Complotisme et antisémitisme : Avec qui manifester notre solidarité envers le peuple palestinien ?


Avec Abouna Paolo

Avec Abouna Paolo

Rédigé le 19 mai 2015 par: Marie Peltier

La question de l’importation du conflit israélo-palestinien est régulièrement évoquée dans le débat public depuis plusieurs années. Derrière cette appellation souvent floue, se cachent des enjeux complexes et multiples, souvent instrumentalisés ou « brouillés » par certains partisans de l’un et l’autre « camp ». Parmi ces enjeux, la question de l’antisémitisme ne peut être contournée

Le lien entre la recrudescence de l’antisémitisme et l’enlisement du conflit politique en Israël/Palestine semble de plus en plus prégnant. Pour approcher cette question délicate, nous nous attacherons ici à un des nombreux aspects de cette problématique, non pas dans une optique exhaustive, mais bien pour ouvrir un questionnement : « Comment le complotisme instrumentalise-t-il la cause palestinienne dans une perspective antisémite? » ou, pour le dire en d’autres termes, « Comment le complotisme et l’antisémitisme ont-ils « contaminé » certains acteurs de la défense de la cause palestinienne? ».

Antisémitisme et complotisme

Pour tenter d’apporter des éléments de réponse, il convient d’abord de souligner la dynamique du complotisme[1], qui se construit en 2 temps :

· Il s’agit d’abord de dire à l’individu qu’il ne peut plus croire personne car « tout le monde lui ment ». Les idéologues du « complot » instillent ainsi un doute fondateur sur toutes les réalités qui entourent le sujet. En essentialisant le réel, désigné comme un « système » organisé et intrinsèquement mensonger, l’opprobre est ainsi jetée sur toute parole autre que la leur.

· Vient ensuite la phase de sectarisation et de dogmatisation : « On vous apporte la seule vérité ». L’individu, qui a été mis en position de grand inconfort voire d’anxiété vis-à-vis des réalités politiques et médiatiques qui l’entourent, en vient donc à « boire » ce discours comme une réponse à ce malaise.

Les antisémites s’appuient généralement sur cette logique complotiste. Pour eux, les seules « réponses » mises en avant consistent en réalité à désigner des « coupables universels » : « Les responsables de tous vos/nos malheurs sont le lobby juif et/ou le lobby sioniste et/ou le lobby judeo-maçonnique »,  comprenez ici « les juifs ».

Certains acteurs de la défense de la cause palestinienne peuvent en venir à entretenir ou nourrir cette dynamique, parce qu’ils ne prennent pas garde au registre sémantique et rhétorique de leur positionnement. En effet, si certains, minoritaires, entretiennent cette rhétorique dans une perspective clairement antisémite,  d’autres, plus nombreux, peuvent glisser vers ce registre simpliste et aux implications potentiellement haineuses par manque de vigilance quant à la terminologie et à la matrice de leur discours. Dès lors, comment y voir clair ?

Posture « anti-système » et instrumentalisation de la cause palestinienne

La nébuleuse complotiste, et plus particulièrement dans le monde francophone celle qui est alimentée par Thierry Meyssan, Dieudonné, Alain Soral et leurs « proches », a fomenté une posture présentée comme « anti-système ». Cette posture consiste en fait à rejeter en bloc tout discours militant, politique et médiatique autre que le leur, en fustigeant un « système » qui serait aux seules mains d’une élite mondialisée qu’il faudrait non pas combattre (car rien n’est proposé concrètement en termes d’actions) mais « dénoncer » en boucle.

Cette posture « anti-système » peut dans les faits se confondre avec le discours de certains militants véritables de la cause palestinienne qui s’enferment dans un anti-impérialisme (qui devient primaire et borgne), dans la mesure où ces derniers rendent le conflit israélo-palestinien paradigmatique, comme s’il suffisait à lui seul comme grille de lecture pour toute situation d’injustice au Proche-Orient, dans le monde, et pour la vie en société ici.

Il y a en effet une tendance assez prégnante dans certains mouvements de gauche et d’extrême-gauche à évacuer la complexité des logiques d’oppression, en se focalisant uniquement sur l’impérialisme américain, dont l’occupation par Israël des territoires palestiniens serait l’incarnation « suprême ». Dans cette logique binaire et souvent obsessionnelle, le glissement sémantique peut se faire rapidement. Car en « hyperbolant » une situation de réelle injustice, on prend le risque non seulement de la décrédibiliser, mais également de s’aveugler sur d’autres réalités et d’autres situations d’injustice tout aussi avérées[2]. Cette dynamique peut conduire certains à s’associer – consciemment ou inconsciemment – à des acteurs ou à des discours hostiles à la vision émancipatrice et progressiste qu’ils prétendent défendre.

Quelques balises pour y voir clair

Pour éviter de nourrir ces ambiguïtés et de glisser vers des compromissions inacceptables dans le combat démocratique et antiraciste, il y a, comme dans toute lutte, une importance capitale à préserver des lignes rouges clairement définies.

A cette fin, il n’est pas inutile de rappeler quelques basiles qui peuvent guider et clarifier le positionnement des acteurs engagés dans la défense de la cause palestinienne, afin d’apporter des éléments de réponse à cette question : « à quoi faut-il veiller pour un engagement militant cohérent et conséquent ? »

1) Il s’agit d’accorder une attention particulière aux sources bibliographiques et numériques utilisées pour notre combat. Au-delà du fait qu’ils diffusent beaucoup de fakes et de propos délirants, les sites antisémites et complotistes sont devenus « champions » dans la reprise d’articles « sérieux » et « intéressants » – qu’ils copient-collent sur leur site pour gagner de la crédibilité et pour élargir leurs réseaux. Il importe donc de ne pas céder à cette technique de manipulation « classique » des mouvements d’extrême-droite : on ne reprend pas un article même pertinent sur un site qui est par ailleurs antisémite et/ou négationniste et/ou soutenant explicitement d’autres situations d’injustice par ailleurs (par exemple certains régimes dictatoriaux au Proche Orient ou ailleurs dans le monde). Tout simplement parce que ces sites sont incompatibles et même hostiles au combat démocratique et pour la justice que nous menons.

2) Dans le même esprit, et de manière transversale, la justesse de l’imagerie mobilisée pour notre engagement militant est essentielle. En ce qui concerne la défense de la cause palestinienne, il s’agit de veiller aux représentations et à la symbolique utilisées, de manière à éviter tout registre « ethnique », tout cliché raciste et/ou historiquement chargé (les juifs banquiers, les juifs qui tirent les ficelles, les images et symboles évoquant le génocide juif et le nazisme, etc). Le registre symbolique choisi est en effet révélateur de la matrice de notre discours et de notre engagement : en venant « polluer » un combat avec des références lourdes de sens d’un point de vue mémoriel et sémantique, on prend le risque de détourner une action politique vers un discours de haine et de stigmatisation.

3) Parallèlement, l’attention aux mots, au vocabulaire utilisé est fondamentale. L’enjeu, encore une fois, est de veiller à n’entretenir ni l’ « hyperbolation », ni l’essentialisation, ni l’instrumentalisation mémorielle, et de bannir toute référence antisémite. Plus encore, il convient de redonner sens aux mots, en ne jetant pas en pâture une terminologie non-clarifiée auprès des personnes qui l’utilisent. A cette fin, l’exigence en termes de connaissance des enjeux est fondamentale : revenir sur l’histoire du conflit, sur la définition du sionisme, sur les différents acteurs en présence, sur une meilleure connaissance des sociétés civiles palestinienne et israélienne (etc.) permet de ramener les choses au « réel » et non à la « projection ». A cet égard, l’importance de la formation et de l’apport d’une information de qualité dans les écoles, auprès des acteurs sociaux, des militants, des politiques (etc.) est essentielle.

En filigrane de ces différents points d’attention, il y a une exigence : celle d’accorder une importance capitale – et conséquente – au choix des acteurs avec qui l’on s’associe. En quelques mots simples, on pourrait dire ceci : ce n’est pas parce qu’un acteur dit défendre la cause palestinienne que l’on doit considérer d’emblée qu’il est un allié. Et plus encore : l’intégrité du combat démocratique et antiraciste doit primer sur des alliances de circonstances qui portent préjudice à la cause et la décrédibilisent dans ses fondements.

Les perspectives à retrouver

Cet ajustage terminologique et sémantique est d’une nature bien plus fondamentale qu’un simple « toilettage » : il s’agit en réalité de  se recentrer sur la lutte active, politique et militante que le complotisme, chantre de la passivité, évacue. Plutôt que de désigner des « coupables » en boucle, l’enjeu est de proposer des pistes concrètes d’action,  de réflexion, dans une dynamique proactive, constructive et non-victimaire.

D’autre part, il est bien ici question de réinscrire notre engagement dans une visée universaliste de la lutte antiraciste et du combat pour la justice, tenant compte de la complexité des acteurs et des enjeux ainsi que de la diversité des situations d’injustice.

Car c’est bien en unifiant les luttes, et non en les divisant et en les opposant artificiellement, qu’elles peuvent gagner en crédibilité, en cohérence et en intégrité. Et qu’elles peuvent donc se rendre, in fine, plus audibles et efficaces.


[1] Sur cette question voir : Marie Peltier, « Complosphère et Dissidence, le triomphe de la posture », Pax Christi Wallonie-Bruxelles, Février 2015 –http://paxchristiwb.be/publications/analyses/complosphere-et-dissidence-le-triomphe-de-la-posture,0000554.html

[2] L’immobilisme de ces mêmes mouvements face au conflit syrien en a été un exemple révélateur.

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