USA : 29 ans d’isolement carcéral, finalement innocent


ABONNÉSSABINE VERHEST Publié le mercredi 25 juin 2014 à 12h23 – Mis à jour le mercredi 25 juin 2014 à 12h23

INTERNATIONALÉtats-Unis Robert King a vécu vingt-neuf ans en cellule de confinement solitaire pour un crime qu’il n’avait pas commis. Aujourd’hui, il milite pour la fin de ce type de détention : de la torture. Témoignage. 

Robert H. King embrasse la pièce mansardée du regard. Il affiche un air las, soupire. On ne sait trop s’il est juste fatigué d’avoir enfilé septante marches d’escalier, pour arriver sous le toit de la maison bruxelloise d’Amnesty International, ou s’il est usé d’être sans cesse renvoyé dans la petite cellule où il a passé vingt-neuf ans en confinement solitaire pour un crime qu’il n’avait pas commis. Sa vie d’homme libre, à Austin (Texas), avec son chien Kenya, le jeune septuagénaire ne la consacre pas qu’à la confection de bonbons. Il se force à retourner mentalement au pénitencier d’Angola, en Louisiane, pour témoigner de son expérience, sensibiliser le public et les autorités aux effets destructeurs et déshumanisants de l’isolement carcéral de longue durée. « Si ce n’est pas de la torture, qu’est-ce que c’est ? »

« Je suis né aux Etats-Unis, né noir, né pauvre. Est-il étonnant que j’aie passé la majorité de ma vie en prison ? » La perspective de revenir aux sources, celles de son enfance, ne l’enchante guère. « Oh God… J’ai tout dit dans mon autobiographie. Vous ne l’avez pas lue ? » (*) Mais plus que parcourir des mots qu’il a commencé à coucher sur papier en prison pour rétablir sa vérité – « on m’a fait passer pour quelqu’un d’incorrigible, mais c’est le système qui est incorrigible ! » -, on aimerait entendre sa voix, le voir s’animer, soutenir un regard qui n’a pu s’évader à plus de trois mètres durant si longtemps.

Un témoin de la ségrégation

« Je suis un enfant d’après-guerre. » La vie de Robert King est imprégnée d’une époque, celle de la ségrégation qui sévissait encore à sa naissance, à Gonzales, le 30 mai 1942. Le gamin ne se sent « pas bien » dans ce monde-là, mais ne se pose pas vraiment de questions. « C’était comme cela. Vous vous acclimatez à votre environnement. Ce n’est que vers sept ou huit ans que j’ai compris qu’il y avait un problème, mais j’étais incapable de l’exprimer clairement. »

Ses premières années, il les passe sous l’aile de sa grand-mère maternelle, Alice, à La Nouvelle-Orléans. « Elle m’a adopté en quelque sorte. J’avais six ans quand j’ai réalisé qu’elle n’était pas ma mère biologique. » Un beau jour, Robert se met en tête de retrouver son père. « Je voulais partager ma vie avec lui. » Alice ne voit pas d’inconvénient à ce que son petit-fils, de treize ans maintenant, soit mieux encadré, mais les deux années qu’il passe à Donaldsonville sont en fin de compte pénibles – papa se révèle violent – et l’adolescent retourne chez sa chère « maman ».

La maison de correction le fiche à vie

À cet âge-là, des rêves, Robert en avait. « Je voulais terminer mes études et devenir professeur », raconte-t-il doucement. « Je pense que j’étais excellent à l’école.Mais je m’y ennuyais. » Il a quinze ans, prend la tangente, lâche les amarres. Avec le recul d’une vie tragique, plus d’un demi-siècle plus tard, il ne regrette aucunement ce choix de teenager, au contraire; qu’on puisse le remettre en cause l’agace. « D’ailleurs, ce que je sais, je l’ai appris hors de l’école. Je pense avoir pris le seul chemin possible dans le contexte dans lequel je vivais. Je n’avais pas le choix. Je devais survivre. »

Alice n’aura pas eu le temps de le voir dériver, son cœur s’arrêtera avant. L’adolescent effectue des petits jobs à gauche à droite, mais commet aussi des larcins. Et vole en maison de correction pour jeunes de couleur à Scotlandville. C’est entre ces murs qu’il se tatoue la main gauche. Les lettres L-O-V-E sur les phalanges et H-A-T-E sur les phalangettes : « l’amour au-dessus, la haine en-dessous ». Une sorte d’insecte sur le dos de la main : « je ne sais pas ce que c’est, cela ne ressemble à rien qui existe ! Certains y ont vu un signe d’appartenance à un gang », s’esclaffe-t-il, alors que « c’était juste pour moi une façon d’être à la mode« . « Ma mère, enfin ma grand-mère, était très croyante, j’ai aussi une croix sur mon bras. »

La prison d’Angola, une « zone de guerre »

Le nom de Robert King gonfle la liste des petits délinquants noirs, fichés par « un système raciste qui a défini ma vie ». Le début de la fin en quelque sorte. Il ne bénéficiera plus jamais, désormais, de la présomption d’innocence : il sera d’office présumé coupable. « Si j’avais eu un rêve, il avait disparu. »

Il a 18 ans à peine lorsqu’il est une première fois envoyé à la prison d’Angola pour une attaque à main armée qu’il assure ne pas avoir commise. « Elle avait été perpétrée par deux personnes, mais nous sommes quatre à avoir été condamnés. Je faisais partie des jeunes Noirs qu’on voulait éloigner des rues. Je n’étais pas une exception dans ma génération, vous savez. » Il est condamné à dix ans de travaux forcés.

Pour les Afro-Américains du sud des Etats-Unis, la prison a remplacé l’esclavage. À Angola, les détenus sont contraints de travailler dans les champs pour 2,5 cents de l’heure. Robert, lui, est affecté en cuisine – c’est là qu’il apprendra à faire des bonbons – et se tourne vers la religion pour survivre dans ce pénitencier réputé pour sa violence extrême. « C’est une zone de guerre », où l’on bat, on viole « le poisson frais », on tue. En sortir sans trop de dommages est « une réalisation en soi ».

Le jeune homme est libéré sur parole en 1965. Il a la vingtaine, la vie devant lui. Il s’installe à La Nouvelle-Orléans, se marie avec Clara – « c’est comme si l’on s’était toujours connu » -, se lance dans la boxe, en semi-pro, sous le nom de « Speedy King ». « Les gens disaient que j’étais bon », dit-il, l’œil fier. Mais l’aventure ne dure pas. Il se fait à nouveau arrêter, alors que sa femme est enceinte de huit mois et demi. « Ma libération conditionnelle a été révoquée et j’ai purgé ma peine jusqu’en 1969 », rapporte-t-il. Le jeune papa n’aura guère eu le temps de voir grandir son fils. Lil’Robert « est mort à cinq ans d’une tumeur »…

Sa conscience politique s’affirme

Ses ennuis avec la police et la justice n’en finiront plus. Robert King est arrêté en février 1970 pour un vol à main armée « que je n’avais pas commis », assure-t-il encore. Peu importe l’absence de preuves, son alibi ou le fait que la victime ne reconnaisse pas, dans ce jeune homme, son agresseur de 40 ans. « Le système légal se soucie peu de culpabilité ou d’innocence, surtout pour les Noirs. Il veut obtenir une condamnation et clore l’affaire. Dans ce processus, on peut être moralement innocent et légalement coupable. » Le voilà condamné à 35 ans de travaux forcés. Un énorme sentiment d’injustice l’envahit. Il tente une évasion, ratée, et prend quelques années supplémentaires.

Au fil des épreuves, « graduellement », il se forge une conscience politique, alors que « je n’étais pas attiré au début ». Les discours de Martin Luther King ne le séduisent pas plus que cela; il se montre plus sensible aux Black Panthers qu’il découvre derrière les barreaux. « C’est le rejet qui nous a mis en contact. » Le parti« articule » sa pensée et lui « permet de tenir le coup ». Lui et ses coreligionnaires organiseront des grèves de la faim et manifesteront pour améliorer les conditions de vie des prisonniers, faire cesser les humiliations quotidiennes – la nourriture jetée sous les barreaux, les fouilles anales systématiques. « D’autant que plusieurs d’entre nous n’avaient rien à faire en prison ! »

Au souvenir de cette lutte, il hausse la voix, s’anime, mitraille ses mots et arguments pour défendre la justesse du combat des panthères noires. « Eh, on était à l’époque du Klu Klux Klan ! » , rappelle-t-il. « Les Black Panthers se battaient pour tout le monde. Je vais vous surprendre, mais j’ai connu des Blancs qui étaient membres du parti ! »

Vingt-neuf années dans 5 m2

Dans son engagement politique les autorités ont tout de suite vu une raison de plus pour le casser. Il est envoyé en cellule de confinement solitaire pour une raison fallacieuse. Le meurtre d’un détenu donnera l’occasion de lui tomber à nouveau dessus. Il est condamné à perpétuité en 1975, sur base d’un faux témoignage.

Robert King devra attendre 1987 pour que l’homme qui l’avait chargé se rétracte; et 2001 pour se retrouver une nouvelle fois face à la justice. « Ils voulaient que je plaide coupable », pour justifier les trente et un ans de prison, dont vingt-neuf en confinement solitaire, qu’il avait dû subir. « J’ai refusé. Ils m’ont alors proposé de plaider coupable de « complot en vue de commettre un assassinat ». Je ne voulais qu’une chose : sortir, rentrer chez moi, c’est-à-dire hors de cette prison. Alors je leur ai dit ce qu’ils voulaient entendre. » Au moment où Robert King doit jurer de dire toute la vérité, il lève la main gauche à la place de la droite. Personne ne le remarque, à part le procureur de district. Leurs regards se croisent, l’homme de loi ne dit rien. Personne n’est dupe.

Robert King est libéré le 8 février 2001 à 16h12. À ce jour, selon Amnesty International, près de 80 000 prisonniers sont incarcérés à l’isolement aux Etats-Unis. Parmi eux, Albert Woodford, Black Panther lui aussi, croupit depuis 40 ans.

« Je n’ai pas l’air fou »

Finalement, Robert King se sera peu épanché sur ses journées seul entre quatre murs. Il concède à se lever de sa chaise pour donner une idée de la taille de sa cellule : « six pieds sur neuf ». Il tend les bras sur le côté, fait trois pas devant lui : 5 m2. « Enfermez-vous quelques jours dans votre salle de bain, vous verrez… » Il n’en est sorti que peu, pour prendre une douche, et enchaîné. Il a lu des livres, commencé à écrire son autobiographie, fait de l’exercice. « Des gens pensent que si l’on peut fumer une cigarette, avoir un stylo et recevoir de la visite, c’est déjà bon… Mais ce n’est pas humain ! », tempête-t-il. « Ce sont les quakers qui avaient inventé le confinement solitaire au XIXe siècle. Mais ils le limitaient à six mois, parce qu’ils pensaient qu’on ne pouvait pas supporter cela plus longtemps sans devenir dingue… » , explique-t-il.

« Moi, on me dit souvent que je n’ai pas l’air fou. » On lui demande aussi régulièrement s’il est possible vivre normalement après une telle épreuve. Robert King prend un air malicieux, joue avec les mots. « Il n’est pas très difficile de retrouver une vie normale, mais on ne peut pas redevenir complètement normal. Quand les gens me posent cette question, je les laisse sans réponse. Je ne vous ai pas dit que je n’étais pas fou. Ni que j’étais sain d’esprit. » Il prend un regard amusé, redevient vite sérieux. « Mais comment voulez-vous vivre une telle épreuve et en sortir sans être affecté ? Quand on passe tant de temps dans une poubelle, on n’en sort pas sans en garder l’odeur. »

(*) « From the Bottom of the Heap. The Autobiography of Black Panther », PM Press, 2008.

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