Maysaloon : Elégie pour la bourgeoisie damascène


Ayez une pensée pour ces pauvres Syriens qui , dans leur voiture de luxe, chaque fois qu’il y a un regain de tension, font la navette entre Damas et Beyrouth. Quelle horreur pour eux : quitter leur luxueuse vie mondaine dans les quartiers chics bien protégés de Damas et se trouver confrontés aux types de Syriens qu’ils ont ignorés pendant les 40 dernières années.

Vous savez certainement de qui je parle. Je parle de ces petites gens qui ont nettoyé vos maisons, lavé vos voitures, livré vos courses , et qui , sans le vouloir, sont les sujets de vos médiocres talents de photographe et de vos écrits nostalgiques.

Oui, ces Syriens, ceux qui n’ont pas assez d’argent pour traverser directement le poste de Masnaa’ et qui doivent s’accroupir dans le soleil pendant que les gardes-frontières libanais les matraquent pour qu’ils restent dans les rangs.

Votre Syrie, c’ est la Syrie du jasmin et de la cardamome, des « mosaïques » et des temples millénaires construits par des civilisations mortes depuis longtemps.Rien à voir avec vous.

Leur Syrie, c’est celle des bidonvilles, du plastique et des vapeurs de diesel. Vous ne le savez pas, mais les Syriens sont les Mexicains du Liban. Accroupis ou debout au coin des rues ,ils attendent que quelqu’un les ramasse en voiture pour le nettoyage d’ une cour ou toute autre vile besogne.

Mais vos narines ne palpitent que lorsque c’est vous qui êtes en butte à la discrimination:on refuse votre visa ou votre démarche subit un retard. Alors seulement vous sortez votre mythe selon lequel si les Syriens sont méprisés ,c’est parce que de tous les peuples arabes ils sont les seuls à refuser de baisser la tête.

Eh bien j’ai du nouveau pour vous fiers Syriens qui refusez de courber la tête. Nous avons baissé la tête pendant 40 ans pendant que vous sirotiez votre café noir sur votre balcon à Damas et que vous écriviez de mauvais poèmes – et nous continuons à courber la tête parce que les Syriens ont toujours été traités comme de la crotte dans leur propre pays.

Vous ne l’avez pas remarqué parce que vous pouviez graisser les pattes pour ne pas avoir à incliner la tête du moins pas physiquement.

J’ai encore du nouveau pour vous. Le Damas dont vous pensez qu’il est le centre de l’univers est en fait une poussière insignifiante dont personne n’a entendu parler jusqu’à ce que la révolution montre au monde entier nos verrues et notre linge sale. Personne ne se soucie ni des remarques de Mark Twain sur Damas ni des mondains qui se sont arrêtés ici ou là. Vous étiez une jolie escale qu’ils ont oubliée aussitôt partis. Les gens veulent se souvenir de tout ce qu’ils ont dit et ça les intéresse peu de savoir que ce qu’ils ont dit était quelque chose d’important ou non sur votre ville.

Si on creuse assez profondément , on constatera que vous n’êtes même pas de cette ville. Personne ne l’est véritablement. La ville a été violée et pillée un si grand nombre de fois dans l’histoire que vous n’êtes en fait que les descendants des paysans qui ont maintenant le luxe de mépriser les nouveaux travailleurs venus de la campagne dans la capitale.

Et vous ne voyez même pas l’ironie de la situation. Comme ça vous plaisait de vous attabler à Bab Touma avec ces étrangers et parler entre égaux de politique ,d’art et de société !

Vous disiez que la Syrie est le pays des églises et des minarets, vous parliez de notre merveilleuse tolérance, vous disiez combien nous étions des Levantins courtois dans « la plus vieille du monde continuellement habitée »et riche d’une histoire de 5000 ans !

Vous êtes-vous jamais rendu compte que toute votre vie, vous vous êtes parés des plumes du paon ? Ça ne vous a jamais semblé bizarre que vous et tous ceux qui vous entouraient ne pouviez exister que parce que vos parents avaient des relations et de l’argent ? Vous n’avez jamais pensé qu’il était bizarre que, quoi que vous fassiez, si vous aviez la malchance de n’avoir que ce passeport syrien dont vous êtes si fiers, vous n’auriez pu trouver du travail que dans l’affaire de votre famille ?

Non cela n’était absolument pas bizarre ? Peut-être étrange ?Comme je suis bête ! Bien sûr ,ce n’était pas étrange puisque c’était tout ce que vous aviez jamais connu. Vous étiez peut-être allés à l’étranger pour étudier et découvrir un peu le monde, mais vous reveniez directement à ce petit monde sûr parce que au fond de vous-même vous aviez peur de vous lancer tout seul.

Vous bombiez le torse pour votre première dame « éduquée en Grande-Bretagne » qui traitait le pays comme si c’était un grand accessoire de mode. Vous parliez du « docteur » , de sa sagesse , de son humilité et de comment il entrait dans les restaurants et frayait avec les gens normaux.

Quand quelqu’un parlait de la Syrie, vous disiez toujours « nous » et vous n’avez jamais pensé un instant, pauvres mecs, que ce n’était jamais « nous » mais seulement «eux ». Vous étiez un accessoire que l’on insérait dans la petite maison de poupée de Syrie qui était une « mosaïque ». Leur Syrie était un gentil petit endroit à mentionner dans une brochure de voyage. Un pays dont on vous disait depuis votre âge le plus tendre qu’il avait eu une destinée particulière et importante.Une blague comme toutes les autres blagues sur les états arabes qui nous entourent.

C’est peut-être la raison pour laquelle les gouvernements arabes se détestent tellement ? Ils voient chez les autres les escrocs qu’ils sont devenus.

Donc, je regrette pour votre jasmin et vos nuits damascènes ,longues et magiques. Pour votre arak frais et pour les brochettes de kebab. Pour la tolérance religieuse et la mosaïque de cultures dont vous vous vantiez comme si elles vous appartenaient.

Je regrette également pour vous de n’avoir jamais vu les bidonvilles, les queues pour le pain et les miettes distribuées par le gouvernement ,les gens désespérés amassés devant les hôpitaux officiels, attendant d’y être soignés ou d’en voir sortir leurs êtres chers, la petite fille vendant des chewing-gums au feu rouge ou les jeunes travailleurs qui ont dû quitter leurs villages desséchés pour devenir des travailleurs occasionnels au Liban. Peut-être que si vous aviez vu tout cela avant le début de la révolution, vous auriez un tout petit peu réfléchi à votre vie et à la raison pour laquelle les choses étaient ainsi.

source

traduction : anniebannie /cc

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