Mes étranges vacances en Syrie, où le sang coule en silence


Par Sophie Verney-Caillat | Rue89 | 23/04/2011 | 18H03

Dans la mosquée des Omeyyades à Damas, le 12 avril 2011 (Sophie Verney-Caillat/Rue89).

Drôle de période pour partir en vacances en Syrie. Ayant obtenu un visa de touriste, accordé distraitement par l’ambassade à Paris, j’ai fait quelques rencontres intéressantes dans ce pays où la tension est presque invisible et d’autant plus oppressante.

Inutile de réserver un restaurant, ils sont tous déserts

Plus grand-monde ne va en Syrie. Depuis le 15 avril, le site du Quai d’Orsay a publié un message d’alerte :

« Compte tenu du contexte régional et des événements violents survenus ces dernières semaines dans le pays, où plus d’une centaine de morts sont à déplorer, il est recommandé de différer tout voyage non-essentiel. »

Les tours operators français ont au même moment suspendu leurs départs vers la Syrie.

Sur place, être touriste, du 13 au 20 avril, est aussi agréable qu’inquiétant : inutile de réserver un restaurant, ils sont tous déserts. Et sur le site antique de Palmyre, les chameliers bradent la balade en attendant des jours meilleurs. Personne n’évoque spontanément la « situation », terme pudique pour décrire l’actualité.

Passée à Homs sans savoir que la veille, sept personnes avaient été tuées par les forces de sécurité, selon les témoignages recueillis par les militants des droits de l’homme et relayés par les agences, je n’ai rien remarqué. Aucun contrôle d’identité à la gare routière. A aucun moment, je n’ai été prise dans une manifestation.

A Damas aussi la tension est rentrée. En surface, l’omniprésence des portraits géants du raïs (président) et le déploiement de la police, à chaque carrefour de la capitale, attirent l’attention… La routine.

Le site antique de Palmyre, déserté (Sophie Verney-Caillat/Rue89).

« Quoi que Bachir al-Assad fasse, on va vers le chaos »

Les Damascènes disent ne plus sortir dans les endroits publics « parce qu’ils ont trop envie de parler politique et que c’est trop risqué ». Par prudence, je n’ai évoqué la « situation » qu’avec des gens rencontrés dans des lieux privés, et dont je ne peux citer les noms.

Lundi 18 avril dans la soirée, j’ai rendez-vous avec un professeur de lettres, opposant au régime. Il m’autorise dans un premier temps à citer son nom, puis, au fur et à mesure qu’il parle librement des « moukhabarats », les membres des services secrets, et de leur dispositif d’écoute « unique au monde », il se rétracte :

« Faites attention à vous. Mon téléphone portable, même éteint, peut enregistrer notre conversation, vous ne devriez rien noter dans votre cahier. »

Interdit de sortie du territoire pendant cinq ans, celui qui se définit comme un « activiste culturel » a retrouvé sa liberté de mouvement il y a quelques mois seulement. Je lui demande s’il sait où se situe la limite à ne pas franchir, au risque d’aller en prison :

« Avec Hafez [al-Assad, le père de Bachir al-Assad, le Président actuel, ndlr], on savait où était la ligne rouge, là on ne sait plus. Facebook a été ouvert récemment mais c’est pour mieux contrôler les gens.

Le régime agit sans aucune logique : il arrête des militants dans les manifs, puis les oublie en prison, ou bien les relâche sans explication.

Le Président est dans la fuite en avant, et désormais, quoi qu’il fasse, on va vers le chaos :

  • s’il réforme, les guerres intestines vont le mettre en danger ;
  • s’il réprime, la contestation ne va faire que monter. »

« Ce sont les morts qui font la révolution »

« C’est une sorte de jeu de tester où se trouve la ligne rouge », explique une étudiante française, fiancée à un Syrien. Elle donne deux exemples :

« Un ami journaliste à la télé officielle a reçu un e-mail contenant une caricature insultante de Bachar, il est allé faire un séjour en prison. Un autre a posté sur son profil Facebook “Bye bye Baas” [le parti au pouvoir, ndlr], et rien !

Les “moumous”, comme sont surnommés les “moukhabarats”, on les voit partout. Moi, j’ai eu affaire à l’un d’eux une seule fois, dans un café où je parlais trop librement. Le plus souvent, ils téléphonent pour qu’on vienne au poste et soit ils nous sortent la bande d’une conversation qu’on a eue, soit ils nous demandent les noms de nos contacts, et puis ils nous laissent repartir. »

Une autre Française arrivée en octobre m’avoue avoir mis quatre mois à comprendre pourquoi tout le monde était parano. Son appartement a été visité très discrètement et les cartes mémoire de son appareil photo avaient disparu. Son portable n’a plus fonctionné pendant une heure après qu’elle a prononcé les mots « Daraa » (foyer de la contestation) et « prison ».

Personne ne se risque à un pronostic sur la suite des événements. « Ce sont les morts qui font la révolution », me résume un habitant. Comme en Tunisie et en Egypte, la répression des manifestation, qui s’accroît, ne fait qu’attiser le feu de la révolte.

Le souk de Damas (Sophie Verney-Caillat/Rue89).

Photos : la mosquée des Omeyyades à Damas, le site antique de Palmyre et le souk de Damas, des lieux normalement très fréquentés (Sophie Verney-Caillat/Rue89).

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