorisant les intérêts d’Israël,  ainsi que la question de la Palestine et le devoir que nous avons de résister à l’occupation à tous égards.

2)     aucun peuple, où que ce soit dans le monde n’accepte la torture, l’emprisonnement injuste, la corruption financière et le musèlement des médias génération après génération peu importe la justification évoquée. Personne non plus n’a le droit d’exiger que ceux qui sont persécutés restent silencieux pour un intérêt  supérieur et sans aucun espoir de changement tout ceci pour apaiser les commentateurs qui semblent penser que la souffrance du peuple est secondaire par rapport à la « question centrale » d’autant plus que tout montre que cette même « question centrale » n’enregistre aucun progrès .

3)     Personne n’a le droit de prétendre avoir « compris » la douleur du peuple et le bien-fondé de ses revendications tout en demandant que ce peuple reste simplement en marge tandis que les dirigeants entreprennent quelques réformes. Aucun être humain n’aime se faire tirer dessus et bombarder et vous ne pouvez pas compter que le peuple qui est mitraillé alors qu’il proteste pacifiquement, reste sans réagir. Si vous ne pouvez pas obliger le régime à réagir pacifiquement à des manifestations pacifiques, alors demander que la rébellion se termine équivaut à exiger que le peuple accepte de se faire tuer et que par conséquent ceux qui sont morts pour la révolution sont morts en vain.

4)     L’histoire ne sera pas tendre pour un régime syrien qui a donné l’ordre aux soldats de tirer sur des manifestants pacifiques. Ces manifestations pacifiques sont ce que le régime craignait le plus et il a donc tout fait pour les écraser dans l’oeuf.

5)     Il semble inévitable que si vous vous faites bombarder, expulser de chez vous, que l’on saccage vos biens, vous tendrez la main à quiconque vous la tend. Ceux qui ont abandonné les révolutionnaires dans la difficulté n’ont pas le droit de leur faire la leçon quant à l’origine de leur soutien spécialement si personne n’est à même de persuader le régime d’entreprendre un quelconque processus de réforme vers la démocratie, voire de céder le pouvoir progressivement.

6)     Il n’y a rien de mal à ce qu’un peuple cherche sa dignité et sa liberté ; ce n’est pas un péché que ces jeunes aient pris les armes face à un régime barbare. Le seul coupable est le régime. On prétend que les premières protestations ont été le fait d’une conspiration étrangère et on passe sous silence les démarches diplomatiques arabes , toutes refusées par le régime, en faveur d’un transfert progressif de pouvoir, comme le plan de août 2011 pour la formation d’un gouvernement d’unité nationale-qui semble maintenant fantaisiste-  qui aurait préparé des élections présidentielles en 2014,  et comme  le plan de janvier 2012 pour le transfert du pouvoir au vice-président. Aucune de ces propositions n’a jamais visé à démanteler l’armée syrienne ou à saper le moral de l’armée

7)     le devoir du leadership révolutionnaire et de l’opposition politique à ce stade est de rester vigilant en ce qui concerne les puissances qui soutiennent leurs efforts et à l’égard de leurs motivations politiques. Il incombe à ce leadership révolutionnaire de préserver la souveraineté et l’identité de la Syrie, d’empêcher que le soutien étranger à la révolution devienne une tête de pont pour les plans ultérieurs de ces puissances étrangères.

8)     Malgré ce qui précède je peux comprendre la confusion et l’angoisse ressentie par bon nombre de patriotes arabes au sujet des événements de Syrie. Ce n’est pas seulement l’angoisse partagée par ceux qui sont choqués par les vastes étendues de cette partie de la patrie arabe touchées par la décision du régime de choisir l’option de Samson, c’est aussi une angoisse politique plus nuancée. À considérer les états qui soutiennent actuellement la révolution syrienne, ou qui du moins le prétendent, on peut voir qu’aucun d’entre eux n’a jamais été démocratique et qu’ils se sont en fait opposés à toutes les autres révolutions arabes. Incontestablement, ces états le font pour des raisons entièrement différentes : la politique étrangère de la Syrie et le soutien de ce pays aux mouvements de résistance de Palestine et du Liban. Le recours au sectarisme pour souffler sur les flammes de la révolution est également présent et très inquiétant : dans notre partie du monde, le sectarisme est non seulement répugnant, il est mortel. Néanmoins, quelles que soient l’angoisse et la confusion éprouvées par un observateur extérieur devant ces questions, l’angoisse et la confusion ne peuvent pas être la politique du peuple syrien et de la révolution syrienne. Le peuple syrien n’est pas un observateur extérieur ; il doit choisir entre aller de l’avant ou se replier et avoir affaire à une nouvelle série de bandits enhardis et méprisables. Le peuple syrien ne peut pas se permettre de se poser des questions au sujet de l’identité de ceux qui soutiennent sa révolution car son seul souci porte sur le nombre limité de ses partisans et du caractère limité et prudent  de leur soutien.

9)     Un intellectuel véritablement patriotique acquis aux valeurs démocratiques ne doit jamais renoncer à expliquer les dangers d’un sectarisme potentiel et doit dire clairement que les véritables composantes d’un État démocratique se fondent sur la citoyenneté et la justice sociale et qu’il faut éviter de remplacer un type de tyrannie par une autre. Nous ne devons pas non plus oublier le rôle historique joué par la Syrie dans la cause palestinienne et dans le monde arabe plus vaste. Pourtant cet enthousiasme doit se fonder avant tout sur notre souci de soutenir le peuple syrien et de défendre  sa révolution contre la tyrannie. Chanter les louanges du régime Assad est une faute impardonnable qui ne servira qu’à discréditer les causes sur lesquelles se fonde ostensiblement ce soutien au régime syrien.

10)   En ce qui concerne le peuple syrien aucune cause ne peut être plus sacrée que la défense de la vie de ses enfants ; pour lui aucune cause ne peut être plus urgente que la nécessité de renverser le régime d’Assad et de le remplacer par le gouvernement démocratique qu’il mérite.

Source
traduction : anniebannie

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