Lettre à Kamel Daoud


 

Posté par Rédaction LQA le 26 déc, 2014 // 14 Commentaires –

http://brahim-senouci.over-blog.com/

Cher Kamel,

Il s’en est fallu d’un cheveu pour que tu décroches le Goncourt, le prix le plus prestigieux de la littérature française. J’espère que tu n’en conçois pas une amertume excessive. Cet « échec » ne le mérite pas.

Bien peu de gens pourraient donner une liste de noms d’écrivains ayant obtenu le Goncourt. La plupart d’entre eux sont retournés à l’oubli. C’est dire si cette distinction doit être relativisée. Pour ma part, j’ai retenu celui de Tahar Ben Jelloun, peut-être parce qu’il continue de sévir dans le jury qui attribue le prix en question. Je me rappelle avoir tenté, sans succès, de lire le livre qui lui a valu la récompense. C’était « La nuit sacrée ». Il m’est tombé des mains à plusieurs reprises. Je l’ai rattrapé souvent puis je l’ai laissé définitivement choir au bout d’une dizaine d’essais infructueux. Trop mal écrit!

Mais qu’est-ce qui lui a valu cette récompense? Certainement pas son style ni sa syntaxe approximative ! Peut-être a-t-il obtenu la juste rétribution de ses efforts pour entrer dans la peau du Marocain idéal, celui qui exhale un petit parfum d’exotisme, qui a la délicatesse de ne jamais évoquer les « vicissitudes » de la colonisation, qui dénonce les travers de sa société mais qui épargne prudemment  le roi, tellement prisé par la France des riads et du tourisme sexuel. C’est aussi l’homme qui désarme le raciste qui sommeille au fond de l’âme de l’ami condescendant et qui arriverait presque à toucher le cœur du raciste primaire par ses efforts obstinés pour lui ressembler. Songez donc : pour dénoncer le racisme, il utilise les mêmes accents que ses amis « de souche » ! En fait, il s’insurge, non pas contre la haine de l’Arabe mais contre celle qui prend pour cible un Arabe qui se voudrait français !

Dans la catégorie de Ben Jelloun, il y en a bien d’autres, des écrivains algériens, tunisiens, marocains, dont l’œuvre tout entière est tendue vers la quête du Graal littéraire, qu’il prenne la forme du Goncourt, du Renaudot, voire du Nobel ! Certains ne résistent pas à exprimer à haute voix leur amertume et leur incompréhension d’avoir été « oubliés ». Leurs amis attentifs font en sorte que leur soit décerné un prix de consolation, une sorte de médaille en chocolat. Dans leur tension vers la conquête de ce qu’ils croient être une consécration, ils vont de plus en plus loin. Sansal, après le courageux « Serment des barbares », s’est engagé dans une longue dérive dans laquelle il décrit un mouvement de libération nazifié, et finit par regretter la période coloniale en expliquant que l’état du peuple d’Algérie aujourd’hui est bien pire que ce qu’il était sous l’occupation française ! Inutile de dire à quel point ce discours est bien accueilli en France et la reconnaissance qu’il lui vaut auprès de cette tranche de l’opinion française, vaguement rongée par un sentiment de culpabilité et qui se réveille innocente ipso facto ! Sansal a lui aussi bénéficié de quelques prix de consolation. Il n’a pas accédé au titre suprême. C’est qu’il faut quand même un peu de talent littéraire en plus de celui de collaborateur zélé !

Kamel, tu es d’une autre étoffe. Tu as une belle plume, inventive, insouciante des effets de mode. Tu es un vrai écrivain, en ce sens que tu n’es tendu que vers l’expression de toi-même et que ta quête d’une sorte de vérité ne saurait se confondre avec celle d’un prix décerné par un aréopage français, on ne peut plus éloigné de la réalité de ton pays.

En fait, il y a eu une espèce de malentendu qui a régné tout au long de la montée vers la finale du concours. Tu as sans doute été perçu en France comme un possible Sansal qui aurait du talent, et qui se serait donné la mission subliminale de réhabiliter a posteriori la colonisation à travers une réalgérianisation de Camus, ou plutôt une « camusation » de l’Algérie qui frapperait d’illégitimité l’Algérie indépendante. A travers précisément l’œuvre de négation de l’Algérie indépendante qu’ils ont cru déceler dans ton parcours, notamment à travers tes billets quotidiens, le jury du Goncourt a peut-être cru voir une entreprise de réhabilitation de l’Algérie de Camus, celle où les bons sentiments de l’écrivain philosophe devaient constituer un viatique suffisant pour faire oublier au peuple algérien ses aspirations à l’indépendance. Je ne crois pas au complot mais à la tyrannie de l’inconscient. Les membres du jury n’échappent pas à l’emprise de l’inconscient collectif français qui considère que l’Algérie a été dérobée à la France et non rendue à elle-même. Surtout, encore une fois, ils ne connaissent rien de l’Algérie réelle ni du sport favori des Algériens qui consiste à s’auto flageller en permanence, une tendance nourrie par la haine de soi qui les caractérise. Beaucoup de gens prennent cette tendance au premier degré et en tirent des conclusions fautives. En réalité, ce regard âpre que nous promenons sur nous-mêmes est celui d’écorchés vifs paradoxalement silencieux et immobiles en dépit du bruit et de l’agitation de nos rues. Ce bruit sert de paravent à nos blessures secrètes, celles d’avoir perdu des millions des nôtres durant la période de la colonisation et la guerre de libération, des centaines de milliers du fait du terrorisme durant la décennie noire, victimes mangées par l’oubli. Blessure aussi de n’avoir même pas pu fêter bien longtemps l’avènement de l’indépendance puisque des pouvoirs dictatoriaux nous ont immédiatement intimé le silence…

Alors, nous nous adonnons tous, ou presque, à ce jeu de massacre qui consiste à nous dépeindre sous les traits de barbares sales et paresseux. Il y avait initialement de la tendresse qui transparaissait tout de même mais cette tendresse s’est évanouie à mesure de la montée des désespoirs et de l’absence de perspectives. Nous riions au début des portraits que nous faisions de nous-mêmes à travers ceux de nos compatriotes. Il y avait quelque chose qui atténuait la cruauté des traits, quelque chose qui s’appelle l’empathie. C’est cela qui a disparu, ou presque. En tout cas, on a de plus en plus de mal à la discerner dans les écrits, les caricatures… L’absence d’empathie creuse un fossé qui va grandissant entre les producteurs de ces portraits, écrivains, intellectuels… et notre peuple. Le résultat est que la dénonciation de ses tares, dénonciation factuellement pertinente mais dépourvue de bienveillance et rarement assortie de propositions de sortie par le haut, conduit au résultat inverse, c’est-à-dire à la pérennisation, voire l’aggravation desdites tares. Ta prose est une parfaite illustration de cette tendance. J’ai souvent trouvé sa vigueur féroce bienvenue. Et puis, au fil du temps, à mesure que s’éloignait la perspective d’un changement dans notre pays, le voile d’amitié silencieuse qui en atténuait les aspérités s’est progressivement déchiré. Il n’avait sans doute pas disparu mais tu ne le convoquais plus parce que l’amertume, parce que le désespoir…  La lecture du billet quotidien devenait de plus en plus douloureuse pour un grand nombre d’Algériens. Sa fonction de stimulation que ton billet remplissait s’était atténuée pour devenir un aliment de plus à la sinistrose nationale. Parallèlement, la cote de cette littérature journalière montait en France. La sortie de ton livre a fait événement, une sorte de retour de Camus. Le thème, mais aussi les qualités d’écriture en ont fait le candidat le plus sérieux au Goncourt. « Ils » croyaient tenir l’ « arabe » tant recherché, celui qui a intégré la doxa occidentale et qui s’est défait de cet être culturel  qu’« Ils » honnissent. Sans doute s’appuyaient-« Ils » en particulier sur deux éléments qui ont fait florès sous ta plume. Il y a eu d’abord la mise entre guillemets du mot « arabe » (le monde dit « arabe » par exemple). Il y a eu également une mini-série sur la Palestine, au moment de l’agression israélienne sur Gaza.

Le rejet de la dimension arabe de l’Algérie a été aussi mal perçu au pays qu’il t’a valu de regain de faveur en France.  Revoilà l’inconscient collectif français presque en pâmoison devant la confirmation de l’effacement (l’assassinat) de l’Arabe, (sans guillemets dans l’Etranger). Camus, après en avoir fait un élément récurrent du décor, le tue. Kamel Daoud le supprime. Je t’entends d’ici te récrier. Oui, tu as voulu au contraire le rendre au monde, cet Arabe évanescent, mais tu l’amputes, pas dans le roman, mais dans ta littérature quotidienne, de cette dimension. Il y a une sorte de jouissance morbide à s’évertuer à gommer de la personnalité algérienne tout ce qui fait société, tout ce qui est de l’ordre du partage. Que je sache, l’Arabe était la langue principale de communication et d’échange dans l’Algérie précoloniale, y compris dans les centaines de zaouïas de Kabylie ! On peut remonter jusqu’à l’un des plus illustres natifs d’Algérie, le berbère Tarek Ibn Zyad, qui apostrophait ses guerriers en arabe ! Mais pourquoi diable cette fixation sur ce pan de notre culture qui nous a donné le chaâbi, le melhoun, Kaki ou Alloula ? Peut-être qu’il y a malentendu. J’entends pour ma part que l’on est arabe, non par le sang, mais par l’usage de la langue, que nous avons en partage avec Ibn Rochd, Ibn Sina, Ibn Khaldoun. Le chaâbi, précisément, doit ses lettres de noblesse à des chanteurs qui pouvaient être originaires de régions arabophone ou berbérophones, qui pouvaient être musulmans ou juifs ! Je crois au contraire que nous devons réhabiliter cette langue, la refaire vivre et qu’elle soit un élément fort de la cohésion de notre société ! C’est la langue, maison de l’être, dieu dans la chair incarné, qui prémunit les sociétés contre la tentation du glissement vers la plus mauvaise part d’elle-même. Ces mêmes personnalités de France qui se retiennent d’applaudir à chaque fois que, du monde arabophone, monte une voix qui ostracise la langue arabe, ne sont pas  les dernières à monter une garde ferme contre tout ce qui serait de nature à remettre en cause ou à dégrader la qualité de la langue française… Là aussi, il a sans doute un malentendu. Tu n’appelles pas à la disparition de la langue arabe, enfin je ne le crois pas. Mais tes écrits les plus récents peuvent donner cette impression et faire de toi, volens nolens, tu as pu susciter l’espoir de voir en toi un nouveau soldat de l’Empire préposé à la destruction des cultures autres qu’occidentales du monde, pour faire des sociétés concernées des groupes épars, des communautés de hasard, voués à échanger les richesses naturelles dont la Nature les a dotés contre des biens périssables.

La Palestine…

Il y eu, je crois, trois billets parus dans le Quotidien d’Oran, au moment même de l’agression israélienne sur Gaza. Tu y tournais en dérision la « solidarité » (les guillemets sont de toi) avec la Palestine. Evidemment, il fallait les lire au second degré. Ce n’était pas la solidarité avec la Palestine que tu moquais mais les lâchetés, les hypocrisies, qui se sont exprimées sous couvert de cette solidarité, notamment dans le monde arabe. Mais des piques mal venues parsemaient ces textes, tel ce passage où tu accusais les gens qui se déclaraient proches des Palestiniens d’être en réalité des antisémites. Cette même accusation est très régulièrement brandie, notamment par les dirigeants du CRIF en France, ce CRIF qui est en réalité une ambassade israélienne. Est-il besoin de le souligner ? Cette accusation n’est pas seulement infamante. Elle est fausse pour l’écrasante majorité des gens qui marchent, distribuent des tracts, boycottent les produits israéliens. Je suis personnellement investi en France dans la bataille pour la reconnaissance des droits des Palestiniens, dans différentes associations. Mon expérience la plus marquante a été la participation à la fondation et aux travaux du Tribunal Russell sur la Palestine. J’ai rencontré beaucoup de monde, des citoyens anonymes aussi bien que des ambassadeurs, d’anciens ministres, des stars, comme Roger Waters, des écrivains comme Alice Walker (la couleur pourpre), des activistes mythiques comme Angela Davis, des prix Nobel de la Paix comme Maired Maguirre, des personnalités palestiniennes comme Leïla Shahid, Raji Sourani, Marie-Claude El Hamchari, veuve du délégué de l’OLP Mohamed El Hamchari, assassiné par le Mossad à Paris… Il y a eu aussi des juifs rescapés du ghetto de Varsovie comme le psychiatre Stanislaw Tomkiewicz, ou revenue des camps de concentration comme Eva Tischauer. J’ai connu tout cela dans la compagnie de la haute figure de Stéphane Hessel… Il n’y a jamais eu, au grand jamais, le moindre soupçon de quelque forme de racisme que ce soit durant les très nombreuses journées de travail que nous organisions. Alors, laisse, s’il te plaît, ces accusations au CRIF et à ses affidés de la Ligue de Défense Juive ! Quand des gens marchent au nom d’une cause dont tu te déclares toi-même solidaire, accorde-leur un préjugé favorable plutôt que de chercher un mobile inavouable à leur engagement.

Le mythe de la caverne est un récit allégorique de Platon. Il commence par la description d’une caverne dans laquelle des prisonniers enchaînés tournent le dos à l’entrée ouverte à la lumière. Derrière les prisonniers, un sentier escarpé sur lequel vont et viennent des hommes portant des statuettes. Derrière le sentier brûle un feu. Les prisonniers, nos semblables, ne pouvant tourner la tête, ne voient pas la lumière du feu mais seulement les ombres qu’il projette sur la paroi de la caverne, ombres qu’ils jugent seules porteuses de réalité, constitutives avec la prison du monde sensible, celui auquel nous accédons par nos sens. L’extérieur de la caverne figure le monde des idées. Un jour, un des prisonniers est conduit à la lumière du jour. C’est ce que Platon appelle la dialectique ascendante. Après une phase d’aveuglement dû à l’intensité de la lumière, il voit les objets naturels. Il sera par la suite heureux de cette connaissance et ne voudra pas retourner en esclavage. Si par amour pour ses semblables, il retourne quand même dans la caverne (dialectique descendante), il n’y distinguera d’abord que peu de choses, ses yeux s’étant habitués à la lumière. Puis, il expliquera à ses anciens compagnons l’erreur qu’ils commettent à prendre pour réalité ce qui n’est qu’illusion. Selon Platon, ses compagnons le prendront peut-être pour un fou et lui feront subir le sort de Socrate en le condamnant à mort. Peut-être peut-on envisager un sort plus heureux pour tel de nos penseurs ou de nos écrivains qui ferait cette démarche ?

Gadamer, philosophe allemand, élève de Heidegger, démontre que « le plus grand préjugé des Lumières,  c’est le préjugé contre les préjugés et que l’explicitation du préjugé peut mener à un plus grand niveau de compréhension ». C’est dans ce sens, ajoute-t-il, que « le préjugé peut être vu de façon positive ». Notre inconscient collectif est peuplé de préjugés. Ce sont eux qui nous paralysent, qui désarment toute tentative d’innovation. Ce sont eux qui nous dictent notre comportement moutonnier, notre conformisme en matière d’accoutrement… Plutôt que de nous contenter de les dénoncer de manière récurrente, interrogeons-les, cherchons-y un sens. C’est le moyen de nous en affranchir. La caverne de Platon, c’est nous. La dialectique ascendante, nous devons la réaliser à partir de nous-mêmes, nous élever au-dessus de notre condition actuelle pour accéder à la vérité des idées. Mais nous ne pouvons le faire seuls. Nous sommes lestés de trop de liens, trop de poids. Nous avons besoin de l’aide d’autres nous-mêmes, qui nous ressemblent, que notre sort intéresse, et qui ont fait l’expérience de la sortie vers la lumière. Mais, pour ce faire, encore faut-il aller vers eux, les connaître, ou plutôt les Reconnaître, refaire avec eux la route difficile vers la connaissance. Il nous faut rompre avec la tentation de la dissolution de notre être et revenir au contraire vers ce qui nous fonde et que nous ne voulons plus voir. Nous avons à reconstruire notre destin, à prendre à notre compte nos mémoires, notre imaginaire, plutôt que d’adhérer à un universalisme décharné qui s’est construit sans nous, voire contre nous depuis des siècles.

Descendons dans la caverne, Kamel, retournons auprès des nôtres. Refaisons avec eux l’ascension du chemin escarpé vers la plus haute des libertés, celle de l’esprit. Nous aurons en retour le prix inestimable de la reconnaissance de notre peuple. Pour moi sûrement, pour toi, je crois, elle nous est plus précieuse et plus utile que celle d’un groupe d’écrivains ou assimilés, réunis une fois l’an pour désigner un ou une lauréat(e), tout en essayant de se rappeler, à proximité de l’heure du déjeuner, si c’est l’année du gibier à poils ou du gibier à plumes.

Je te souhaite, je nous souhaite le meilleur et que ce meilleur soit aussi le meilleur pour notre pays, l’Algérie…

Brahim Senouci

source

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s