Toi l’étranger (bis*)


octobre 14, 2014
Un centre fermé, c’est une prison. Une prison pleine de gens déchirés, qui ont tout quitté pour une très bonne raison: ils n’ont qu’une vie.

Imaginez que vous quittez tout, avec pour seule ressource votre courage. Que vous partez vers l’inconnu la trouille au bide, laissant derrière vous votre famille (si elle n’a pas été décimée par la guerre), vos amis, votre maison (si vous en aviez une). Qui fait ça par plaisir?

Et donc vous partez vers un pays inconnu, un pays des droits de l’Homme, qui fait la guerre chez vous, qui a condamné le vôtre pour le traitement qu’il vous réservait, qui a des ressources dont vous n’avez jamais pu bénéficier, que sais-je.

Et là, tout à coup, c’est vous les criminels. On vous enferme derrière des grilles, avec vos enfants si vous en avez. Vous avez droit au parloir de telle à telle heure. Vous y rencontrez des citoyens qui ne peuvent rien pour vous, si ce n’est vous le dire, des avocats débordés si vous avez de la chance. Vous êtes enfermé la nuit dans des dortoirs de désespérés. Vous mangez mal. Vous y restez un temps indéterminé, parfois des mois. Parfois, on vous change de centre.

Et un jour, vous ne savez pas quand, on vient vous chercher pour vous escorter au pays en vous traitant comme le criminel que vous êtes. Pas un pays que vous avez quitté pour réaliser un projet de vie. Un pays que vous avez quitté pour avoir une vie. Voilà votre crime. Une vie, ça se mérite. Vous n’êtes pas né au bon endroit, c’est votre faute.

Il se peut cependant qu’on vous libère un jour, parce qu’un avocat a réussi à vous sortir de là. Mais n’espérez pas un mot d’excuse. De toute façon, vous l’apprendrez vite, quand on n’est pas né au bon endroit, on est criminel à vie. C’est dans les gènes, vous êtes toute la misère du monde.

*Toi l’étranger

source

bis parce que cet article fait suite à celui de 2012

Toi l’étranger…

juin 5, 2012

Cher ami étranger (oui, oui, tu es mon ami, parce que tu ne m’as rien fait), tu le sais peut-être, mais en arrivant en Belgique, tu entres dans un pays qui a toujours eu un peu de mal à assumer ses incuries et qui aime bien s’imaginer qu’il répare les choses en faisant des trucs pas très utiles, mais bien visibles.

Parmi ces trucs, il y a une idée qui circule beaucoup en ce moment (d’ailleurs, beaucoup d’idées circulent en Belgique, parce qu’en Belgique, on vote tout le temps, ce qui fait qu’on fait tout le temps beaucoup de bruit avec des choses creuses, qui résonnent d’autant plus fort qu’elle raisonnent peu, ce qui est assez logique, quand on y pense): le parcours d’intégration.

Bon, bien sûr, tout ça n’est pas encore très clair (un peu comme ta peau). Mais en substance, on voudrait vérifier:

– que tu apprends bien notre langue. Oui, parce que nous, on est un pays qui en a 3 et est majoritairement infichu d’en parler plus d’une et très majoritairement infichu d’en écrire une seule correctement;

– que tu intègres bien nos us et coutumes. Oui, parce que nous, on vit tous pareil, on mange tous pareil et on fait tous le même boulot, sauf ceux qui vivent un peu comme ils l’entendent en veillant juste à ne pas trop emmerder le monde – la majorité, en somme -;

– que tu respectes la femme. Oui, parce que chez nous, on respecte la femme. Sauf dans les salaires, le temps de travail domestique, la publicité, les gardes d’enfants et ce genre de choses. La majorité des choses, en fait;

– que tu respectes la loi et les Droits de l’Homme. Ce qu’on fait presque tous, sauf dans certaines choses comme les centres fermés ou la toute grande majorité des prisons, ce que tu apprendras très vite si tu ne respectes pas ce qui précède.

Je n’en sais pas plus pour le moment, mais je ne manquerai pas de te tenir informé si ça arrive (ce dont je doute, parce que ce sont bientôt les vacances et puis les élections).

En gros, tu sais, nous, on est majoritairement comme toi. Assez intelligents pour voyager, pour nous adapter dans la mesure où on nous laisse nous adapter, pour vivre nos trucs privés en privé, tout ça. Il paraît même qu’on est super gentils et accueillants et je crois bien que c’est vrai. Mais toi qui sais ce qu’est la galère mais n’as sans doute pas la chance d’avoir eu des étrangers à vilipender dans ton pays, tu comprends sûrement que quand tu débarques chez nous, ben tu nous fais un peu peur, parce que c’est plus facile d’avoir peur de toi que de ce qui est en train de nous tomber sur la gueule.

En gros, cher ami venu d’ailleurs, tu es un peu notre salut. C’est grâce à toi qu’on se sent intégrés, c’est grâce à toi qu’on ne doit pas nous parler d’autres choses bien plus compliquées et, d’après ce qu’on nous dit partout depuis quelques jours, c’est grâce à toi que tout va aller mieux pour ceux qui t’ont précédé il y a des décennies et pour leurs enfants.

Alors je voulais te dire merci. Merci d’être toi. Tu es un peu comme notre famille royale ou notre équipe de foot quand elle a les moyens de se payer de bons joueurs qui ont bien intégré les règles: un ciment. Qui nous unit tous autour d’une belle et grande cause: ta différence. Majoritairement rien, en somme.

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