« Le Diable Occidental s’habille en Prada »,



22 mars 2014

Saddam Hussein a déjà été exécuté, de même qu’Oussama ben Laden. Mais tout n’est pas perdu pour l’Occident éclairé. On a un nouveau diable. Il s’appelle Vladimir Poutine. Il déteste les homosexuels, alors les hauts responsables éclairés ne sont pas allés à Sotchi. Le voilà qui occupe une terre, alors on va lui imposer des sanctions. L’Occident crie partout comme un putois : Comment ose-t-il annexer le territoire de la Crimée ?

Les États-Unis est la superpuissance responsable du pire carnage commis depuis la Seconde Guerre mondiale. Les victimes ensanglantées nous implorent, enfouies sous la terre de Corée, du Vietnam, du Cambodge et du Laos, de l’Iraq, du Pakistan et de l’Afghanistan. Pendant des années, Washington s’est ingéré dans les affaires internes de l’Amérique Latine, comme si c’étaient les siennes, installant et renversant les régimes, bon gré mal gré.

Qui plus est, le nombre de détenus dans les prisons américaines et leur proportion par rapport à la population, est la plus élevée du monde, y compris la Chine et la Russie. Depuis 1977, 1.246 personnes, dont certaines étaient innocentes des accusations portées contre elles, ont été exécutées aux États-Unis. Huit états des USA restreignent la liberté d’expression contre l’homosexualité par des moyens qui ressemblent beaucoup à la loi anti-gay promulguée par Poutine. C’est cette superpuissance qui, avec ses alliés et ses états vassaux, crie haro sur le nouveau diable.

Ils protestent contre l’occupation de la péninsule de Crimée, comme si c’était l’occupation la plus épouvantable du monde. Pour ça, ils vont punir la Russie. Peut-être qu’ils vont même s’engager dans une guerre mondiale pour libérer Sébastopol. L’Amérique peut occuper l’Irak – la guerre contre la terreur, et les armes de destruction massive justifient cette action, comme tout le monde sait – mais la Russie n’a pas le droit d’envahir la Crimée. C’est une violation de la loi internationale. Même un référendum est une violation de la loi – que l’Occident observe si scrupuleusement, comme tout le monde sait.

Mais évidemment, la vérité est loin du monde de cette partialité moralisatrice, comme l’orient l’est de l’occident. L’annexion de la Crimée peut poser problème, mais moins que l’occupation israélienne des territoires palestiniens. Elle est plus démocratique que le projet d’échange de territoires proposé par Avigdor Lieberman. Au moins, la Russie a demandé aux habitants sous quelle puissance souveraine ils voulaient vivre, ce à quoi Lieberman n’a jamais pensé.

Les raisons pour lesquelles la Russie a annexé la Crimée sont plus convaincantes que l’annexion de facto des territoires occupés par Israël. Les Russes et les Israéliens emploient la même terminologie : droits ancestraux et liens historiques. Les Israéliens ajoutent des raisons tirées de la Bible, et y ont incorporé les notions de caractère sacré et de croyance messianique. « La Crimée et Sébastopol retournent vers … leurs propres rivages, leur port d’attache, la Russie » selon Poutine. En Israël, le premier ministre Benjamin Netanyahou parle du « rocher de notre existence ».

Mais, alors que la plupart des habitants de Crimée sont russes, la plupart des habitants des territoires sont palestiniens – la différence est minime, voire insignifiante…

La Russie est aussi plus honnête qu’Israël : Elle déclare son intention d’annexer le territoire. Israël, qui, à toutes fins utiles, a annexé ses territoires il y a longtemps, n’a jamais osé l’admettre.

L’occupation israélienne ne résonne pas dans le monde – pas de sanctions et sûrement pas de menaces de guerre – comme le fait l’occupation de la Crimée. Netanyahou n’est pas le diable, ni aux yeux des Américains, ni à ceux des Européens, et on ne parle jamais des violations de la loi internationale par Israël. L’occupation israélienne, qui est plus cruelle que celle de la Crimée, n’est pas reconnue comme telle, et l’Occident ne fait rien du tout pour y mettre définitivement fin. Les États-Unis et l’Europe lui fournissent même des fonds et des armes.

Cela ne veut pas dire que la Russie ne mérite pas d’être critiquée. L’héritage de l’Union Soviétique est horrible, et la démocratie en Russie est loin du réel, que ce soit la déclaration de guerre de Poutine contre les médias et la liberté d’expression, ou la honteuse affaire « Pussy Riot ». Il y a une montée de la corruption et, avec elle, le règne des oligarques. Poutine ne parle pas aussi noblement que le président des USA, Barack Obama, mais c’est l’Amérique et non la Russie, qui administre Guantanamo.

Malgré les pontifiants discours occidentaux sur la justice et le droit international, c’est en réalité le diable occidental qui s’habille en Prada, tandis qu’il en fait bien plus que la Russie pour saper ces valeurs dont il fait l’éloge. »

Gidéon Levy

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