Gaza : Témoignage d’Amir Hassan


lundi 23 septembre 2013

Jeune écrivain gazaoui, Amir a fini par arriver en France la semaine dernière, après un parcours du combattant. Il témoigne dans cette interview de la gravité de la situation à Gaza, plus que jamais étranglée.

  • EuroPalestine : Tu viens d’arriver de Gaza. Comment as-tu réussi à passer ?

Au mois de mai, je suis allé m’inscrire au passage de Rafah, car il faut un mois d’attente en moyenne, mais depuis le mois de juin, vu la période de pointe, les vacances d’été et la fermeture du passage de Rafah, je n’ai pas réussi à passer à temps, ce qui m’a fait rater tout un voyage et perdre le billet d’avion que j’avais acheté. Il m’a donc fallu attendre septembre pour venir en France pour quelques mois, pour un poste d’assistant de langue arabe. Et avec les événements récents en Egypte, j’ai finalement dû renoncer à passer par Rafah, car je ne voulais pas rater toute une année scolaire.

Etant donné le blocus renforcé par l’armée égyptienne du côté de Rafah, j’ai demandé au consulat de France de me faire sortir par le passage israélien d’Erez qui est réservé aux journalistes et à certains malades du cancer. Le Consulat a dû travailler pendant un mois pour m’obtenir un permis israélien et un permis jordanien, ainsi que pour les 7 autres étudiants boursiers qui devaient rejoindre leurs universités en France.

C’est donc grâce à la voiture diplomatique du Consulat de France à Jérusalem que nous avons pu traverser Erez, puis aller jusqu’au pont Allenby. Nous n’avions pas le droit de laisser passer plus de quelques heures entre les deux.

Les Jordaniens ne m’ont donné qu’un permis de 24 heures pour rester en Jordanie avant de prendre mon avion pour la France. En fait, tout cela a exigé 6 mois d’efforts et d’angoisse dont je vous épargne les détails.

  • EuroPalestine : La situation s’est apparemment durcie pour les Gazaouis. Dans quels domaines ?

Dans tous les domaines, c’est vraiment la catastrophe, depuis que Rafah est fermé et que 95 % des tunnels ont été détruits, le secteur économique connait une crise sans précédent, quand on sait que les tunnels servaient jusqu’à présent à faire entrer près de 60 % des produits pour toute la bande de Gaza.

La pénurie de carburant, a entraîné une crise de l’électricité, des transports, et de l’eau potable à Gaza.

Déjà rationnés à 8 H d’électricité par jour, nous sommes passés à 4 H seulement.

La majorité des moyens de transport sont paralysés. Il est question de fermer les universités, car les étudiants ne peuvent plus s’y rendre.

Par solidarité, tous les gens qui ont encore de l’essence dans leurs voitures acceptent de prendre des passagers sur leurs trajets . De même, les voitures de la police et du gouvernement transportent les étudiants le matin à l’heure des cours. Mais même cela va s’épuiser.

La semaine dernière quand je suis parti de Gaza, les rues étaient vides, ce qui est très rare dans la plus grande ville de Palestine.

Plus de carburant pour faire tourner les moteurs, donc des appareils vitaux qui tombent en panne dans les hôpitaux.

Et un manque énorme de produits alimentaires et de gaz pour cuisiner, qui s’accompagne d’une grave augmentation des prix de la nourriture, y compris ce qui vient d’Israël qui en a profité.

Ajoutons que l’agence de l’ONU pour les réfugiés, l’UNRWA, fait actuellement état d’une grave crise financière, et envisage l’arrêt ou en tout cas la diminution des aides alimentaires aux réfugiés, soit plus de 60 % des habitants de la bande de Gaza. Or, pour la majorité de ces réfugiés, cette aide alimentaire est indispensable. Plusieurs rassemblements ont d’ailleurs eu lieu récemment devant le siège de L’UNRWA à Gaza pour protester contre ces annonces.

  • EuroPalestine : Il parait que vous manquez également d’eau potable ?

L’eau n’est certes pas un problème récent à Gaza. Il date de l’époque des colonies israéliennes, quand Israël s’est mis à voler et exploiter notre eau.

La périphérie des deux villes du sud de la bande (Rafah et Khan Younes) se transforme en désert, alors que c’était auparavant des terres agricoles cultivées.

Le centre et le Nord de la bande de Gaza sont désormais des zones totalement polluées depuis qu’ Israël a saboté le cours du “Wadi Gaza », une rivière qui prend sa source en Cisjordanie et traverse Israël avant d’entrer dans la bande de Gaza. Israël déverse en outre ses propres eaux usées dans la mer Méditerranée à proximité de Gaza.

Du coup, l’eau coûte très cher à Gaza. Et même l’eau potable que nous achetons, ne répond pas aux critères scientifiques car il y manque beaucoup d’oligo-éléments considérés comme indispensables.

Et maintenant, avec cette pénurie de carburant, les eaux sales remontent même à la surface dans les rues, faute d’électricité pour faire fonctionner les pompes d’épuration.

  • EuroPalestine : Et pourquoi ne pouvez-vous passer par la frontière avec l’Egypte ?

Le peuple gazaoui est très attaché à l’Egypte, mais le nouveau gouvernement égyptien a déclaré la guerre aux Palestiniens, prétendant qu’ils sont responsables de tous les maux dont souffrent les Egyptiens, alors que jusqu’ici de très nombreux Egyptiens, à commencer par ceux au pouvoir, se sont enrichis sur notre dos, car nous étions un marché captif et nous achetions les produits égyptiens 2 à 3 fois leur prix en Egypte.

Les militaires égyptiens ont même déclaré leur intention de faire une zone tampon comme celle d’Israël, et ont commencé pour cela à détruire des maisons égyptiennes proches de la frontière.

On ne sait pas ce qui nous vaut ce châtiment collectif. En ce moment, à Gaza, il y a par exemple plus de 6000 étudiants Palestiniens résidant à l’étranger qui sont bloqués à l’intérieur de la bande de Gaza et qui sont en train de perdre leur année universitaire, et de ce fait, dans de nombreux cas, leur permis de séjour dans ces pays.

Le nouveau pouvoir égyptien développe parallèlement une campagne accusant Gaza d’actes terroristes au Sinaï. Ces accusations sont dénuées de preuves, et il faut également savoir que les liens familiaux sont très fréquents entre habitants de la bande de Gaza et habitants du Sinaï. C’est quasiment un même peuple des deux côtés de la frontière, et il me paraît donc idiot d’envisager que les Gazaouis s’attaquent eux-mêmes. Mais cette propagande gouvernementale égyptienne a pour objectif de convaincre l’opinion publique que tous les problèmes économiques et de sécurité sont la faute de Gaza. Ce qui n’a évidemment aucun sens : s’il y a une pénurie d’essence au Caire, comme c’est le cas, ce n’est quand même pas à cause de nos tunnels.

  • EuroPalestine : Vous évoquez cette propagande anti-palestinienne du gouvernement égyptien, apparemment très agressive. Vous pouvez nous donner d’autres exemples ?

Oui, et le gouvernement égyptien dispose de nombreuses chaînes de télévision pour relayer ses messages de haine. Ce racisme médiatique s’est d’ailleurs élargi à tout ce qui est palestinien. On voit maintenant de nombreux éditorialistes égyptiens qui appellent l’armée égyptienne à faire une opération militaire contre Gaza et à carrément bombarder notre territoire. Malheureusement, cette propagande berne plus d’un Egyptien. On voit même maintenant des familles palestiniennes résidant en Egypte depuis des années qui sont rentrées à Gaza, craignant carrément pour leur vie.

Cela fait vraiment mal au coeur de voir ces médias déverser ainsi leur bile, alors que Gaza a toujours payé très cher pour tout ce qui venait d’Egypte, y compris quand il s’agissait d’aller se faire soigner ou étudier en Egypte. Et nous n’avons jamais fait de mal à l’Egypte, qu’historiquement nous avons toujours considéré comme notre mère.

Dernièrement, savez-vous que l’aéroport du Caire a fait passer un communiqué de presse, demandant à toutes les compagnies d’avion de refuser d’embarquer des passagers palestiniens à destination du Caire, les prévenant que les Palestiniens ne sont pas admis sur le sol égyptien, et qu’en conséquence ces voyageurs seraient refoulés ou maintenus en rétention à l’aéroport du Caire et que de toutes façons, le passage à Rafah, dans les deux sens, était fermé ! Si bien que depuis l’été, des milliers de Palestiniens de Gaza, un peu partout dans le monde, sont restés bloqués dans des aéroports, s’étant vus opposer des refus d’embarquement.

Je peux également parler des pêcheurs gazaouis, qui sont également victimes de cette répression. Aujourd’hui c’est très dangereux pour eux d’aller pêcher dans le sud de la bande de Gaza, après les tirs des Egyptiens sur les pécheurs palestiniens, alors que c’est impossible de savoir pour le pécheur s’il est entré ou pas dans les eaux territoriales égyptiennes, puisqu’il n’y a pas de frontières tracées dans la mer.

Il y a des pêcheurs qui ont été arrêtés et condamnés à des peines de prison. En somme, la marine égyptienne fait une sale besogne parfaitement complémentaire de celle de la marine israélienne.

  • EuroPalestine : Comment réagit la population de Gaza à cette nouvelle situation ?

La population de Gaza éprouve une immense déception de voir ce racisme anti-palestinien, en provenance de l’Egypte.

Le choc psychologique est très dur, surtout de voir que les frères égyptiens nous prennent pour des ennemis.

A Gaza, ça sent le peur de l’avenir mais en même temps, il y a des Gazaouis qui trouvent qu’il faut une vraie catastrophe pour que le monde bouge, parce que ça fait sept ans de blocus complet et que les gens oublient Gaza avec le temps.

C’est fou, mais vous trouverez des gens pour vous dire qu’il faut un grand massacre israélien contre Gaza pour que le monde bouge, car les gens en ont marre de rester entre la misère invisible. Par exemple, on n’arrive pas à supporter ce genre de situation où à chaque fois qu’Israël autorise des camions à entrer à Gaza, on en parle, alors que quand il n’y a plus transports ni électricité, c’est le silence du reste du monde.

– EuroPalestine : Y a-t-il beaucoup d’intellectuels qui quittent la bande de Gaza et émigrent ?

Oui, ça a été toujours le cas, vu l’occupation militaire de la Palestine, et l’indisponibilité des études supérieures à Gaza comme le doctorat et le master, donc tous ceux qui rêvent de continuer leurs études, partent à l’étranger s’ils en ont les moyens, où s’ils arrivent à décrocher une bourse d’une université à l’étranger ou de la part d’une ambassade étrangère. Mais ils ont de moins en moins envie de revenir à Gaza, et parfois ne peuvent même plus !

L’avenir de Gaza semble sombre comme disent les Nations-Unies dans un rapport qui conclut qu’au train où vont les choses, Gaza sera en 2020 une zone inhabitable. Je crois que c’est une conclusion tout à fait logique, parce que vu le manque d’eau, d’agriculture et d’infrastructures, et vu la brutalité du blocus et la pollution, Gaza a eu en fait de la chance de survivre jusqu’à aujourd’hui. Si on fait les vrais calculs Gaza est vraiment dans un état très dangereux, qui a dépassé la ligne rouge depuis longtemps.

  • EuroPalestine : Que peut-on faire en tant que mouvement de solidarité avec la Palestine ?

J’ai l’air pessimiste, mais ce n’est qu’à moitié vrai, car je suis convaincu que le peuple palestinien n’a pas renoncé à sa soif de liberté. Mais il a plus que jamais besoin de la solidarité des militants et des citoyens du monde pour briser le mur du silence.

C’est vous qui êtes les mieux placés pour déterminer les modalités des actions à mener. Je ne peux vous dire qu’une chose : débrouillez-vous pour faire du bruit, le maximum de bruit !

Amir HASSAN

CAPJPO-EuroPalestine

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Une réflexion sur “Gaza : Témoignage d’Amir Hassan

  1. Je viens de lire cet article. LEgypte qui sy met aussi! Cest atroce. Gaza sera invivable en 2020…. ET ALORS?

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