« Ils te vendent le rêve américain, mais tu bosses comme un Chinois »


AMAZONIENS22/12/2014 à 18h31

Rémi Noyon | Journaliste Rue89

La grève chez Amazon-France, lundi, n’a pas mobilisé grand monde. Mais elle a permis d’attirer l’attention sur les conditions de travail chez le géant américain qui dispose de quatre sites logistiques en France. Reportage.

Un cégétiste employé d’Amazon (Rémi Noyon/Rue89)

(De Saran) Autant le dire tout de suite, la grève chez Amazon n’a pas mobilisé grand monde. Sur le site de Saran (Loiret), ils ne sont que quelques dizaines (une douzaine selon la direction) à avoir débrayé ce lundi matin à l’appel de la CGT. Les plus motivés ont monté une tente sur le petit rond-point autour duquel tournent les camions de livraison et les voitures des intérimaires.

« Tu vois, le car qui arrive ? Ce sont des intérimaires de Romorantin. Ils sont obligés d’aller en chercher jusqu’à Blois. L’agglo orléanaise ne suffit pas. La réputation n’aide pas… »

Le site d’Amazon à Saran (Loiret) (Rémi Noyon/Rue89)

Le car s’engouffre dans le parking des salariés. L’entrepôt d’Amazon s’étale sur des centaines de mètres, au centre d’une gigantesque zone industrielle. Clément, l’un des responsables du syndicat (40% de représentativité chez Amazon), ne cesse de répéter l’image aux quelques journalistes présents :

« C’est grand comme le Stade de France. »

En France, on trouve trois autres sites logistiques – Lauwin-Planque dans le Nord, Saran dans le Loiret, Montélimar dans la Drôme et Sevrey en Saône-et-Loire. La grève a été lancée, pour faire écho à l’Allemagne où un mouvement similaire a pris de l’ampleur. Récemment, les caméras de D8 ont donné un aperçu des conditions imposées par le géant américain. A chaque fois, le consommateur découvre le monde merveilleux de « l’Amazonisme ».

« Avant, c’était une entreprise modèle… »

Ce matin, gilets jaunes, cafés dans la main, du Noir Désir en arrière-fond, quelques salariés racontent, une nouvelle fois, les dessous de l’entreprise. Ils n’ont même pas envisagé de bloquer les camions – de toute façon, les flux sont européens et Amazon n’aurait qu’à augmenter la cadence dans d’autres sites pour anesthésier la grève. Preuve du gigantisme : pour les fêtes, Amazon a recruté un millier d’intérimaires sur le site de Saran.

Clément est entré chez Amazon il y a maintenant six ans. Auparavant, il avait travaillé dans l’hôtellerie-restauration puis dans une filiale d’Alcatel. Aujourd’hui, il s’occupe de réceptionner les colis déchargés par les caristes. Pour lui, les conditions se sont détériorées ces dernières années :

« Avant c’était une entreprise modèle, qui respectait ses employés. On avait plaisir à se lever le matin pour venir travailler. Maintenant, c’est une immense machine qui broie ses salariés. »

Amazon fonctionne en tout cas comme une mécanique suisse : les caristes déchargent les camions, une équipe réceptionne les produits, les « stowers » les rangent dans les étagères, puis les « pickers » viennent chercher les commandes pour qu’elles soient emballées par les « packers » et expédiées. Les salariés déambulent au milieu de rayons géants, marchant une grosse dizaine de kilomètres par jour. Sous la pression du management.

Tout cela est rendu possible par une batterie de logiciels et de technologies, qui mesurent la productivité des salariés. Kevin, 27 ans, manutentionnaire sur les quais de réception, raconte :

« On badge à 5h40, quand on est du matin, puis on a un briefing sur les chiffres, ce qu’on a fait, les erreurs, la journée à venir, etc. Après on doit tous se loguer. On scanne un code qui permet d’identifier sur quel poste on travaille. Le manager peut ainsi nous fliquer. Le moindre écart est détecté. Le moindre mouvement est contrôlé. Si on va aux toilettes trop longtemps, c’est signalé. Il paraît même qu’au bout de quelques minutes d’inactivité, ça sonne. »

Clément ajoute qu’il en a marre de devoir passer par des portiques en partant :

« Ils nous prennent pour des voleurs. Ils ont même des raquettes de détection. On se croirait à la Banque de France. »

« Arrêt du flicage »

La CGT demande « l’arrêt du flicage » (« ils nous prennent pour des enfants »), une revalorisation salariale (« le salaire de base est entre 1 250 et 1 300 euros nets »), une plus grande évolution (« il n’y en a pas, même pour les anciens ») et dix minutes supplémentaires de pause (« On a une seule pause de trente minutes, on demande deux fois vingt minutes »).

En réajustant son bonnet, Clément ajoute, visiblement calé sur le droit social :

« Un salarié qui part du fond de l’entrepôt jusqu’au portique de sécurité, pour aller en pause, voit ce temps décompter de sa pause, ce qui est illégal. »

Le site d’Amazon à Saran (Loiret) (Rémi Noyon/Rue89)

Le mouvement n’a été que très peu suivi. La direction d’Amazon France explique que cela « n’aura aucun impact » sur les livraisons. Le président, Romain Voog, aura beau jeu de répéter ce qu’il déclarait l’année dernière dans une interview à La République du Centre à la suite d’un autre mouvement social :

« On parle de dix personnes sur 2 000, 5 000 salariés. Notre réponse est toujours la même. Avec nos salariés, on échange au quotidien pour améliorer leurs conditions de travail. On continue à proposer des niveaux de salaire qui sont 10% au-dessus de la convention collective. Et si vous additionnez tous les avantages, vous êtes à 20% au-dessus. Je ne dis pas qu’il n’y a pas une rumeur, mais ce n’est pas la réalité. On ne va pas réussir en n’étant pas un bon employeur, j’en suis convaincu. »

« Ils mettent en place l’Amazonisme »

C’est là que Khaled déboule, agitant les doigts pour ponctuer son propos. Cariste, lui aussi très impliqué à la CGT, il cite le livre de Jean-Baptiste Malet,« En Amazonie, infiltré dans le meilleur des mondes ». Du coup, il pousse la critique plus loin que la liste un peu sèche des revendications. Il dénonce au passage le « pay to quit » américain, l’interdiction de parler avec ses collègues et le turnover important :

« Ils mettent en place l’Amazonisme. Dans toute l’Europe. C’est leur système de travail : “Work hard, have fun, make history.” Tu deviens un amazonien, tu rentres dans un moule : c’est ferme-la et travaille. Ça se tape dans l’épaule, ça se tutoie. On est aux States : ils te vendent le rêve américain et tu bosses comme un Chinois. Et ça se passe en France. »

En exemple, il cite le manuel de sécurité de l’entreprise qui définit les postures de sécurité, les gestes à effectuer, propres aux entrepôts Amazon – « On devient des robots. »

Clément reprend :

« On est tellement fatigués qu’on n’a plus de vie extérieure. Avec le “have fun” – des déguisements, des mascarades comme “danse avec le directeur” ou des jeux-concours – on tente de faire oublier le quotidien et de recréer de la vie à l’intérieur de l’entreprise. C’est malsain. »

Amazoniens syndiqués à la CGT (Rémi Noyon/Rue89)

La petite bande a visionné les vidéos sur YouTube des robots mis en place aux Etats-Unis :

« Ils ont trouvé la solution. Jeff Bezos, le patron d’Amazon, a racheté une boîte de robotisation qui s’appelle Kiva. Les vidéos sont impressionnantes. Le robot passe en dessous du chariot et passe au packer. Il n’y aura plus besoin de picker ou de stower. »

Les cégétistes démontent la tente et éteignent la sono sous le regard de quelques intérimaires amusés qui attendent le bus. Eux sont plus mesurés (« Oui, les cadences sont difficiles, mais c’est toujours du boulot »). Passant devant l’arrêt de bus, Sébastien, cariste et délégué syndical, pointe du doigt l’énorme slogan accroché sur le bâtiment, en dessous du logo de la marque :

« Le sourire sur les cartons, c’est celui de Jeff Bezos, le patron, pas celui des salariés. »

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