Eyad Sarraj n’est plus: la Palestine porte le deuil


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Eyad Sarraj n’est plus. Le pédopsychiatre de Gaza militant de la paix est décédé le 17 décembre dans un hôpital israélien des suites d’une longue maladie à l’âge de 67 ans. La Palestine a perdu un de ses meilleurs fils et tous les Palestiniens sont en deuil.
Cet homme affable, souriant, aux analyses sans complaisance, aura consacré sa vie à étudier les effets de la guerre sur les enfants, à militer pour la paix et… à dire avec une franchise déroutante sa façon de penser. Pas seulement à l’occupant israélien, d’ailleurs. Aussi aux dirigeants palestiniens. Ainsi Yasser Arafat le fit-il arrêter et même torturer pendant quelques jours en 1996. Il avait osé qualifier au New York Times, le 7 mai, la jeune Autorité palestinienne de «régime corrompu, dictatorial, oppressif», ajoutant un détail qui avait humilié le chef palestinien: «J’étais cent fois plus libre de m’exprimer sous l’occupation israélienne». (Vite libéré, il accepta ensuite pendant quelque temps un rôle d’ombudsman entre la société palestinienne et l’Autorité palestinienne, preuve peut-être qu’ Arafat savait parfois apprendre de ses erreurs.)
La Belge Simone Susskind, inlassable militante de la paix, était très émue ce mercredi matin de la disparition de son ami: «Eyad avait mis en place le système de santé mentale à Gaza (où plus que partout ailleurs, c’était une nécessité essentielle). Il présidait aussi une magnifique association: la Faculté pour la paix israélo-palestinienne, dont j’ai l’honneur de faire partie avec des universitaires palestiniens, israéliens et internationaux. Deux souvenirs parmi de nombreux autres m’assaillent: j’ai eu la chance d’avoir un permis pour visiter Gaza après l’intervention israélienne “Plomb durci”. Eyad et sa femme m’ont donné l’hospitalité et c’est chez lui que j’ai pu rencontrer un ministre du Hamas pour un échange de vues. Sans jamais renoncer à ses principes humanistes, et à sa liberté d’expression, Eyad parlait avec tout le monde, dirigeants, responsables à Gaza et en Palestine, mais aussi avec son jardinier et tous ceux qui souffraient. Nous perdons un ami, un homme de paix, un homme de vision. Nous le pleurons».

Nous avons personnellement rencontré Eyad Sarraj à six reprises, donc cinq fois à son domicile de Gaza, entre 1998 et 2010. Il nous avait notamment conté l’amer exil qu’il subit en 1948 lors de la création d’Israël à l’âge de 4 ans quand sa famille dut fuir Beersheva pour se réfugier à Gaza. Le souvenir que ces diverses rencontres nous laissent est pénétrant. La meilleure façon d’en attester n’est autre que de relire ci-dessous, quelques-unes de ses réponses à nos questions.

Sur la partition de la Palestine en 1948
«Je n’accepte pas l’idée de la partition de la Palestine, et je fais partie de modérés. Vous savez, les Israéliens n’ont pas accepté sans arrière-pensées le plan de partage de l’ONU, en 1947. On sait maintenant que Ben Gourion considérait ce plan comme une première étape, qu’il suffisait de laisser les Arabes refuser la partition, ce qu’il était logique d’attendre d’eux, puisqu’ils étaient chez eux et très majoritaires. Cela a été démontré dans le livre de l’historien sioniste de gauche Simha Flapan «Mythes et réalités de la naissance d’Israël» (Ed. Pantheon, en anglais). Logique en effet: qui accepterait de céder sa maison dans laquelle il vit depuis des siècles à un Polonais, par exemple, pour aller vivre dans le garage? Et encore, les Israéliens refusent maintenant encore que nous considérions le garage (les territoires occupés) comme nôtre!» (Gaza, le 4 mai 1998).

Sur la violence (moins de deux ans et demi avant la seconde intifada) :
«Cela explosera un jour. Je suis totalement contre la violence, mais quand vous subissez, comme par exemple au barrage d’Erez, des humiliations terribles, vous comprenez pourquoi certains finissent par réagir violemment. (…) Les Israéliens font certaines choses d’une manière systématique. Nous avons ainsi étudié le cas de trois mille enfants de Gaza pendant l’intifada: 55 % d’entre eux ont vu leur père battu sous leurs yeux par des soldats israéliens. Cinquante-cinq pour cent! Autre cible privilégiée: les maisons, détruites systématiquement, pour toutes raisons, sécurité, «illégalité», expropriations, etc. Le père et la maison: les deux choses qui incarnent la sécurité dans la vie d’un enfant.
Une étude récente, menée à Gaza avec une université néerlandaise et l’ONU montre que 17 % des adultes souffrent de dépression; et 30 % ont subi des actes de violences, ont vu des scènes avec mort d’homme ou ont été torturés. Lors des dix dernières années, plus de 100.000 personnes ont fait un passage en prison. Même mon père a été emprisonné pendant treize mois, à 65 ans, et tout ce qu’on lui reprochait était de refuser de collaborer.» (Gaza, le 4 mai 1998)

Sur la victoire du Hamas aux élections de janvier 2006
«La plupart des électeurs n’ont pas choisi le Hamas pour des critères religieux ou pour son rôle dans la résistance anti-israélienne : ils en avaient assez de la gestion de l’Autorité palestinienne et voulaient un changement. Ils n’ont pas voté contre la paix ou pour la violence, mais pour que le Hamas donne une leçon au Fatah. J’ai parlé d’un tsunami car ce phénomène a été inattendu, soudain et massif. Et il affectera notre vie pour des générations, à nous, Palestiniens, mais aussi dans tout le Proche-Orient. Il s’agit d’un fait historique d’une importance comparable à l’arrivée du panarabiste Nasser au Caire en 1952 ou à l’avènement de Khomeiny en Iran en 1979. Dans dix ans, presque tous les pays arabes seront dirigés par des islamistes, car ceci n’est que le début. Demain, nous verrons de semblables évolutions en Syrie, en Egypte, au Maroc, en Tunisie, en Libye… (…)
Les Occidentaux ne doivent pas punir les gens qui ont puni le Fatah. L’Europe et les Etats-Unis sont en droit de faire pression sur le Hamas pour qu’il renonce à la violence, mais ils ne doivent pas oublier Israël, jusqu’ici intouchable, jouissant d’une réelle impunité alors que l’extrémisme ne vient pas de nulle part, mais de la pauvreté et de l’injustice.» (Gaza, le 31 janvier 2006)

Sur le coup du Hamas à Gaza en juin 2007
«C’était simplement horrible. Ils tiraient de partout. Il y a trois mois, ma maison avait déjà été atteinte par hasard par des tirs. J’avais prévu cet enchaînement. Je l’ai écrit dans le quotidien Al Qods en avril, sous le titre «Un ou trois Etats?». Mais on n’a pas assisté à une guerre civile, seulement une guerre entre factions, la population n’y a pas pris part. Pas davantage qu’une bonne partie des forces de sécurité, celles qui ne sont pas proches du Fatah. Mais, même si je m’y attendais, j’ai été très choqué. Par le niveau d’inhumanité, cette façon de se tuer, de se torturer. On n’avait jamais vu cela dans notre histoire. Un gars jeté du quinzième étage d’un immeuble, des gens achevés dans un hôpital. Des atrocités incroyables dans les deux camps, avec le pire quand même chez le Hamas, comme ce chef du Fatah criblé de trois cents balles. Cette violence est nouvelle pour nous.
J’essaie de la comprendre. Nous avons subi une occupation pendant quarante ans, qui a engendré colère et humiliation, notre psyché collective a été brutalisée. Nous sommes devenus de plus en plus insensibles à la souffrance. Et nous sommes passés de la guerre des pierres (première intifada, NDLR) aux attentats suicides. Avant 1967, quand un crime était commis à Gaza c’était un événement exceptionnel, cela arrivait une fois tous les deux ans.
Puis vint l’occupation. Les maisons démolies. Quatre cent mille Palestiniens qui passent par les prisons israéliennes, où beaucoup y sont torturés. Cela laisse des traces. On s’est habitué au fait que des gens se faisaient tuer tous les jours. Puis Israël est parti, en 2005. Mais la défaite chronique restait dans tous les esprits. L’énergie violente que nous dirigions contre notre ennemi commun nous l’avons tournée vers nous-mêmes, nous avons cherché des ennemis plus petits, en notre sein.
Voyez ces drapeaux du Hamas érigés sur les bâtiments publics : des signes de victoire qui sont l’expression d’une défaite, une défaite que nous n’admettons pas. Car qui a gagné ? Nous sommes tous perdants. J’ajoute l’élément de la suffocation. Nous sommes en prison ici à Gaza. Tout le monde ressent cela. Moi-même, je ne puis pas aller à Tel-Aviv pour le suivi de mon traitement médical. Au moins trois de mes proches doivent aller se faire soigner au Caire et ce n’est pas possible. Mélangez tout cela : emprisonnement, torture, assassinats, maisons démolies, siège économique international, et vous obtenez des chats sauvages qui s’entretuent. Il n’y a pas d’échappatoires…» (Gaza, le 1er juillet 2007)

Sur le Hamas, peu après l’offensive israélienne «Plomb durci» contre Gaza
«Le boycott du Hamas par l’Occident fut une erreur monumentale, tous les diplomates européens l’admettent en privé. Le Hamas est là, ce n’est pas un fantôme. Cela dit, je m’élève contre le terrorisme, ne serait-ce que parce qu’il est contre-productif, et qu’il sert au contraire la propagande israélienne, qui parvient à faire passer Israël pour la victime, un comble après toutes les guerres et les horreurs que cet Etat a infligées à la région.
Israël est en fait dirigé par un establishment militaire extrémiste qui contrôle la population par la peur. Un Sharon en faisait partie, qui a réussi à provoquer l’intifada en septembre 2000 puis à terroriser les Palestiniens, suscitant la violence attendue qui permet d’étayer la théorie qu’il n’y a pas de partenaire palestinien – donc pas de paix possible ; cette agression des civils à Gaza en décembre 2008 – janvier 2009 a le même dessein. Cette génération d’enfants martyrisés n’oubliera pas, ils voudront se venger, cela fera plus de haine, plus de violence, qu’on mettra sur le dos des Palestiniens!» (Gaza, le 31 janvier 2009)

BAUDOUIN LOOS

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