Au policier qui m’a frappé, à la frontière entre la Macédoine et la Grèce…


Notre identité meurtrière – 26 août 2015 | Par MAJD ALDIK

Activiste syrien de 28 ans, originaire de Douma en banlieue de Damas, Majd Aldik a fui la Syrie fin 2014. Réfugié politique, il publie une chronique cet été sur Mediapart dans le cadre de l’opération OpenEurope.

Au policier qui m’a frappé, à la frontière entre la Macédoine et la Grèce…
Donne-moi ta matraque et ton bouclier anti-émeutes. Enlève ton uniforme militaire, il ne te sera d’aucun secours face à la mort. Donne-moi la main, celle avec laquelle tu m’as frappé. Je vais t’emmener faire un tour.
On va retourner vers les plages grecques, afin de rejoindre laTurquie. C’est une marche longue et épuisante. J’espère que tu ne crains pas trop la douleur…Il faut que tu saches d’emblée que tes plaies vont te faire de plus en plus mal, t’entailler profondément la chair. Sur la route, je chercherai une pharmacie, pour t’acheter des compresses. Je t’enlèverai tes bottes militaires et te panserai les pieds. Ne t’en fais pas, on finira bien par atteindre la côte.

Ça nous prendra un peu de temps, avant de trouver un passeur. Il va te prendre tout ce que tu possèdes, contre la promesse qu’il ne surchargera pas le bateau. Ne le crois pas. Tu verras, on sera trois fois plus nombreux que prévu. Mais ne crains rien, je suis avec toi.
On devra nager un peu pour rejoindre le bateau. Le passeur n’osera pas s’approcher du rivage. Une fois là-bas, je te hisserai à l’intérieur de l’embarcation. Ce n’est pas la peine que tu me tendes la main en retour, j’ai l’habitude de faire ça.
Tu vas sentir la mer se répandre à tes pieds. Tu vas avoir l’impression de te noyer. Le passeur va brandir son couteau et menacer de couler la barque si jamais des garde-côtes se manifestent. Il est possible aussi qu’il te dépouille de tes derniers biens.
Au milieu de la mer, tu vas connaître le summum de la peur et te mettre à prier, même si tu n’es pas croyant. Mais garde ton calme. Je serai à tes côtés.
Une fois arrivés, tu vas me serrer dans tes bras comme si j’étais ton père…Le sang aura transpercé les bandages que tu as aux pieds, et tu seras incapable de marcher. Je te porterai sur mon dos, à travers les forêts de Turquie.
Puis je trouverai une voiture pour t’emmener à la frontière syrienne. Sur le chemin, je te parlerai du pays. Tu me trouveras un peu niais.
Au moment où nous entrerons en Syrie, tu me demanderas quels sont ces bruits assourdissants…Je ne te répondrai pas, pour que tu ne prennes pas peur. Les bruits s’intensifieront. Tu vas me demander ce que sont tous ces amas de pierre. Je te dirai alors que ça a été une ville, mais qu’une bête féroce, nommée Bachar al Assad, l’a ravagée. Qu’on a versé notre sang jusqu’à ce qu’on comprenne qu’ici, il n’y a pas de loi humaine. Que c’est le règne de la jungle. En regardant le ciel, tu vas apercevoir un avion. Surtout, ne lui fais pas signe. Pas comme quand on était petits. Et ne souris pas au pilote. Il n’est pas de la race humaine.
Dans les minutes qui suivent, tu vas voir un baril tomber de l’avion. C’est une pratique militaire que n’auras jamais vue, dans ton pays. Je te dirai immédiatement de te mettre à plat ventre, de te boucher les oreilles et de respirer par la bouche. Ce que tu entendras, c’est ce qu’on appelle une explosion. Nous, nous appelons ça la haine. Tu vas sentir ta poitrine se serrer et ton cœur accélérer. C’est l’effet de la peur. Ne t’en fais pas, au bout du dixième baril, tu t’y seras habitué.
Des haut-parleurs appelleront à venir donner du sang, tous groupes confondus. C’est ce qu’on fera, pour aider ceux qui nous donneront le leur, quand on sera touchés. On devra descendre dans des soubassements obscurs. N’aies pas peur, là non plus. On ne se rend pas à l’abattoir. C’est juste un dispensaire de terrain. Et ces lambeaux au sol ? Juste des morceaux de foies.
Tu vas pleurer de peur. Tu vas me demander de te ramener chez toi. Je vais te rappeler que la traversée de la mer t’a terrorisé, au point de t’en remettre à Dieu. A toi de voir… Tu as le choix entre une mort par noyade, mais en un seul morceau. Ou une mort sous un baril, avec tes membres récoltés dans un drap avant d’être jetés dans une fosse commune, avec le risque qu’ils se mélangent à ceux du pilote qui a balancé le baril. Après une courte réflexion, tu opteras pour la noyade. Le froid est préférable à la fournaise.
Je vais te ramener sain et sauf chez toi, calme-toi. Je m’en fais un devoir…Je vais te porter jusqu’à la frontière où je t’ai rencontré.
Mais, juste avant de passer en Macédoine, me rendrais-tu un petit service ?
Prends ma carte d’identité et donne-moi la tienne en échange. Je vais te ramener derrière la barrière, là où je me trouvais quand tu étais de l’autre côté. Tu vas te précipiter vers la zone de contrôle, convaincu qu’ils te reconnaîtront. Ils vont te demander tes papiers. Tes papiers syriens.
Un coup va s’abattre sur ton pied, juste à l’endroit rongé par la marche. On va t’ordonner de retourner d’où tu viens, et t’interdire, par la force, le passage. Tu vas oublier tes pieds en sang. Tu vas oublier toutes les morts que tu as côtoyées. Tu vas te sentir plus vulnérable qu’une fourmi. Allez, ce n’est pas très grave…C’est juste quelqu’un d’incapable de voir que tu es humain, au moment où il regarde ce bout de plastique censé te donner une identité.
Tu sauras alors qui tu as frappé.

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